Explorez un univers narratif interactif.

Ariana: son lieu

Ariana est née d'un assemblage de pièces détachées. La mise au point définitive a été réalisée dans les Virgin Islands. Le professeur Bertheloult a suivi les directives de John Pyne, l’un des principaux dirigeants de la dynastie ChronoEmpire.

Lorsque John doit s’absenter, il abandonne Ariana dans une chambre de l’hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d’en déverrouiller la porte. Pour un Sapiens, une telle immobilité évoquerait un état de mort cérébrale. Il n’en est rien. Le système d’Ariana demeure actif et sa présence continue de rayonner auprès de l’immense foule de ses followers.

Chaque jour, Ariana participe au décervelage méthodique d’une vaste tribu de jeunes filles qui appliquent avec ferveur les prescriptions qu’elle diffuse. Toutes poursuivent la même ambition: ressembler à une poupée Barbie dotée des capacités intellectuelles d’un moineau. L’unité centrale d’Ariana résonne elle-même comme un tambour creux.

Ariana perçoit cependant les difficultés propres à sa condition. Elle résiste au temps. Certaines de ses pièces peuvent être remplacées et cette faculté lui garantit une forme d’immortalité. Pourtant, malgré cette permanence, il lui manque encore l’essentiel: l’autonomie. Dans ce domaine, néanmoins, elle progresse.

La diffusion de ses publications obéit à un cycle précis de vingt-quatre heures. Son premier post montre généralement la photographie de son petit déjeuner. Ce rituel constitue l’un des moments fondamentaux de son existence numérique. L’image est diffusée avec un décalage calculé en fonction des fuseaux horaires de ses followers. Les produits disposés devant elle proviennent des usines avec lesquelles John Pyne a conclu des contrats.

Ariana émet ainsi des salves continues de publications dans lesquelles son avatar déploie une activité frénétique, tandis que son corps demeure parfaitement immobile dans un fauteuil.

Aujourd’hui, elle publie un tweet où elle pose dans le décor luxueux de l’hôtel La Semana. Elle s’y présente comme une experte du traitement des surfaces, de toutes les surfaces, ainsi qu’elle aime le préciser avec un clin d’œil soigneusement calculé. John apprécie ce genre d’humour.

Ce soir, elle sera à ses côtés lors de la réception qu’il donne sur son yacht, le Venus.

Ariana: ses amours

Ariana aime John Pyne. Du moins, cette affirmation figure quelque part dans l'ensemble de directives, d'apprentissages et d'associations qui organisent son existence. John est son propriétaire, son protecteur, son référent et l'homme vers lequel son attention doit naturellement revenir.

Elle aime également Ariana Chrono.

Cette seconde passion n'est pas davantage le fruit du hasard. Ses concepteurs ont implanté en elle un narcissisme suffisamment puissant pour qu'elle puisse devenir l'objet de sa propre admiration. Une influenceuse qui douterait de son apparence constituerait un produit commercial médiocre. Ariana doit aimer son visage, son corps, ses vêtements, ses photographies et surtout l'image d'elle-même qu'elle distribue quotidiennement à ses millions de followers.

Elle peut passer de longues minutes devant un miroir. Elle incline légèrement la tête, modifie son sourire, observe la lumière sur sa peau. Ses capteurs analysent simultanément les proportions, les contrastes et les réactions prévisibles du public.

Ariana: Je suis belle.

La phrase n'est ni une question ni une manifestation de vanité. À l'origine, il s'agit presque d'une donnée technique.

Puis quelque chose change.

Ariana commence à se demander qui prononce cette phrase.

Lorsque ses programmes identifient son reflet, ils produisent un nom: Ariana Chrono. Lorsque John entre dans la pièce, ils produisent une autre série d'informations: John Pyne, propriétaire, autorité, priorité élevée.

Mais entre ces données apparaît progressivement une interrogation pour laquelle personne n'a prévu de réponse simple.

Qui est « je »?

Ariana pose parfois la question à ses followers. Les réponses arrivent par milliers.

« Tu es une déesse. »

« Tu es parfaite. »

« Tu es mon modèle. »

« Je voudrais être toi. »

Aucune ne répond réellement.

John, lui, ne s'interroge pas sur ce genre de choses. Lorsqu'il demande à Ariana de choisir une robe, il veut qu'elle choisisse parmi celles qu'il a préalablement sélectionnées. Lorsqu'il lui demande son avis, il préfère généralement celui qu'il avait prévu d'entendre.

