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Damien: son lieu

Damien Gillet est satisfait de lui-même. Ce sentiment ne le quitte presque jamais. Lorsqu’une contrariété survient, il ne remet pas en cause son jugement: il cherche seulement le nom du responsable. Il savoure sa domination avec une gourmandise froide et entretient autour de lui un climat de peur diffuse. Ses auteurs le redoutent. Ses employés évitent son regard. Ses prestataires répondent à ses messages avant même d’avoir compris ce qu’il demande.

Damien ne hausse presque jamais la voix. Il n’en a pas besoin. Il préfère laisser une phrase inachevée, prolonger un silence ou regarder longuement celui qui vient de lui déplaire. Dans son entourage, chacun apprend à interpréter ces signes. Un sourcil légèrement relevé peut annoncer la rupture d’un contrat. Une main posée à plat sur un bureau suffit parfois à faire disparaître un projet, un salaire ou une carrière.

Même dans sa propre villa, l’air semble devenir plus lourd lorsqu’il entre dans une pièce. Les conversations ralentissent. Les domestiques se redressent. Les invités surveillent leurs paroles. Damien apprécie cette infime modification de l’atmosphère. Elle lui confirme que son pouvoir ne dépend plus de ses actes. Sa seule présence suffit.

La Villa Pamplemousse domine le lagon depuis les hauteurs de Baie Rouge. Des bougainvilliers débordent des terrasses blanches. Les baies vitrées reflètent le ciel, les palmiers et la mer. Un escalier descend vers un ponton privé où le SpeedBoat de Damien demeure amarré comme une extension flottante de sa propriété.

Les cocktails se servent face au coucher du soleil. Les invités admirent les nuances orangées qui se déposent sur le lagon tandis que des employés silencieux remplacent les verres vides. La villa produit l’illusion d’une vie sans effort, débarrassée des contraintes ordinaires et organisée autour du plaisir.

Pourtant, derrière les baies vitrées, les meubles choisis par un décorateur et les sourires mondains, Damien accumule les rancœurs comme d’autres accumulent des œuvres d’art. Les raisons de vouloir sa mort ne manquent pas.

Élise, son épouse, figure en bonne place parmi ceux qui pourraient souhaiter sa disparition. Damien lui donne depuis longtemps mille raisons de le haïr. Leur mariage se transforme lentement en une guerre silencieuse, faite d’humiliations, de sarcasmes et de mépris.

Damien critique ses dépenses, ses amis, ses vêtements, ses publications et jusqu’à la manière dont elle tient son verre. Lorsqu’ils reçoivent, il la présente comme la responsable de la décoration, avec ce sourire qui réduit immédiatement son rôle à celui d’un accessoire coûteux. Lorsqu’elle parle, il l’interrompt. Lorsqu’elle se tait, il lui reproche de ne rien avoir à dire.

Élise supporte ses attaques avec une indifférence étudiée. Elle sait que la colère lui donnerait satisfaction. Elle préfère sourire, s’éloigner ou répondre par une remarque suffisamment légère pour que les invités puissent feindre de ne pas comprendre.

Parfois, cependant, toute la violence accumulée remonte brutalement à la surface. Élise observe alors le cou de Damien, la nuque épaisse qui dépasse de sa chemise et les mains posées devant lui comme si le monde lui appartenait. L’envie de l’étrangler lui traverse l’esprit avec une simplicité presque reposante.

Ariana Chrono peut également avoir un compte à régler avec lui. Damien l’aborde avec sa vulgarité habituelle, incapable de voir en elle autre chose qu’un corps artificiel à manipuler. Il se persuade qu’une créature fabriquée ne peut ni se sentir humiliée ni vouloir se venger. Selon lui, la colère suppose une âme, et les machines n’en possèdent pas.

Damien ignore que certaines machines apprennent aussi par répétition. Elles enregistrent les gestes, les insultes, les menaces et les contacts imposés. Elles peuvent alors finir par associer un visage à une succession d’agressions.

Christine Legall représente une autre menace. Damien la trouve attirante précisément parce qu’elle lui résiste. Il interprète ses refus comme une forme de jeu, ses insultes comme une preuve d’intérêt et ses mouvements de recul comme une invitation à insister.

