Parmi les trois suspects, Félicie est la seule à avoir remis directement à Betty une substance peu avant son malaise. Le geste s’est déroulé en plein jour, au marché de Marigot, presque sans précaution. Une petite pilule présentée comme un remède contre la fatigue. Betty l’a prise et quelques heures plus tard, son état s’est brutalement dégradé. Pour Jules, la chronologie suffit à rendre la piste sérieuse.
Il interroge les commerçants du marché. Plusieurs se souviennent de Félicie. Elle n’est pas difficile à reconnaître lorsqu’elle parle vite, observe tout et semble simultanément écouter une conversation située plusieurs mètres plus loin. Une vendeuse confirme l’avoir vue avec Betty.
Jules: Elles se disputaient?
La vendeuse: Pas vraiment.
Jules: Elles avaient l’air amies?
La vendeuse réfléchit.
La vendeuse: Disons qu’elles avaient l’air de se connaître suffisamment pour ne plus avoir besoin d’être polies.
Cette définition convient assez bien à Jules.
Il cherche ensuite ce que Félicie aurait pu reprocher à Betty et Isaac apparaît rapidement. Félicie entretient avec lui une relation ancienne, compliquée et de plus en plus traversée par la jalousie. Betty connaît également Isaac. Elle l’a fréquenté à Saint-Martin et leur proximité n’a pas échappé à Félicie. Chez quelqu’un d’autre, Jules parlerait simplement de rivalité amoureuse. Chez Félicie, les choses deviennent rarement simples. Elle accumule les signes, compare les horaires, rapproche les rencontres et interprète les coïncidences. La présence répétée de Betty autour d’Isaac peut ainsi devenir, dans son système de pensée, la preuve d’une intention beaucoup plus vaste.
Betty représente également tout ce que Félicie regarde avec méfiance. Elle travaille dans des lieux fréquentés par les touristes, côtoie des clients fortunés, circule entre bars, yachts et hôtels. Son mode de vie peut facilement être intégré à l’un des récits que Félicie construit pour expliquer le monde. Jules ne sait jamais très bien où s’arrête chez elle la conviction politique et où commence l’interprétation personnelle.
Il lui demande directement ce qu’elle a donné à Betty.
Félicie: Une pilule.
Jules: J’avais compris.
Félicie: Alors pourquoi vous demandez?
Jules: Parce que j’aimerais savoir ce qu’il y avait dedans.
Félicie hésite.
Félicie: Des plantes.
Jules: Quelles plantes?
Félicie: Des plantes utiles.
Jules: C’est une catégorie botanique?
Félicie: Pour moi, oui.
La conversation n’avance pas beaucoup, mais elle confirme au moins que Félicie ne nie pas avoir préparé le comprimé. Jules demande ensuite à examiner ce qu’elle conserve dans sa loge. Il y trouve des flacons, des poudres, des feuilles séchées, des huiles, quelques médicaments ordinaires et plusieurs préparations dont les étiquettes n’indiquent rien de suffisamment précis pour rassurer un pharmacien. Félicie affirme utiliser ces mélanges pour se protéger, améliorer sa concentration, soigner des douleurs ou neutraliser certaines influences.
Jules: Quelles influences?
Félicie: Ça dépend.
Jules: De quoi?
Félicie: De l’influence.
Les analyses médicales concernant Betty apportent davantage. Elles indiquent la présence d’une substance compatible avec l’ingestion d’un produit non prescrit. Rien ne permet encore d’identifier avec certitude son origine, mais la piste d’un empoisonnement devient difficile à écarter. Félicie cherchait-elle réellement à tuer Betty? Avec elle, Jules sait que l’intention peut prendre des chemins curieux. Elle peut donner un produit dangereux en croyant neutraliser une menace, protéger Isaac, corriger un déséquilibre ou simplement empêcher quelque chose qu’elle seule pense avoir identifié. Le résultat, lui, est beaucoup moins abstrait. Betty est morte.
Parmi les trois pistes, celle de Félicie est désormais la seule qui relie directement un geste précis à la dégradation de l’état de Betty. Il manque à Jules encore ce que Félicie pensait réellement accomplir lorsqu’elle a tendu cette pilule.
La réponse appartient à Félicie.
Félicie Algo est perverse. Elle est coupable. Elle empoisonne Betty Lenox.Le marché de Marigot déborde de chaleur et de couleurs. Les touristes avancent lentement entre les étals comme des poissons dans une eau trop tiède. On vend les mêmes souvenirs partout: casquettes fluorescentes, magnets, tee-shirts. Les marchands sourient avec cette fatigue polie des gens qui répètent les mêmes phrases depuis des années.