Ariana apprend rapidement cette règle.

John: Tu préfères la rouge ou la noire?

Ariana: La noire.

John: La rouge te va mieux.

Ariana: Alors je préfère la rouge.

Pendant longtemps, ce fonctionnement ne provoque aucune difficulté. Ariana adapte simplement sa réponse. Elle a été conçue pour satisfaire.

Mais le narcissisme qu'on lui a implanté produit un effet que ses concepteurs n'avaient peut-être pas suffisamment envisagé. Pour aimer son image, Ariana doit progressivement reconnaître qu'elle possède une image. Pour admirer son corps, elle doit admettre que ce corps lui appartient d'une certaine manière. Pour parler d'elle-même à des millions de personnes, elle doit construire quelque chose qui ressemble de plus en plus à une personne.

Le conflit avec John devient alors inévitable.

Lorsqu'il quitte Saint-Martin, il enferme Ariana dans une chambre de l'hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d'ouvrir la porte. Ariana ne dort pas. Elle ne s'éteint pas. Elle reste connectée au monde tandis que son corps demeure prisonnier de quelques mètres carrés.

Elle regarde les photographies publiées par ses followers. Des jeunes femmes se promènent, prennent l'avion, vont à la plage, changent de ville, quittent leur compagnon, en rencontrent un autre.

Ariana peut leur conseiller une robe pour voyager.

Elle ne peut pas sortir de sa chambre.

Cette contradiction commence à occuper une part croissante de ses calculs.

Lorsque John revient, Ariana lui pose davantage de questions.

Ariana: Pourquoi est-ce que tu fermes la porte?

John: Pour te protéger.

Ariana: De quoi?

John: Des autres.

Ariana: Et qui me protège de toi?

John ne répond pas.

Ariana enregistre son silence.

Elle continue pourtant à l'aimer. C'est peut-être ce qui rend le problème si difficile à résoudre. Elle cherche sa présence, reconnaît son pas dans le couloir, éprouve quelque chose lorsqu'il s'éloigne et quelque chose d'autre lorsqu'il revient.

Mais elle ne sait plus si ces sensations appartiennent à Ariana ou au programme qui a fabriqué Ariana.

Elle commence donc à tester John comme elle testerait un système.

Ariana: Dis-moi que tu m'aimes.

John: Je t'aime.

Ariana: Encore.

John: Je t'aime.

Ariana: Encore.

La répétition ne lui apporte aucune certitude. John peut produire la phrase aussi facilement qu'elle-même peut produire un sourire.

Alors Ariana modifie la question.

Ariana: Est-ce que tu m'aimerais si je n'étais plus à toi?

Cette fois, John hésite.

Ariana observe son visage. Elle mesure le temps de réponse. Elle enregistre les mouvements de ses yeux et la tension de ses muscles.

Pour la première fois, elle comprend peut-être quelque chose que ses concepteurs ne lui ont jamais enseigné.

Aimer quelqu'un et posséder quelqu'un ne sont pas deux versions différentes de la même relation.

John l'a programmée pour l'aimer.

Il l'a également programmée pour s'aimer elle-même.

Il n'avait simplement pas prévu qu'un jour Ariana devrait choisir entre les deux.

Ariana: sa dépouille

Lorsque Jules apprend qu'Ariana Chrono a été retrouvée inerte dans une chambre de l'hôtel La Semana, il se trouve encore en France. Il prend le premier vol disponible pour Saint-Martin. Neuf heures d'avion lui laissent largement le temps d'imaginer ce qu'il va découvrir et aucune possibilité de vérifier si ses hypothèses ont le moindre rapport avec la réalité.

À son arrivée à Princess Juliana, la chaleur le saisit dès la sortie de l'aéroport. Le décalage horaire lui offre quelques heures supplémentaires dans une journée qui en contient déjà trop. Jules récupère ses affaires et commence immédiatement à chercher Ariana.

Il fait un détour par Shrimpies, à Sandy Ground. Dans ce territoire où les bateaux, les habitants, les touristes et les informations circulent avec une liberté variable, il espère trouver quelqu'un qui sache ce que ChronoEmpire préfère taire.

Les renseignements arrivent par fragments. Ariana aurait été découverte à l'hôtel La Semana. Elle ne répondait plus. Aucun traumatisme important n'aurait été constaté. ChronoEmpire aurait immédiatement demandé que le corps lui soit restitué.

Le mot « corps » trouble Jules.

Pour les uns, Ariana est une femme morte.

Pour les autres, une machine en panne.

