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Qui a empoisonné-noyé Ève Legall ?

Ève: son lieu

Ève est née à La Gacilly, en Bretagne, au cœur d’une région où les légendes circulent encore entre les pierres levées et les forêts humides. Au sein d'une nature paisible, elle vit une existence rythmée par les saisons et les habitudes silencieuses. Entre croyances religieuses et récits anciens, elle a grandi dans un univers où les saints côtoient les fantômes.

Elle a rencontré un prêtre. De cette relation sont nées ses deux filles, Chloé et Christine. Le scandale les a contraints à quitter la région. Adam est ensuite devenu jardinier chez les Gillet. Ève, elle, a fini par occuper une place discrète mais réelle dans la hiérarchie de ChronoEmpire.

Dans ChronoEmpire, Ève ment comme on respire: sans bruit, sans effort, presque par nécessité. Son sourire ressemble à un masque poli par les années, une porcelaine impeccable dont les fissures demeurent invisibles.

Elle dit oui à Adam, oui aux scientifiques, oui aux miracles religieux comme aux lois de la physique. Dans sa bouche, les contradictions cohabitent paisiblement, comme des voisines contraintes de partager le même appartement.

Elle applaudit la science, répète les dogmes et adopte chaque discours avec la fluidité d’une eau qui épouse la forme du récipient, pas par conviction profonde, par survie. Car dans une société où le mensonge est devenu la monnaie officielle, la vérité ressemble à une pièce trop rare pour être dépensée.

Adam l’observe parfois comme on regarde une vieille horloge déréglée qui continue pourtant de sonner les heures exactes par accident. Il comprend que les paroles d’Ève ne sont pas réellement des promesses mais plutôt des pansements déposés sur les conflits du monde.

Ève ment pour éviter les tempêtes, pour préserver les apparences, pour maintenir une paix domestique fragile, mais son mensonge dépasse largement sa vie personnelle.

ChronoEmpire récompense les récits utiles, les mémoires corrigées et les versions officielles du réel. Les citoyens apprennent à répondre oui avant même d’avoir compris la question. On ment pour rester intégré au système, pour ne pas disparaître des registres, pour conserver quelques minutes de crédit social.

Une vérité entièrement nue finit toujours par brûler ceux qui la regardent trop longtemps. Alors elle se couvre de récits contradictoires, de sermons, de mythes et de demi-vérités cousues ensemble. Et sous ce manteau demeure peut-être une seule peur authentique: celle de se retrouver seule face à une vérité que personne ne souhaite entendre.

Ève: ses amours

Selon les récits anciens, GoodGold produisit également une première créature imparfaite. Il importait qu'une faille accompagne le commencement. Ainsi Adam devint l'origine d'une descendance capable du meilleur comme du pire.

Dans le grand atelier des commencements, après les éclats de lumière et la naissance des océans, vint Adam, façonné d'argile et de souffle. Premier jardinier d'un monde encore neuf, il reçut les noms des choses comme on reçoit des clés. Puis vint Ève, et avec elle cette complication que les religions, les familles et les psychanalystes tentent depuis lors d'expliquer chacun à leur manière.

Adam Legall apprécie cette histoire. Son prénom lui paraît presque providentiel. Il est jardinier, il possède une Ève et il parle volontiers du péché originel. Ève trouve la coïncidence moins remarquable. Elle sait depuis longtemps qu'un prénom biblique ne garantit ni la sainteté ni même une conduite raisonnable.

Elle rencontre Adam en Bretagne alors qu'il est déjà prêtre. Il possède l'assurance tranquille de ceux qui ont beaucoup réfléchi à la faute des autres. Leur relation commence dans la clandestinité. Adam explique, rassure, promet. Il trouve dans les Écritures suffisamment de détours pour transformer leur liaison en situation exceptionnelle.

Ève le croit, ou décide de le croire. Elle découvre rapidement qu'aimer un prêtre exige une certaine souplesse morale. Il faut accepter les rendez-vous discrets, les absences, les explications compliquées et cette étrange habitude qu'a Adam de demander pardon à GoodGold avant de recommencer exactement ce qu'il vient de regretter.

Puis viennent les enfants.

Chloé naît la première. Avec elle, la liaison cesse d'être une aventure que l'on peut dissimuler entre deux obligations. Une famille existe désormais, même si elle n'entre dans aucune des cases qu'Adam présente habituellement aux autres comme le modèle à respecter.

