Jules revient aux dernières minutes enregistrées sur la Vénus. Damien possède un mobile et les compétences nécessaires pour perturber les systèmes du yacht. Isaac a déjà menacé John et pourrait parfaitement provoquer chez lui une peur suffisamment violente pour déclencher une crise cardiaque. Mais au moment précis où John s'effondre, ni Damien ni Isaac ne se trouvent devant lui.
Ève, elle, est là.
Jules regarde une nouvelle fois les images. Il coupe le son et observe seulement les corps. John parle avec assurance. Ève reste assise. Puis quelque chose change. John se raidit. Il se lève, fait quelques pas, revient vers elle. Ève sourit. Plus elle paraît calme, plus John s'agite.
Jules remet le son.
Ève: Vous faites un peu lapin.
John: Pardon?
Ève: Lapin.
Le mot paraît tellement insignifiant que Jules vérifie une nouvelle fois l'enregistrement. Il n'y a aucune menace, aucune injure véritable, rien qui puisse normalement expliquer la réaction de John.
Pourtant, elle fonctionne.
John demande à Ève d'arrêter. Elle continue.
C'est ce détail qui intéresse Jules.
La première occurrence peut être une plaisanterie. La deuxième, une provocation. Après que John manifeste clairement son trouble, répéter le mot devient autre chose.
Ève a compris qu'elle vient de trouver une faille.
Elle appuie dessus.
Jules confronte ensuite les images aux données médicales enregistrées par la Vénus. Le rythme cardiaque de John augmente brutalement au cours de la conversation. Les capteurs signalent une anomalie. Quelques instants plus tard, il porte la main à sa poitrine.
Au même moment, plusieurs systèmes électroniques du yacht connaissent des dysfonctionnements. Une porte se verrouille. Des écrans redémarrent. Des commandes se répètent. ChronoEmpire explique ces anomalies par une défaillance technique sans rapport avec le décès.
Jules n'aime pas beaucoup les événements sans rapport qui choisissent exactement la même minute pour se produire.
Il cherche donc le mot « lapin » dans les données accessibles de John Pyne.
Les résultats sont étranges. Certaines occurrences ont été effacées. D'autres apparaissent dans des fichiers techniques sans que Jules puisse déterminer leur fonction. Le mot semble avoir circulé dans l'environnement numérique de John bien avant la soirée sur la Vénus.
Il ne sait toujours pas s'il s'agit d'un traumatisme personnel, d'un mot associé à un protocole informatique ou d'une simple coïncidence devenue insupportable pour un homme qui ne supportait déjà pas grand-chose lorsqu'il ne pouvait pas le contrôler.
Jules interroge Ève.
Jules: Pourquoi l'avez-vous traité de lapin?
Ève: Parce qu'il ressemblait à un lapin.
Jules: Vous saviez que cela le mettait dans cet état?
Ève: Pas la première fois.
Jules: Et les suivantes?
Ève réfléchit.
Ève: Les suivantes, un peu plus.
Jules: Il vous a demandé d'arrêter.
Ève: Beaucoup de gens demandent à leur interlocuteur d'arrêter lorsqu'ils perdent une discussion.
Jules: Et vous avez continué.
Ève: Oui.
Elle ne cherche pas à nier. Elle ne paraît pas davantage comprendre pourquoi Jules voudrait transformer une moquerie en arme du crime.
Jules lui pose finalement la question qui l'intéresse.
Jules: Vous vouliez le tuer?
Ève: Non.
La réponse arrive immédiatement.
Jules la croit.
Cela ne résout rien.
On peut provoquer une mort sans l'avoir préméditée. On peut découvrir la faiblesse d'un homme, décider de l'exploiter quelques secondes pour le plaisir de le voir perdre son assurance et comprendre trop tard que son organisme ne supporte pas l'expérience.
Ève n'a ni arme, ni poison, ni programme informatique.
Elle possède un mot.
Et John Pyne, qui a passé sa vie à chercher les failles des autres, semble être mort parce qu'Ève a découvert la sienne.
Pour savoir ce qu'Ève cherchait réellement en provoquant John, Jules ne dispose plus d'enregistrement à analyser. Il faudrait pouvoir entrer dans sa tête.
La réponse appartient à Ève.
