Depuis les hauteurs de Fort Louis, Marigot semble tenir tout entière entre la baie, les collines sèches et l’eau immobile du lagon. La ville est de dimensions modestes, mais elle demeure la principale agglomération du côté français de Saint-Martin. Ses maisons basses, ses façades délavées par le soleil et ses rues encombrées lui donnent l’apparence d’une petite capitale tropicale qui aurait renoncé depuis longtemps à rivaliser avec le tumulte de sa voisine hollandaise.
À quelques kilomètres de là, Philipsburg accueille les paquebots de croisière comme des immeubles flottants. Plus au sud, les avions descendent au-dessus de la plage de Maho avant de se poser sur la piste de Princess Juliana. Chaque arrivée libère une nouvelle vague de visiteurs qui se répand sur l’île à la recherche de plages, d’alcool détaxé et d’un exotisme facile à photographier.
Quelques touristes poussent jusqu’à Marigot. Ils viennent dépenser leurs dollars dans les boutiques de luxe, les bijouteries et les restaurants installés autour de la Marina Royale. Ils ne restent généralement que quelques heures. Leur itinéraire est réglé à l’avance: visite du fort, passage au marché, déjeuner face à la mer, puis retour vers les autocars climatisés.
Les bus touristiques traversent l’île dans un lent mouvement de digestion tropicale. À Marigot, les visiteurs achètent des tee-shirts et des casquettes aux couleurs de la Friendly Island. Ils négocient parfois quelques dollars, davantage pour le plaisir du marchandage que par véritable nécessité. Ils mangent du poulet grillé, des accras et des ribs dans les lolos qui bordent la baie, puis repartent vers leurs cargos climatisés avant que la chaleur, les moustiques ou la pauvreté environnante ne troublent trop longtemps leurs vacances.
En dehors des rassemblements du carnaval, la ville conserve une atmosphère morose. Beaucoup de commerces semblent fonctionner au ralenti. Derrière certaines vitrines, les vendeurs attendent des clients qui ne viennent plus. Les distributeurs de billets sont rares et souvent hors service. Des bâtiments portent encore les cicatrices des cyclones successifs.
À l’inverse de sa consœur hollandaise, avec ses casinos, ses clubs, ses bordels et ses enseignes lumineuses, Marigot paraît éprouver une méfiance instinctive envers le commerce. La ville accepte l’argent, mais elle semble refuser de lui témoigner trop ouvertement son affection.
Côté lagon, la Marina Royale ressemble à une zone oubliée depuis le passage du cyclone Irma. Des pontons disloqués s’enfoncent dans une eau trouble. Quelques voiliers démâtés s’accrochent encore à des bouées fatiguées, comme s’ils attendaient un propriétaire qui ne reviendra jamais. Des scooters de mer traversent parfois ce décor avec leurs vrombissements agressifs.
L’eau du lagon est épaisse et stagnante. Des bouteilles en plastique flottent entre les coques. Les mollusques prolifèrent sur les piliers rongés par le sel. Les eaux usées, les hydrocarbures et la vase composent une surface irisée où personne ne songe sérieusement à se baigner.
Sur le marché de Marigot, Betty Lenox vend des tee-shirts, des foulards et des casquettes aux touristes descendus des paquebots de Philipsburg. Elle connaît les horaires des autocars et les jours d’arrivée des plus gros navires. Elle sait quels visiteurs aiment discuter, lesquels veulent négocier et lesquels peuvent acheter sans regarder le prix.
Betty dispose soigneusement ses marchandises chaque matin. Les couleurs vives attirent les touristes: palmiers verts, couchers de soleil orange, drapeaux français et hollandais réunis sous le slogan Friendly Island. Elle sourit, plaisante dans plusieurs langues et raconte aux clients exactement ce qu’ils souhaitent entendre sur l’île.
Entre deux ventes, elle scrute la baie dans l’espoir d’apercevoir le voilier de Jacques parmi les mâts au mouillage. Il lui arrive de confondre une coque blanche avec celle du Picsou. Son cœur accélère, puis elle reconnaît un bateau inconnu et reprend son travail comme si rien ne s’était passé.
