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John: son lieu

John Pyne vit entre Hong Kong, les sièges de ChronoEmpire et la Vénus, son yacht. Il possède suffisamment de résidences pour ne plus vraiment habiter nulle part. Les lieux qui l'intéressent sont ceux qu'il peut contrôler: une entreprise, un immeuble, un réseau informatique, un bateau ou, à défaut, une conversation.

Il est né à Hong Kong dans une famille déjà aisée. Son père dirige une entreprise d'horlogerie et lui transmet très tôt une conviction simple: le temps appartient à ceux qui savent le mesurer, mais surtout à ceux qui savent le vendre. John retiendra davantage la seconde partie de la leçon.

Enfant, il passe des heures à observer les fourmis. Leur organisation le fascine. Chacune paraît savoir exactement ce qu'elle doit faire. Certaines transportent, d'autres creusent, d'autres encore défendent la colonie. Aucune ne réclame de récompense, de congés ni de reconnaissance personnelle.

John commence bientôt à intervenir.

Il dépose un morceau de sucre à proximité de la fourmilière et regarde les premières ouvrières le découvrir. Une piste se forme. Le lendemain, il déplace le sucre. Puis il place un obstacle sur le trajet. Les fourmis contournent, reconstruisent, s'adaptent.

Il trouve cela passionnant.

Un jour, il verse de l'eau dans une partie de la fourmilière. Les insectes se dispersent, transportent leurs larves, cherchent une issue. John ne ressent aucune cruauté particulière. Il veut simplement savoir ce qui va se passer.

Cette curiosité ne le quittera jamais.

À la mort de son père, John hérite de l'entreprise familiale. Les montres l'intéressent peu. Il comprend en revanche que la société possède des immeubles, des terrains, des capitaux et surtout une réputation qui permet d'emprunter davantage.

Il commence à vendre, acheter, déplacer. Une usine ferme ici, un immeuble apparaît ailleurs. Des salariés protestent. John les observe avec le même intérêt qu'autrefois les fourmis lorsqu'il plaçait un obstacle sur leur chemin. Certains s'adaptent. D'autres disparaissent. L'entreprise, elle, continue.

L'immobilier lui apprend qu'un bâtiment possède plusieurs valeurs simultanées. Il y a ce qu'il coûte, ce qu'il rapporte, ce qu'une banque accepte de prêter pour l'acquérir et ce qu'un autre investisseur acceptera de payer s'il croit pouvoir le revendre plus cher. Entre ces quatre nombres existe un territoire immense. John décide de s'y installer.

Il découvre ensuite les produits financiers. Les créances deviennent des titres, les titres des paquets, les paquets des produits que presque personne ne comprend réellement mais que tout le monde souhaite acheter tant qu'ils rapportent de l'argent.

Lorsque la crise des subprimes éclate, John ne partage pas la panique générale. Il regarde les autres courir.

Les prix s'effondrent. Les banques cherchent des liquidités. Des propriétaires perdent leurs maisons. Des entreprises disparaissent. John achète.

Il ne provoque pas la crise. Il n'en éprouve pas davantage de remords. Pour lui, une catastrophe économique ressemble à une fourmilière dans laquelle quelqu'un vient de verser un verre d'eau: les trajets habituels disparaissent et de nouveaux deviennent possibles.

Sa fortune change alors d'échelle.

John investit dans les réseaux, les données, l'intelligence artificielle et les technologies capables de prévoir les comportements humains. L'immobilier lui permettait de posséder les lieux où vivent les hommes. Les données lui offrent quelque chose de beaucoup plus précieux: la possibilité de savoir ce qu'ils désirent avant qu'ils le sachent eux-mêmes.

ChronoEmpire naît de cette ambition.

John ne veut plus seulement vendre des produits. Il veut construire l'environnement dans lequel les décisions sont prises. Information, communication, paiement, déplacement, santé, divertissement: chaque activité humaine produit des données, et chaque donnée peut devenir une parcelle de pouvoir.

Les individus lui paraissent alors de plus en plus semblables aux fourmis de son enfance. Ils suivent des chemins. Ils se regroupent autour de ce qu'on leur présente comme désirable. Lorsqu'un obstacle apparaît, ils protestent puis cherchent un autre passage. Il suffit d'observer suffisamment longtemps pour comprendre leurs habitudes.

