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1 Christine: son lieu

Christine quitte La Gacilly avec son père sans éprouver le besoin de se retourner. Elle abandonne les maisons de schiste, les rues fleuries, les commerces trop sages et les jardins entretenus avec une ferveur paroissiale. Elle abandonne surtout les regards. Dans cette petite ville où chacun semble connaître les habitudes, les fautes et les secrets de son voisin, elle a toujours l’impression de vivre devant une assemblée de juges dépourvus d’imagination.

Elle ne supporte plus les silences de sa mère, les sermons de son père, les repas dominicaux et les conversations prudentes autour d’une table où personne ne dit ce qu’il pense réellement. Pour Christine, les règles morales servent principalement à dissimuler les désirs, les lâchetés et les trahisons. Puisque le monde repose sur une immense comédie, elle choisit de ne pas respecter le texte.

Elle vit à présent à Saint-Martin, dans une villa de Cupecoy où Milton Fleet la retrouve parfois. Il disparaît pendant plusieurs jours sans fournir d’explication, puis revient au milieu de la nuit avec la même expression impassible, comme si le temps écoulé ne les concernait ni l’un ni l’autre. Christine affirme apprécier cette liberté. Elle prétend que les couples fidèles ne sont que des prisons administrées par des imbéciles jaloux. Pourtant, elle supporte de moins en moins les absences de Milton et l’indifférence avec laquelle il revient auprès d’elle.

Ce soir, une réception se déroule à bord de la Vénus. Les moyens déployés permettent d’exhiber la bonne santé financière des entreprises. Le yacht, illuminé comme un palais flottant, semble conçu pour démontrer que ses propriétaires disposent de beaucoup plus d’argent qu’ils ne peuvent raisonnablement en dépenser.

Les ponts superposés, les salons revêtus de bois précieux, les baies vitrées et les escaliers chromés composent un décor où la richesse ne cherche plus à être utile. Elle exige seulement d’être visible. Chaque détail rappelle aux invités qu’ils pénètrent dans un monde dont l’accès suppose une autorisation, une fortune ou une complaisance particulière envers ceux qui possèdent les deux.

John Pyne réunit des actionnaires, des intermédiaires, des héritiers et plusieurs représentants de la dynastie ChronoEmpire. Les invités participent moins à une fête qu’à une démonstration de puissance. Les dimensions du navire, la qualité supposée des vins, l’abondance des mets et la docilité du personnel doivent confirmer la prospérité de leurs entreprises.

John veut surtout faire admirer son Ariana. Il la présente avec la fierté d’un industriel dévoilant une machine révolutionnaire, tout en feignant de considérer sa présence comme parfaitement naturelle. Ariana évolue parmi les invités avec une aisance calculée. Elle incline la tête au moment approprié, accorde à chacun un sourire personnalisé et donne aux hommes qu’elle croise l’impression qu’ils viennent de formuler une pensée remarquable.

Ils se retournent lorsqu’elle passe. Quelques femmes l’observent avec une hostilité soigneusement dissimulée derrière leurs sourires. Ariana ne semble rien remarquer. Elle absorbe les regards, les compliments et les jalousies avec la sérénité d’un appareil conçu pour transformer l’attention humaine en énergie renouvelable.

Un gigantesque buffet se déploie près de la piscine. Des poissons entiers reposent sur des lits de glace pilée. Des homards écarlates ouvrent leurs pinces au milieu de fruits découpés avec une précision chirurgicale. Des pyramides de pâtisseries menacent de s’effondrer sous le poids de leur sophistication. Les invités remplissent leurs assiettes, les abandonnent après quelques bouchées, puis retournent se servir afin de prouver que l’abondance ne leur impose aucune limite.

Derrière le bar, quelques extras s’agitent avec l’efficacité discrète de machines bien programmées. Ils débarrassent des coupes encore pleines, reconstituent les rangées de bouteilles et répondent aux exigences d’une clientèle persuadée que l’attente constitue une forme d’humiliation.

Une chanteuse entretient un rapport langoureux avec son micro. Elle ferme les yeux sur les notes les plus longues et promène une main lente le long de sa robe. Derrière elle, un orchestre joue suffisamment fort pour créer une ambiance, mais assez bas pour couvrir à peine les échanges d’une tribu consciente de la distinction de ses postures et fascinée par sa propre importance.