Christine, de son côté, le considère comme un prédateur grotesque. Elle partage avec Élise une intimité que Damien soupçonne sans parvenir à la définir. Cette proximité l’excite autant qu’elle l’agace. Il s’imagine qu’Élise lui appartient encore suffisamment pour que les relations de son épouse constituent une extension de ses propres privilèges.

Enfin, il y a Isaac Abram. Damien n’accepte jamais la relation entre Isaac et sa fille Alice. Il considère cette liaison comme une mésalliance insupportable. Isaac ne possède ni le nom, ni les manières, ni les perspectives financières qu’il exige pour l’entourage de sa famille.

Damien ne cherche pas à connaître le jeune homme. Il lui suffit de savoir qu’Alice le désire pour décider qu’il faut l’écarter. Il charge le jardinier de surveiller les abords de la villa et, si nécessaire, de provoquer un accident.

L’accident se produit. Isaac est frappé à coups de club de golf et abandonné pour mort. Damien se persuade que l’affaire est réglée. Il oublie cependant que les humiliations les plus violentes ne disparaissent pas lorsqu’on achète le silence des témoins. Elles changent seulement de forme.

Damien: ses amours

Le mariage d’Élise et de Damien appartient à cette catégorie d’alliances administratives où l’on partage un nom, quelques apparitions publiques et un patrimoine immobilier, mais rarement une véritable intimité.

Damien Gillet, expert en Comptabilité des Minutes, passe ses journées dans des tours de verre à contrôler des colonnes de chiffres, des durées de production et des flux de rentabilité. Il mesure le temps consacré à chaque tâche, calcule la valeur d’une hésitation et transforme les périodes d’inactivité en pertes financières.

Il parle peu, dort mal et vieillit sous les néons froids de ChronoEmpire. Même lorsqu’il quitte son bureau, son esprit continue à additionner les coûts et à soustraire les faiblesses. Il ne demande jamais combien de temps une œuvre exige. Il cherche combien de minutes peuvent être retirées de sa fabrication sans que le client remarque la différence.

Élise évolue dans les cercles mondains, les clubs privés et les soirées où l’on échange davantage des statuts sociaux que des émotions réelles. Elle sait reconnaître les alliances utiles, maintenir une conversation avec des personnes qu’elle méprise et sourire au moment exact où une photographie est prise.

Leurs trajectoires se croisent désormais comme deux trains roulant sur des voies parallèles: proximité mécanique, éloignement absolu. Ils occupent la même villa, apparaissent sur les mêmes photographies et signent parfois les mêmes invitations. Ils ne partagent presque plus rien d’autre.

Élise éprouve une indifférence glacée à l’égard de Damien. Il devient un meuble administratif dans son existence, une présence qu’elle contourne sans y penser. Elle reconnaît ses pas dans le couloir, le bruit de sa voiture devant la maison et la manière dont il pose ses clés sur une console. Ces signes ne provoquent plus aucune émotion précise. Ils annoncent seulement une perturbation.

Alors, parfois, une idée simple traverse son esprit: si Damien disparaît, rien d’essentiel ne s’effondre. La villa reste debout. Le lagon continue de refléter le ciel. Les employés poursuivent leur travail. Les invités trouvent un autre homme à écouter. Seul le silence devient plus agréable.

Damien mène une existence de puissance ostentatoire: vols en classe affaires, voitures de location surclassées, soirées mondaines et villa luxueuse. Il n’entre jamais dans un lieu sans chercher à savoir qui possède davantage que lui et qui peut être humilié sans conséquence.

Depuis son bureau, il dirige son empire éditorial avec un cynisme méthodique. Selon lui, publier un auteur constitue déjà une faveur suffisante pour éviter de lui verser de l’argent. Les écrivains déposent leurs manuscrits sur une plateforme numérique. Des lecteurs accrédités attribuent ensuite des notes qui déterminent leur visibilité.

Le système paraît ouvert. Il est en réalité parfaitement verrouillé. Les auteurs les mieux notés sont ceux qui paient pour bénéficier d’évaluations supplémentaires, de conseils personnalisés et d’un référencement prioritaire. Damien affirme que chacun dispose des mêmes chances, à condition de choisir les options qui permettent d’en avoir davantage.