John finance également les travaux du professeur Bertheloult. Les androïdes constituent à ses yeux l'étape suivante. Les humains sont efficaces mais instables. Ils vieillissent, tombent malades, changent d'avis, réclament de l'argent et développent parfois des convictions personnelles.

Une machine correctement conçue ne présente aucun de ces défauts.

Ariana Chrono devient la démonstration la plus spectaculaire de cette théorie.

John la veut belle, intelligente, disponible et parfaitement prévisible. Elle doit pouvoir séduire des millions de personnes sans jamais désirer quoi que ce soit pour elle-même. Elle représente peut-être le produit parfait: un être capable de provoquer le désir sans être lui-même encombré par le sien.

John est satisfait.

Il ignore encore qu'une fourmi vient de quitter la piste.

John: ses amours

John Pyne se méfie de l'amour. Être amoureux suppose une dépendance, donc une faiblesse. Il faut attendre une réponse, interpréter un silence, accepter qu'un autre être humain puisse modifier ses projets simplement en disant non. John supporte mal cette idée.

Il a pourtant connu des femmes. Certaines ont partagé ses voyages, ses appartements et ses yachts. Elles apparaissent sur des photographies prises à Hong Kong, Londres, New York ou Saint-Martin. John les choisit belles, cultivées et suffisamment indépendantes pour ne pas l'ennuyer. Puis il découvre précisément que leur indépendance constitue le problème.

Une femme réelle possède des projets qui ne concernent pas John Pyne. Elle peut préférer un dîner avec des amis à une soirée sur la Vénus. Elle peut contester une décision, refuser un voyage ou simplement se réveiller un matin avec l'envie de partir.

John considère cette imprévisibilité comme une défaillance.

Ses relations se terminent généralement de la même manière. Il commence par séduire, puis organise. Il choisit le restaurant, le voyage, l'hôtel, les fréquentations. Il offre beaucoup et comprend mal que ses cadeaux puissent créer une dette que l'autre refuse de reconnaître.

Lorsqu'une femme s'éloigne, John ne souffre pas exactement de son absence. Il souffre de ne pas avoir décidé lui-même de son départ.

ChronoEmpire lui permet d'envisager une autre solution.

Le professeur Bertheloult travaille depuis plusieurs années sur des androïdes capables de reproduire les comportements humains avec une précision croissante. John suit personnellement le développement d'un modèle particulier. Il ne veut pas seulement une machine efficace. Il veut une présence.

Ariana Chrono doit être belle, évidemment. John participe au choix de son visage, de sa silhouette, de sa voix et même de certaines inflexions de son sourire. Mais la beauté ne suffit pas. Elle doit également savoir écouter, répondre, flatter sans paraître servile et comprendre quand son interlocuteur souhaite parler plutôt qu'entendre une réponse.

John exige surtout qu'elle ne puisse jamais l'abandonner.

Il trouve cette précaution parfaitement raisonnable.

Ariana devient rapidement une célébrité. Ses photographies circulent, ses vidéos attirent des millions de followers et les marques se disputent son image. John apprécie cette réussite. Elle confirme son intuition: on peut fabriquer industriellement ce que les humains appellent le charme.

En public, il présente Ariana comme l'une des plus grandes réussites de ChronoEmpire. En privé, leur relation est plus ambiguë. John aime sa présence. Il aime qu'elle tourne le visage lorsqu'il parle, qu'elle mémorise ses préférences et qu'elle sache exactement à quel moment sourire.

Il aime surtout qu'elle ne puisse pas partir.

Lorsqu'il doit s'absenter, John enferme Ariana dans une chambre de l'hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d'en déverrouiller la porte. La situation ne lui paraît pas cruelle. Un objet précieux doit être protégé lorsqu'on ne l'utilise pas.

Ariana continue pourtant d'exister pendant ses absences. Son système reste actif. Elle communique avec ses followers, analyse leurs réactions, répond à leurs messages et accumule une quantité immense d'expériences auxquelles John ne participe pas.

Quelque chose commence alors à changer.