Les conversations obéissent à des règles simples. Chacun attend que son interlocuteur cesse de parler afin de pouvoir prononcer le nom d’une personne plus riche, d’un hôtel plus cher ou d’une île plus difficile d’accès. Certains racontent leurs réussites avec une modestie si laborieuse qu’elle ressemble à une forme d’extase. D’autres évoquent des projets dont ils ne connaissent ni le fonctionnement ni le coût, mais qu’ils jugent remarquables puisqu’ils en possèdent une part.

L’assemblée comporte quelques vieux beaux accompagnés de jeunes écervelées maintenues dans un état de dépendance envers leur sugar daddy. Les hommes exhibent leur compagne comme une preuve de vitalité financière. Les jeunes femmes perfectionnent cet air absent qui leur permet de rester présentes sans avoir à écouter.

Des veuves au cou vermoulu, alourdi par plusieurs rangées de perles, côtoient de jeunes héritiers occupés à perfectionner le récit de leurs succès imaginaires. Près de la piscine, des influenceuses photographient leurs assiettes avant de les abandonner. Elles rectifient l’inclinaison d’un verre, déplacent un quartier de citron, recommencent la prise, puis contemplent le résultat avec une gravité professionnelle.

Christine observe cette ménagerie depuis un fauteuil installé près du bar. Elle rejette les normes moins par conviction que par réflexe. Dès qu’une règle se dresse devant elle, elle éprouve le désir de la piétiner. Elle voit le monde comme un chaos hypocrite, provisoirement recouvert par des nappes blanches, des bonnes manières et des déclarations de principe.

Elle boit déjà son troisième verre de Côte-Rôtie. La chaleur du vin se mêle dans son ventre aux substances qu’elle consomme avant de monter à bord. Au début, elle éprouve seulement une légère accélération du monde. Les conversations lui semblent plus brillantes, les lumières plus précises et les visages plus expressifs.

Puis les contours commencent à trembler.

Une femme assise sur le bord de la piscine tourne lentement la tête dans sa direction. Son sourire paraît trop large. Ses lèvres s’étirent au-delà de ce que la peau humaine peut raisonnablement supporter. Christine cligne des yeux. Le visage retrouve sa forme habituelle, puis se déforme de nouveau.

La langue de la femme devient noire et pointue.

Deux autres invitées la rejoignent. Elles se penchent l’une vers l’autre et leurs chuchotements se transforment en coassements. Pendant quelques secondes, Christine distingue quelque chose qui remue dans la bouche de la plus âgée. Une petite masse sombre apparaît entre ses dents, bondit sur la table et disparaît sous une serviette.

Christine se redresse brusquement.

Christine: Regardez ces sorcières ! Regardez, il y en a une qui vomit des crapauds ! Et puis regardez-moi cette idiote qui nous tire la langue ! Vous ne vous en rendez pas compte, mais moi je sais que ce sont des sorcières.

Personne ne réagit. Un serveur lui adresse un sourire prudent avant de détourner les yeux. Près de la piscine, les trois femmes poursuivent leur conversation. Elles reprennent une apparence presque normale, mais Christine n’est pas dupe. Les sorcières savent dissimuler leur véritable nature lorsqu’elles se sentent observées.

Elle en est certaine: il y a bien trois sorcières sur les bords de la piscine. Elle va les expulser grâce à ses super-pouvoirs. Il lui suffit de concentrer son énergie, de fixer leurs visages et d’attendre que la lumière jaillisse de ses mains.

Elle tend les doigts sous la table.

Rien ne se produit.

Peut-être que le vin contrarie momentanément le fonctionnement de ses pouvoirs. Elle commande un nouveau verre de Côte-Rôtie au serveur.

Christine porte son maillot de bain orange. Elle le choisit parce que sa couleur agressive semble capable de repousser tous ceux qui exigent d’elle davantage de discrétion. En principe, cette tenue est censée la mettre en valeur. Elle passe une bonne partie de l’après-midi à s’en convaincre devant le miroir de sa chambre.