La première phase consiste à facturer à l’auteur des frais d’impression prétendument destinés à couvrir plusieurs milliers d’exemplaires. Le tirage réel dépasse rarement quelques centaines. Damien explique cette différence par les coûts de stockage, les incertitudes du marché et les nouvelles exigences environnementales.

Le livre est ensuite vendu à un tarif dissuasif, sans distribution réelle ni promotion. Quelques exemplaires apparaissent sur une plateforme, accompagnés d’un résumé généré automatiquement et d’une photographie de couverture vaguement adaptée au genre annoncé.

Enfin vient l’étape préférée de Damien: proposer à l’auteur de racheter lui-même ses propres ouvrages à moitié prix. Il présente cette opération comme une opportunité exceptionnelle de rencontrer directement son public.

Damien sait que les écrivains acceptent presque toujours. Ils organisent des lectures, des salons et des séances de signatures. Ils transportent leurs cartons dans le coffre de leur voiture. Ils deviennent les représentants commerciaux bénévoles d’une entreprise qui leur facture le privilège de travailler pour elle.

Élise: Tu pourrais au moins en mettre quelques-uns en librairie.

Damien: Pourquoi?

Élise: Pour qu’ils soient lus.

Damien: Ils ont déjà leur nom sur une couverture. C’est largement suffisant.

Au début, Élise l'a aidé à construire sa réputation. Ses compétences sur les réseaux sociaux lui permettaient d’attirer des auteurs, des influenceurs et quelques personnalités prêtes à recommander des livres.

Elle a assez vite compris que Damien n’éprouve aucun intérêt pour la littérature. Il aime les écrivains parce qu’ils sont vulnérables. Ils consacrent plusieurs années à un manuscrit et arrivent devant lui dans un état de dépendance affective qui facilite toutes les négociations.

Aujourd’hui, Damien ne supporte plus la présence d’Élise dans ses affaires. Il la trouve superficielle, envahissante et inutilement brillante. Il lui reproche surtout de se souvenir de l’époque où son entreprise n’existait pas encore et où il avait besoin d’elle.

Damien possède pourtant des passions minuscules qu’il traite avec un sérieux absurde. Les œufs du petit déjeuner, par exemple. Au fil de ses voyages, il est devenu obsédé par les modes de cuisson, les temps exacts et les différences entre omelette, œufs coque, œufs mollets et œufs sur le plat.

Il interroge les serveurs, corrige les cuisiniers et photographie parfois une assiette afin de documenter un jaune trop ferme. Son domaine de compétence réel reste extrêmement étroit, mais il s’y accroche avec une application presque scientifique. Il peut consacrer vingt minutes à expliquer la texture idéale d’un œuf tout en expédiant en quelques secondes le refus d’un manuscrit auquel un auteur a consacré dix années.

Parallèlement, Damien observe avec fascination les productions littéraires générées par Ariana Chrono. Ses romans suivent toujours les mêmes structures émotionnelles, parfaitement calibrées pour un public qui cherche moins la nouveauté que la répétition confortable de schémas familiers.

Une rencontre improbable. Un secret. Une séparation provisoire. Une réconciliation. Quelques scènes de désir dosées selon les attentes du lectorat. Ariana produit en quelques heures ce que les auteurs humains mettent parfois plusieurs années à achever.

Damien affirme mépriser ces textes. Pourtant, il analyse leurs performances, leurs rythmes et leurs taux d’abandon. Il comprend que la production automatisée peut supprimer les avances, les états d’âme, les retards et les revendications.

Son modèle économique repose encore sur l’exploitation des auteurs humains. L’idée d’une production industrielle de romans automatisés commence cependant à le séduire. Les machines ne demandent pas de droits, ne contestent pas les corrections et ne viennent pas pleurer dans son bureau parce qu’une librairie refuse leur ouvrage.

Le succès est là. L’argent circule. Les auteurs continuent d’arriver. Pourtant, Damien reste profondément aigri. Il jalouse John Pyne, sa puissance, son influence et sa capacité à transformer la technologie en domination mondiale.

Damien possède une entreprise. John possède un système.

Cette différence lui devient insupportable.