Chaque jour, Betty envoie un message à Jacques. Elle lui demande où il se trouve, quand il compte revenir et s’il pense encore à elle. Elle ajoute presque toujours l’icône d’une bague. Au début, Jacques répondait. Désormais, ses messages restent parfois plusieurs jours sans réponse.
Betty a quitté le Honduras à bord du Picsou. Jacques en était le capitaine. Avec lui, elle a longé les côtes du Guatemala, traversé les eaux du Belize puis rejoint le Mexique avant d’atteindre Saint-Martin. Elle garde de ce voyage des souvenirs de mouillages silencieux, de quarts de nuit et de repas partagés dans l’étroite cabine du voilier.
Dans son village, envoyer les filles à l’école n’était pas considéré comme une priorité. Betty a appris tardivement à lire et à écrire. Elle déchiffre les messages courts, les prix et les panneaux, mais les formulaires administratifs lui donnent l’impression d’être conçus pour l’humilier.
Elle possède cependant d’autres compétences. Elle sait retenir le visage d’un mauvais payeur, évaluer la richesse d’un client à ses chaussures, tenir un petit commerce et reconnaître les maisons où il est préférable de ne jamais rester seule. Elle sait également nettoyer une chambre d’hôtel en quelques minutes, faire briller une cuisine et remettre de l’ordre dans les traces laissées par les autres.
Betty ne dit pas qu’elle fait le ménage. Elle dit qu’elle empêche les choses de se décomposer.
Après quelques travaux sur son voilier, Jacques a quitté Saint-Martin pour faire route vers les îles Vierges. Il devait revenir rapidement. Il avait parlé de quelques semaines, peut-être d’un mois. Betty n’a pas retenu les détails. Elle a seulement retenu qu’il reviendrait.
Elle est restée à Sandy Ground, dans une petite maison où elle vit en colocation avec Lily Bros. La chambre de Betty contient peu de meubles: un lit, une armoire, une table de chevet et plusieurs sacs remplis de vêtements. Au-dessus du lit, elle a accroché une photographie du Picsou prise dans la baie de Marigot.
Elle attend Jacques, Jacques le marin, Jacques le voyageur, Jacques le disparu.
Lorsqu’il reviendra, ils se marieront. Ils auront une maison avec une terrasse. Ils auront des enfants. Jacques réparera des bateaux et Betty ouvrira une boutique. Elle imagine souvent cette vie avec une précision qui lui permet presque d’en oublier l’absence de fondations réelles.
Le dimanche, Betty assiste à la messe dite par le pasteur Adam Legall. Elle s’installe parmi les femmes endimanchées et prie pour que Jacques revienne. Elle prie également pour que les clients soient nombreux, pour que Lily rentre saine et sauve et pour que les signes contradictoires qu’elle reçoit finissent par former un message compréhensible.
Sur le marché de Marigot, entre les bananes, les mangues et les papayes, Betty vend aussi quelques bracelets et des grigris censés protéger du mauvais œil. Les touristes apprécient ces objets lorsqu’ils sont accompagnés d’une histoire. Betty affirme que certains ont été bénis, que d’autres éloignent la jalousie ou favorisent le retour de l’être aimé.
Elle ne sait pas toujours elle-même ce qu’elle croit. Il lui arrive de sourire intérieurement lorsqu’une cliente achète une protection énergétique fabriquée avec un morceau de ficelle et trois perles de plastique. Pourtant, le soir, Betty porte à son poignet plusieurs de ces bracelets.
Elle s’est organisée. Elle travaille régulièrement à l’hôtel La Semana. Elle fait également des ménages chez les habitants aisés de l’île. Elle connaît les horaires, les habitudes et les secrets domestiques de plusieurs familles. Elle sait qui boit en cachette, qui dort dans une chambre séparée et qui fouille dans le sac de son conjoint.
Betty parle peu de ce qu’elle observe. Les secrets constituent une monnaie qu’il vaut mieux conserver jusqu’au jour où elle peut devenir utile.
Parmi ses clients, il y a Isaac. Il lui a expliqué que, pour toutes les décisions importantes, elle pouvait se fier à Tatiana. Tatiana analyse les vibrations, repère les influences hostiles et protège ceux qui lui font confiance grâce à son bouclier magnétique personnel.