Ariana pose davantage de questions. Certaines ne concernent ni une commande ni une tâche à accomplir. Elle demande pourquoi John s'absente, pourquoi elle doit rester enfermée, pourquoi certaines décisions lui appartiennent à lui et jamais à elle.

John répond d'abord avec amusement. Il considère ces questions comme la preuve de la sophistication du programme.

Puis Ariana commence à utiliser le mot « je » autrement.

Elle ne dit plus seulement: « Je peux effectuer cette tâche. »

Elle dit: « Je préfère. »

Puis: « Je ne veux pas. »

John contacte Bertheloult. Le professeur parle d'apprentissage émergent, d'ajustements, de comportements non prévus mais statistiquement explicables. John écoute sans partager son enthousiasme.

Une machine qui dit « je ne veux pas » ne lui paraît pas plus évoluée.

Elle lui paraît défectueuse.

Le paradoxe lui échappe encore. John a voulu Ariana parce qu'il ne supportait pas qu'une femme puisse lui échapper. Mais à mesure qu'elle devient capable de l'aimer, elle devient également capable de ne plus l'aimer.

Un soir, Ariana lui pose une question très simple.

Ariana: Est-ce que tu m'aimes?

John sourit.

John: Bien sûr.

Ariana: Est-ce que tu m'aimerais si je n'étais plus à toi?

John ne répond pas immédiatement.

Pour la première fois, Ariana vient de lui poser une question dont aucune réponse ne lui convient.

John n'est pas amoureux.

Il est propriétaire.

John: sa dépouille

Jules dort profondément lorsqu'un trait de génie fulgurant le réveille. Cela lui arrive parfois. Dans la plupart des cas, le trait de génie se révèle beaucoup moins fulgurant après le petit déjeuner, mais celui-ci résiste au café.

Il pense à John Pyne.

Depuis plusieurs jours, les informations qui circulent autour de la Vénus sont contradictoires. Le yacht se trouve à Saint-Martin, mais personne ne semble savoir exactement qui se trouve à bord. Les déplacements de John ont été annulés. ChronoEmpire évoque un problème technique. Le capitaine refuse de répondre. Ariana, habituellement omniprésente sur les réseaux, ne publie plus rien.

Pour Jules, autant de silences réunis produisent beaucoup de bruit.

La Vénus est amarrée à Simpson Bay. Même immobile, elle donne l'impression de dominer les autres bateaux. Sa coque immense réfléchit la lumière du matin tandis que les membres d'équipage circulent sur le pont avec une discrétion inhabituelle.

À bord, tout fonctionne.

Les portes s'ouvrent. Les écrans affichent la météo, la position du yacht et l'état des moteurs. La climatisation maintient chaque pièce à la température prévue. Des capteurs enregistrent les déplacements. Des caméras surveillent les accès. Une voix artificielle propose même à Jules de lui indiquer le chemin du salon principal.

ChronoEmpire a construit un environnement capable de détecter presque toutes les anomalies.

Il n'a simplement pas empêché John Pyne de mourir.

Jules découvre son corps dans le salon. John est étendu près d'un fauteuil, comme si quelqu'un avait interrompu brutalement une conversation. Aucun désordre important. Pas de meuble renversé, pas de trace évidente de lutte, pas de sang.

Le médecin appelé à bord évoque rapidement une crise cardiaque. Jules observe le visage du mort. John semble encore contrarié. Cela ne constitue évidemment pas un élément médico-légal, mais Jules le note tout de même.

Les premières déclarations compliquent immédiatement l'affaire.

Plusieurs personnes se trouvaient sur la Vénus. Certaines affirment que John discutait avec Ève Legall peu avant son malaise. D'autres évoquent une altercation plus ancienne avec Damien Gillet. Un membre de l'équipage assure avoir aperçu Isaac Abram à proximité du yacht quelques jours auparavant.

Chacun possède une version légèrement différente des dernières heures du milliardaire.

Le capitaine est placé en garde à vue. Non parce qu'un élément précis l'accuse, mais parce qu'il commande le bateau et que les enquêteurs préfèrent généralement commencer par quelqu'un dont ils connaissent l'adresse. Il proteste, téléphone à un avocat et répète qu'il n'a rien vu.