Christine arrive ensuite et complique encore la géométrie familiale. Très tôt, les deux sœurs occupent des territoires différents. Chloé recherche l'ordre, la continuité, une place identifiable dans le monde. Christine préfère tester les limites, surtout lorsqu'on lui demande de les respecter.

Ève se retrouve au centre de cette petite constellation. Elle protège ses filles contre Adam lorsqu'il devient trop autoritaire et protège Adam contre ses filles lorsqu'elles découvrent ses contradictions. Elle ment aux uns pour préserver les autres, arrange les versions, retarde les affrontements. À force de maintenir la famille debout, elle finit par ne plus savoir exactement ce qu'elle protège.

Adam reste le père et le prêtre. À table, il lui arrive de transformer un repas en sermon. Il parle de respect, de devoir et de responsabilité. Christine l'écoute avec une insolence de plus en plus visible. Chloé préfère éviter l'affrontement. Ève intervient avant que les voix montent.

Lorsque Christine devient adolescente, la guerre avec son père ne connaît plus beaucoup de trêves. Elle conteste sa religion, son autorité et surtout la distance entre ce qu'il prêche et ce qu'il fait.

Christine: Tu peux arrêter de nous faire ton Ancien Testament?

Adam: Tant que tu vivras sous mon toit...

Christine: C'est aussi le toit de maman.

Ève: On mange.

Cette phrase devient l'une des armes favorites d'Ève. « On mange. » Deux mots capables de suspendre provisoirement une guerre de religion, une crise conjugale ou une insurrection adolescente.

Le départ pour Saint-Martin offre à la famille Legall un nouveau décor. Adam y voit la possibilité de recommencer. Ève espère que le changement de continent éloignera certaines tensions. Christine découvre surtout un territoire où les plages, les fêtes et les rencontres lui permettent d'échapper plus facilement à la surveillance paternelle.

Chloé, elle, conserve une relation plus discrète avec ses parents. Elle aime sa mère sans avoir besoin de le proclamer et supporte son père en maintenant avec lui une distance prudente. Les deux sœurs continuent pourtant à revenir vers Ève. Elle demeure le point fixe de la famille, celle qu'on appelle lorsqu'il faut expliquer, calmer, cacher ou pardonner.

Avec les années, son amour pour Adam change de nature. Il contient encore de l'affection, mais aussi l'habitude, la fatigue et le souvenir de tout ce qu'ils ont traversé ensemble. Ève ne sait plus très bien si elle reste avec lui parce qu'elle l'aime ou parce qu'une séparation l'obligerait à reconnaître que toute cette construction familiale pouvait avoir une autre issue.

Puis Adam commence à travailler chez les Gillet.

Ève remarque les changements avant d'en connaître la cause. Les absences deviennent plus longues. Les réunions bibliques se multiplient. Les visites pastorales se terminent tard. Adam fournit des explications avant même qu'elle pose les questions, ce qui constitue généralement chez lui le signe qu'une question mérite précisément d'être posée.

Élise entre ainsi dans la famille Legall sans jamais en franchir officiellement la porte.

Ève soupçonne la liaison. Christine, moins disposée qu'elle à respecter les silences familiaux, finit par comprendre elle aussi. Adam continue pourtant à se comporter comme si son autorité demeurait intacte.

Ève pourrait partir. Elle pourrait confronter Adam, prévenir Élise ou révéler la liaison. Elle ne fait rien de tout cela. Depuis des années, elle a développé une autre méthode: déplacer légèrement la vérité jusqu'à ce qu'elle devienne supportable.

Mais cette fois la famille ne se laisse plus facilement remettre en place. Christine s'éloigne. Chloé se protège. Adam ment. Élise attend.

Et Ève, qui a passé une grande partie de sa vie à empêcher sa famille d'éclater, commence à comprendre qu'elle en est peut-être devenue la dernière pièce encore immobile.

Ève: sa dépouille

Le SAMU en voit de toutes sortes, mais une noyade dans une baignoire reste un événement inhabituel.

Les pompiers sont intervenus pour extraire le corps de la baignoire. L’opération a été difficile: le corps d’Ève Legall était lourd et enduit de savon. Ils ne savaient pas comment l’agripper pour l’extraire sans le laisser glisser.

Les deux filles observaient la scène depuis le seuil de la salle de bains. Adam restait prostré dans un fauteuil du salon.

Adam a donné à Jules sa version des faits: son épouse, dépressive, aurait perdu connaissance sous l’effet des médicaments dont elle abusait avant de se noyer accidentellement.

