Si l'on s'en tient à la chronologie des faits, un club de golf a percuté le crâne de Damien Gillet. Isaac Abram accomplissait une vengeance. Si Damien Gillet peut encore être nuisible, c'est uniquement selon un dispositif de ChronoEmpire.
Chez ChronoEmpire la vérité est un territoire dont les frontières sont mouvantes.
Élise Gillet sait parfaitement que les commentaires vont bon train parmi les paroissiens. Lorsqu’elle entre dans l'église, elle surprend plusieurs regards furtifs et quelques murmures malveillants avant de venir s’asseoir au premier rang. Elle fait face à un Adam Legall dont elle connait les travers.
Adam: Nul ne peut imposer de limite à l’amour de Dieu qui pardonne.
Selon la version officielle, Ève Chevalier se serait suicidée. Élise sait pourtant qu’Adam n’y croit pas vraiment.
Le mouvement des auteurs en révolte contre l'intelligence artificielle a eu son martyre en la personne d'Ève Legall. En apportant la caution de l'église elle a attiré l'attention sur sa personne. En noyant Ève, Damien ignorait sans doute certaines conséquences de son méfait. Élise sait et selon elle la victime a eu ce qu'elle mérite.
Damien a cette apparence particulière des hommes qui ne lisent plus que des tableaux de chiffres. Une démarche propre, clinique, presque transparente. Il a trouvé la recette idéale pour administrer une euthanasie culturelle à grande échelle. Il parle de littérature comme d’autres parlent d’élevage intensif. Rendement, flux, optimisation: lorsqu’il prononce le mot “lecteur”, il le fait en comptable.
Damien ne connaît rien en dehors de son intérêt pour le profit. Peu importe la qualité de la littérature qu’il produit. Seule une production massive peut flatter son ego, tandis que, selon lui, je reste prisonnière d’une vérité archaïque. Il n’est rien d’autre qu’un barbare, tandis que je suis le chemin de celui qui est la vérité et la vie.
Je suis devenue un accident pour tous ceux auprès desquels il a répandu ses calomnies. Les journalistes me suivent désormais comme autrefois ils suivaient les prophètes faméliques ou les chanteuses en cure de désintoxication. Ils veulent mes colères, mes visions, mes phrases contre les androïdes. Ils veulent assister à ma chute en direct tout en prétendant défendre ma liberté de parole. Les humains appellent cela le débat public. Cela ressemble davantage aux jeux du cirque.
Damien est venu chez moi pour “discuter calmement”. Les gens dangereux parlent presque toujours avec douceur. Les fanatiques crient. Les prédateurs, eux, murmurent. Il parle avec douceur.
Finalement, Damien a raison sur un point: les humains préfèrent les histoires simples. Une femme folle retrouvée noyée dans sa baignoire, c’est propre, compact, facile à résumer dans un article. Je crois même que certains lecteurs trouveront ça poétique.
Ils sont vraiment prêts à tout pour voir leurs noms imprimés sur une couverture. Une espèce fascinante de mollusques narcissiques. Ils payent eux-mêmes pour entrer dans ma base de données, ensuite ils attendent la consécration comme des chiens devant une porte automatique.
J'ai une organisation très simple. Je publie peu, très peu: quelques centaines d’exemplaires par titre. Rentabilité maximale, rotation rapide, pas d’attachement émotionnel. Avec moi la littérature est en train de devenir ce qu’elle a toujours rêvé d’être: un produit pharmaceutique discret destiné à ralentir l’activité cérébrale entre deux journées de travail.
Je prépare déjà l’étape suivante avec des romans standardisés, des intrigues calibrées, des personnages recyclables et du suspense tiède. J'imagine des couvertures pastel. Je vais vendre ça par lots de dix avec une boîte d’infusions à la camomille ou des suppositoires laxatifs. Au fond, peu importe l’orifice, tant que l’effet soporifique reste garanti.
Et puis les auteurs ont commencé à paniquer. Certains ont encore cette maladie mentale qu’on appelle “l’orgueil artistique”. Ils se sont regroupés. Pétitions. Tribunes. Manifestes. Toute la panoplie des gens qui n’ont jamais compris qu’un lecteur fatigué préfère toujours une phrase médiocre à une pensée dérangeante. Ils ont trouvé leur égérie en la personne d'Ève Legall.
Ève se montre parfaitement adaptée pour ce rôle. C'est une femme blessée, mystique, imprévisible, avec cette manière de parler des androïdes comme d’une invasion démoniaque. Les journalistes adorent. Elle transforme un conflit commercial en guerre sacrée. Chaque fois qu’elle ouvre la bouche, mes investisseurs perdent plusieurs points de tranquillité nerveuse.
Je ne peux pas laisser une femme en croisade religieuse détruire mes années d’optimisation logistique. Ma décision est prise. L’eau couvre très bien les cris.
Noyer une miltante adversaire de l'IA est un combat absurde.