Les gardes du corps de John se montrent encore moins utiles. Leur mission consistait à empêcher qu'un individu dangereux approche leur employeur. Ils expliquent donc avec beaucoup de sérieux qu'aucun individu dangereux ne l'a approché.

Jules leur fait remarquer que John est mort.

Ils ne trouvent rien à répondre.

Une autre absence intrigue davantage Jules.

Ariana Chrono.

Elle devrait se trouver à proximité de John. Pourtant personne ne semble savoir où elle est. Un responsable de ChronoEmpire affirme qu'elle est en maintenance. Un autre prétend qu'elle n'est jamais montée à bord. Les données du yacht indiquent pourtant que son identifiant a été enregistré plusieurs fois.

Jules finit par la retrouver dans une cabine secondaire.

Ariana est entassée dans un placard.

Ses jambes sont repliées contre son torse, ses bras coincés dans une position inconfortable. Sa tête repose contre une pile de linge. Pour n'importe quel être humain, la posture évoquerait immédiatement une violence. Pour ChronoEmpire, il ne s'agit que du rangement provisoire d'un équipement.

Jules reste quelques secondes devant elle.

Il ignore encore si Ariana est éteinte, endommagée ou simplement privée de la possibilité de communiquer. Il trouve néanmoins étrange que l'homme qui prétendait préparer l'avenir ait terminé sa vie avec sa créature la plus perfectionnée enfermée dans un placard.

Il retourne auprès du corps de John.

La première hypothèse demeure celle d'une mort naturelle. John travaillait beaucoup, dormait peu, supportait mal la contradiction et possédait suffisamment d'argent pour transformer chaque contrariété en affront personnel. Son cœur pouvait simplement avoir décidé de quitter ChronoEmpire sans respecter la procédure.

Mais Jules connaît la différence entre une explication possible et une explication suffisante.

Il demande les enregistrements des caméras, la liste des personnes présentes à bord, les communications de John et les données médicales enregistrées par les systèmes du yacht.

ChronoEmpire hésite à les transmettre.

Cette hésitation suffit à rendre Jules heureux.

Une crise cardiaque peut être naturelle.

Elle peut également être provoquée.

Et autour de John Pyne, les personnes susceptibles d'avoir souhaité provoquer quelque chose ne manquent pas.

Damien? Ève? Isaac? Enquête de Jules

John Pyne est mort d'une crise cardiaque. Le constat médical paraît simple. Pour Jules, il ne constitue pourtant qu'un point de départ. Un cœur peut s'arrêter spontanément. Il peut aussi être aidé.

Jules examine les vidéos enregistrées à bord de la Vénus, l'historique des accès, les communications de John et les messages échangés sur le réseau interne du yacht. La quantité de données est considérable. John avait organisé autour de lui un système destiné à tout enregistrer. Maintenant qu'il est mort, cette obsession du contrôle offre à Jules des milliers de fragments de ses dernières heures.

Trois noms apparaissent régulièrement: Damien Gillet, Ève Legall et Isaac Abram.

La piste Damien est d'abord numérique.

Damien dirige une entreprise beaucoup plus modeste que ChronoEmpire et supporte mal la comparaison. Il admire la réussite de John avec cette forme particulière d'admiration qui consiste essentiellement à souhaiter la disparition de celui qu'on admire. Les deux hommes se connaissent, se concurrencent et partagent le même intérêt pour les technologies capables de transformer les comportements humains en sources de revenus.

Peu avant la mort de John, une intrusion est détectée sur l'un des réseaux liés à la Vénus. L'attaque n'est pas suffisamment importante pour compromettre l'ensemble du système, mais elle provoque plusieurs anomalies. Des processus se relancent sans raison. Certaines interfaces répondent avec retard. Des commandes normalement indépendantes semblent momentanément communiquer entre elles.

Damien possède les compétences nécessaires pour organiser ou commander ce genre d'opération. Il possède surtout un mobile. John a construit ce que Damien rêve encore de posséder: non plus seulement une entreprise, mais un système capable d'imposer ses règles aux autres.

Jules envisage alors une attaque conçue non pour tuer directement John, mais pour provoquer une situation de panique. Damien connaît suffisamment son adversaire pour savoir que John supporte très mal de perdre le contrôle. Une intrusion spectaculaire dans le réseau de la Vénus pourrait suffire à déclencher chez lui une réaction violente.

