Adam est originaire de Bretagne. Il a longtemps vécu à La Gacilly avant de rejoindre Saint-Martin avec Ève et leurs deux filles. Le départ a permis d'éloigner une histoire devenue encombrante: celle d'un prêtre, d'une femme et de deux enfants dont l'existence s'accordait assez mal avec les exigences de son ministère.
À Saint-Martin, Adam officie auprès de la paroisse de Marigot. Il célèbre les offices, accompagne les morts, bénit les vivants et continue de parler de faute, de pardon et de rédemption avec une assurance que sa propre existence devrait pourtant avoir sérieusement ébranlée.
Son ministère ne suffit pas à assurer son train de vie. Adam travaille également comme jardinier à la villa Pamplemousse, à Baie Rouge. Cette seconde activité lui convient davantage qu'il ne veut l'admettre. Il aime tailler, couper, arracher, ordonner les massifs et décider quelle plante doit prospérer et quelle autre doit disparaître. Le jardin lui offre une autorité que les paroissiens discutent parfois mais que les végétaux contestent rarement.
Il passe ainsi sans difficulté de l'église au jardin, de la soutane aux outils, du salut des âmes à l'élimination des mauvaises herbes. Dans les deux cas, il estime savoir ce qui doit être conservé.
Adam fréquente aussi le Yacht Club de Simpson Bay. Il y découvre un univers de luxe, de vitesse et d'argent qui n'est pas le sien. Les yachts, les moteurs, les montres hors de prix et les conversations financières lui inspirent un mélange de mépris et de fascination. Il condamne volontiers cette richesse lorsqu'il prêche, mais apprécie beaucoup moins de devoir s'en éloigner lorsqu'elle lui ouvre ses portes.
GoodGold l'aide à résoudre cette contradiction. Adam lui demande des itinéraires, des réponses, des citations bibliques et parfois des arguments permettant de justifier ce qu'il a déjà décidé de faire. Il croit obéir à Dieu tout en consultant quotidiennement son téléphone. La frontière entre les deux autorités devient progressivement difficile à distinguer.
Adam traverse ainsi Saint-Martin comme le survivant d'un monde ancien qui aurait appris à utiliser les outils du nouveau. Il prêche la fidélité, ment à son épouse, condamne les plaisirs de la chair et attend avec impatience ses rendez-vous avec Élise.
Selon les récits anciens, GoodGold produisit également une première créature imparfaite. Il importait qu'une faille accompagne le commencement. Ainsi Adam devint l'origine d'une descendance capable du meilleur comme du pire.
Dans le grand atelier des commencements, après les éclats de lumière et la naissance des océans, vint Adam, façonné d'argile et de souffle. Premier jardinier d'un monde encore neuf, il reçut les noms des choses comme on reçoit des clés. Chaque mot qu'il prononçait faisait vibrer la réalité, et les bêtes se tournaient vers lui comme vers un frère aîné surpris d'exister.
Dans les traditions, Adam demeure le témoin de notre double nature: poussière animée par un souffle, créature capable de bonté immense autant que d'erreurs irréparables. Sa lignée n'est pas une condamnation mais une responsabilité. Chaque geste prolonge le premier pas hors du jardin.
Adam Legall apprécie cette histoire. Il lui arrive même de considérer son prénom comme une sorte de désignation providentielle. Lui aussi est jardinier. Lui aussi possède une Ève. Et lui aussi finit par découvrir que les interdits deviennent particulièrement séduisants lorsqu'on passe beaucoup de temps à les expliquer aux autres.
Ève partage sa vie depuis la Bretagne. Leur relation a résisté au scandale, à l'exil et aux années, mais elle s'est lentement transformée en coexistence. Adam continue à parler de leur couple comme d'une union voulue par Dieu. Ève semble surtout avoir appris à ne plus répondre.
Élise Gillet bouleverse cet équilibre lorsqu'Adam commence à travailler à la villa Pamplemousse. Elle appartient à un monde qu'il prétend mépriser: argent, luxe, voyages, apparence, pouvoir social. Elle l'observe d'abord comme elle observerait n'importe quel employé. Adam, lui, remarque immédiatement qu'elle le regarde.
Leurs rencontres deviennent plus longues. Élise vient dans le jardin sans raison particulière. Elle pose des questions sur les plantes auxquelles elle ne s'intéresse pas. Adam explique, développe, démontre. Il aime qu'elle l'écoute. Il aime davantage encore découvrir qu'elle ne l'écoute pas vraiment.