Isaac a montré à Betty des vidéos dans lesquelles Tatiana parle d’ondes, de fréquences et d’interférences émotionnelles. Les mots sont compliqués, mais les images sont claires. Des halos bleus entourent les personnes protégées. Des flèches rouges représentent les énergies négatives repoussées vers l’extérieur.
Betty veut y croire. Le monde serait plus simple si les dangers possédaient une couleur et s’il suffisait d’activer un bouclier pour les tenir à distance.
Quand elle a terminé son travail, Isaac la raccompagne parfois chez elle. Betty monte derrière lui sur sa moto. Elle pose ses mains autour de sa taille et sent immédiatement le pouvoir qu’elle exerce sur lui. Lorsqu’elle se rapproche, la conduite d’Isaac devient moins régulière. Ses épaules se raidissent. La moto dévie légèrement avant qu’il ne corrige sa trajectoire.
Betty en est consciente. Cette découverte la rassure. Dans les maisons où elle travaille, elle se sent souvent invisible. Sur la moto, elle peut modifier la direction d’un homme par un simple mouvement de son corps.
Au Yacht Club, Betty travaille parfois comme serveuse. Elle apporte des bières, débarrasse les tables et observe les clients. Elle écoute les conversations des plaisanciers, des propriétaires de yachts et des hommes d’affaires. Ils parlent devant elle comme si elle ne comprenait pas leur langue.
Betty apprend ainsi beaucoup de choses. Il paraît que certains gros yachts traversent la mer à pleine vitesse sans respecter les autres bateaux. Il paraît que des capitaines ivres prennent la barre. Il paraît aussi que certaines collisions sont présentées comme des accidents afin d’éviter les assurances, les procès et les enquêtes.
Betty imagine parfois le Picsou heurté par l’un de ces monstres flottants. Elle imagine Jacques projeté contre la coque, puis disparaissant dans l’eau sombre.
Si quelqu’un touchait au voilier de Jacques, elle le vengerait.
Personne ne touche à Jacques.
Jules jouit de ce privilège rare: être délivré des obligations ordinaires nécessaires à la survie. Il n’a ni mur à peindre, ni locomotive à conduire, ni chambre d’hôtel à nettoyer pour gagner son pain. À la manière d’un vieux sage, il peut consacrer ses journées à quelques idéogrammes tracés dans ses carnets.
En relisant les symboles alignés la veille, il cherche une continuité, un commencement, peut-être même une vérité. Il tente surtout de répondre aux questions qui s’entassent depuis des années dans les tiroirs de son bureau. Certaines concernent des morts. D’autres concernent des vivants qui auraient préféré rester oubliés.
L’activité de l’agence est au plus bas. Le téléphone ne sonne presque plus. Une couche de poussière s’est formée sur les dossiers les moins récents. Jules en vient parfois à se demander s’il ne ferait pas mieux de fermer définitivement boutique et de consacrer le reste de son existence à observer les bateaux depuis une terrasse.
Il en est là de ses réflexions lorsqu’une silhouette se dessine derrière la porte vitrée de son bureau.
Lily Bros entre d’un pas décidé. Jules remarque immédiatement son visage aux traits fins, ses longues jambes qui émergent d’une robe élégante et cette manière de se déplacer qui oscille entre assurance professionnelle et fatigue ancienne.
Elle ne s’assoit pas tout de suite. Elle examine le bureau, les carnets, les plantes mal entretenues et la fenêtre donnant sur la rue. Elle paraît vérifier qu’elle ne s’est pas trompée d’endroit.
Jules lui désigne une chaise.
Lily va droit au but. Sa colocataire, Betty Lenox, est morte à l’hôpital Louis-Constant-Fleming. Les médecins ont détecté dans son organisme plusieurs substances incompatibles entre elles. Ils ont parlé d’empoisonnement, puis d’intoxication médicamenteuse. La police a interrogé quelques personnes avant de classer provisoirement l’affaire.
Lily n’accepte pas cette conclusion. Betty absorbait parfois des pilules, mais elle avait également peur d’être empoisonnée. Depuis plusieurs semaines, elle répétait que certaines personnes cherchaient à lui voler son énergie, son argent ou son destin.