Un examen rapide du buffet de la salle de bains révèle une quantité considérable de tranquillisants. Cette insistance à présenter le décès comme un suicide ainsi que cette accumulation de produits alertent immédiatement Jules Compacteur.

Adam? Milton? Damien? L'enquête de Jules

Il faut frapper avant d’entrer. Jules n’a pas de sonnette. Deux coups secs contre le bois de la porte lui suffisent généralement pour savoir si son visiteur connaît les usages.

Cette fois, une jeune fille pousse directement la porte et vient se planter devant son bureau. Jules ne lève pas les yeux vers elle, car soudain, cet article consacré à une probable baisse du cours du pétrole devient passionnant.

Christine: Je suis la fille d’Adam et Ève Legall. Vous savez…

C’est une jolie blonde aux yeux bleus et à la poitrine avantageuse. Sa robe est très courte et elle a forcé sur le maquillage, ce qui donne à l’ensemble une vulgarité un peu agressive.

Christine: Mon père est soupçonné d’avoir empoisonné ma mère. Je sais que c’est faux. Regardez ce que j’ai trouvé dans les affaires de ma chère sœur. C’est avec ça qu’elle fait ses expériences ! C’est avec ça qu’elle a tué ma mère!

Elle fouille dans un sac contenant une quantité invraisemblable d’objets avant d’en extraire un flacon.

Christine: Je partage une salle de bains avec ma sœur. C’est là qu’elle a installé son putain de laboratoire.

Elle pose le flacon sur le bureau.

Jules: De la façon dont vous avez manipulé ce flacon, il sera impossible d’y trouver des empreintes et de prouver ce que vous avancez.

Aucun trouble dans son regard. Chez elle, l’insolence semble une seconde nature.

Christine: Et pourquoi croyez-vous que je suis venue vous voir? Je suis majeure. Je vous engage et vous allez prouver que c’est ma sœur Chloé qui a empoisonné ma mère avec ses mélanges.

Jules: Puisque vous êtes majeure, vous pouvez effectivement m’engager.

La gamine n’est jamais à court d’arguments. Elle replonge la main dans son sac, d’où émerge une liasse de billets.

- Voilà pour vous. Je veux un reçu!

Il ne lui a pas fallu longtemps pour devenir très antipathique, mais Jules n’en a pas fini avec elle. Il commence à remplir son formulaire habituel.

Jules: Je ne vous demande pas où vous avez trouvé tout cet argent. Dites-moi, vous semblez beaucoup aimer votre sœur Chloé?

Christine: Dans la famille, c’est toujours moi qui ai le rôle de la mauvaise fille. Et c’est vrai que je suis un peu en avance pour mon âge. Son affirmation s’accompagne d’une projection en avant des avantages naturels dont elle fait usage sans la moindre retenue.

Christine: Chloé, c’est toujours la plus sage, la plus sérieuse à l’école. Mais moi, je sais qu’elle cache bien son jeu. C’est une manipulatrice perverse ! Sa place est en prison!

À présent, la voilà qui perd sa décontraction de sale môme. Il y a manifestement de vieux comptes à régler, et Jules se retrouve enrôlé dans cette guerre familiale.

Jules: Ça fait plaisir de rencontrer l’un des membres d’une famille aussi unie que la vôtre, chère demoiselle. En revanche, je ne pourrai rien prouver avec ce flacon. Il va falloir que je voie ce laboratoire sur place.

Christine: Vous venez quand vous voulez. Ce n’est pas ma mère qui vous dérangera, et mon père est toujours fourré dans son église. Venez demain en milieu d’après-midi. Chloé sera en cours. Moi, je serai là pour vous ouvrir. Vous pourrez visiter son laboratoire. Elle ne le sait pas, mais j’ai un double de la clé.

Tout est dit. Jules ne se lève pas pour la raccompagner. Sans un mot, elle fait demi-tour. Ses talons résonnent sur le plancher puis la porte claque.

Après le départ de Christine, Jules reprend ses notes. Le récit de la jeune femme apporte beaucoup d'informations et peu de certitudes. Une chose lui paraît néanmoins évidente: Ève évoluait depuis quelque temps au milieu de conflits qui dépassaient largement les limites de sa salle de bains.

Trois noms reviennent avec insistance: Adam Legall, Milton Fleet, Damien Gillet.

Milton constitue la piste la plus inquiétante. Il travaille pour ChronoEmpire et intervient lorsque les méthodes ordinaires ne suffisent plus. Ève connaît certaines activités de l'organisation et fréquente des personnes que ChronoEmpire surveille. Elle pourrait être devenue gênante sans même comprendre pourquoi.