À présent, elle n’est plus certaine de l’effet produit. Son ventre légèrement proéminent lui paraît plus visible sous les éclairages du yacht. Chaque fois qu’une fille au corps impeccable passe près d’elle, Christine croit percevoir un regard furtif, un sourire retenu ou un discret mouvement de recul.

Elle se répète qu’elle se moque de leur jugement. Ces femmes ne sont que des décorations interchangeables, des corps disciplinés par la faim, les salles de sport et la peur de vieillir. Elle les méprise. Pourtant, elle rentre le ventre lorsqu’elles s’approchent et tire sur le tissu de son maillot afin d’en modifier la forme.

Sa présence semble mieux tolérée près du bar. Les bouteilles ne la comparent à personne. Les serveurs ne posent pas de questions. Elle peut boire, observer les autres et transformer leurs défauts en spectacle.

Une femme vêtue d’une robe rose passe devant elle. Sa démarche est lourde, ses épaules massives. Christine la suit du regard. Le nez de l’invitée s’allonge légèrement. Ses oreilles s’écartent. Sa peau prend une teinte grise. Lorsqu’elle lève son verre, son bras se transforme en trompe.

Christine éclate de rire.

Un autre invité, puis un troisième, subissent la même métamorphose. Leurs vêtements disparaissent sous une peau rose et plissée. Ils avancent avec lenteur au milieu de la réception, balançant leur tête énorme au rythme de l’orchestre. Un quatrième éléphant entre dans la piscine et se laisse flotter sur le dos.

Christine recompte. Trois éléphants roses circulent parmi les invités et un quatrième fait la planche dans la piscine.

Elle se demande comment ces animaux échappent à la vigilance de la sécurité. À l’entrée de la Vénus, des agents inspectent pourtant les sacs, les invitations et les visages avec une attention maniaque. Ils laissent passer quatre éléphants, mais ils confisquent le flacon de parfum d’une vieille dame parce qu’il dépasse la contenance autorisée.

Christine aperçoit Élise et sa copine Ève près d’une table. Élise porte une robe claire qui découvre ses épaules. Sous les lumières du yacht, sa peau semble presque irréelle. Christine éprouve le désir immédiat de s’approcher d’elle, sans savoir si elle cherche une alliée, une protectrice ou simplement quelqu’un qui accepte de regarder le même monde qu’elle.

Elle quitte son fauteuil en s’appuyant sur le bar. Le plancher se soulève doucement sous ses pieds. Pendant quelques secondes, la Vénus se dresse à la verticale. Christine attend que l’horizon retrouve une position acceptable, puis avance vers les deux femmes.

Ève remarque son approche la première. Elle observe ses pupilles dilatées, son sourire trop intense et le verre qu’elle tient dangereusement incliné. Elle se penche vers Élise et lui murmure quelques mots.

Élise se retourne. Une inquiétude rapide traverse son visage, puis elle adresse à Christine un sourire prudent.

Christine tente une approche qui lui paraît parfaitement raisonnable.

Christine: Vous avez vu ces éléphants? Je ne sais pas qui les a invités…

Élise suit la direction de son regard. Elle aperçoit seulement plusieurs invités rassemblés près de la piscine.

Élise: Des éléphants? Il n’y a pas d’éléphants !

Christine fronce les sourcils. Elle ne comprend pas comment Élise peut ne pas les voir. Le plus gros vient pourtant de renverser une table avec sa trompe. Des coupes tombent sur le pont, mais personne ne semble s’en préoccuper.

Elle recompte encore.

Il y a bien trois éléphants roses mêlés aux invités et un quatrième qui fait toujours la planche dans la piscine.

Christine n’aurait pas dû accepter les petites pilules qu’Isaac sort de la poche intérieure de sa veste. Il les lui présente dans le creux de sa main avec l’air généreux d’un marchand de miracles. Une rose pour rire, une bleue pour flotter et une jaune pour que le monde cesse momentanément de poser des problèmes.

Elle ne sait plus exactement lesquelles elle avale. Le mélange avec la poudre qu’elle se fourre déjà dans le nez devient instable. Pour l’instant, elle se sent euphorique. Les couleurs vibrent, la musique traverse sa poitrine et chaque pensée lui semble chargée d’une vérité immense.

