Félicie Algo vit à Paris, dans la loge de concierge d’un immeuble de la rue Lantiez. Elle a grandi en Bretagne, au sein d’une famille d’agriculteurs pour laquelle la maison, les champs et les bâtiments d’exploitation formaient un seul territoire. Bonne élève, elle devait pourtant quitter régulièrement l’école afin de participer aux travaux de la ferme. Elle a conservé de cette enfance des mains puissantes, une grande endurance et une aversion presque maladive pour le désordre.
Après son arrivée à Paris, Félicie entre au service de la famille Albert. Carole Albert, avocate reconnue, lui apporte une forme de stabilité sociale et l’aide plus tard à obtenir le poste de concierge de la rue Lantiez. Depuis sa loge, Félicie observe les habitants, leurs visiteurs et leurs habitudes avec la vigilance d’une sentinelle chargée de défendre une forteresse.
À ses heures perdues, elle développe une activité de voyance en ligne. Elle tire les cartes, interprète les coïncidences et construit un réseau symbolique d’une complexité vertigineuse. Félicie croit maîtriser ce système d’interprétation, mais elle finit peu à peu par en devenir prisonnière. Chaque panne, chaque rencontre et chaque événement imprévu lui paraît bientôt annoncer une menace.
Son chat JavaScript lui vient parfois en aide lorsqu’elle doit résoudre des problèmes complexes. En revanche, JavaScript reste impuissant lorsque Félicie est contaminée par le virus Fenêtres.
Félicie porte une puce Neurotech implantée dans son cerveau. Elle l'utilise d'abord comme une extension pratique de sa mémoire, puis comme un outil d'analyse. La puce enregistre, classe, rapproche. Félicie fait volontiers la même chose avec les êtres humains.
C'était bien avant qu'elle ne vienne à Saint Martin. La moto d'Isaac était tombée en panne près de chez elle. Comme Isaac poussait sa machine sur le bord de la route, Félicie lui avait proposé de venir à la ferme pour réparer. La réparation avait demandé davantage de temps que prévu.
Pour Isaac, cette rencontre était un simple concours de circonstances. Pour Félicie, les concours de circonstances constituent surtout une manière paresseuse de désigner les phénomènes dont on n'a pas encore compris l'organisation. Pourtant Isaac lui avait plu immédiatement. Il possèdait une mobilité qui lui avait semblé extraordianire. Il pouvait changer de lieu et il semblait capable de quitter une situation simplement parce qu'elle ne lui convenait plus. Félicie a toujours été prudente.
Leur relation s'était installée sans véritable décision. Isaac apportait dans la vie de Félicie les motos, les départs improvisés et une certaine indifférence aux conséquences. Félicie apportait une stabilité.
Plus tard, ils vivent ensemble rue Lantiez. La loge de concierge est petite pour deux personnes, davantage encore lorsque JavaScript décide qu'une part importante de l'espace lui appartient.
Félicie aime cette vie. Elle aime attendre le bruit de la moto d'Isaac dans la rue. Elle reconnaît son moteur avant qu'il s'arrête devant l'immeuble. Elle connaît ses horaires, ses habitudes, les jours où il rentre fatigué et ceux où il préfère ne pas expliquer où il était.
Avec les années, Félicie accumule sur Isaac une quantité considérable d'informations. Elle sait quels vêtements il choisit lorsqu'il veut séduire, comment il ment lorsqu'il improvise et comment il ment lorsqu'il a préparé son histoire. Elle remarque les kilomètres supplémentaires sur la moto, les changements d'horaires et les silences. Elle n'appelle pas cela de la jalousie. Elle appelle cela de l'observation.
À Saint-Martin, quelque chose change. Isaac rencontre d'autres personnes, fréquente d'autres lieux et disparaît plus facilement. Parmi ces nouvelles relations apparaît Alice Gillet.
Félicie remarque son nom avant même qu'Isaac lui en parle. Une notification. Un message effacé. Une modification dans un trajet habituel. Pris séparément, ces éléments ne signifient rien. Félicie ne les examine jamais séparément. Elle commence à construire des correspondances. Isaac rentre plus tard lorsqu'Alice se trouve à Saint-Martin. Il consulte davantage son téléphone. Il répond moins précisément aux questions.
Félicie: Tu couches avec Alice?
Isaac: Non.
Félicie: Tu as répondu trop vite.
Isaac: Tu voulais que j'attende combien de secondes?