La relation s'installe sans déclaration. Élise ne lui demande jamais s'il veut devenir son amant. Elle agit comme si la décision avait déjà été prise. Adam résiste suffisamment pour pouvoir ensuite se convaincre qu'il a résisté.
Très vite, leurs rapports quittent les chambres pour gagner la cabane où Adam range ses outils. Élise aime transformer les objets ordinaires en accessoires de leurs jeux. Un tablier, une corde, un manche, un outil de jardinage changent de fonction lorsqu'elle les touche. Adam accepte d'abord par curiosité, puis par désir, enfin parce qu'il ne sait plus très bien comment refuser.
Il découvre avec elle une forme de soumission qu'il n'avait jamais envisagée. Lui qui passe ses journées à dire aux autres ce qu'ils doivent croire attend désormais qu'Élise lui dise ce qu'il doit faire.
Ève comprend progressivement. Les réunions bibliques se multiplient étrangement. Les visites pastorales se prolongent tard dans la soirée. Adam revient avec des explications toujours plus précises. Plus ses mensonges deviennent détaillés, moins ils sont crédibles.
Adam pourrait mettre fin à sa liaison. Il pourrait également quitter Ève. Il ne fait ni l'un ni l'autre. Il préfère conserver les deux femmes et considérer le problème comme provisoire.
Mais Ève cesse peu à peu d'être seulement son épouse. Elle devient le témoin de sa duplicité, puis un obstacle. Adam commence alors à chercher non plus comment lui mentir, mais comment la faire disparaître.
Un matin, sur une plage encore presque vide, un chien échappe à son maître et se met à renifler obstinément le sable près de la végétation. L'animal gratte, recule, revient et finit par aboyer avec une insistance suffisante pour attirer quelques promeneurs.
Les gendarmes sont appelés. Ce qu'ils découvrent ne ressemble pas à un accident de baignade. Un corps est enfoui sommairement sous le sable. Il lui manque la tête.
Les recherches commencent immédiatement autour de la zone. La tête est retrouvée un peu plus loin, enterrée séparément. Le geste intrigue Jules avant même qu'il connaisse l'identité de la victime. Décapiter un homme exige davantage qu'une simple volonté de le tuer. Il faut disposer d'un instrument, d'un lieu et surtout d'une raison de poursuivre le geste après que la mort est devenue certaine.
La victime est rapidement identifiée: Adam Legall, prêtre de la paroisse de Marigot et jardinier à la villa Pamplemousse.
Après l'intervention du médecin légiste, la dépouille est rendue à l'Église. Le cercueil d'Adam est installé à Grand Case. Pour les funérailles, la tête et le corps ont retrouvé une proximité que le meurtrier avait voulu leur refuser.
Un prêtre prononce les paroles consacrées. L'orgue les accompagne avec toute la puissance dont dispose encore le GoodGold sur cette petite parcelle des Caraïbes. Le Dieu des missionnaires promet le pardon et accueille Adam dans son église. Jules, assis quelques rangs derrière la famille, se demande si le pardon s'applique également à ce qu'Adam n'a jamais confessé.
L'affaire provoque un bruit considérable. Un prêtre décapité fournit aux médias un récit beaucoup plus séduisant qu'un décès ordinaire. Les hypothèses prolifèrent avant même la fin des obsèques.
Jules décide de mener son enquête. Il ne sait pas encore si Adam a été tué parce qu'il était prêtre, parce qu'il était jardinier, parce qu'il était l'amant d'Élise ou simplement parce qu'il était Adam.
Trois noms reviennent rapidement: Élise Gillet, Ève Legall et John Pyne. Trois suspects qui n'ont presque rien en commun, sinon une raison possible de souhaiter la disparition d'Adam.
Élise constitue la piste la plus immédiate. Sa liaison avec Adam n'est plus réellement secrète. Plusieurs personnes les ont vus ensemble et Jules découvre rapidement que leur relation ne se limite pas à quelques rencontres clandestines. Ils se livrent à des jeux sadomasochistes dans lesquels Élise prend généralement l'initiative.
La cabane de jardinage de la villa Pamplemousse retient particulièrement son attention. On y trouve des cordes, des outils tranchants et quantité d'objets qui pourraient changer de fonction au cours d'un jeu devenu violent. Un accident aurait-il été suivi d'une tentative maladroite pour dissimuler le corps?