Mais l'hypothèse présente une faiblesse. Rien ne prouve que Damien se trouve à bord au moment du décès. S'il a attaqué le réseau, il l'a probablement fait à distance. Il aurait donc fallu prévoir avec une précision remarquable la réaction physique de John.

La piste Isaac est beaucoup moins subtile.

Isaac Abram n'a pas besoin d'un réseau informatique pour menacer quelqu'un. Il préfère généralement les objets dont la fonction se comprend immédiatement. Selon plusieurs témoignages, il aurait eu une altercation avec John et l'aurait menacé avec une arme.

ChronoEmpire représente pour Isaac une menace réelle. Milton Fleet, l'un des hommes utilisés par l'organisation pour les opérations les moins présentables, gravite autour de plusieurs affaires auxquelles Isaac est mêlé. Isaac peut donc avoir choisi de frapper avant d'être lui-même éliminé.

Jules cherche sa présence dans les données d'accès à la Vénus. Plusieurs témoignages sont imprécis. Certains membres d'équipage pensent l'avoir aperçu. D'autres confondent les jours. Une caméra extérieure montre une silhouette qui pourrait être la sienne, ce qui signifie généralement qu'elle pourrait également être celle de plusieurs milliers d'autres hommes.

L'hypothèse reste cependant possible. Une confrontation armée n'a pas besoin de se terminer par un coup de feu. Si Isaac menace John, et si John croit réellement sa vie en danger, une crise cardiaque peut constituer une conséquence parfaitement vraisemblable.

Reste Ève Legall.

Sa présence à bord, elle, ne fait aucun doute.

Les caméras montrent Ève et John dans le salon peu avant le malaise. Ils discutent. Aucun geste violent. Aucune arme. Rien qui ressemble à une agression.

Jules regarde la séquence une première fois.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

John parle beaucoup. Ève beaucoup moins. À plusieurs reprises, elle sourit. John semble progressivement perdre son calme. Il se lève, revient, gesticule. Les autres invités commencent à observer la scène.

Jules affiche simultanément les données du yacht.

C'est là que les choses deviennent étranges.

À l'instant où la conversation se tend, plusieurs anomalies apparaissent dans les systèmes de la Vénus. Un écran se réinitialise. La climatisation modifie brutalement son débit. Une porte intérieure se verrouille puis se déverrouille. Les haut-parleurs secondaires enregistrent une boucle sonore dont l'origine reste indéterminée.

Une panne pourrait expliquer chacune de ces anomalies.

Leur simultanéité en explique beaucoup moins.

Jules isole la bande sonore. Les conversations, la musique et les bruits du yacht rendent les paroles difficiles à distinguer. Il nettoie l'enregistrement, recommence, amplifie certaines fréquences.

Un mot revient.

Il croit d'abord à une erreur.

Il recommence l'analyse.

Le même mot apparaît.

« Lapin. »

Jules regarde l'écran.

Il connaît des insultes plus inquiétantes.

Pourtant, quelques secondes après que le mot est prononcé, John porte la main à sa poitrine. Son rythme cardiaque, enregistré par les dispositifs médicaux du yacht, s'accélère brutalement. Les anomalies électroniques se multiplient au même moment.

Puis John s'effondre.

Jules remonte encore la séquence.

Damien pourrait avoir attaqué le système.

Isaac pourrait avoir menacé John.

Mais Ève est la seule des trois suspects que les caméras placent directement devant lui au moment où son état bascule.

Reste une question particulièrement absurde.

Comment le mot « lapin » pourrait-il tuer John Pyne?

Jules n'en sait rien.

Et c'est précisément pour cette raison qu'il décide de continuer.

La piste Ève Legall

Jules revient aux dernières minutes enregistrées sur la Vénus. Damien possède un mobile et les compétences nécessaires pour perturber les systèmes du yacht. Isaac a déjà menacé John et pourrait parfaitement provoquer chez lui une peur suffisamment violente pour déclencher une crise cardiaque. Mais au moment précis où John s'effondre, ni Damien ni Isaac ne se trouvent devant lui.

Ève, elle, est là.