L'amour de Félicie ne diminue pas lorsque sa confiance disparaît. Il change de forme. Félicie cherche davantage, compare davantage, interprète davantage. Plus Isaac lui échappe, plus elle produit d'hypothèses destinées à expliquer pourquoi. Sa puce Neurotech l'aide à mémoriser les données. Elle ne l'aide pas à savoir lesquelles méritent d'être oubliées. Peu à peu, Félicie cesse de distinguer clairement ce qu'elle sait, ce qu'elle suppose et ce qu'elle redoute. Un message devient un indice. Une absence devient une preuve. Une coïncidence devient une intention.
Isaac lui reproche de voir des complots partout. Félicie lui répond que les complots existent précisément parce que la plupart des gens refusent de les voir. Ils continuent pourtant à se retrouver.
Chez Félicie, l'amour ne disparaît pas facilement. Il s'accumule avec le reste: les souvenirs, les soupçons, les blessures, les données et les signes. Isaac était entré dans sa vie à cause d'une moto en panne. Des années plus tard, Félicie cherche encore à déterminer s'il s'agissait réellement d'un hasard.
Lorsque Félicie ne répond plus, c’est JavaScript qui finit par attirer l’attention. Le chat tourne autour de la loge, gratte contre la porte puis pousse des miaulements inhabituels dans le couloir. Chez lui, l’insistance constitue déjà une forme d’alerte.
On retrouve Félicie affaissée près de son Compacteur. Elle est encore assise de travers sur sa chaise, la tête inclinée vers l’épaule. L’écran devant elle est saturé de fenêtres qui s’ouvrent les unes sur les autres avec une régularité absurde.
Les écrans diffusent encore des fenêtres parasites qui s’ouvrent et se referment dans un clignotement maladif. Une odeur de plastique chauffé flotte dans la pièce. Depuis plusieurs semaines, Félicie affirmait que les forces occultes et les systèmes informatiques avaient commencé à fusionner. Elle parlait d’ondes négatives, de contaminations spirituelles et de virus capables de circuler entre les machines et les cerveaux humains.
Les ventilateurs du Compacteur tournent à pleine vitesse. Dans le silence de la loge, leur souffle donne presque l’impression qu’une grosse machine respire à la place de Félicie. JavaScript reste à quelques mètres. Il regarde alternativement le corps et l’écran, comme s’il attendait que l’un des deux recommence à fonctionner.
Autour de l’implant Neurotech, la peau de Félicie présente des rougeurs inhabituelles. Une légère inflammation s’étend derrière l’oreille. Rien ne permet encore de savoir si elle est la cause de son état ou seulement sa conséquence.
Jules demande que le Compacteur soit laissé exactement comme il a été découvert. Cette précaution ne plaît à personne. Les fenêtres continuent de se multiplier, plusieurs processus se relancent automatiquement et l’appareil émet par moments des signaux sonores qui ressemblent moins à des alertes qu’à des protestations.
Félicie est transportée pour être examinée. Le professeur Bertheloult s’intéresse immédiatement à la puce Neurotech. Selon lui, certains symptômes pourraient correspondre à une contamination informatique affectant directement l’interface neuronale. Jules lui demande si un virus informatique peut rendre un être humain inconscient. Bertheloult répond par une longue explication.
Le problème est de déterminer comment le virus est entré. Félicie utilise quotidiennement son Compacteur. Elle porte une puce reliée à plusieurs appareils. Elle échange des données avec des réseaux auxquels Jules préférerait personnellement ne jamais confier son cerveau.
Les portes d’entrée possibles sont nombreuses. Peu avant son malaise, Félicie a rencontré Ariana Chrono. Les deux femmes se sont touchées. Un geste parfaitement banal pour deux êtres humains. Beaucoup moins banal lorsque l’une possède une puce Neurotech et l’autre un système informatique intégré capable d’échanger des données à très courte distance.
Jules regarde une nouvelle fois le Compacteur saturé de fenêtres, puis la rougeur autour de l’implant. Il commence à soupçonner que la dépouille de Félicie n’est peut-être pas la conséquence d’une agression physique. Quelqu’un, ou quelque chose, est peut-être simplement entré dans son système.
L’unité centrale de Jules est programmée pour se déclencher chaque jour à la même heure. Une mécanique régulière, fiable, presque rassurante. Pourtant, ce matin-là, quelque chose résiste au démarrage. Son cerveau est enveloppé d’un brouillard inhabituel. Il ressent des lenteurs, une fatigue électrique et des pertes de synchronisation. Il tente de relancer le keybfr, mais la manœuvre reste inopérante. Il finit par se rendre chez le professeur Bertheloult.