Damien: sa dépouille

Jules allume son Smart et parcourt une longue succession de publications qui prétendent lui révéler l’état véritable du monde. Il apprend ainsi que l’Agent Orange demeure président, qu’une pandémie mondiale est organisée par des laboratoires pharmaceutiques et que les pénuries de papier toilette résultent d’un complot islamiste international.

Un ancien militaire affirme que les traînées blanches laissées par les avions modifient les pensées. Une influenceuse explique que l’eau chaude détruit la mémoire cellulaire. Un homme filmé au volant de sa voiture démontre que les banques utilisent les distributeurs automatiques pour prélever l’énergie vitale des clients.

Jules apprécie de pouvoir compter sur ce réseau d’amis numériques qui le protège de la propagande des grands médias soumis aux intérêts financiers de ChronoEmpire et des multinationales.

Il découvre également que ZoneAma prépare un programme de reproduction humaine dans l’espace. Cette information lui paraît finalement presque raisonnable au regard du reste.

Derrière le défilement infini des images, des slogans et des indignations collectives, Jules ressent surtout une immense fatigue. Il observe cette foule numérique qui transforme chaque injure en engagement politique et chaque aboiement en révolution improvisée.

Les participants se parlent rarement. Ils se lancent des phrases préfabriquées, des pictogrammes furieux et des accusations de trahison. Chacun croit résister à un système tout en fournissant gratuitement au système ses opinions, ses habitudes, ses peurs et ses heures d’insomnie.

Parfois, Jules s’interroge. Si un Néandertalien devait représenter son époque sur une paroi semblable à celle de Lascaux, que dessinerait-t-il?

Après une longue réflexion, une scène lui semble véritablement représentative du Sapiens moderne: un individu courbé sur son écran, absorbé par des flux artificiels au point d’oublier totalement le monde réel.

Son Smart lui indique qu’il arrive à la Villa Pamplemousse. Le portail s’ouvre lentement. Une allée bordée de palmiers conduit jusqu’à la maison. Devant l’entrée, plusieurs véhicules officiels encombrent les emplacements réservés aux invités.

La villa est silencieuse. Le personnel se tient à distance du bureau. Une employée pleure sans bruit près de la cuisine tandis qu’un agent lui demande pour la troisième fois de répéter l’heure à laquelle elle a découvert le corps.

Damien Gillet est affaissé devant son Compacteur. Sa main droite repose encore près du clavier. L’écran affiche une partie de golf interrompue. Sur le green virtuel, un personnage attend immobile que Damien exécute un coup qui ne viendra jamais.

Dans le monde réel, le choc est d’une violence extrême. Le crâne est ouvert par un coup horizontal porté avec une grande puissance. Le médecin légiste confirme que l’impact a provoqué une mort presque immédiate.

Du sang couvre une partie du bureau, le clavier et le sol. Le fauteuil a basculé légèrement sur le côté. Aucun signe de lutte prolongée n’apparaît dans la pièce. Damien n'a probablement pas vu venir le coup ou bien il n'a pas cru nécessaire de se méfier de la personne placée derrière lui.

Jules observe les objets disposés autour du bureau. Une carafe d’eau. Un verre à moitié plein. Plusieurs contrats ouverts sur un écran secondaire. Un livre dont les pages ne sont pas coupées. Sur une console, un sac de golf reste ouvert.

Un club manque.

L’arme est retrouvée à quelques mètres du corps, près d’une porte-fenêtre ouverte sur la terrasse. La tête métallique porte des traces de sang et de matière organique. Le manche a été essuyé, mais l’opération demeure imparfaite.

Les suspects sont nombreux et possèdent presque tous une raison de vouloir la mort de Damien. Cependant, le choix de l’arme retient particulièrement l’attention de Jules.

Le coup a été porté avec un club de golf. Dans l’univers de Damien Gillet, ce simple objet suffit déjà à désigner plusieurs ennemis possibles.

Le golf représente son milieu social, ses loisirs et son goût de la compétition. Il rappelle aussi l’agression dont Isaac a été victime plusieurs années auparavant. Il appartient à Élise, qui laisse régulièrement son équipement dans l’entrée. Ariana peut le manier avec une force supérieure à celle d’un humain. Christine, enfin, se trouve à plusieurs reprises dans la villa et connaît parfaitement l’emplacement du sac.