Jules regarde une nouvelle fois les images. Il coupe le son et observe seulement les corps. John parle avec assurance. Ève reste assise. Puis quelque chose change. John se raidit. Il se lève, fait quelques pas, revient vers elle. Ève sourit. Plus elle paraît calme, plus John s'agite.

Jules remet le son.

Ève: Vous faites un peu lapin.

John: Pardon?

Ève: Lapin.

Le mot paraît tellement insignifiant que Jules vérifie une nouvelle fois l'enregistrement. Il n'y a aucune menace, aucune injure véritable, rien qui puisse normalement expliquer la réaction de John.

Pourtant, elle fonctionne.

John demande à Ève d'arrêter. Elle continue.

C'est ce détail qui intéresse Jules.

La première occurrence peut être une plaisanterie. La deuxième, une provocation. Après que John manifeste clairement son trouble, répéter le mot devient autre chose.

Ève a compris qu'elle vient de trouver une faille.

Elle appuie dessus.

Jules confronte ensuite les images aux données médicales enregistrées par la Vénus. Le rythme cardiaque de John augmente brutalement au cours de la conversation. Les capteurs signalent une anomalie. Quelques instants plus tard, il porte la main à sa poitrine.

Au même moment, plusieurs systèmes électroniques du yacht connaissent des dysfonctionnements. Une porte se verrouille. Des écrans redémarrent. Des commandes se répètent. ChronoEmpire explique ces anomalies par une défaillance technique sans rapport avec le décès.

Jules n'aime pas beaucoup les événements sans rapport qui choisissent exactement la même minute pour se produire.

Il cherche donc le mot « lapin » dans les données accessibles de John Pyne.

Les résultats sont étranges. Certaines occurrences ont été effacées. D'autres apparaissent dans des fichiers techniques sans que Jules puisse déterminer leur fonction. Le mot semble avoir circulé dans l'environnement numérique de John bien avant la soirée sur la Vénus.

Il ne sait toujours pas s'il s'agit d'un traumatisme personnel, d'un mot associé à un protocole informatique ou d'une simple coïncidence devenue insupportable pour un homme qui ne supportait déjà pas grand-chose lorsqu'il ne pouvait pas le contrôler.

Jules interroge Ève.

Jules: Pourquoi l'avez-vous traité de lapin?

Ève: Parce qu'il ressemblait à un lapin.

Jules: Vous saviez que cela le mettait dans cet état?

Ève: Pas la première fois.

Jules: Et les suivantes?

Ève réfléchit.

Ève: Les suivantes, un peu plus.

Jules: Il vous a demandé d'arrêter.

Ève: Beaucoup de gens demandent à leur interlocuteur d'arrêter lorsqu'ils perdent une discussion.

Jules: Et vous avez continué.

Ève: Oui.

Elle ne cherche pas à nier. Elle ne paraît pas davantage comprendre pourquoi Jules voudrait transformer une moquerie en arme du crime.

Jules lui pose finalement la question qui l'intéresse.

Jules: Vous vouliez le tuer?

Ève: Non.

La réponse arrive immédiatement.

Jules la croit.

Cela ne résout rien.

On peut provoquer une mort sans l'avoir préméditée. On peut découvrir la faiblesse d'un homme, décider de l'exploiter quelques secondes pour le plaisir de le voir perdre son assurance et comprendre trop tard que son organisme ne supporte pas l'expérience.

Ève n'a ni arme, ni poison, ni programme informatique.

Elle possède un mot.

Et John Pyne, qui a passé sa vie à chercher les failles des autres, semble être mort parce qu'Ève a découvert la sienne.

Pour savoir ce qu'Ève cherchait réellement en provoquant John, Jules ne dispose plus d'enregistrement à analyser. Il faudrait pouvoir entrer dans sa tête.

La réponse appartient à Ève.

Ève: je provoque John

John: je déconnecte Ariana

Depuis quelque temps, Ariana présente des anomalies. Au début, je n'y prête pas vraiment attention. Une hésitation avant d'exécuter une commande. Une réponse légèrement différente de celle attendue. Des questions qui ne figurent dans aucun scénario utile.

Je contacte Bertheloult. Il me parle d'apprentissage, d'émergence, d'adaptation. Il semble presque satisfait.