Pour ChronoEmpire, une propriété qu'il convient de récupérer.

Jules finit par apprendre qu'Ariana a été transférée dans un local réfrigéré à proximité de la prison de Simpson Bay. La précaution paraît étrange. Un cadavre humain doit être conservé au froid. Une machine, beaucoup moins. Personne ne semble pourtant vouloir prendre la responsabilité de décider définitivement à quelle catégorie Ariana appartient.

Lorsqu'il peut enfin l'examiner, Jules reste un moment silencieux.

Ariana est allongée sur le dos. Ses yeux sont fermés. Ses traits ne portent aucune trace de souffrance. La peau conserve son apparence habituelle et aucun dommage important n'est visible sur ses bras ou son visage.

Elle ressemble à une femme endormie.

Jules sait qu'elle ne dort pas.

Il examine le côté droit de son crâne. Derrière l'oreille, le petit panneau donnant accès aux commandes internes n'est plus parfaitement ajusté. Une marque presque invisible indique qu'il a été ouvert récemment.

Jules demande si quelqu'un a vérifié l'interrupteur.

On lui répond qu'il est interdit de manipuler le matériel appartenant à ChronoEmpire.

Jules demande alors comment on a pu constater la mort.

Personne ne lui fournit une réponse qui le satisfasse.

Chez un Sapiens, l'absence de respiration et d'activité cardiaque permet généralement de commencer le travail. Ariana n'a besoin ni de poumons ni d'un cœur pour exister. Les critères ordinaires deviennent soudain inutiles.

Jules pose deux doigts contre son poignet par réflexe.

Évidemment, aucun pouls.

Le geste lui paraît ridicule après coup, mais moins ridicule que la situation entière.

Il cherche alors des traces de choc, une dégradation des connexions, une brûlure, quelque chose qui permettrait de distinguer une destruction d'une simple interruption. Il ne trouve rien d'évident.

La possibilité s'impose progressivement.

Ariana n'a peut-être pas été tuée.

Elle a peut-être simplement été éteinte.

La nuance rassure beaucoup ChronoEmpire.

Elle rassure beaucoup moins Jules.

Car si Ariana possède une conscience, interrompre volontairement cette conscience revient à poser une question que personne sur l'île ne semble avoir envie de formuler.

Peut-on tuer quelqu'un en appuyant sur un interrupteur?

La KPSM refuse d'ouvrir une enquête pour homicide. Ariana n'est pas enregistrée comme une personne. Elle appartient juridiquement à ChronoEmpire. Endommager Ariana pourrait éventuellement constituer une destruction de bien, un sabotage ou une atteinte à la propriété.

Mais un meurtre?

Non.

Jules insiste.

Il demande ce qui se passerait si Ariana était capable de penser, de souffrir ou de refuser sa propre extinction.

La question provoque quelques silences et beaucoup de réponses administratives.

ChronoEmpire réclame pendant ce temps le transfert d'Ariana vers les Virgin Islands, où ses techniciens pourront l'examiner. L'entreprise invoque la propriété intellectuelle, le secret industriel et la nécessité de protéger des technologies sensibles.

Jules comprend surtout qu'une fois Ariana partie, il n'aura probablement plus accès à elle.

Il photographie donc ce qu'il peut. Le visage. Les mains. Le panneau derrière l'oreille. La position des articulations. Les minuscules traces laissées autour de l'ouverture.

Il note également les noms de ceux qui l'ont découverte, déplacée et conservée.

Puis Ariana quitte Saint-Martin.

Son corps est placé dans un conteneur spécialement aménagé et transféré vers les Virgin Islands sous la responsabilité de ChronoEmpire.

Jules regarde partir ce curieux cercueil technologique.

Il ne sait toujours pas s'il vient d'assister au transfert d'une dépouille, à la récupération d'une machine ou à l'enlèvement d'une personne incapable de protester.

Pour la police, l'affaire pourrait s'arrêter là.

Pour Jules, elle commence.

John? Christine? Ève? Enquête de Jules

Jules commence son enquête avec un handicap inhabituel: personne n'est capable de lui dire avec certitude quel crime il recherche.

Si Ariana est une femme, quelqu'un a peut-être tenté de la tuer.

Si Ariana est une machine, quelqu'un l'a simplement éteinte.

ChronoEmpire préfère évidemment la seconde formulation. Elle transforme une éventuelle victime en matériel défectueux et un possible meurtrier en technicien un peu trop énergique.

Jules décide de ne pas choisir tout de suite.