Ève possède un mobile d'une autre nature. Elle sait désormais qu'Adam la trompe avec Élise, l'une de ses proches. La trahison conjugale se double d'une humiliation. Jules sait également qu'Ève entretient un rapport singulier avec la religion, les symboles et les cérémonies sacrificielles. La décapitation pourrait-elle appartenir à une mise en scène destinée à punir celui qui a trahi son mariage?
Reste John Pyne. L'hypothèse paraît d'abord plus extravagante. Le milliardaire de ChronoEmpire ne cache pourtant pas son hostilité envers les institutions anciennes qui prétendent encore exercer une autorité indépendante de la sienne. Adam représente exactement ce qu'il déteste: un homme qui continue à invoquer une puissance supérieure à ChronoEmpire.
Jules découvre en outre que l'usage de la guillotine apparaît dans certains discours et fantasmes politiques circulant autour de John. Pyne aurait-il décidé de transformer une provocation en démonstration? Il n'aurait évidemment pas exécuté Adam lui-même. Mais les hommes capables d'obéir à ses ordres ne manquent pas.
Jules revient pourtant toujours à la même question. Pourquoi séparer la tête du corps? Pour faire disparaître une identité? Pour envoyer un message? Pour accomplir un rituel? Ou simplement parce que le meurtrier avait sous la main l'instrument qui permettait de le faire?
La réponse se trouve peut-être moins dans la plage où Adam est découvert que dans cette cabane de jardinage où Élise et lui avaient pris l'habitude de transformer leurs désirs en jeux de plus en plus dangereux.
Je n’aurais peut-être pas dû la suivre.
Sur le moment, cela m’a paru naturel. Élise possède cette manière particulière de proposer les choses: aucun ordre explicite, aucune insistance, et pourtant tout semble déjà décidé avant même qu’on accepte. Alors je l’ai suivie.
Ma cabane est mon outil de travail. Un espace étroit, fonctionnel, conçu pour le rangement et les réparations. Élise a choisi d’en faire autre chose. L’air y est lourd, saturé d’odeurs de bois humide, d’huile et de métal froid, mais elle paraît parfaitement à l’aise ici, comme si cet endroit lui appartenait désormais davantage qu’à moi.
Dès mon entrée, je comprends qu’il y a quelque chose d’anormal. Son regard n’a plus la même mobilité. Il est plus fixe, plus attentif. Elle parle peu. Elle effleure les objets autour d’elle avec une lenteur étrange, presque cérémonielle, comme si chaque outil possédait une signification secrète.
J’essaie de plaisanter. Aucune réaction. Mes paroles tombent dans l’espace étroit de la cabane avec une mollesse absurde. Le malaise s’installe progressivement. Pas une peur nette. Plutôt une sensation de déplacement intérieur. Comme si les règles ordinaires avaient cessé de fonctionner sans que je sache exactement à quel moment.
Je réalise alors que je n’ai plus réellement le contrôle de la situation. L’espace est trop réduit. Elle est trop proche, et chacun de ses mouvements semble désormais parfaitement calculé. Je pourrais sortir, du moins, c’est ce que je continue à me répéter. Mais je ne bouge pas. Quelque chose dans l’atmosphère me maintient sur place. Une tension invisible, épaisse, presque physique. L’impression très nette que franchir cette porte serait désormais beaucoup plus difficile que d’y entrer quelques minutes plus tôt.
Puis une évidence brutale s’impose enfin à moi: je ne suis plus libre ici. Une pensée panique traverse mon esprit avec une clarté absolue: je dois sortir d’ici.
Jules revient à Élise. Parmi les trois suspects, elle est celle dont la relation avec Adam laisse les traces les plus nombreuses. Leur liaison n’est plus un secret bien gardé. Quelques proches connaissent leurs rendez-vous et plusieurs personnes les ont vus ensemble à la villa Pamplemousse.
Adam n’est pourtant pas un amant ordinaire. Prêtre, marié à Ève et père de famille, il s’est engagé dans une relation qu’il ne peut ni reconnaître publiquement ni véritablement interrompre. Élise possède ainsi sur lui un pouvoir considérable. Elle connaît ses mensonges, ses habitudes et surtout cette part de lui-même qu’il s’efforce de dissimuler lorsqu’il célèbre un office ou parle de morale à ses paroissiens.
Leurs jeux sexuels intéressent particulièrement Jules. Adam accepte avec Élise une domination qu’il exercerait difficilement dans le reste de son existence. La cabane du jardin devient leur refuge. On y trouve des cordes, des outils et plusieurs objets dont l’usage ne correspond pas toujours à celui prévu par leur fabricant.
