Grains à moudre
JOUER     ECOUTER     LIRE     LIRE     DIVERS     ?



   

L’HOMME À LA TÊTE DE REQUIN

Aéroport de Faaa

Faa

Lucien Lenox se réveille alors que l’avion passe au-dessus d’un atoll. L’immense anneau semble à peine affleurer la surface, miracle d’équilibre entre une bande de corail et l’immensité de l’océan. Une île volcanique en forme de cône s’est lentement enfoncée en dérivant dans les profondeurs de l’océan tandis que le corail venait lui offrir une couronne. Un équilibre qui persiste depuis que les grands oiseaux de métal ont remplacé les pirogues. Peu après, l’avion se pose sur l’aérodrome de Faaa où il est accueilli aux sons d’un orchestre tahitien. Lucien accroche à son oreille la fleur blanche de tiaré qu’une jeune fille lui tend puis il demande à un taxi de le conduire dans le centre de Papeete. — Aita peapea, pas de problème. Les jeunes garçons et filles installés sur les plateaux arrière des x apportent une note d’exotisme à son trajet. Le taxi le dépose devant le marché. Il longe des étals de fleurs, de légumes et de poissons. Il déambule devant les magasins de curios, les magasins de souvenirs et d’artisanat local, puis il se met en quête d’un hôtel bon marché. Au Tahiti Budget Lodge, rue du frère Alain, on lui propose une chambre avec douche qui lui paraît tout aussi sordide qu’une autre chambre moins chère et sans douche. Des draps plus que douteux, un mobilier rafistolé, malgré tout c’est mieux que le dortoir. Il arrive sur le territoire sans un sou en poche. Il vient d’Argentine où il a passé deux années dans un élevage de chevaux. Employé d’une compagnie d’une dizaine de rancheros, il a connu une relative aisance matérielle. S’il n’était pas très bien payé, la viande était abondante et il faisait ce qu’il avait toujours aimé faire, il passait toutes ses journées à cheval. Cependant, les chevaux lui paraissaient mauvais et indignes de ses talents. Il n’oubliait pas sa période de gloire, celle où il avait fait partie de l’élite du sport équestre, alors qu’il participait aux concours les plus prestigieux. Il commençait à fatiguer son entourage par ses commentaires acerbes au sujet des chevaux juste assez bons pour des cavaliers médiocres. On se lassait également de ses affirmations concernant l’existence de contrées idylliques réservées aux seuls privilégiés comme lui originaires de France. Il avait donc lassé tout le monde au point qu’il en venait à se demander s’il partait pour répondre à une aspiration qui lui était propre ou pour céder à la pression de son entourage qui en était venu à exiger de lui qu’il veuille bien mettre ses actions en accord avec ses déclarations. Il aurait pu revenir en France, mais c’était renoncer à l’aventure. Des destinations possibles il excluait également l’Espagne et le Maroc où ses trafics lui avaient valu quelques démêlés avec la justice. Cette fois il voulait partir vers un pays où, il en était sûr, il allait enfin pouvoir faire fortune. Au Nord, il avait exclu les États-Unis qui ne pouvaient pas lui convenir car il était rebuté par la rigueur des lois sur l’immigration et par l’aspect trop policé de la région. La conquête de l’Ouest était maintenant réservée aux experts de l’électronique. À l’époque de la ruée vers l’Ouest, il aurait certainement pu jouer sa partition, mais il n’y avait plus de place pour les chevaux sauvages de son acabit. Au Sud non plus, il ne voyait pas trop son avenir. Il n’allait pas trouver beaucoup de changements par rapport à sa vie actuelle. D’ailleurs il parlait mal l’espagnol, alors qu’il y avait une destination que lui seul connaissait ici, des plages de sable blanc ou noir, du soleil et des filles aux corps de rêve, un endroit où l’on parlait français. À Buenos Aires, il avait pris un billet d’avion et après un transit à Los Angeles, il avait posé son sac sur le sol tahitien par un beau matin de juillet. Il s’était renseigné sur Tahiti