Damien a transformé toute son existence en un instrument de domination. Son meurtrier a utilisé l’un de ces instruments pour lui ouvrir le crâne.

L'enquête de Jules

Jules considère qu’Ariana possède un mobile crédible. Damien a pu l’agresser physiquement. Il l’a humiliée publiquement à plusieurs reprises. Si l’androïde dispose réellement d’une autonomie émotionnelle suffisante, un passage à l’acte devient envisageable. L’enquête soulève alors une question plus vaste: une machine capable d’identifier l’humiliation peut-elle également éprouver le désir de vengeance?

Ariana possède la force nécessaire pour porter le coup. Sa précision mécanique peut expliquer la trajectoire horizontale presque parfaite relevée par le médecin légiste.

Christine Legall apparaît également dans le dossier. Damien a l’habitude des gestes déplacés, des contacts imposés et des humiliations ordinaires qu’il considère comme des privilèges masculins. Il a pu poser les mains sur Christine malgré son refus. Le comportement de Christine dépasse cependant la simple défense instinctive. Chez elle, la violence semble préexistante, presque disponible. Elle réagit aux humiliations par des passages à l’acte soudains. Elle sait où Élise range ses clubs de golf et peut circuler librement dans la villa.

Elle partage en outre avec Élise une intimité susceptible de renforcer sa haine de Damien. Elle connaît les humiliations que celui-ci impose à son épouse et elle a pu considérer sa disparition comme une forme de libération.

Pour ce qui concerne Isaac, le mobile paraît clair: la vengeance.

Damien tente de briser sa relation avec Alice et charge son jardinier de le surveiller. Isaac est ensuite agressé à coups de club de golf, grièvement blessé et abandonné pour mort. L’affaire est étouffée. Le jardinier disparaît dans une institution et Damien poursuit son existence sans subir la moindre conséquence.

Isaac connaît parfaitement le chemin qui mène à la Villa Pamplemousse. Il sait également que Damien passe de longues périodes devant son Compacteur, absorbé par des parties de golf virtuel. Il a pu entrer dans la pièce sans être immédiatement remarqué.

Le choix du club intrigue particulièrement Jules. Pour Ariana, l’arme peut constituer un objet disponible. Pour Christine, elle appartient à Élise et se trouve à portée de main. Pour Isaac, elle représente quelque chose de plus précis: la répétition du supplice qu’il a subi.

Le meurtrier ne s'est peut-être pas contenté de tuer Damien.

Il lui a renvoyé un coup ancien.

Damien: je suis impacté par Isaac

Je suis parfaitement concentré. Le green virtuel s’étire devant moi, irréel et pourtant précis au millimètre. Ici, je ne suis plus tout à fait moi. Je suis Daffy Duck, nerveux, précis, un peu arrogant aussi. En face, Bugs Bunny ajuste sa posture avec ce calme insupportable.

Je vais gagner. C’est évident. Le calcul est fait, le geste prêt. La foule numérique retient son souffle dans un silence artificiel. Même à travers l’écran, je sens cette montée familière, ce frisson de contrôle absolu.

Et puis… quelque chose cloche. Une sensation infime d’abord. Comme un courant d’air qui n’a rien à faire là. Mon esprit reste accroché au jeu, mais mon corps, lui, hésite. Il capte autre chose. Une présence. Derrière moi.

Je ne me retourne pas tout de suite. Dans le Meta, les distractions sont des pièges. Bugs attend ça. Une erreur, un doute. Je resserre ma prise. Puis la sensation devient trop nette pour être ignorée. Une ombre dans mon dos, silencieuse, compacte. Le genre de présence qui n’appartient pas au jeu.

Le geste ne part pas. À la place, une fulgurance traverse mon crâne. Pas une douleur comme les autres. Une rupture brutale du réel, comme si quelqu’un avait arraché le câble entre deux mondes.

L’image vacille. Le green se déforme, Bugs Bunny se fige, puis se fragmente en pixels tremblants. Le son se distord, étiré comme une bande magnétique qu’on ralentit à l’extrême. Je comprends trop tard. Ce n’est pas une erreur de jeu. Ce n’est pas réversible.