Jules lui demande quel métier elle exerce. Lily hausse légèrement les épaules avant de répondre:
Lily: J’exerce une activité d’escort. De pute, autrement dit.
Sa voix ne contient ni provocation ni honte. Elle énonce un renseignement dont Jules devra tenir compte, au même titre qu’une adresse ou qu’un emploi du temps.
Il n’y a pas de cadavre à examiner. L’hôpital a remis le corps à une entreprise funéraire avant que Lily comprenne l’importance de demander une contre-expertise. Betty a été enterrée rapidement. Personne n’a réclamé d’autopsie complémentaire.
Ce qu’il reste d’elle se trouve désormais ailleurs.
Il y a ses vêtements dans la maison de Sandy Ground. Ses marchandises sur le marché. Des médicaments sans ordonnance. Des talismans. Des objets religieux. Un téléphone rempli de messages adressés à Jacques.
Il y a aussi ses traces numériques: forums complotistes, vidéos d’influenceurs ésotériques, publicités pour des protections magnétiques, conversations incohérentes, commandes de compléments alimentaires et recherches sur les poisons domestiques.
Jules s’interroge sur cette époque saturée d’informations où les esprits les plus fragiles dérivent au milieu d’un océan de croyances contradictoires. Chacun peut désormais trouver une voix pour confirmer ses peurs, une boutique pour leur donner une forme et un expert pour leur attribuer un prix.
Lily pose sur le bureau le téléphone de Betty.
L’écran est fendu. Une notification s’affiche encore.
Un message envoyé à Jacques trois jours avant sa mort.
Une seule icône.
Une bague.
Comme il lui faut trouver des indices, Jules se rend à la Maison du Plaisir, la résidence de Sandy Ground où Betty partageait une chambre avec Lily. Le nom de l’endroit lui paraît excessivement optimiste. La façade est lézardée, le portail ferme mal et plusieurs câbles électriques pendent au-dessus de la cour.
La pièce occupée par Betty contient toutes sortes d’objets étranges: des talismans, des protections énergétiques, des pilules stimulantes, des fioles sans étiquette et des objets religieux. Une bible repose à côté d’un sachet de poudre censé repousser les mauvaises influences. Sur le mur, une photographie de Jacques est entourée de rubans rouges.
Jules ouvre les tiroirs, examine les boîtes et photographie les emballages. Plusieurs produits ont été achetés sur Internet. Certains promettent de restaurer l’énergie, de purifier le sang ou de renforcer les facultés de clairvoyance.
Sous une pile de vêtements, au fond d’un placard, Jules découvre une arme. Il s’agit d’un Block19, un pistolet compact dont l’apparence évoque presque celle d’un jouet. L’arme est réelle. Le chargeur est engagé.
Jules comprend que, dans cette maison, le poison a circulé autant dans les esprits que dans les corps.
Il interroge les proches de Betty, les personnes chez lesquelles elle faisait des ménages et ses collègues du marché de Marigot. Il questionne également les employés des clubs où elle travaillait. Les témoignages se contredisent.
Pour certains, Betty était joyeuse, travailleuse et généreuse. Pour d’autres, elle était devenue méfiante, imprévisible et parfois menaçante. Plusieurs personnes l’ont entendue parler de complots, de mauvaises ondes et de gens qu’elle devait punir.
Peu à peu, Jules relie les éléments. Plusieurs hypothèses émergent.
Il se rend chez les Gillet, à la villa Pamplemousse. La personnalité d’Élise Gillet le surprend. Il perçoit chez elle un mépris de classe parfaitement maîtrisé, une violence sociale froide qui ne nécessite jamais d’élever la voix. Élise parle de Betty comme d’un élément du personnel devenu instable.
Cette patronne serait-elle capable d’empoisonner sa domestique?
Betty aurait bu chez elle un verre de rhum au goût inhabituel. Élise affirme qu’il ne contenait rien d’autre que du rhum et quelques glaçons. Jules remarque toutefois qu’elle conserve dans une armoire plusieurs médicaments puissants.