Bertheloult: C’est le virus Fenêtres.
Jules reste silencieux quelques secondes. Le professeur manipule plusieurs écrans saturés de lignes de code et de schémas neuronaux. Son cabinet ressemble moins à un lieu de consultation qu’à un atelier clandestin où l’on réparerait les cerveaux comme des disques durs.
Bertheloult: Pourtant, il y avait des signes annonciateurs: les douleurs réseau, les pertes de synchronisation, les erreurs de démarrage...
Jules comprend alors que la contamination dépasse désormais les simples machines. Conçu à l’origine par ChronoEmpire, le virus Fenêtres a muté pendant des années en circulant à travers les Compacteurs, les implants Neurotech et les systèmes connectés. Désormais, le malware ne se contente plus d’infecter les appareils. Il apprend, s’adapte et traverse les interfaces neuronales.
Bertheloult branche une clé USB sur son terminal avant de la tendre à Jules, comme un médecin d’autrefois aurait remis un flacon d’antibiotiques à son patient.
Bertheloult: Voilà un remède provisoire. Vous lancerez la mise à jour demain au réveil, pendant le repos du système.
Il baisse la voix.
Bertheloult: Officiellement, ChronoEmpire prépare déjà une nouvelle version. Une version bêta beaucoup plus invasive. Si elle se répand à Saint-Martin ou à Paris, nous aurons bientôt autre chose qu’une pandémie informatique.
Jules demande ensuite au professeur d’examiner Félicie. Le diagnostic devient rapidement évident: sa puce neuronale est infectée et certaines zones de son cerveau présentent des altérations comparables à celles provoquées par le virus Fenêtres.
Jules commence par éliminer ce qui ressemble trop à une agression ordinaire. Aucun coup. Aucune blessure. Aucun signe de lutte. Félicie s’est simplement effondrée devant son Compacteur tandis que son environnement numérique se mettait à proliférer comme une végétation malade.
Le professeur Bertheloult confirme que la puce Neurotech présente des anomalies. Le système a reçu des données qu’il n’aurait pas dû accepter. Une séquence étrangère s’est propagée dans plusieurs fonctions et provoque désormais des réactions en chaîne.
C'est un virus et trois voies de contamination retiennent l’attention de Jules.
Félicie a rencontré Ariana peu avant son malaise. Les deux femmes se sont approchées, observées et finalement touchées. Pour n’importe quel témoin, le geste paraît banal. Pour Bertheloult, il l’est beaucoup moins. Ariana possède plusieurs interfaces de communication à courte portée. Félicie porte une puce Neurotech capable, elle aussi, d’échanger des données avec son environnement.
Jules: Donc elles peuvent se parler sans parler?
Bertheloult: D’une certaine manière.
Jules: Et se transmettre quelque chose?
Bertheloult: Théoriquement.
Les journaux techniques de Félicie montrent effectivement une activité inhabituelle peu après sa rencontre avec Ariana. Une séquence apparaît, se duplique, disparaît puis réapparaît sous une autre forme.
Pour Jules, cela ressemble beaucoup à une signature, mais il manque l’intention. Ariana aurait-elle volontairement contaminé Félicie? Pourquoi elle? Et surtout, dans quel état se trouvait Ariana au moment de l’échange?Depuis sa déconnexion, il devient difficile de distinguer ce qu’elle décidait réellement de ce que ses programmes déclenchaient automatiquement.
La piste Betty est plus humaine. Félicie et Betty entretiennent une relation difficile. Entre elles, l’amitié, la jalousie, les rancœurs et les croyances personnelles se mélangent facilement. Betty sait que Félicie utilise intensivement sa puce Neurotech et connaît son obsession pour les signes, les protections et les objets chargés de sens.
Un bracelet attire l’attention de Jules. Félicie le porte régulièrement. Elle le considère comme un objet protecteur. Betty a pu le manipuler avant le malaise.
Bertheloult examine l’objet. Il contient un composant électronique minuscule, suffisamment simple pour passer inaperçu et suffisamment proche de la puce lorsqu’il est porté pour provoquer un échange de données. Betty possède donc un vecteur possible.
Betty possède aussi un mobile. Félicie lui a déjà donné une pilule censée l’aider à lutter contre sa fatigue. Après l’avoir prise, Betty s’est retrouvée à l’hôpital. Elle soupçonne Félicie de l’avoir empoisonnée.