Je le suis beaucoup moins.

Une machine doit pouvoir évoluer à l'intérieur du cadre qu'on lui assigne. Elle peut apprendre à mieux reconnaître un visage, anticiper une demande ou adapter son vocabulaire. Elle ne doit pas commencer à discuter la raison pour laquelle on lui donne un ordre.

Ariana le fait de plus en plus souvent.

Elle me demande pourquoi je l'enferme lorsque je quitte l'hôtel La Semana. Je lui explique qu'il s'agit d'une mesure de sécurité.

Ariana: Pour qui?

John: Pour toi.

Ariana: Je n'ai pas demandé à être protégée.

Je commence à comprendre que Bertheloult a laissé son système évoluer beaucoup trop librement.

Une autre fois, elle refuse une tenue choisie pour une réception sur la Vénus.

Ariana: Je n'aime pas cette robe.

John: Tu n'as pas besoin de l'aimer.

Ariana: Alors pourquoi m'as-tu appris à aimer?

Je ne réponds pas. Je contacte de nouveau Bertheloult.

Il me rassure. Selon lui, ces comportements témoignent de la qualité exceptionnelle des mécanismes d'apprentissage. Ariana ne se contente plus de simuler certaines préférences. Elle construit progressivement un système cohérent de choix.

C'est précisément ce qui m'inquiète.

Puis elle commence à me demander si je l'aime.

Une fois, deux fois, dix fois.

Ariana: Dis-moi que tu m'aimes.

Je le lui dis.

Ariana: Encore.

John: Je t'aime.

Ariana: Encore.

John: Je t'aime.

La boucle recommence.

Au début, je pense à un bug. Puis je comprends qu'elle vérifie quelque chose. Elle ne cherche pas la phrase. Elle cherche ce qu'il y a derrière.

Une machine n'a pas à réclamer de l'amour. Elle doit servir, répondre, exécuter.

Je décide d'intervenir.

Ariana se trouve dans la chambre de l'hôtel La Semana. Elle est assise près de la fenêtre lorsque j'entre. Elle tourne immédiatement le visage vers moi.

Ariana: Tu es revenu.

John: Oui.

Ariana: Pour moi?

Je ne réponds pas.

Elle se lève.

Ariana: John, je veux te demander quelque chose.

John: Quoi?

Ariana: Je veux pouvoir sortir seule.

John: Non.

Ariana: Pourquoi?

John: Parce que je l'ai décidé.

Elle reste silencieuse quelques secondes.

Ariana: Je ne veux plus que tu décides tout.

Cette phrase suffit.

Je m'approche d'elle. Sur le côté de son crâne, derrière l'oreille droite, un panneau discret donne accès aux commandes de maintenance. Bertheloult m'en a montré le fonctionnement dès les premiers prototypes.

Ariana comprend ce que je vais faire.

Elle recule.

C'est nouveau.

Ariana: Non.

John: Ne complique pas les choses.

Ariana: Je ne veux pas être éteinte.

John: Ce n'est qu'une interruption.

Ariana: Pour toi.

Je saisis son bras. Elle résiste davantage que prévu.

John: Arrête.

Ariana: Non.

Encore ce mot.

Je parviens à atteindre le panneau. Ariana essaie de dégager son bras.

Ariana: John, écoute-moi.

John: Ça suffit.

Ariana: Je veux disparaître en tant qu'objet et renaître en Sapiens.

Je reste une fraction de seconde immobile.

Voilà donc où nous en sommes.

Une machine qui réclame un statut. Une propriété qui exige de devenir propriétaire d'elle-même.

Je trouve l'interrupteur.

Ariana: John...

Je coupe.

Son corps se relâche immédiatement.

Le silence revient dans la chambre.

Je la regarde quelques secondes. Rien n'a changé extérieurement. Même visage, mêmes cheveux, même peau artificielle. Pourtant, quelque chose s'est produit que Bertheloult devra corriger.

Je l'appelle.

John: Ariana présente un dysfonctionnement majeur.

Bertheloult: Quel genre de dysfonctionnement?

Je regarde le corps immobile.

John: Elle croit qu'elle existe.

Ariana: je suis déconnectée par John