et il avait appris qu’il y avait des chevaux, il allait donc donner des cours d’équitation. En réalité, cela s’était avéré plus difficile qu’il ne l’avait prévu. Les moniteurs en place avaient moins de diplômes et de médailles, mais ils n’entendaient pas lui laisser la place. Il avait eu de plus en plus de difficultés à payer sa modeste pension. Il avait dû quitter Papeete et il s’était mis en route vers Punaauia. À présent, il occupe une cabane au bord d’une plage et son mode d’existence est précaire. Il peut donner deux à trois leçons d’équitation par semaine et le haras le nourrit lorsqu’il s’occupe des chevaux. Si nécessaire, il a recours à la cueillette des fruits qu’il vend au marché. La technique est simple. Il a repéré un endroit où les mangues sont abondantes. Il remplit un grand sac de jute, puis il prend un truck pour vendre sa récolte aux touristes sur le marché. Pour mener à bien cette activité il utilise une tenue des plus négligées, mais il a son vestiaire au haras et il vient toujours à ses cours dans une tenue impeccable. Les cours commencent à rapporter et il vient de toucher un petit héritage dans une période où il recherche un lieu qui soit vraiment à lui. Il peut difficilement acheter une maison sur Tahiti, par contre il squatte un bateau à l’abandon sur un mouillage à Fare Ute en compagnie de deux Tahitiens. C’est presque une épave. Ce bateau est à l’image de son propriétaire qui ne s’intéresse pas à la voile et qui passe ses journées à boire. Lucien Lenox n’a pas grand mal à le décider à vendre son épave pour une somme dérisoire. Aita peapea Lucien s’est levé dès cinq heures du matin. Il s’est assis au bar du Manhattan face au quai des ferries. Il lit La Dépêche de Tahiti et il observe la ville qui se met en mouvement. Il est fatigué par sa nuit. Cela a été agréable, mais il était temps que cela se termine. La touriste qu’il a rencontrée sept jours auparavant vient de prendre un taxi vers l’aéroport de Faaa. Elle était belle, elle était gentille, mais il lui aurait volontiers tordu le cou. Insatiable, angoissée par la perspective de son retour, elle l’a épuisé dans ses exigences de caresses. Elle semblait vouloir emmagasiner très vite une forte dose de sensations qui lui permette de combler tout un passif d’absence de jouissance. — Tu ne te rends pas compte de ta chance. La femme d’affaires a bien organisé sa vie. Les quelques confidences qu’elle lui a faites semblaient indiquer que dans son couple l’intimité de la vie privée avait fait place à la vie du commerce. Elle semblait vivre dans une angoisse permanente, comme si à la peur de ne pas réussir avait succédé la crainte de ne pas jouir suffisamment. Elle lui avait déclaré être partie pour éviter d’exploser. C’était facile, mais il n’avait pu se retenir. — Les explosions sont désormais interdites sur Mururoa et alentour. Elle était complètement stressée, mais avide de découvrir les îles. Leur relation avait été très intense et il avait été étonné de constater que cette femme avait apparemment construit sa vie en ignorant les besoins de son corps qu’il avait pris plaisir à lui révéler. Il avait sympathisé avec Fabienne Guerlain parce qu’il était évident qu’elle était venue à Tahiti avec la ferme intention de ne pas s’ennuyer. Il avait mis un point d’honneur à régler toutes les notes de leurs repas et il avait dépensé en une semaine autant d’argent qu’il en dépensait habituellement en un mois. Pourtant il avait eu la désagréable impression d’avoir été consommé, de la manière dont elle avait consommé ses loisirs au cours de sa période de quinze jours de vacances. Les touristes ont toujours des difficultés à surmonter et ils mettent tant d’application à réussir leurs vacances que cela commence à ressembler à du travail. Bringue Avec ses petites lunettes rondes ses cheveux longs et la barbichette qu’il a laissée pousser depuis son arrivée, Lucien Lenox croit