Moi, j’essaie simplement de gagner un peu d’argent avec mes foulards. C’est là que je la remarque. Elle ne regarde rien. Pas vraiment. Ses yeux traversent les objets comme si elle cherchait autre chose derrière le décor. Une femme sèche, nerveuse, avec une manière étrange de tenir son sac contre elle, comme s’il contenait un animal dangereux. Je lui souris.
Moi: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !
Elle s’arrête net. Son regard se fixe sur moi avec une intensité presque douloureuse. Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’elle va repartir sans répondre.
Elle: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?
Sa façon de parler me met mal à l’aise. Pourtant, je continue à sourire. Sur un marché, on apprend vite qu’il faut sourire même quand l’instinct souffle le contraire.
Moi: Je veux bien. Tu viens d’où?
Elle: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?
Moi: Je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.
Je me surprends à parler davantage que prévu. Peut-être parce qu’elle me regarde comme si chaque mot confirmait quelque chose qu’elle sait déjà.
Moi: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.
Son visage s’éclaire légèrement.
Elle: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.
Elle ouvre lentement son sac. À cet instant, un courant d’air chaud traverse le marché. Les bâches des stands claquent au vent. Un groupe de touristes rit très fort.
Elle: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?
Elle tient la pilule entre deux doigts avec une précaution étrange, presque religieuse. J’hésite. Je ne sais toujours pas pourquoi je la prends. Peut-être parce qu’elle parle avec une telle assurance. Peut-être parce que je suis réellement fatiguée. Ou peut-être parce qu’il existe des gens qui savent très bien reconnaître les fissures chez les autres. J'avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède. Elle sourit. C'est un sourire minuscule, presque satisfait.
Le marché de Marigot grouille de touristes. La chaleur colle aux corps et les marchands agitent leurs souvenirs fabriqués à l’autre bout du monde: casquettes criardes, tee-shirts, bracelets, magnets inutiles. Tout cela forme une immense foire molle où les sapiens circulent sans jamais vraiment se regarder.
C’est là que je l’aperçois. Parmi tous ces visages vides, elle attire immédiatement mon attention. Je reconnais ce genre de présence. Une adepte du vaudou. Peut-être même davantage. Certaines personnes portent autour d’elles une vibration trouble, une manière d’être au monde qui annonce déjà la contamination.
Je la regarde sans qu’elle s’en aperçoive. Elle vend des foulards sous une bâche qui claque au vent. Elle sourit aux touristes avec application, mais son sourire flotte légèrement à côté de son visage, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre.
Je connais les signes. Le mauvais œil existe. Les morts-vivants existent aussi. Ils circulent parmi nous avec leurs gestes ordinaires, leurs conversations banales, leurs regards qui absorbent l’énergie des autres. Les gens normaux ne voient rien. Ils vivent enfermés dans leurs écrans, hypnotisés par des images publicitaires et des corps artificiels qui ricanent dans des paradis numériques. Ils ne comprennent pas que le monde est infesté.
Mais moi, je vois, et cette femme est dangereuse. Je sens immédiatement qu’elle pourrait me nuire d’un simple regard. Heureusement, je porte ma bague de panthère. La pierre noire absorbe les ondes négatives et repousse certaines influences. Je serre le poing autour d’elle pour empêcher son énergie de m’atteindre. Mon intuition me dit qu’elle appartient à quelque chose de plus vaste. Les gens comme elle ont toujours un gourou, une secte, une bouche obscure qui leur souffle quoi penser.
Elle finit par me remarquer et me sourit.
Betty: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !
Sa voix est douce, presque chantante. Trop douce. Je m’approche lentement.
Moi: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?
Je vois immédiatement sa méfiance. Pourtant, elle continue à sourire. Les gens qui vivent du commerce apprennent à masquer leurs réflexes de fuite.
Betty: Je veux bien. Tu viens d’où?
Moi: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?
Betty: Moi, je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.
Elle parle davantage que je ne l’espérais. Les êtres fragiles ont souvent besoin de déposer leur fatigue chez quelqu’un.
Betty: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.
Voilà. La faille apparaît enfin. Je sens presque physiquement l’ouverture en elle, cette fatigue profonde où les défenses deviennent poreuses.
Moi: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.
J’ouvre lentement mon sac. Autour de nous, le marché continue de bruire stupidement. Des touristes rient. Des vendeurs interpellent les passants. Une radio grésille quelque part sous les bâches chauffées par le soleil.
Dans une petite boîte métallique, je retrouve la pilule, petite, blanche, parfaitement ordinaire.
Moi: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?
Je la tiens entre deux doigts avec précaution. Pendant quelques secondes, elle hésite. Je pourrais presque entendre ses pensées lutter contre son épuisement. Puis elle tend la main. Elle avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède.
Alors je souris.
Félicie Algo a peut-être empoisonné Betty Lenox. Jules ne tranche pas.