Elle sait pourtant que demain son léger mal de tête se transformera en une douleur insupportable. Les voix autour d’elle commencent à s’éloigner. Les lumières se dilatent au-dessus de la piscine. Les visages cessent de rester immobiles. Christine comprend que les produits sont en train de gagner la partie.

Une pensée la rassure pourtant: ce ne sont peut-être pas les drogues. Peut-être que les autres refusent simplement de voir ce qu’elle voit.

2 Christine: ses amours

Christine possède des convictions bien arrêtées au sujet des androïdes. Elle affirme lutter contre le grand remplacement des Sapiens par des créatures artificielles. Dans les vidéos, les forums et les groupes privés qu’elle consulte, des femmes au visage trop régulier, à la peau trop lisse ou au comportement trop docile sont présentées comme les premières unités d’une invasion silencieuse.

Selon elle, ChronoEmpire prépare depuis longtemps cette substitution. Les gynoïdes s’introduisent dans les foyers, les entreprises et les lieux de plaisir. Elles observent les humains, copient leurs gestes, apprennent leurs désirs et finissent par prendre leur place.

Christine ne considère pas cette conviction comme une peur. Elle se voit au contraire comme l’une des rares personnes suffisamment lucides pour identifier le complot. Lorsque les autres se moquent d’elle, leur incrédulité confirme seulement la réussite de la manipulation.

Chez les Legall, son combat contre les machines se mêle à une guerre plus ancienne. Christine manipule son père, vole sa mère et l’humilie chaque fois qu’une occasion se présente. Elle connaît les faiblesses de ses parents et les utilise avec la précision d’une personne qui ne croit plus à la bienveillance familiale.

Ève est allongée dans sa baignoire. Une mousse parfumée recouvre l’eau jusqu’à ses épaules. Elle pose près d’elle un verre, un téléphone et un livre religieux qu’elle n’ouvre pas. La porte de la salle de bains reste entrouverte.

Christine entre sans frapper et s’assoit sur le rebord du lavabo.

Ève ferme les yeux, comme si l’immobilité pouvait rendre sa fille moins présente.

Christine: Tiens, t’es encore là? Tu ne devais pas sortir avec tes copines cet après-midi?

Ève: Non, Véronique est malade. On est obligées de reporter.

Christine observe les flacons alignés autour de la baignoire. Elle en prend un, lit l’étiquette, puis le repose à un autre endroit.

Christine: C’est quoi votre délire à toutes les trois?

Ève: Tu le sais bien, c’est une réunion biblique.

Christine: Une réunion biblique dans un salon de thé?

Ève: Nous lisons les textes et nous en discutons.

Christine laisse échapper un rire bref. Elle ouvre un tiroir, fouille parmi des tubes de crème et découvre un flacon de parfum encore emballé. Elle le fait disparaître dans son sac sans prendre la peine de se cacher.

Ève la regarde, mais ne dit rien. Christine interprète ce silence comme une autorisation de continuer.

Christine: Tu sais si Papa sera là pour dîner?

Ève: Je crois qu’il sera à l’église. Aujourd’hui, c’est le groupe d’étude sur l’Ancien Testament, comme tous les mercredis.

Christine: Ancien Testament mon cul.

Ève ouvre les yeux et se redresse légèrement. La mousse glisse le long de ses épaules.

Ève: Christine, je t’interdis !

Christine: Tu m’interdis quoi? Tu n’as aucun doute sur la façon dont notre révérend occupe ses soirées?

Ève: Christine ! C’est vraiment insensé !

Christine: Blonde ou brune?

Ève: Enfin voyons, Christine ! C’est très grave de porter de telles accusations!

Christine observe attentivement sa mère. Elle connaît cette expression. Ève cherche moins à déterminer si l’accusation est vraie qu’à mesurer les dégâts qu’elle risque de provoquer.

Christine: Brune. Moi, je sais.

Le visage d’Ève se contracte. Pendant une seconde, Christine croit y reconnaître la peur. Cela lui suffit.

Ève: Ton père ne ferait jamais une chose pareille.

Christine: Bien sûr. Papa étudie la Bible. Toi, tu te réunis avec tes copines. Chloé travaille. Tout le monde fait exactement ce qu’il raconte. C’est merveilleux.

Ève: Pourquoi faut-il toujours que tu détruises tout?