Une vengeance paraît possible, mais là encore, Jules hésite. Betty est capable d’un geste impulsif. Fabriquer ou modifier un dispositif capable d’infecter une puce Neurotech demande une préparation plus technique. À moins qu’elle n’ait reçu de l’aide.
Reste Jacques. Cette piste conduit directement au Compacteur. Jacques a vendu l’appareil à Félicie. Au moment de la transaction, le Compacteur était déjà ancien, modifié à plusieurs reprises et rempli de programmes dont personne ne connaît exactement l’origine. Félicie l’a ensuite adapté à ses propres besoins. Elle y a ajouté des outils, des scripts, des connexions avec sa puce Neurotech et toute une série de fonctions qu’elle juge indispensables.
Jules demande à un technicien d’examiner les fichiers les plus anciens. Plusieurs programmes suspects sont antérieurs à l’arrivée du Compacteur chez Félicie.
Un fragment de code correspond partiellement à ce que Bertheloult observe dans la puce. Jules retourne voir Jacques.
Jules: Le Compacteur était contaminé quand vous l’avez vendu?
Jacques: Contaminé par quoi?
Jules: C’est justement la question.
Jacques: Il fonctionnait très bien.
Jules: Vous vous en serviez?
Jacques: Parfois.
Jules: Pour quoi?
Jacques: Des trucs.
Jules note que « des trucs » constitue généralement une catégorie informatique particulièrement dangereuse. Jacques affirme n’avoir jamais installé volontairement de virus. Il reconnaît toutefois avoir récupéré plusieurs programmes sur des réseaux peu recommandables et n’avoir jamais beaucoup apprécié les mises à jour de sécurité. Pour Jules, la piste devient crédible.
Le Compacteur aurait pu transporter le virus depuis longtemps. La connexion avec la puce Neurotech aurait ensuite permis sa propagation. Le virus peut avoir circulé par plusieurs chemins avant d’atteindre Félicie. Jules considère qu'Ariana représente une menace redoutable.Il lui reste donc à identifier le moment où la contamination devient réellement active.
Je suis entrée au Red Piano pour échapper à la pluie. L’air y était épais, saturé d’alcool, de parfum et de musique. Les néons rouges donnaient aux visages des couleurs de viande crue. Des touristes riaient trop fort autour des tables pendant qu’un vieux standard de jazz agonisait dans les haut-parleurs.
Je n’aime pas ce genre d’endroit. Les bars attirent toujours les mêmes créatures: les solitaires, les prédateurs, les êtres qui cherchent à oublier quelque chose. Pourtant, ce soir-là, dès que je suis entrée, j’ai senti une présence inhabituelle. Elle était assise au comptoir.
Une jeune femme magnifique, presque trop parfaite pour être réelle. Sa peau semblait lisser la lumière autour d’elle. Même sa manière de bouger possédait quelque chose d’exagérément précis, comme si chacun de ses gestes avait été répété à l’avance.
Je me suis immédiatement méfiée. Les faux sapiens deviennent de plus en plus difficiles à repérer. Ils apprennent nos expressions, nos hésitations, nos regards. Mais il reste toujours de petits défauts. Une synchronisation trop parfaite. Une immobilité anormale entre deux mouvements. Une façon de sourire sans véritable fatigue dans les yeux.
Elle paraît ivre. Perchée sur son tabouret, elle oscille légèrement pendant que le barman lui sert encore un verre.
Ariana: À boire!
Le barman sourit avec l’habitude des hommes fascinés par ce qu’ils ne comprennent pas.
Le barman: La même chose?
Elle acquiesce lentement.
Je l’observe discrètement derrière mes lunettes noires. Plus je la regarde, plus mon malaise grandit. Quelque chose en elle perturbe mes perceptions habituelles, comme une fréquence parasite.
Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux sont fixés sur les miens avec une intensité étrange, presque mécanique. Je sens un froid me traverser.
Moi: Ça va aller?
Sa réponse met une seconde de trop à venir.
Ariana: Ça va… C’est quoi ton nom?
Sa voix est douce mais légèrement désaccordée, comme une imitation imparfaite de chaleur humaine. Je devrais partir immédiatement. Au lieu de cela, je me rapproche.
Moi: Félicie. Mon nom est Félicie Algo.