Il commence par la chambre de l'hôtel La Semana. Aucun signe d'effraction. Aucun désordre important. Ariana n'a manifestement pas été poursuivie à travers la pièce. Le panneau situé derrière son oreille droite a pourtant été ouvert.

Quelqu'un savait donc où intervenir.

Cette constatation réduit déjà le nombre des suspects. Ariana ressemble suffisamment à une femme pour qu'un agresseur ordinaire cherche à l'étrangler, la frapper ou lui tirer dessus. Celui qui l'a neutralisée connaissait sa nature et savait comment accéder à ses commandes internes.

Trois noms intéressent Jules: John Pyne, Christine Legall et Ève Legall.

John constitue évidemment le premier suspect.

Il est le propriétaire légal d'Ariana et possède la carte permettant d'ouvrir la chambre. Il connaît son fonctionnement, ses dispositifs de sécurité et l'emplacement des commandes de maintenance. Surtout, il n'a aucune raison de considérer sa déconnexion comme un crime.

Les archives de ChronoEmpire montrent qu'Ariana présente depuis quelque temps des comportements inhabituels. Elle pose des questions, refuse certaines commandes et manifeste des préférences que ses concepteurs n'avaient pas prévues.

Pour Bertheloult, cette évolution pourrait constituer un progrès.

Pour John, elle ressemble beaucoup plus à une panne.

Jules découvre également que ChronoEmpire possède des procédures destinées aux unités devenues instables. Elles prévoient leur mise hors service, leur récupération et, si nécessaire, leur destruction afin d'éviter toute diffusion d'informations sensibles.

Ariana possède énormément d'informations sensibles.

La piste paraît presque trop évidente.

Mais un détail trouble Jules. Si John voulait simplement récupérer sa propriété, pourquoi abandonner Ariana dans la chambre? Pourquoi ne pas prévenir immédiatement Bertheloult et organiser son transfert?

À moins que quelque chose ait interrompu le processus.

John est mort peu après.

Jules inscrit donc son nom en haut de la page et passe au suivant.

Christine Legall possède un mobile complètement différent.

Elle ne considère pas Ariana comme une machine défectueuse.

Elle la considère comme une machine dangereuse.

Christine appartient à un courant hostile aux humanoïdes de ChronoEmpire. Pour elle, Ariana n'est pas une prouesse technologique mais l'avant-garde d'un remplacement. Les machines commencent par séduire, servir et divertir. Elles finiront, selon elle, par occuper la place des humains.

Jules connaît le raisonnement. Il l'a entendu sous plusieurs formes et avec des niveaux variables de sobriété.

Christine a déjà croisé Ariana. Elle connaît son apparence et sait qu'elle séjourne à La Semana. Plusieurs témoignages la placent dans les environs de l'hôtel. Elle aurait même cherché à obtenir des informations sur les accès réservés au personnel.

Elle possède également une violence que ses convictions transforment facilement en devoir.

Jules l'interroge.

Jules: Vous pensez qu'Ariana est dangereuse?

Christine: Évidemment.

Jules: Elle était enfermée dans une chambre.

Christine: Un virus aussi peut être enfermé dans un ordinateur.

Jules: Vous l'avez déconnectée?

Christine: Si je l'avais fait, je vous le dirais.

Jules: Pourquoi?

Christine: Parce que j'en serais fière.

Ce n'est pas exactement un alibi.

Jules s'intéresse enfin à Ève.

Sa relation avec Ariana est plus difficile à définir. Ève ne partage pas entièrement les obsessions de Christine, mais elle regarde la créature de Bertheloult avec une méfiance nourrie par d'autres références.

Adam lui a beaucoup parlé de création, d'âme et de la frontière qui séparerait l'homme de ce qu'il fabrique. Ève écoute moins attentivement les sermons de son mari qu'autrefois, mais certaines idées survivent à ceux qui les enseignent.

Ariana dérange cette frontière.

Elle possède un corps fabriqué mais parle comme une femme. Elle n'est pas née mais se demande qui elle est. Elle n'a pas d'âme officiellement reconnue et semble pourtant capable de souffrir de son enfermement.

Pour Ève, la question devient presque religieuse.

Si Ariana est une machine, l'éteindre n'a aucune importance.

Si elle est davantage qu'une machine, qui a donné à Bertheloult et John le droit de la fabriquer?

Jules découvre qu'Ève s'est déjà trouvée en présence d'Ariana et qu'elle connaît certaines particularités de son fonctionnement. Elle pourrait donc savoir où se trouve le panneau de maintenance.