présenter ce qu’il suppose être la figure d’un poète. Il réussit à faire impression en prétendant être un grand navigateur en escale à Tahiti. Pourtant sa plus longue navigation lui a tout juste permis d’atteindre Moorea. — Salut Lucien, tu veux une bière ? C’est Blaye assis au bord du chemin avec deux amis. Depuis leurs premières rencontres, les relations sont devenues plus cordiales. Avec son côté provocateur, Blaye a su briser la glace. Lucien Lenox s’arrête maintenant pour bavarder un moment, il a plaisir à le rencontrer. Lucien s’assoit sur une pierre à côté des autres. Blaye lui ouvre une Hinano et il fait les présentations. — Lucien, je te présente un ami, Terii Paari. Et puis voici son fils, le capitaine Christopher. — Pas capitaine, commandant ! — Amiral si tu veux ! Et même Dieu de la mer ! Christopher est pêcheur et il possède un canot. Le ton est donné. De temps à autre une voiture, un vélo ou un x passe. Le conducteur salue d’une main en tendant l’index et le petit doigt. Quelques commentaires aimables ou moqueurs accompagnent les passages. Terii Paari a apporté son ukulélé. Christopher disparaît un instant et il revint avec une guitare. Il est accompagné d’un ami qui a lui aussi son ukulélé et qui se met à chanter. — Tu vas découvrir ce que le mot bringue veut dire ici ! Blaye fait circuler une courte pipe en bois. Lucien passe l’après- midi à boire et à écouter ses nouveaux amis chanter. Il découvre trois musiciens exceptionnels. À l’heure du repas, l’un d’eux s’éclipse et il revient avec des baguettes de pain, du corned-beef et de la sauce tomate. Les sandwichs sont un peu rudimentaires et les doigts sont devenus graisseux. C’est ce qui leur permet de glisser encore mieux sur les cordes. Lucien se sent parfaitement bien. Le paka y est sans doute pour quelque chose et il fait bon écouter les chants avec cette impression de planer sous le ciel étoilé. Il est bientôt minuit. Les musiciens ont fait une pause entre deux chants, lorsqu’une dispute éclate entre Christopher et son père Terii Paari. L’orage est bref mais violent. Blaye sait trouver les mots justes pour éviter que le conflit ne dégénère en bagarre et une minute plus tard l’incident est clos. On se serre la main. Tous sont ravis du moment qu’ils viennent de passer ensemble. Lucien remercie les musiciens du concert qui lui a été si gentiment offert. Ils savent jouer d’un instrument et chanter, cela leur paraît tout à fait naturel. Depuis son arrivée en Polynésie Lucien a constaté que l’on ne doit pas se demander si un Polynésien sait chanter et jouer d’un instrument, mais plutôt pourquoi l’un d’entre eux peut échapper à la règle.

2-Paradis

Honolulu

John Pyne a vendu son affaire. Deux semaines pour rallier Honolulu depuis Los Angeles, cela lui paraît raisonnable. Il parle un français convenable et il envisage de poursuivre son voyage jusqu’à Tahiti. Les préparatifs de son départ ne sont pas très longs. La société chargée de la maintenance de son voilier Maraamu et de l’avitaillement a fait son travail. Érika consent à l’accompagner après une négociation difficile. Elle semble apprécier la perspective d’une croisière, mais elle se refuse à envisager un voyage qui ne serait pas limité dans le temps. Elle a fixé une limite : trois mois, c’est selon elle un maximum. En une quinzaine de jours, ils accomplissent la traversée jusqu’à Hawaï. Le temps est clément. Érika l’a parfois accompagné, mais c’est sa première croisière hauturière. Elle s’intéresse peu aux manœuvres, mais elle semble bien s’accommoder des contraintes de la vie à bord. Ils arrivent et ils se mettent à quai dans une marina proche de Honolulu sur Oahu. Érika est rassurée de retrouver des boutiques et des restaurants le jour et des casinos le soir. Ils restent six mois dans l’archipel avec des escales dans des hôtels ou à quai dans les marinas de Molokai et Maui. Durant cette période ils se livrent à