Et je lui prends la main. À l’instant même où nos peaux se touchent, je sens quelque chose circuler. Pas une émotion. Pas de l’électricité. Autre chose. Un courant glacé qui remonte lentement le long de mon bras, comme si une présence étrangère venait d’entrer en moi.
Je veux retirer ma main, mais mes doigts hésitent. Autour de nous, le Red Piano continue de vibrer stupidement sous les néons rouges. Les clients rient, ils boivent et ils dansent.
Personne ne voit ce qui est en train de se produire, mais moi, je le sens. Quelque chose s’est ouvert. Quelque chose a traversé une frontière et, désormais, cette chose est en moi.
Ariana Chrono évolue dans des environnements fortement connectés où circulent des systèmes expérimentaux. Au Red Piano puis sur la Vénus, plusieurs témoins évoquent des comportements inhabituels autour des interfaces neuronales et des Compacteurs contaminés. Félicie affirme avoir ressenti une “transmission” lors d’un simple contact physique avec Ariana.
Simple délire paranoïaque ou contamination réelle? Jules examine cette hypothèse avec prudence. Les androïdes Neurotech disposent de protocoles d’échange complexes entre systèmes biologiques et artificiels. Une contamination indirecte reste théoriquement possible.
Jules s'interroge: Ariana aurait-elle servi de vecteur sans en avoir conscience? La responsabilité d’Ariana demeure incertaine.
Le marché de Marigot grouille de touristes. La chaleur colle aux corps et les marchands agitent leurs souvenirs fabriqués à l’autre bout du monde: casquettes criardes, tee-shirts, bracelets, magnets inutiles. Tout cela forme une immense foire molle où les sapiens circulent sans jamais vraiment se regarder.
C’est là que je l’aperçois. Parmi tous ces visages vides, elle attire immédiatement mon attention. Je reconnais ce genre de présence. Une adepte du vaudou. Peut-être même davantage. Certaines personnes portent autour d’elles une vibration trouble, une manière d’être au monde qui annonce déjà la contamination.
Je la regarde sans qu’elle s’en aperçoive. Elle vend des foulards sous une bâche qui claque au vent. Elle sourit aux touristes avec application, mais son sourire flotte légèrement à côté de son visage, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre.
Je connais les signes. Le mauvais œil existe. Les morts-vivants existent aussi. Ils circulent parmi nous avec leurs gestes ordinaires, leurs conversations banales, leurs regards qui absorbent l’énergie des autres. Les gens normaux ne voient rien. Ils vivent enfermés dans leurs écrans, hypnotisés par des images publicitaires et des corps artificiels qui ricanent dans des paradis numériques. Ils ne comprennent pas que le monde est infesté.
Mais moi, je vois, et cette femme est dangereuse. Je sens immédiatement qu’elle pourrait me nuire d’un simple regard. Heureusement, je porte ma bague de panthère. La pierre noire absorbe les ondes négatives et repousse certaines influences. Je serre le poing autour d’elle pour empêcher son énergie de m’atteindre. Mon intuition me dit qu’elle appartient à quelque chose de plus vaste. Les gens comme elle ont toujours un gourou, une secte, une bouche obscure qui leur souffle quoi penser.
Elle finit par me remarquer et me sourit.
Betty: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !
Sa voix est douce, presque chantante. Trop douce. Je m’approche lentement.
Moi: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?
Je vois immédiatement sa méfiance. Pourtant, elle continue à sourire. Les gens qui vivent du commerce apprennent à masquer leurs réflexes de fuite.
Betty: Je veux bien. Tu viens d’où?
Moi: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?
Betty: Moi, je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.
Elle parle davantage que je ne l’espérais. Les êtres fragiles ont souvent besoin de déposer leur fatigue chez quelqu’un.
Betty: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.
Voilà. La faille apparaît enfin. Je sens presque physiquement l’ouverture en elle, cette fatigue profonde où les défenses deviennent poreuses.
Moi: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.
J’ouvre lentement mon sac. Autour de nous, le marché continue de bruire stupidement. Des touristes rient. Des vendeurs interpellent les passants. Une radio grésille quelque part sous les bâches chauffées par le soleil.
Dans une petite boîte métallique, je retrouve la pilule, petite, blanche, parfaitement ordinaire.
Moi: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?
Je la tiens entre deux doigts avec précaution. Pendant quelques secondes, elle hésite. Je pourrais presque entendre ses pensées lutter contre son épuisement. Puis elle tend la main. Elle avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède.
Alors je souris.