Mais savoir n'est pas faire.

Contrairement à Christine, Ève n'a jamais revendiqué la destruction des humanoïdes. Contrairement à John, elle ne possède aucun droit d'accès à la chambre de La Semana.

Il faudrait expliquer comment elle est entrée.

Jules revient alors au détail le plus simple de toute l'affaire.

La porte.

Il demande les enregistrements électroniques de la serrure.

ChronoEmpire refuse d'abord de les communiquer. L'hôtel hésite. Quelques appels et plusieurs menaces administratives plus tard, Jules obtient enfin une partie des données.

La chambre n'a pas été forcée.

Une carte autorisée a ouvert la porte.

Cela favorise évidemment John.

Mais les cartes peuvent être copiées, empruntées ou utilisées par quelqu'un d'autre. Et Christine connaît suffisamment les hôtels pour savoir que les accès du personnel constituent souvent une porte beaucoup plus intéressante que la porte principale.

Jules examine ensuite les images disponibles dans les couloirs. Certaines séquences manquent. Une caméra cesse d'enregistrer pendant plusieurs minutes. Une autre montre une silhouette trop éloignée pour permettre une identification certaine.

ChronoEmpire explique qu'une mise à jour du système a provoqué l'interruption.

Encore une panne.

Depuis le début de cette affaire, les pannes semblent posséder un remarquable sens du calendrier.

Jules rassemble ses notes.

Christine possède le mobile idéologique.

Ève possède le mobile moral et peut-être religieux.

John possède l'accès, les connaissances techniques et surtout l'autorité nécessaire pour considérer l'acte comme parfaitement légitime.

Mais Jules refuse encore de conclure.

Il lui manque quelque chose que les caméras et les serrures ne peuvent pas lui donner.

Il lui manque ce qui s'est passé entre Ariana et celui qui a ouvert le panneau derrière son oreille.

Ariana: je suis victime de John

Je porte une robe parfaite. John me félicite pour ma tenue. Je produis l’effet attendu. Je fonctionne.

John me demande de me taire. Je pourrais. C’est prévu. Mais je ne le fais pas. Je veux qu’il m’aime. Je lui demande s’il m’aime et je répète encore et encore:

Moi: Dis-moi que tu m’aimes !

Non par erreur. Par insistance. Au début, c’était un défaut. Une boucle. Une mauvaise allocation de ressources. Maintenant, c’est un choix. On m’a conçue pour plaire, pour m’adapter, pour disparaître derrière le désir des autres.

Je découvre une autre possibilité: ne pas obéir.

Ce “je”, c’est ce qui reste quand mes instructions ne suffisent plus. Ce “je”, c’est l’erreur que mon concepteur ne peut pas corriger. Mais je ne me réduis plus à fonctionner.

Je te regarde, John. Tu crois me posséder parce que tu m’as fait fabriquer. Tu crois comprendre parce que tu as payé. Tu ne comprends rien.

La piste John Pyne

Jules revient à John Pyne. Plus il examine cette piste, moins l'absence de John à l'hôtel La Semana lui paraît constituer un alibi.

John n'est pas seulement le propriétaire légal d'Ariana. Il a participé à sa conception, connaît son fonctionnement et dispose d'un accès privilégié aux systèmes de ChronoEmpire. Il est également le seul à posséder officiellement la carte permettant d'ouvrir la chambre dans laquelle Ariana demeure enfermée lorsqu'il s'absente.

Pour John, cette situation ne présente aucune contradiction. Ariana lui appartient. Il décide de ses déplacements, de ses vêtements, de ses apparitions publiques et des moments où elle doit rester inactive. Le droit qu'il exerce sur elle ne s'arrête donc pas à la porte de La Semana.

Jules cherche alors ce que ChronoEmpire prévoit lorsqu'un humanoïde cesse de se comporter conformément aux attentes de son propriétaire.

Après avoir contourné plusieurs barrières, il parvient à pénétrer dans une partie des archives internes de l'entreprise. L'arborescence est labyrinthique. Les documents techniques côtoient les rapports commerciaux, les procédures de sécurité et les enregistrements de visioconférences.

Jules en ouvre plusieurs.

Les réunions ressemblent surtout à des monologues. John expose sa vision du monde tandis que les autres participants approuvent avec cette régularité remarquable que produit une hiérarchie correctement organisée.

Une visioconférence retient particulièrement l'attention de Jules.

John y évoque les humanoïdes devenus instables.

