Parmi les trois suspects, Élise est celle dont la relation avec Adam laisse les traces les plus nombreuses. Leur liaison n’est plus un secret bien gardé. Quelques proches connaissent leurs rendez-vous et plusieurs personnes les ont vus ensemble à la villa Pamplemousse.
Adam n’est pourtant pas un amant ordinaire. Prêtre, marié à Ève et père de famille, il s’est engagé dans une relation qu’il ne peut ni reconnaître publiquement ni véritablement interrompre. Élise possède ainsi sur lui un pouvoir considérable. Elle connaît ses mensonges, ses habitudes et surtout cette part de lui-même qu’il s’efforce de dissimuler lorsqu’il célèbre un office ou parle de morale à ses paroissiens.
Leurs jeux sexuels intéressent particulièrement Jules. Adam accepte avec Élise une domination qu’il exercerait difficilement dans le reste de son existence. La cabane du jardin devient leur refuge. On y trouve des cordes, des outils et plusieurs objets dont l’usage ne correspond pas toujours à celui prévu par leur fabricant.
Jules interroge Élise sur leur dernière rencontre. Elle ne nie pas la liaison. Elle ne cherche même pas à la présenter comme une histoire d’amour.
Élise: Adam aimait obéir. Cela lui permettait probablement de se reposer de toutes les personnes auxquelles il expliquait comment vivre.
Jules: Jusqu’où allait cette obéissance?
Élise: Jusqu’où il le souhaitait.
La réponse ne satisfait pas Jules. Dans une relation où la violence est admise, il devient particulièrement difficile de déterminer le moment où le jeu cesse d’en être un. Une corde autour du cou peut appartenir à un scénario accepté. Un outil brandi au-dessus d’un corps également. Jusqu’à l’instant où l’un des deux ne se relève plus.
Le mode opératoire renforce ses soupçons. Adam n’a pas seulement été tué. Il a été décapité. Or la cabane contient précisément des instruments capables de couper, tailler et trancher. Élise connaît les lieux et peut s’y déplacer sans attirer l’attention.
Elle possède également une raison de vouloir mettre fin à cette relation. Adam devient dépendant. Ce qui n’était pour Élise qu’un divertissement clandestin prend pour lui une importance croissante. Il cherche à la voir davantage, supporte mal ses absences et commence à confondre soumission sexuelle et attachement amoureux.
Jules envisage alors une hypothèse simple. Une rencontre dans la cabane. Un jeu qui devient plus violent. Adam immobilisé. Élise qui contrôle la situation. Puis un geste irréversible.
Reste le déplacement du corps jusqu’à la plage et cette étrange séparation entre la tête et le reste de la dépouille. Accident suivi d’une dissimulation? Colère? Mise en scène? Jules ne peut encore rien affirmer.
Mais une chose lui paraît désormais certaine: pour comprendre la mort d’Adam, il faut savoir ce qui s’est réellement passé dans la cabane de la villa Pamplemousse.
Je n’aurais peut-être pas dû la suivre.
Sur le moment, cela m’a paru naturel. Élise possède cette manière particulière de proposer les choses: aucun ordre explicite, aucune insistance, et pourtant tout semble déjà décidé avant même qu’on accepte. Alors je l’ai suivie.
Ma cabane est mon outil de travail. Un espace étroit, fonctionnel, conçu pour le rangement et les réparations. Élise a choisi d’en faire autre chose. L’air y est lourd, saturé d’odeurs de bois humide, d’huile et de métal froid, mais elle paraît parfaitement à l’aise ici, comme si cet endroit lui appartenait désormais davantage qu’à moi.
Dès mon entrée, je comprends qu’il y a quelque chose d’anormal. Son regard n’a plus la même mobilité. Il est plus fixe, plus attentif. Elle parle peu. Elle effleure les objets autour d’elle avec une lenteur étrange, presque cérémonielle, comme si chaque outil possédait une signification secrète.
J’essaie de plaisanter. Aucune réaction. Mes paroles tombent dans l’espace étroit de la cabane avec une mollesse absurde. Le malaise s’installe progressivement. Pas une peur nette. Plutôt une sensation de déplacement intérieur. Comme si les règles ordinaires avaient cessé de fonctionner sans que je sache exactement à quel moment.
Je réalise alors que je n’ai plus réellement le contrôle de la situation. L’espace est trop réduit. Elle est trop proche, et chacun de ses mouvements semble désormais parfaitement calculé. Je pourrais sortir, du moins, c’est ce que je continue à me répéter. Mais je ne bouge pas. Quelque chose dans l’atmosphère me maintient sur place. Une tension invisible, épaisse, presque physique. L’impression très nette que franchir cette porte serait désormais beaucoup plus difficile que d’y entrer quelques minutes plus tôt.
Puis une évidence brutale s’impose enfin à moi: je ne suis plus libre ici. Une pensée panique traverse mon esprit avec une clarté absolue: je dois sortir d’ici.
Avec Adam, c’est une vieille histoire. J’ai mes habitudes dans la cabane du jardinier. Avec lui, je n’ai pas besoin de longs discours.
Moi: Venez… on va faire ça dans la cabane du jardin. Je n’ai pas mis de culotte. Vous n’aurez qu’à soulever ma robe.
La cabane à outils est minuscule, mais elle contient tout ce qu’il faut: des pots rouillés, des outils suspendus, des odeurs de terre humide et de métal. Au début, ce décor rustique m’excitait énormément. J’aimais cette impression de salir un peu mon élégance parfaite.
Je relève ma robe et je pose les mains sur l’établi. Adam approche avec sa prudence habituelle. Il obéit toujours, mais je sens qu’il me craint davantage qu’avant.
Avec le temps nos jeux ont fini par me sembler répétitifs. Je veux toujours autre chose. Plus intense. Plus dangereux. Alors j’ai commencé à improviser: du fil de fer, des liens plus serrés, un vieux plantoir oublié dans un coin.
Au début, Adam riait nerveusement. Il croyait encore que tout cela restait un jeu. Maintenant, je vois bien qu’il a peur et cette peur devient justement ce qui m’intéresse le plus.
C’est avec la faucille que tout bascule. Je la fais glisser lentement contre sa gorge pour observer sa réaction. Le métal froid laisse une marque pâle sur sa peau. Adam pousse alors un cri de panique. Un cri aigu, maladroit, presque humiliant et ce cri déclenche quelque chose en moi, une montée brutale d’excitation.
Ma main se crispe. Le mouvement part tout seul. Après cela, il n’y a plus que le silence de la cabane et l’odeur épaisse du sang qui recouvre les outils de jardinage.
Un accident selon Élise.