Ève est soupçonnée de différents méfaits. C'est elle qui aurait déconnecté Ariana, car l'existence de cette imitation d'un être humain heurtait ses convictions religieuses
Elle aurait suivi un rituel en procédant à la décapitation d'Adam Legall, un acte fortement chargé d’émotion.
Ève Legall est assise dans le salon de la Vénus comme si elle se trouvait chez elle. Cette femme ne possède rien ici. Ni le yacht, ni les écrans, ni les hommes qui attendent mes instructions. Pourtant, elle m’observe avec cette tranquillité insolente de ceux qui croient n’avoir rien à perdre.
Je lui explique que le monde n’obéit plus aux anciennes croyances. Les religions, les familles et les nations ne sont que des systèmes primitifs dont ChronoEmpire organise progressivement le remplacement. Elle m’écoute sans m’interrompre. Son sourire me dérange davantage qu’une objection.
— Vous faites un peu lapin, dit-elle.
Je pense d’abord avoir mal entendu.
— Pardon?
— Lapin.
Le mot pénètre dans mon esprit avec une précision absurde. Autour de moi, les conversations continuent. Les invités rient, les verres s’entrechoquent et la musique se diffuse dans le salon. Personne ne semble comprendre qu’Ève vient de franchir une limite.
Je lui demande d’arrêter.
Elle répète le mot.
Quelque chose se dérègle aussitôt. L’un des écrans s’éteint puis se rallume. La climatisation augmente brutalement son débit. Une porte se verrouille dans le couloir avant de s’ouvrir de nouveau. Je tourne la tête vers les interfaces. Mes systèmes ne se comportent jamais ainsi.
Ève sourit toujours.
— Lapin.
Je me lève. Mon cœur accélère. Je voudrais appeler un technicien, donner un ordre, faire expulser cette femme, mais les mots se mélangent. Une boucle sonore traverse les haut-parleurs. Pendant une seconde, j’ai l’impression que le yacht lui-même répète ce qu’elle vient de dire.
Je sais que ce n’est qu’un mot. Un assemblage de sons ne possède aucun pouvoir. Les mots appartiennent à ceux qui savent les utiliser, les enregistrer, les diffuser et les vendre. J’ai construit une entreprise sur cette certitude.
Pourtant, celui-ci ne m’appartient plus.
Il réveille une alerte enfouie trop profondément pour que je puisse l’interrompre. Une image traverse mon esprit, puis une autre. Des fichiers effacés. Un protocole dont le nom ne devait jamais être prononcé. Je cherche à reprendre le contrôle, mais chaque commande que je formule semble parvenir trop tard.
Ève me regarde lutter.
Elle comprend désormais que le mot produit un effet. Elle ignore peut-être lequel, mais cela lui suffit. Sa voix devient plus douce.
— Lapin.
Une douleur brutale comprime ma poitrine. Je porte la main à mon cœur. Les dispositifs médicaux intégrés à la Vénus détectent immédiatement l’anomalie. Une alarme devrait se déclencher. Rien ne vient, sinon cette boucle presque inaudible qui circule encore dans les haut-parleurs.
Je tente d’atteindre la console. Le sol se dérobe. Autour de moi, les visages se rapprochent, déformés par la panique. Ève ne bouge pas.
Je veux lui dire qu’elle ne comprend pas ce qu’elle vient de provoquer. Je veux lui ordonner de se taire. Aucun son ne sort de ma bouche.
Je m’effondre au milieu du salon de la Vénus, dans cet univers où tout devait m’obéir.
La dernière chose que j’entends est un mot ridicule: Lapin.
Je suis montée à bord de la Vénus. Il est rare que John abandonne sa rigueur anglo-saxonne. Pourtant, son état éthylo-euphorique libère ce soir-là des élans d’enthousiasme peu maîtrisés à propos des chercheuses d’or présentes sur le pont.
John: Vous avez vu tous ces culs? Magnifiques! Ils sont vraiment magnifiques!
Adam approuve, mais moi, je suis scandalisée. Je ne peux pas me retenir.
Moi: Un lapin ! Vous êtes un véritable lapin!
Tous les systèmes électroniques de la Vénus se dérèglent. John vacille. Son cœur lâche.
Ève traite John de lapin. Crise cardiaque. Elle est coupable
Ariana Chrono a été déconnectèe. Le détective Jules Compacteur met en cause John Pyne.