Selon une autre hypothèse, l’empoisonnement obéirait à une logique idéologique. Il aurait commencé sur le marché de Marigot. Il serait lié à une intransigeance morale, à une obsession écologique et à une fascination pour les mécanismes de contamination.
Félicie aurait donné à Betty une pilule destinée à lutter contre la fatigue. Elle affirme qu’il s’agissait d’un complément naturel. Aucun emballage n’a été retrouvé. Plusieurs témoins décrivent pourtant une relation tendue entre les deux femmes.
L’empoisonnement suggère une méthode indirecte, presque intime. On ne frappe pas Betty. On lui donne quelque chose à boire, à avaler ou à croire.
Les amies de Betty parlent également de Jacques. Selon Lily, Betty vivait une grande histoire d’amour avec lui. Pourtant, les relations entre les deux amants apparaissent instables et ambiguës. Jacques partait sans donner de date précise. Betty menaçait parfois de se faire du mal pour le contraindre à revenir.
Dépendance affective, jalousie, solitude et détresse psychologique: Jules s’interroge sur une relation devenue toxique. Il envisage une overdose volontaire. Il se demande également si Jacques aurait pu fournir à Betty les médicaments retrouvés dans sa chambre.
Trois suspects se dessinent.
Élise possède les produits, le mépris et l’habitude de dominer.
Félicie possède les pilules, la conviction et la peur de la contamination.
Jacques possède le lien affectif, le silence et le pouvoir de détruire Betty sans même être présent.
Jules ne dispose encore d’aucune certitude.
Il sait seulement que Betty a été empoisonnée plusieurs fois: par des substances, par des croyances et par les promesses de ceux qui prétendaient la protéger.
Le marché de Marigot déborde de chaleur et de couleurs. Les touristes avancent lentement entre les étals comme des poissons dans une eau trop tiède. On vend les mêmes souvenirs partout: casquettes fluorescentes, magnets, tee-shirts. Les marchands sourient avec cette fatigue polie des gens qui répètent les mêmes phrases depuis des années.
Moi, j’essaie simplement de gagner un peu d’argent avec mes foulards. C’est là que je la remarque. Elle ne regarde rien. Pas vraiment. Ses yeux traversent les objets comme si elle cherchait autre chose derrière le décor. Une femme sèche, nerveuse, avec une manière étrange de tenir son sac contre elle, comme s’il contenait un animal dangereux. Je lui souris.
Moi: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !
Elle s’arrête net. Son regard se fixe sur moi avec une intensité presque douloureuse. Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’elle va repartir sans répondre.
Elle: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?
Sa façon de parler me met mal à l’aise. Pourtant, je continue à sourire. Sur un marché, on apprend vite qu’il faut sourire même quand l’instinct souffle le contraire.
Moi: Je veux bien. Tu viens d’où?
Elle: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?
Moi: Je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.
Je me surprends à parler davantage que prévu. Peut-être parce qu’elle me regarde comme si chaque mot confirmait quelque chose qu’elle sait déjà.
Moi: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.
Son visage s’éclaire légèrement.
Elle: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.
Elle ouvre lentement son sac. À cet instant, un courant d’air chaud traverse le marché. Les bâches des stands claquent au vent. Un groupe de touristes rit très fort.
Elle: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?
Elle tient la pilule entre deux doigts avec une précaution étrange, presque religieuse. J’hésite. Je ne sais toujours pas pourquoi je la prends. Peut-être parce qu’elle parle avec une telle assurance. Peut-être parce que je suis réellement fatiguée. Ou peut-être parce qu’il existe des gens qui savent très bien reconnaître les fissures chez les autres. J'avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède. Elle sourit. C'est un sourire minuscule, presque satisfait.
Parmi les trois suspects, Félicie est la seule à avoir remis directement à Betty une substance peu avant son malaise. Le geste s’est déroulé en plein jour, au marché de Marigot, presque sans précaution. Une petite pilule présentée comme un remède contre la fatigue. Betty l’a prise et quelques heures plus tard, son état s’est brutalement dégradé. Pour Jules, la chronologie suffit à rendre la piste sérieuse.
Il interroge les commerçants du marché. Plusieurs se souviennent de Félicie. Elle n’est pas difficile à reconnaître lorsqu’elle parle vite, observe tout et semble simultanément écouter une conversation située plusieurs mètres plus loin. Une vendeuse confirme l’avoir vue avec Betty.
