Milton agit avec froideur et méthode.
Il considère Ève comme un élément devenu inutile.
Dans sa logique, éliminer une personne fragile et instable relève presque d’une opération de maintenance.
Son geste paraît compatible avec les méthodes de ChronoEmpire: propre, silencieux, sans émotion visible.
Jules conserve cette hypothèse parmi les plus crédibles.
Je suis le maillon faible. C’est ainsi qu’ils me regardent désormais chez ChronoEmpire, avec cette politesse distante que les entreprises réservent aux employés déjà condamnés. Personne ne formule les choses clairement, bien sûr. Tout passe par des évaluations, des silences, des réunions inutiles et des regards qui glissent ailleurs dès que vous prenez la parole.
Je connais leurs méthodes. Chez ChronoEmpire, les gens disparaissent rarement de façon spectaculaire. On les use. On les débranche progressivement. Une rétrogradation, un isolement, quelques médicaments prescrits par les services internes, et bientôt l’individu devient lui-même la preuve vivante de son incompétence.
Je prends beaucoup de cachets: du Temazepam pour dormir, du Temazepam pour me calmer, du Temazepam pour supporter les journées. Parfois, j’ai l’impression que mon esprit flotte légèrement derrière mon corps, comme une présence fatiguée qui n’arrive plus tout à fait à le piloter correctement.
Avec tout ce que j’ai appris sur Adam, cela s’est aggravé. Je revois encore son visage certains soirs lorsque je ferme les yeux. Son ronflement paisible dans le salon. Puis le silence après. Je pensais que sa disparition me soulagerait, mais le soulagement ne dure jamais longtemps. Après, il reste seulement l’usure.
Aujourd’hui, Milton m’a donné rendez-vous à Anse Marcel. Suites luxueuses face à la mer, piscine à débordement, mobilier blanc: l’endroit parfait pour faire croire que les gens heureux existent encore.
Je suis arrivée en retard, je crois. Le temps devient flou avec les médicaments. Milton était déjà là. Il regardait la mer avec son immobilité habituelle. Un homme compact, dur, comme sculpté dans quelque chose qui ne ressent plus grand-chose depuis longtemps. J’essaie encore de parler normalement.
Moi: Je traverse une période difficile.
Il ne répond presque pas. Il m’écoute avec cette attention mécanique des gens qui ont déjà décidé que votre existence ne mérite plus vraiment d’être discutée.
Je lui parle de ChronoEmpire, des objectifs impossibles, de la pression, de la fatigue permanente, peut-être aussi d’Adam. Je ne sais plus exactement: les phrases se mélangent dans ma tête.
Milton: Tu n’es plus vraiment engagée dans la mission.
Sa voix est calme, sans colère, sans jugement, comme un technicien qui annoncerait simplement une panne. Je détourne les yeux vers la mer. Le soleil se reflète sur l’eau. Plus bas, près des rochers, les vagues avancent et reculent lentement comme une respiration gigantesque.
Je me sens soudain très fatiguée. Plus fatiguée que d’habitude encore. Je voudrais rentrer chez moi. Prendre un bain. Dormir plusieurs jours.
Lorsque je quitte Anse Marcel, j’ai l’impression que Milton me regarde partir sans véritable émotion, comme si quelque chose avait déjà été décidé.
Chez moi, je fais couler l’eau dans la baignoire. C’est le seul endroit où mon esprit parvient encore parfois à ralentir. La vapeur envahit lentement la salle de bain. J’avale deux cachets supplémentaires avec un verre d’eau tiède, puis je m’allonge dans le bain.
La chaleur anesthésie progressivement mon corps. Je ferme les yeux. Je ne sais pas combien de temps passe avant que je comprenne que quelqu’un est entré dans la maison. Un bruit discret, presque rien, puis une présence.
J’ouvre difficilement les yeux. Milton est là, debout dans l’encadrement de la porte. Je voudrais parler, mais les médicaments ralentissent mes pensées. Il s’approche sans précipitation. Son visage demeure parfaitement calme. Puis je sens sa main se poser sur mon crâne, un geste presque doux.
Pendant une seconde absurde, je crois qu’il veut me rassurer. Mais sa paume devient lourde, très lourde.
Je comprends alors. Trop tard.
Il appuie lentement ma tête sous l’eau chaude. Je tente de respirer. Erreur. L’eau pénètre immédiatement dans ma bouche et ma gorge. Mon corps se débat faiblement, mais les médicaments ont transformé chacun de mes gestes en mouvement ralenti.
Au-dessus de moi, la lumière de la salle de bain tremble à travers l’eau comme une étoile déformée. Je pense alors à une chose étrange: toute ma vie, j’ai essayé d’être aimée par des systèmes qui ne savent aimer personne. ChronoEmpire, Adam, Dieu peut-être.
L’eau devient noire autour de moi et, peu à peu, je cesse de lutter.
Suites aménagées avec vue sur la mer, j'ai un contrat sur Saint-Martin, du côté d’Anse Marcel. La cible aime le luxe: bar, restaurant, piscine à débordement, whisky hors de prix et contemplation satisfaite de l’horizon. Je finis par le retrouver sur sa terrasse, détendu, heureux, certainement convaincu d’avoir été plus intelligent que les autres. Mon client pense le contraire. Le contrat est simple. Je tire une seule fois. Le corps bascule contre la rambarde puis s’effondre lourdement près des fauteuils extérieurs.
Travail propre. Puis il y a ce détail: un chat. L’animal observe la scène depuis l’appartement voisin. Je n’aime pas les détails imprévus. Le chat s’approche sans peur. Je m’accroupis lentement. Il vient presque contre moi. Quelques secondes plus tard, son corps rejoint l’ombre sous la terrasse.
Le calme revient immédiatement. En ce qui concerne Ève Legall, les directives sont précises. ChronoEmpire la considère comme un élément instable. Le maillon faible.
Je comprends rapidement pourquoi. Elle écoute à peine, son regard flotte, le Tremazepam agit déjà fortement. Elle semble fatiguée du monde entier. J’essaie malgré tout de lui parler quelques minutes. Par principe. Mais certaines personnes sont déjà absentes avant même de mourir.
Alors je pose simplement ma main sur son crâne. Une légère pression suffit. Le reste appartient à la mer. Pour le compte-rendu, je ne détaillerai rien. Contrat exécuté. Pour ChronoEmpire, cela suffit largement.
Ève a été empoisonnée. Il faut du temps pour que le poison fasse effet.