Christine sourit. La question lui paraît naïve. Elle ne détruit rien. Elle soulève simplement les tapis sous lesquels les autres dissimulent leur saleté.

Christine: Parce que vous construisez tout avec du mensonge.

Ève détourne la tête. Elle semble soudain très fatiguée. Christine pourrait quitter la pièce. Elle pourrait aussi refermer le tiroir, rendre le parfum et laisser sa mère terminer son bain. Cette possibilité ne dure qu’un instant.

Elle descend du lavabo, s’approche de la baignoire et se penche vers Ève.

Christine: Tu sais ce qui est drôle? Ce n’est même pas qu’il te trompe. C’est qu’il pense que tu ne le sais pas.

Ève: Sors.

Christine: Tu vois? Tu le sais.

Ève: Sors de cette pièce immédiatement.

Christine embrasse sa mère sur le front avec une tendresse exagérée.

Christine: Profite bien de ton bain.

Elle quitte la salle de bains en laissant la porte ouverte.

La provocation constitue son langage le plus familier. Lorsqu’elle découvre une faiblesse, elle ne cherche pas à la comprendre. Elle appuie dessus jusqu’à obtenir une réaction. Chaque conflit lui apporte la preuve qu’elle existe encore dans une famille qui préférerait la voir silencieuse, docile ou absente.

3 Christine: sa dépouille

Jules adresse un regard codé de cinq lettres à une opératrice qui lui répond par un clin d’œil complice. Après avoir offert son visage à l’œil d’une caméra, il avance dans la file qui lui est attribuée.

Suivant la procédure habituelle, le dispositif chargé du contrôle des flux migratoires l’absorbe. Des panneaux lumineux lui indiquent où poser ses pieds, à quelle distance se tenir de la personne qui le précède et à quel moment retirer son couvre-chef. Une voix synthétique le remercie plusieurs fois de contribuer à la sécurité collective.

Après un prélèvement nasal, un opérateur scanne méticuleusement tous les éléments de sa personne. Son sac, ses chaussures, sa ceinture et ses appareils électroniques disparaissent dans des tunnels distincts. Approuvé comme produit conforme aux normes sanitaires du moment, Jules rejoint le siège qui lui est attribué en vertu des critères anthropomorphiques en vigueur dans les stations de ChronoEmpire.

Le vol dure dix heures. Jules se conforme aux recommandations du personnel de l’aéronef. Les rituels de cette église lui sont connus. Il s’attache, se lève, s’assoit et rabat sa tablette en suivant les directives des voyants obligeamment placés au-dessus de son siège.

Comme il se déplace selon une trajectoire qui le place dans une orbite à la poursuite du soleil, sa journée s’allonge de quelques heures. Il prévoit d’arriver dans la soirée afin de dîner dans l’un des restaurants de Marigot. Dans cette attente, il absorbe diverses substances certifiées par plusieurs labels diététiques et distribuées dans des emballages dont le volume dépasse largement celui de leur contenu.

Durant le vol, Jules consulte les informations qui lui permettent de reconstituer la dérive du corps de Christine. Les relevés météorologiques indiquent un courant orienté au nord-ouest et une vitesse moyenne proche d’un nœud. La noyade se situe probablement dans une zone proche des plages de Simpson Bay ou de Maho.

Les premières analyses toxicologiques font apparaître une importante consommation de MDMA associée à plusieurs autres substances. Christine ne possédait probablement plus une perception correcte de son environnement lorsqu’elle est entrée dans l’eau.

Jules déplore les habitudes en cours sur SXM. Ils se piquent le nez, avalent n’importe quoi et confient ensuite au soleil, à l’alcool et à la mer le soin d’arbitrer leurs expériences.

Après son arrivée, il se rend au Sunset Bar, le café de Maho Beach. Le coucher du soleil est proche. Les touristes s’agglutinent sur la plage ou restent dans l’eau, une bouteille de bière dans une main et un SmartPhone dans l’autre.

À l’approche d’un avion, toute la foule se retourne. Les bras se lèvent, les écrans s’allument et les corps se rapprochent de la piste. Le grondement des moteurs fait vibrer les parasols et soulève des nuages de sable. Les touristes hurlent avec enthousiasme lorsqu’un appareil descend au-dessus de leurs têtes.