Jules: Elles se disputaient?
La vendeuse: Pas vraiment.
Jules: Elles avaient l’air amies?
La vendeuse réfléchit.
La vendeuse: Disons qu’elles avaient l’air de se connaître suffisamment pour ne plus avoir besoin d’être polies.
Cette définition convient assez bien à Jules.
Il cherche ensuite ce que Félicie aurait pu reprocher à Betty et Isaac apparaît rapidement. Félicie entretient avec lui une relation ancienne, compliquée et de plus en plus traversée par la jalousie. Betty connaît également Isaac. Elle l’a fréquenté à Saint-Martin et leur proximité n’a pas échappé à Félicie. Chez quelqu’un d’autre, Jules parlerait simplement de rivalité amoureuse. Chez Félicie, les choses deviennent rarement simples. Elle accumule les signes, compare les horaires, rapproche les rencontres et interprète les coïncidences. La présence répétée de Betty autour d’Isaac peut ainsi devenir, dans son système de pensée, la preuve d’une intention beaucoup plus vaste.
Betty représente également tout ce que Félicie regarde avec méfiance. Elle travaille dans des lieux fréquentés par les touristes, côtoie des clients fortunés, circule entre bars, yachts et hôtels. Son mode de vie peut facilement être intégré à l’un des récits que Félicie construit pour expliquer le monde. Jules ne sait jamais très bien où s’arrête chez elle la conviction politique et où commence l’interprétation personnelle.
Il lui demande directement ce qu’elle a donné à Betty.
Félicie: Une pilule.
Jules: J’avais compris.
Félicie: Alors pourquoi vous demandez?
Jules: Parce que j’aimerais savoir ce qu’il y avait dedans.
Félicie hésite.
Félicie: Des plantes.
Jules: Quelles plantes?
Félicie: Des plantes utiles.
Jules: C’est une catégorie botanique?
Félicie: Pour moi, oui.
La conversation n’avance pas beaucoup, mais elle confirme au moins que Félicie ne nie pas avoir préparé le comprimé. Jules demande ensuite à examiner ce qu’elle conserve dans sa loge. Il y trouve des flacons, des poudres, des feuilles séchées, des huiles, quelques médicaments ordinaires et plusieurs préparations dont les étiquettes n’indiquent rien de suffisamment précis pour rassurer un pharmacien. Félicie affirme utiliser ces mélanges pour se protéger, améliorer sa concentration, soigner des douleurs ou neutraliser certaines influences.
Jules: Quelles influences?
Félicie: Ça dépend.
Jules: De quoi?
Félicie: De l’influence.
Les analyses médicales concernant Betty apportent davantage. Elles indiquent la présence d’une substance compatible avec l’ingestion d’un produit non prescrit. Rien ne permet encore d’identifier avec certitude son origine, mais la piste d’un empoisonnement devient difficile à écarter. Félicie cherchait-elle réellement à tuer Betty? Avec elle, Jules sait que l’intention peut prendre des chemins curieux. Elle peut donner un produit dangereux en croyant neutraliser une menace, protéger Isaac, corriger un déséquilibre ou simplement empêcher quelque chose qu’elle seule pense avoir identifié. Le résultat, lui, est beaucoup moins abstrait. Betty est morte.
Parmi les trois pistes, celle de Félicie est désormais la seule qui relie directement un geste précis à la dégradation de l’état de Betty. Il manque à Jules encore ce que Félicie pensait réellement accomplir lorsqu’elle a tendu cette pilule.
La réponse appartient à Félicie.
Je sais que Milton fréquente le Yacht Club de Simpson Bay. Les gens comme lui ont leurs habitudes. Ils aiment donner l’impression qu’ils peuvent apparaître n’importe où, mais ils reviennent toujours aux mêmes endroits, aux mêmes tables, aux mêmes bateaux et aux mêmes verres.
Depuis le naufrage de Jacques, son nom revient régulièrement. Certains parlent d’un accident. D’autres affirment que le GoFast de Milton a volontairement coupé la route du voilier. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui était là.