Jules interroge Élise sur leur dernière rencontre. Elle ne nie pas la liaison. Elle ne cherche même pas à la présenter comme une histoire d’amour.
Élise: Adam aimait obéir. Cela lui permettait probablement de se reposer de toutes les personnes auxquelles il expliquait comment vivre.
Jules: Jusqu’où allait cette obéissance?
Élise: Jusqu’où il le souhaitait.
La réponse ne satisfait pas Jules. Dans une relation où la violence est admise, il devient particulièrement difficile de déterminer le moment où le jeu cesse d’en être un. Une corde autour du cou peut appartenir à un scénario accepté. Un outil brandi au-dessus d’un corps également. Jusqu’à l’instant où l’un des deux ne se relève plus.
Le mode opératoire renforce ses soupçons. Adam n’a pas seulement été tué. Il a été décapité. Or la cabane contient précisément des instruments capables de couper, tailler et trancher. Élise connaît les lieux et peut s’y déplacer sans attirer l’attention.
Elle possède également une raison de vouloir mettre fin à cette relation. Adam devient dépendant. Ce qui n’était pour Élise qu’un divertissement clandestin prend pour lui une importance croissante. Il cherche à la voir davantage, supporte mal ses absences et commence à confondre soumission sexuelle et attachement amoureux.
Jules envisage alors une hypothèse simple. Une rencontre dans la cabane. Un jeu qui devient plus violent. Adam immobilisé. Élise qui contrôle la situation. Puis un geste irréversible.
Reste le déplacement du corps jusqu’à la plage et cette étrange séparation entre la tête et le reste de la dépouille. Accident suivi d’une dissimulation? Colère? Mise en scène? Jules ne peut encore rien affirmer.
Mais une chose lui paraît désormais certaine: pour comprendre la mort d’Adam, il faut savoir ce qui s’est réellement passé dans la cabane de la villa Pamplemousse.
La réponse appartient à Élise.
Elle a osé traiter John Pyne de lapin. Elle me fait honte. Elle ne sait même pas pourquoi il ne faut jamais prononcer ce mot sur un bateau.
Ève sait que je la trompe. Christine a vendu la mèche. Encore une occasion pour elle de mépriser sa mère. De toute façon, ce n’était pas difficile à deviner. Je rentrais de plus en plus tard avec toujours les mêmes prétextes: réunion biblique, visite à un paroissien, entretien pastoral.
Ève est devenue encombrante. Il arrive parfois qu’une personne se noie dans sa baignoire. Je l’ai vérifié par requête auprès du GoodGold. En revanche, cela devient beaucoup plus difficile si la victime reste parfaitement consciente. J’ai donc effectué des recherches concernant les tranquillisants. Le Temazepam semble particulièrement adapté. J’en ai acheté plusieurs boîtes. Elle me hait profondément. J’en suis certain. Au point de prendre elle-même du Temazepam pour réussir à me supporter. Il m’arrive encore de tenter de lui faire l’amour, mais elle se fige brusquement, comme si la simple sensation de ma présence lui devenait insupportable.
— Désolée ... je suis désolée ...
Toujours la même phrase. Le plaisir physique lui inspire désormais une forme de peur. Tout lui paraît trop intense. Elle refuse de s’abandonner. Je viens à peine de quitter Élise lorsque je retrouve Ève dans la salle de bains. Elle gémit faiblement. Je veux éviter les questions inutiles et je sais qu’elle reste sensible aux récits bibliques. Le sacrifice d’Isaac me paraît parfaitement approprié.
Adam: J’arrive un peu tard, mais comme tu le sais, notre dévouement envers l’Église doit rester sans limites. Dieu demanda à Abraham de sacrifier son propre fils afin d’éprouver sa foi.
Ève: Je suis vraiment fatiguée ...
Adam: Un peu de Temazepam te fera du bien.
Elle somnole déjà dans son bain. Sa tête repose contre le rebord de la baignoire. Elle émet de petits ronflements irréguliers. Au déjeuner, j’ai discrètement versé une forte dose de Temazepam dans son assiette.
J’appuie sur sa tête. Elle résiste à peine. Je ne fais jamais les choses au hasard. J’agis avec méthode. Je sais exactement comment elle rejoindra ce paradis auquel elle prétend croire. Ce sera un accident.