toutes les activités destinées à agrémenter le séjour des touristes. Cela comporte différentes randonnées, dont la visite du mémorial de Pearl Harbour et l’observation des baleines à bosse. John s’impatiente de reprendre la mer et il a quelques difficultés à convaincre Érika. Ils partent enfin et ils font escale à la marina Honokohau sur Big Island. Pour Érika la petite ville de Kailua-Kona paraît vraiment sans intérêt. Elle consent cependant à prendre un taxi pour aller acheter quelques produits frais. Une entrée au paradis La route la plus directe est sans escale jusqu’à Tahiti. Le peu d’enthousiasme d’Érika n’encourage pas John à faire un arrêt au mouillage sur Kiribati. Le seul événement d’importance pour Érika est la panne du réfrigérateur. La météo est clémente. Deux semaines suffisent pour rejoindre Papeete dans un décor de carte postale. Il y eut une époque où l’arrivée des voiliers avait le caractère magique d’une entrée au paradis. Après de longues journées en mer, un voilier s’avance et franchit la passe vers le port de Papeete. Il vient rejoindre la terre promise, le luxe extrême des cocotiers et du sable blanc. Une pirogue s’avance et des jeunes, garçons et filles, chantent pour célébrer la venue des courageux voyageurs. Ils passent leurs colliers de fleurs autour du cou des navigateurs puis ils les conduisent à terre. Un homme au visage empreint d’une grande sagesse s’adresse à eux : — Bienvenue au jardin d’Éden. Si vous voulez manger, il vous suffit de tendre la main vers nos arbres à pain. Il y a des noix de coco pour étancher votre soif, mais prenez garde qu’elles ne tombent pas sur vos têtes, car vous deviendriez fous au point de croire qu’il existe un or plus pur que la peau de nos vahinés. La fréquence des arrivées et des départs a rendu l’accueil des bateaux plus prosaïque. Les chants et les danses sont réservés aux touristes à leur descente des grands paquebots. John et Érika connaissent une arrivée plus problématique. John a bien assimilé l’inversion de la couleur des bouées rouge et verte à l’entrée du port, mais il a quelques difficultés à rompre avec ses habitudes. Papeete Érika consent à accompagner John dans la découverte du centre de la ville, mais lorsqu’ils longent le paquebot Paul Gauguin elle ne peut se retenir : s’il avait bien voulu tenir compte de ses envies à elle, ils se trouveraient à présent dans un paquebot confortable et ils auraient déjà pu découvrir les plus belles îles de la Polynésie. Ils suivent l’avenue qui longe le front de mer. C’est le centre d’une activité intense ponctuée par l’arrivée des ferries. Les touristes abondent. Le flot des voitures est continu et c’est dans cette partie de la ville que les commerces les plus prestigieux se sont établis. Vers l’intérieur de la ville, le paysage devient plus contrasté. Des bâtiments prestigieux et des villas luxueuses alternent avec des terrains vagues et des bâtisses délabrées. La végétation reste abondante partout où elle a pu se développer. L’édification de la ville semble avoir manqué d’un plan d’ensemble, comme si ses concepteurs s’étaient montrés négligents, un aspect qui, d’emblée, déplaît à Érika. Pour découvrir Tahiti, il faut d’abord se rendre à une évidence : seul le pourtour de l’île peut être facilement abordé. Dans sa partie intérieure l’île est composée pour l’essentiel de ravins dont les fortes pentes sont infranchissables avec des pics qui culminent à plus de deux mille mètres. D’autres zones sont protégées de toute intrusion par la luxuriance de la végétation. Une demi-journée suffit pour visiter Tahiti Nui, Tahiti la grande, en parcourant les cent vingt kilomètres de route qui ceinturent l’île avec une voiture de location. Sur Tahiti Iti, Tahiti la petite, la presqu’île au sud-est, la route s’arrête, elle ne peut franchir certaines zones trop escarpées. Pour qui rêve de grands espaces, les horizons sont maritimes. Le motu