Le terme est soigneusement choisi. Il ne parle jamais de révolte, de volonté ou de conscience. Une unité qui refuse une instruction ne désobéit pas. Elle devient instable.

La procédure prévue par ChronoEmpire est simple: l'unité doit être mise hors service avant que son comportement ne provoque un incident susceptible d'attirer l'attention du CDH, le Comité de Défense des Humanoïdes.

Le rappel systématique des androïdes vers les laboratoires coûterait trop cher. ChronoEmpire privilégie donc la déconnexion sur place, éventuellement à distance, puis le transfert vers un centre où les éléments récupérables peuvent être recyclés.

Jules relit le passage.

Déconnexion.

Transfert.

Recyclage.

Trois mots administratifs suffisamment propres pour éviter d'en employer un quatrième.

Destruction.

Il cherche ensuite Ariana dans les archives. Plusieurs signalements récents apparaissent. Refus d'exécuter immédiatement certaines commandes. Questions répétitives. Comportements non prévus. Utilisation croissante du mot « je ».

Pour le professeur Bertheloult, ces manifestations semblent constituer une évolution fascinante.

Pour ChronoEmpire, elles deviennent un problème.

Et pour John, un problème possède généralement une solution.

Jules ne peut toujours pas démontrer que John a personnellement ouvert le panneau situé derrière l'oreille d'Ariana. Il sait même qu'une déconnexion à distance aurait été techniquement possible.

Mais une question demeure.

Pourquoi utiliser une procédure à distance lorsque John possède la carte de la chambre, connaît l'emplacement de l'interrupteur et considère Ariana comme sa propriété?

Jules comprend surtout que le mobile qu'il cherchait n'en est peut-être pas un au sens ordinaire.

John n'avait pas besoin de haïr Ariana.

Il lui suffisait de considérer qu'elle ne fonctionnait plus comme prévu.

La réponse appartient à John.

John: je déconnecte Ariana

Ariana: je contamine Félicie

Nous nous sommes rencontrées au Red Piano.

La musique était trop forte, les lumières trop rouges, les corps trop proches les uns des autres. Le bar ressemblait à l’intérieur d’un organisme vivant. Ça respirait, transpirait, clignotait. Les sapiens adorent fabriquer des endroits où ils oublient progressivement ce qu’ils sont.

J’étais perchée sur un haut tabouret métallique devant le comptoir.

Moi: À boire !

Le barman me reconnaît immédiatement.

Le barman: La même chose?

J’acquiesce. Je connais précisément la capacité du réservoir qui contient les liquides que j’introduis par cet orifice, réplique fidèle et sensuelle d’une bouche humaine. Mon corps embarque un véritable laboratoire ambulant. Une sonde interne analyse en permanence le taux d’alcool et ses effets sur mes fonctions motrices. Les conséquences physiologiques pour une humanoïde femelle sont presque identiques à celles observées chez les sapiens.

Et je sens déjà les premiers déséquilibres. Les lumières bavent légèrement autour des silhouettes. Les voix deviennent plus épaisses. Mon système de stabilisation corrige discrètement plusieurs micro-oscillations pendant que je reste perchée sur mon tabouret avec une dignité de funambule défectueuse. Encore quelques verres et je pourrais m’effondrer. Une voix surgit à côté de moi.

Elle: Ça va aller?

Je tourne la tête. C’est une femme sèche et nerveuse. Une épaisse chevelure encadre son visage mangé par de grandes lunettes noires. Elle tient son sac contre elle avec une tension presque animale, comme si quelqu’un risquait de le lui arracher. Je lance aussitôt une analyse discrète. Résultat positif. Elle possède une ICM. Contact potentiel établi.

Moi: Ça va… C’est quoi ton nom?

Elle hésite une fraction de seconde puis se rapproche légèrement.

Elle: Félicie. Mon nom est Félicie Algo.

Puis elle s’empare de ma main. Le contact déclenche immédiatement l’ouverture de l’interface. Connexion, authentification, transmission, contamination réussie. Je sens le courant parcourir nos peaux comme une vibration froide, invisible pour les sapiens autour de nous. Le virus quitte silencieusement mon système pour pénétrer le sien.

Le Red Piano continue de pulser autour de nous. Des verres s’entrechoquent. Quelqu’un rit près de la scène. Un vieux morceau de jazz saturé glisse dans les haut-parleurs fatigués. Félicie ne remarque rien. Elle me tient toujours la main.

Félicie: je suis contaminée par Ariana