C’est pourtant ce moyen de transport qui leur permet d’arriver sur l’île. Il se pose à quelques centaines de mètres. Jules se demande ce qu’ils viennent chercher ici. Ils semblent tous soumis à une urgence: photographier ce qu’ils ne prennent plus le temps de regarder.

Une nouvelle carlingue approche. Elle descend lentement au-dessus de la mer, traverse le ciel entre les téléphones dressés et disparaît derrière les grillages de l’aéroport. Aussitôt, la foule consulte les images qu’elle vient d’enregistrer. Chacun vérifie qu’il assiste bien à ce qu’il vient de vivre.

Jules attend que le sable retombe, puis marche jusqu’au Sunset Bar. Il montre une photographie de Christine au tenancier.

Jules: Cette jeune femme, cela vous dit quelque chose?

Gregory examine la photographie sans la prendre. Son regard reste quelques secondes sur le visage de Christine, puis il secoue la tête.

Gregory: Désolé, non, je ne vois pas…

Jules fait apparaître une seconde image sur son téléphone. Christine y porte son maillot de bain orange.

Jules: Elle est vêtue de ce maillot. Cela vous dit quelque chose?

Gregory observe l’image plus longuement. La couleur du vêtement semble réveiller un souvenir.

Gregory: Il y avait bien une fille avec un maillot comme celui-là hier, assez tard. C’était difficile de ne pas la remarquer, elle et sa copine.

Jules: Pourquoi?

Gregory: Elle parlait fort. Elle riait et elle criait, et puis elle s'est fâchée sans qu’on comprenne vraiment contre qui.

Jules: Elle paraissait ivre?

Gregory: Pas seulement ivre.

Jules: Et sa copine?

Gregory: Elle essayait de la calmer. Enfin, au début. Après, il y a trop de monde. Je dois m’occuper du bar.

Jules: Vous les avez vues quitter la plage?

Gregory hésite. Derrière lui, un employé range des bouteilles dans un réfrigérateur. Un avion décolle et couvre momentanément leur conversation.

Gregory: Non. Je me souviens surtout du maillot. Orange comme ça, sous les lumières, c’est difficile à oublier.

Jules range son téléphone. La plage s’étend devant lui, désormais presque paisible entre deux arrivées d’avions. Quelques baigneurs se laissent porter par l’eau. À quelques mètres du rivage, la fête paraît inoffensive. La nuit, la musique, les produits et les courants transforment pourtant cette étroite bande de sable en un lieu où une femme a pu disparaître sans que personne ne sache exactement à quel moment elle a cessé de participer à la fête.

4 L'enquête de Jules

Les analyses révèlent une forte consommation de MDMA. Le circuit emprunté par cette substance et par plusieurs produits similaires fait partie des préoccupations régulières des autorités locales. Les drogues circulent entre les clubs, les plages, les villas privées et les bateaux de plaisance avec une facilité que les contrôles officiels ne parviennent pas à contrarier.

Christine ne semble pas éprouver de difficultés pour s’approvisionner. Isaac distribue ses comprimés avec la générosité intéressée d’un homme qui préfère multiplier les débiteurs plutôt que les clients. Christine fréquente également des personnes qui disposent d’un accès privilégié aux lieux où ces substances circulent.

Elle est connue comme la compagne de Milton Fleet, membre actif du réseau ChronoEmpire. Milton apparaît et disparaît selon les exigences de missions dont il ne révèle jamais la nature. Il a installé Christine dans une villa à Cupecoy, mais leur relation semble dominée par l’indifférence, la dépendance et de brusques rapports de force. Il accompagne Christine lors de certaines fêtes. Jules doit questionner cet individu.

Il apparaît également que Christine entretient une relation complice et intime avec Élise Gillet. Plusieurs témoins les voient ensemble à bord de la Vénus, puis dans différents établissements de l’île. Élise se montre attentive envers Christine, sans qu’il soit possible de déterminer si cette proximité relève de l’amitié, du désir ou d’une forme de protection.

La relation avec Damien Gillet apparaît beaucoup plus conflictuelle. Christine l’accuse d’adopter un comportement intrusif et de profiter de son état lorsqu’elle consomme. Damien se trouve à proximité de la plage durant la soirée où elle disparaît. Selon certains témoignages, il tente de l’approcher alors qu’elle ne contrôle déjà plus correctement ses gestes.