Jules s'intéresse aux déplacements de Milton. L'homme circule facilement entre Saint-Martin et Anguilla, dispose d'embarcations rapides et possède l'expérience nécessaire pour transformer un meurtre en accident. Il n'aurait aucune difficulté à entrer dans une maison, administrer un produit à une victime et repartir sans laisser derrière lui autre chose qu'une mort apparemment banale.

Mais quelque chose dérange Jules. La mort d'Ève possède une dimension domestique. Le Temazepam, le bain, les habitudes de la victime: tout suppose une connaissance intime de son quotidien. Milton pourrait obtenir ces informations, évidemment. Pourtant son intervention compliquerait inutilement une opération qui semble avoir été conçue par quelqu'un vivant déjà à proximité d'Ève.

La deuxième piste conduit à Damien Gillet.

Ève occupe une place discrète dans la hiérarchie de ChronoEmpire. Ses fonctions ne lui donnent pas accès aux décisions les plus importantes, mais elles lui permettent de voir circuler des informations que l’organisation préférerait conserver à l’abri des regards.

Or Damien s’intéresse depuis longtemps aux systèmes de ChronoEmpire. Il envie la puissance de John Pyne, cherche à comprendre le fonctionnement de son réseau et tente régulièrement d’en franchir les protections. Plusieurs intrusions informatiques détectées au cours des dernières semaines pourraient lui être attribuées.

Jules envisage qu’Ève ait découvert l’une de ces opérations. Elle aurait pu reconnaître l’origine de certains fichiers, conserver une copie ou simplement laisser entendre qu’elle savait quelque chose. Damien ne tolère pas les témoins susceptibles de compromettre ses affaires.

Il connaît également Adam, qui travaille comme jardinier à la villa Pamplemousse. Par son intermédiaire, Damien peut facilement obtenir des renseignements sur les habitudes de la famille Legall, les horaires d’Ève et les médicaments qu’elle utilise. Il peut même entrer dans leur maison sans éveiller immédiatement les soupçons.

La mise en scène correspondrait assez bien à ses méthodes. Damien préfère les morts qui ressemblent à des accidents et les crimes dont les conséquences peuvent être attribuées à quelqu’un d’autre. Une épouse retrouvée noyée dans son bain après avoir absorbé des tranquillisants fournirait une explication suffisamment banale pour interrompre rapidement les recherches.

Une difficulté subsiste pourtant. Damien aurait dû préparer l’opération avec une précision considérable, pénétrer dans la maison, administrer le Temazepam puis maintenir Ève sous l’eau sans laisser de trace de son passage. Ce scénario est possible, mais il suppose une intervention complexe dans un espace où une autre personne possède déjà les moyens d’agir beaucoup plus simplement.

Reste Adam.

Son comportement après la découverte du corps intrigue Jules depuis le début. Adam parle beaucoup. Il explique les médicaments, le bain, la fatigue d'Ève et les circonstances possibles de sa mort avant même qu'on lui demande de les préciser. Il semble moins chercher à comprendre ce qui est arrivé qu'à fournir immédiatement une explication.

Selon lui, Ève aurait pris du Temazepam avant son bain, perdu connaissance puis glissé sous l'eau. L'accident est possible. Il est même suffisamment banal pour être crédible.

Peut-être trop crédible.

Jules vérifie les médicaments. Adam connaît parfaitement le traitement de son épouse. Il sait quelle quantité elle prend habituellement et quels effets peut provoquer une dose supérieure. Il n'a besoin ni d'effraction, ni de surveillance, ni d'un complice. Il lui suffit d'être chez lui.

Le mobile apparaît également. Adam entretient une liaison avec Élise. Ève le sait ou s'apprête à le savoir. Une séparation provoquerait un scandale familial et religieux. Pour un homme qui a construit une grande partie de son existence sur l'autorité morale qu'il prétend exercer sur les autres, devenir publiquement le prêtre adultère abandonnant son épouse pour sa maîtresse constituerait une situation difficile à expliquer.

Jules ne dispose pas encore d'une preuve suffisante pour accuser Adam. Mais les trois pistes ne pèsent désormais plus le même poids.

Milton possède les compétences.

Damien possède une raison.

Adam possède la raison, les moyens, l'accès à la victime et surtout la possibilité de fabriquer immédiatement le récit de l'accident.

Qui a drogué et noyé Ève Legall ?

La piste Adam Legall

La piste Milton Fleet

La piste Damien Gillet