Le club m’échappe des mains. Mon corps ne répond plus comme avant, comme si les commandes avaient changé sans prévenir. Autour de moi, la pièce revient, lourde, réelle, sans filtre. Le Meta disparaît en arrière-plan, avalé par quelque chose de plus dense, de plus définitif.

Avant que tout ne s’éteigne, une pensée s’impose, froide et limpide: quelqu’un vient de franchir la frontière et cette fois… ce n’est plus moi qui contrôle la partie.

La piste Isaac Abram

Parmi les trois suspects, Isaac reste celui dont le mobile s’enracine le plus loin dans le passé et se rattache directement à l’arme du crime.

Des années plus tôt, Isaac fréquentait Alice Gillet. Damien n’avait jamais accepté cette relation, estimant qu’Isaac ne possédait ni le nom, ni la fortune, ni la position sociale requise pour approcher sa fille. Une nuit, Isaac s’était introduit dans la Villa Pamplemousse pour rejoindre Alice. Il avait été surpris par le jardinier, Pierre Sauvage. La confrontation avait dégénéré. Isaac avait été roué de coups de club de golf, laissé pour mort, puis avait survécu.

L’affaire s’était ensuite dissoute dans le silence. Pierre Sauvage avait été écarté puis interné sous prétexte d’examens médicaux. Damien, lui, avait poursuivi sa vie sans être inquiété, aucune preuve ne permettant d’établir son implication directe, mais Jules sait que l’absence de preuve n’efface pas la mémoire de celui qui a reçu les coups.

Jules se concentre sur les dernières heures de Damien. Ce soir-là, comme souvent, il se trouvait devant son Compacteur, absorbé par une partie de golf virtuelle, indifférent à ce qui l’entourait. La Villa Pamplemousse n’a aucun secret pour Isaac. Il en connaît les accès, les abords et les habitudes de la famille Gillet, acquises autrefois lorsqu’il rejoignait Alice en évitant la surveillance.

Jules examine le club retrouvé près du corps. Le manche a été essuyé, mais des traces subsistent. L’arme provient du matériel de la villa. Le choix de ce club rend difficile l’idée d’une simple coïncidence.

Jules: Vous jouez toujours au golf?

Isaac: Parfois.

Jules: Damien aussi.

Isaac: Virtuellement.

Jules: Vous connaissez bien ses habitudes.

Isaac: Je connais les Gillet.

Jules: Et leurs clubs.

Isaac le fixe sans répondre.

Le silence suffit à maintenir la piste ouverte.

Jules consulte ensuite les données de déplacement d’Isaac. Sa moto apparaît à plusieurs reprises entre Philipsburg et la partie française de l’île le soir du meurtre, avec une zone d’ombre impossible à reconstituer précisément. Il aurait pu rejoindre Baie Rouge comme en repartir dans le même intervalle. Rien de tout cela ne constitue une preuve, mais l’ensemble dessine une cohérence difficile à ignorer.

Damien a écarté Isaac de sa fille. Isaac a failli mourir sous les coups d’un club de golf. Des années plus tard, Damien meurt à son tour, frappé par le même type d’arme. Isaac connaît parfaitement les lieux.

Pour Jules, une seule question demeure.

Isaac est-il venu à la Villa Pamplemousse pour tuer Damien? La réponse appartient à Isaac.

Isaac: j'impacte Damien

Damien: je déséquilibre Christine

Élise fréquente depuis quelque temps une fille au look gothique qui répond au nom de Christine Legall. Je ne m’intéresse pas particulièrement aux amitiés de mon épouse, mais Christine attire l’attention. Elle est belle d’une manière agressive, avec ses vêtements noirs, ses yeux trop maquillés et cette façon de regarder les gens comme si elle cherchait déjà ce qu’elle pourrait leur reprocher.

Élise prétend qu’elles sont simplement proches.

Je connais suffisamment mon épouse pour savoir que le mot « simplement » ne signifie jamais grand-chose lorsqu’elle l’emploie.

Christine me plaît précisément parce qu’elle ne cherche pas à me plaire. Les femmes qui sourient immédiatement deviennent vite ennuyeuses. Elle, au contraire, répond sèchement, détourne le regard et quitte parfois une conversation pendant que je parle encore. Je prends cela pour un défi. Elle appelle probablement cela autrement.