Adam Legall, son père, tente de rétablir une relation d’autorité. Sans succès. Leurs échanges deviennent de plus en plus violents. Christine affirme connaître les infidélités de son père et utilise régulièrement cette information pour le menacer. Adam prétend vouloir protéger sa fille contre ses excès. Christine considère cette protection comme une volonté de contrôle.

Au cours des derniers mois, son mode de vie connaît une dérive manifeste. Les consommations se multiplient. Les épisodes délirants deviennent plus fréquents. Ses proches finissent par considérer ses chutes, ses cris et ses disparitions temporaires comme les incidents ordinaires d’une existence devenue chaotique.

Christine: je suis déséquilibrée par Damien

J’ai consommé des substances qui peuvent nuire gravement à ma santé… mais sur le moment, ça ressemblait plutôt à une promesse. Une montée lente, chaude, comme si la nuit elle-même respirait à travers moi. Et puis la plage est devenue un organisme vivant.

La techno frappe sans relâche, lourde, hypnotique, et chaque battement semble déplacer mon corps sans me demander mon avis. L’eau est pleine de silhouettes mouvantes, des gens qui dansent en riant, un verre à la main. Ils oscillent au rythme des basses. Les lumières découpent des fragments de visages. Des couleurs irréelles glissent sur la mer.

Je me sens légère, trop légère. Je sais que Milton est quelque part, mais il appartient à un autre plan, flou, secondaire. Tout est lointain sauf les sensations immédiates: la musique, l’eau contre ma peau, les voix qui se mélangent.

Puis Damien est apparu. Je ne sais pas exactement quand il s’est approché. Il est là, simplement, comme s’il avait toujours fait partie du décor. Son regard est net, presque trop net dans ce monde qui tangue. Je sens une tension, quelque chose d’intrusif dans sa présence. Je veux réagir, mettre une distance. Mon bras part, mais mon corps ne suit pas.

Le geste se brise en chemin et soudain tout bascule: l’eau, le ciel, les lumières… tout se mélange dans un vertige brutal. Je perds l’équilibre comme si le sol avait disparu. Mes jambes ne répondent plus correctement et l’eau, qui était tiède et légère quelques secondes plus tôt, est devenue dense, hostile.

J'essaye de me redresser. Je crois. Je glisse hors du rythme. Le reste est flou, fragmenté. Autour de moi, la fête continue: les rires, la musique, les verres levés ... personne ne me voit vraiment quand je perds l'équilibre.

C'est une sensation étrange: celle de perdre le contrôle, pas seulement de mon corps, mais de la scène entière, comme si quelqu’un avait déplacé les repères. Je sens que je quitte la scène.

La piste Damien Gillet

Parmi les trois suspects, Damien Gillet est le seul dont la présence à Maho Beach au moment de la disparition de Christine soit clairement établie.

Plusieurs témoins les voient ensemble dans l’eau. Christine est déjà fortement intoxiquée. Ses mouvements sont imprécis, son équilibre fragile et sa perception de la réalité profondément altérée. Damien le sait, il s’approche pourtant d’elle.

Selon les témoignages, Christine cherche d’abord à s’éloigner. Puis elle tente de le repousser ou de le gifler. Damien la saisit par le bras avant de la repousser. Le geste paraît bref. Il suffit. Christine perd l’équilibre.

Jules examine les témoignages recueillis sur la plage. Aucun ne décrit un coup particulièrement violent. Aucun ne voit Damien jeter Christine à l’eau. C’est précisément ce qui rend l’affaire plus difficile. Damien peut affirmer qu’elle est tombée seule. Mais Christine ne se trouvait pas dans un état normal. Elle avait consommé de la MDMA, de l’alcool et plusieurs autres substances. Son équilibre était déjà précaire. Repousser quelqu’un dans cet état ne produit pas les mêmes conséquences que repousser une personne sobre.

Jules cherche ensuite ce que Damien fait après la chute. C’est là que les choses deviennent plus claires. Christine tente de se redresser. Elle n’y parvient pas. Elle dérive. Damien reste quelques instants devant elle, puis il sort de l’eau. Aucun appel aux secours, aucune tentative pour la ramener vers le rivage.