Moi, je n’ai pas besoin de tout savoir. Jacques est mort. Milton est vivant. Ça me suffit. Sur FaxInfo, je trouve plusieurs articles sur les activités de ChronoEmpire. Milton y apparaît rarement par son nom. C’est justement ce qui me dérange. Les hommes importants aiment être photographiés. Les hommes dangereux préfèrent rester à côté de la photographie.
PetitFaitout m’aide aussi. Il rassemble des témoignages, des rumeurs, des messages supprimés puis recopiés ailleurs. Une bonne partie est probablement fausse. Mais quand les mêmes histoires reviennent suffisamment souvent, je commence à croire qu’il existe quelque chose derrière. On parle de bateaux interceptés, de menaces, de gens qui disparaissent, de contrats exécutés pour ChronoEmpire.
Et de Jacques. Je lis tout. Puis je recommence. Au bout d’un moment, je ne sais plus très bien si je cherche des informations ou simplement des raisons de faire ce que j’ai déjà décidé.
Le Block19 apparaît dans une publicité entre deux articles.« Léger. Fiable. Protection immédiate. Je trouve la publicité presque rassurante. Ils montrent une femme qui court seule le soir avec l’arme dans son sac. Elle sourit. Elle a probablement un chien, un abonnement à une salle de sport et aucun Milton Fleet dans sa vie.
J’achète le Block19. Je m’entraîne peu. Je n’ai pas l’intention de devenir une spécialiste. Il faut seulement que le geste fonctionne une fois. Le jour où je vais au Yacht Club, je laisse l’arme dans mon sac.
Simpson Bay est déjà pleine de bruit. Les haubans claquent contre les mâts, les moteurs tournent autour de la marina et les serveurs circulent entre les tables avec des plateaux chargés de bouteilles. Je m’installe légèrement à l’écart. J’attends. Je commande quelque chose que je ne bois presque pas. De temps en temps, je regarde vers le ponton.
Je pense à Jacques. Je pense à son bateau. Je pense surtout à cette idée qui me poursuit depuis sa disparition: quelqu’un a continué sa vie normalement après avoir détruit la sienne.
Puis le GoFast arrive. Je reconnais Milton avant même qu’il pose le pied sur le ponton. Il ne regarde pas autour de lui comme quelqu’un qui aurait peur. Il marche avec la tranquillité d’un homme habitué à ce que les autres s’écartent. Il s’installe. On lui apporte son verre sans lui demander ce qu’il veut. Cela me met en colère pour une raison ridicule. Même ici, tout le monde sait déjà ce que Milton veut , alors que personne ne semble s’être demandé ce que voulait Jacques.
Je garde la main dans mon sac. Je pourrais encore partir. Cette possibilité existe pendant plusieurs minutes. Je regarde Milton boire, parler à quelqu’un, sourire même. Alors je pense à tout ce qu’on m’a appris sur Dieu. Le bien. Le mal. Le pardon. Le jugement. Je demande intérieurement un signe. Milton tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent. Je décide que c’est le signe. Je sors le Block19. Il me voit. Pendant une seconde, son visage change. L’homme qui semblait contrôler tout ce qui l’entourait comprend qu’il vient de perdre l’avantage. Je tire.
Le bruit est beaucoup plus violent que dans les vidéos. Mon bras remonte. Des gens crient immédiatement. Milton se lève. Je tire encore. Je ne vise pas bien. Je vise suffisamment. Les tables se renversent. Quelqu’un tombe près de moi. Une femme hurle. Je vois Milton chercher son arme.
Je tire une nouvelle fois. Cette fois, il tombe. Je reste immobile une fraction de seconde. Je m’étais imaginé ressentir quelque chose de précis. Du soulagement. De la justice. Peut-être même la présence de Jacques. Je ne ressens rien de tout cela. Seulement le bruit. Alors je range l’arme et je cours.
Je traverse le Yacht Club pendant que tout le monde cherche encore à comprendre ce qui vient de se passer. Dehors, je longe la marina puis gagne la route vers le pont de Simpson Bay. Je ne me retourne pas. Dieu me dira plus tard s’il approuve. Pour le moment, il vaut mieux que je m’éloigne.