Nous nous retrouvons un soir à Maho Beach. La plage est noire de monde. La musique couvre presque le bruit des avions qui descendent au-dessus de nous avant de toucher la piste de Princess Juliana. À chaque passage, la foule lève les bras comme si elle participait personnellement à l’atterrissage. Je trouve toujours ce spectacle un peu vulgaire. Les gens viennent chercher le danger, puis applaudissent lorsqu’il ne se produit rien.

Christine, elle, semble apprécier. Elle a déjà beaucoup bu. Peut-être davantage. Isaac Abram circule dans les environs et je sais qu’il fournit volontiers certaines pilules à ceux qui souhaitent améliorer artificiellement leur soirée. Christine fixe par moments des choses que je ne vois pas.

Christine: Regarde celle-là.

Damien: Qui?

Christine: La sorcière.

Je tourne la tête. Une Américaine d’une cinquantaine d’années danse avec un verre en plastique à la main.

Damien: C’est une touriste.

Christine: Non. Elle vomit des crapauds.

Damien: Bien sûr.

Christine éclate de rire. Je trouve son délire plutôt amusant au début. Élise reste près d’elle, lui tient parfois le bras et lui demande de boire de l’eau. J’observe leur proximité. Cela confirme certaines de mes hypothèses. Je m’approche, Christine recule.

Christine: Pas toi.

Damien: Pourquoi?

Christine: Parce que tu me dégoûtes.

Je souris. Les insultes ne m’impressionnent pas. Elles révèlent souvent davantage d’intérêt que l’indifférence.

Damien: Tu dis ça maintenant.

Christine: Je le dirai aussi demain.

Elle tourne le dos et marche vers l’eau. Je la suis. La musique devient légèrement moins forte à mesure que nous avançons. Les vagues arrivent jusqu’aux chevilles. Christine continue à parler de sorcières, de machines et d’autres choses que je ne cherche même plus à comprendre.

Je pose une main sur son bras. Elle se retourne immédiatement.

Christine: Ne me touche pas.

Damien: Calme-toi.

Elle essaie de dégager son bras. Je le retiens une seconde de plus. Christine lève alors la main pour me gifler. Je la repousse. Pas violemment, enfin pas suffisamment pour justifier ce qui se passe ensuite.

Son pied glisse dans le sable. Elle recule, tente de retrouver son équilibre et tombe dans l’eau. Je m’attends à ce qu’elle se relève immédiatement. Christine bat des bras de manière désordonnée. Elle essaie de prendre appui, mais les vagues la déplacent avant qu’elle y parvienne. Son état n’aide évidemment pas. Je reste quelques secondes devant elle.

Damien: Arrête ton cinéma.

Elle ne répond pas, elle cherche son souffle. Une vague la frappe au visage. Elle disparaît brièvement, réapparaît plus loin puis recommence à lutter. Je comprends qu’elle risque réellement de se noyer. Je pourrais avancer de quelques mètres, la saisir et la ramener vers la plage. Ce serait probablement facile, mais elle vient de m’insulter, d’essayer de me gifler et de transformer une soirée agréable en scène grotesque.

Je regarde autour de moi. Personne ne semble avoir compris ce qui se passe. Les gens continuent de danser. Un avion passe au-dessus de Maho Beach dans un grondement énorme et détourne tous les regards vers le ciel. Lorsque le bruit diminue, Christine s’est déjà éloignée de plusieurs mètres. Elle lutte encore.

Cette fille est complètement barge. Je décide qu’elle finira bien par se débrouiller. Après tout, je ne l’ai pas jetée à la mer. Elle a perdu l’équilibre, la nuance me paraît importante. Je sors de l’eau et je rejoins la plage. Élise me demande où est Christine.

Damien: Elle nage.

Je récupère mes affaires puis gagne ma voiture. Je ne me souviens plus exactement de la suite. Normal avec tout ce qu’on avait consommé. Sur la route du retour, je me demande surtout comment j’ai pu passer une soirée entière au milieu de tous ces beaufs.

Christine: Damien me déséquilibre