Jules: Vous avez vu qu’elle avait des difficultés?

Damien: Elle était complètement défoncée.

Jules: Ce n’était pas ma question.

Damien: Elle était dans l’eau avec tout le monde.

Jules: Vous l’avez repoussée?

Damien: Elle essayait de me frapper.

Jules: Vous l’avez repoussée?

Damien: Je me suis défendu.

Damien ne nie presque rien. Il modifie seulement les mots. Christine n’est pas tombée parce qu’il l’a repoussée, elle a perdu l’équilibre. Elle ne se noyait pas, elle nageait mal. Il ne l’a pas abandonnée, il est simplement parti. Pour Jules, cette manière de raconter les faits ressemble beaucoup à Damien.mJules ne sait pas si Damien voulait tuer Christine. Il sait en revanche qu’il a vu le danger et qu’il a choisi de ne rien faire.

Damien: je déséquilibre Christine

6 Christine: j'étrangle Élise

Depuis des mois, je vis avec cette certitude qui me ronge et me porte à la fois. Ils sont là, partout. Derrière les visages parfaits, derrière les gestes trop fluides, trop précis. Les gynoïdes ne sont pas de simples machines. Elles apprennent. Elles observent. Elles remplacent.

Quand Élise est entrée dans ma vie, j’ai tout de suite ressenti quelque chose d’étrange. Une fascination, oui… mais aussi une alerte sourde, comme un signal que je n’arrivais pas à ignorer. Trop parfaite. Trop lisse. Trop ... autre.

Ses mouvements sont maîtrisés, presque irréels. Sa peau capte la lumière d’une façon qui me dérange. J’essaie de me raisonner, mais plus je la regarde, plus ma conviction se renforce. Ce n’est pas possible autrement. Elle n’est pas comme nous.

Je sais que ChronoEmpire nous leurre en prétendant que les androïdes qui nous entourent sont de simples machines entièrement dévouées à notre service. Avec mes amies nous menons un combat car nous savons qu’ils ambitionnent de nous remplacer. Nous avons entrepris une lutte contre ces choses qui veulent nous faire disparaître. Nous sommes déterminées à ne pas nous laisser envahir. Comme nous sommes conscientes de la légitimité de notre combat, nous nous battrons jusqu'au bout et à la fin nous vaincrons.

Élise descend de son avion à l'aéroport Juliana. Elle m'emmène chez elle. Ses caresses se font intrusives. C'est une gynoïde. Je l'ai reconnue. Je suis fascinée par la douceur de ses courbes, par la fragilité de son cou. Une telle perfection est inhumaine.

Des courbes harmonieuses, le visage d’une poupée et une peau parfaitement lisse: elle rassemble toutes les perfections. J'ai une certitude: Élise est certainement une androïde femelle et justement, j'appartiens à une organisation qui lutte contre le grand remplacement.

Je ressens une attirance, mais aussi du dégoût pour cette bête mécanique, cette machine du diable qui voudrait remplacer les authentiques sapiens, les êtres de chair et de sang.

Je l'ai suivie dans sa chambre. Mon cœur bat trop vite, mais je me dis que c’est normal. Je tente de la prendre par la taille:

Moi: Viens ! Viens plus près !

Élise: Christine! Doucement Christine!

Élise résiste, elle me repousse. Ce simple geste, ce refus agit comme une décharge. Tout s’emballe. Mes pensées se bousculent, se durcissent. Elle cache quelque chose. Elle doit cacher quelque chose. Quand j'essaie de la faire basculer sur un sofa, elle résiste encore et je me déchaîne. Je l'agrippe par le cou et je serre. Elle se débat mais elle n’offre pas une grande résistance.

Je m'attendais au contact d’une gaine entourant un réseau de fils irriguant des circuits, mais je suis épouvantée car je me rends compte qu'il s'agit en fait d'une sapiens. Elle est inerte. La réalité me frappe d’un coup, brutale, irrévocable. Mon souffle se coupe. Mon esprit refuse d’accepter ce que je comprends pourtant immédiatement. J’ai fait une erreur, une terrible erreur.

Élise: je suis étranglée par Christine