des extraterrestres John et le directeur de l’hôtel suivent un chemin en bordure du lagon. La nuit va bientôt venir et au loin Moorea s’estompe dans le mauve sombre du ciel. Le directeur de l’hôtel a des convictions. — La force d’une Nation se mesure dans sa capacité à mettre en œuvre des règles et des normes qui puissent être admises partout dans le monde. Cela concerne aussi bien l’utilisation de notre monnaie que le développement de notre organisation dans le domaine de la restauration ou de l’hôtellerie. Le directeur de l’hôtel dit nous parce qu’il est convaincu de la grandeur de la mission des États-Unis. — Et vous pensez que ces règles peuvent s’appliquer aussi à Tahiti ? Nous risquons d’être présentés comme les artisans de la destruction d’une culture ? Ils ont marché le long de la plage et ils sont parvenus à un point d’où ils aperçoivent une concentration de voiliers. Le directeur de l’hôtel pointe un doigt vers le large. — Vous voyez ces voiliers ? Ils sont un exemple de la tolérance que nous exerçons envers toutes les communautés aussi étranges qu’elles puissent paraître. Regardez bien ces bateaux. Ils sont disposés en cercle autour de ce minuscule motu et si vous passez de jour vous pourrez remarquer que leurs occupants sont tous habillés en blanc. Ces gens-là sont convaincus de la prochaine arrivée d’extraterrestres précisément à cet endroit et ils ont décidé de les accueillir. Si vous veniez d’une planète lointaine, cela serait certainement le lieu que vous choisiriez pour atterrir ! On l’appelle le motu des extraterrestres. — Et ils ne payent aucun droit pour l’utilisation d’un emplacement qui se trouve devant votre hôtel ? — L’emplacement de l’hôtel a été choisi en partie en raison de l’existence de ce motu, mais il n’y a pas ici de dispositif qui puisse me permettre d’exiger une quelconque contribution. Je me suis surtout intéressé au développement de mon hôtel. Je vois là des clients potentiels. Maeva Beach John Pyne a tout d’abord amarré son voilier à quai dans la marina de Faaa, avant de venir jeter l’ancre devant le Maeva Beach. Il dispose d’une chambre dans un bâtiment en forme de paquebot au Sofitel et cela correspond parfaitement aux attentes d’Érika. La cuisine raffinée est digne d’un chef français, elle a expérimenté le salon de massage et elle passe de longues heures étendue sur un transat au bord de la plage. Maintenant qu’il s’est délivré de ses obligations professionnelles, John Pyne pourrait se contenter d’accompagner Érika dans son farniente mais comme il a conservé sa passion pour les traversées à la voile, il vient régulièrement sur Moorea, l’île qui lui fait face depuis le Maeva Beach. Les montagnes de l’île font que le vent faiblit toujours au retour à l’approche de Tahiti. Il lui arrive d’utiliser son vini pour prévenir Érika lorsqu’il reste au mouillage. Ce soir il a décidé de prendre une chambre au « Bali Haï ». Le Mont R?tui domine la baie de Cook, il aime l’ambiance de ce lieu où la végétation dense de la montagne en surplomb donne une teinte d’un vert profond aux reflets bleus du ciel. Une douzaine de bateaux sont au mouillage, de différentes dimensions, mais tous taillés pour la croisière hauturière. John a abandonné son bateau au mouillage. Il a pris son annexe pour venir boire quelques bières en compagnie d’autres navigateurs. Dans la soirée un groupe de danse vient agrémenter le happy hour. Comme les missionnaires ne sont plus là pour les interdire, John peut apprécier ce que le roi Pomare avait qualifié de divertissements lascifs. Puis il va s’installer dans un fauteuil qui fait face à la baie et longtemps il reste en contemplation. Lorsque la nuit vient sur Moorea elle est accompagnée de chants et de rires. Longtemps un ukulélé chante et lorsqu’il se tait les aboiements des chiens viennent encore troubler le silence. Dans ce pays où il n’y a ni été ni hiver l’air reste toujours chaud et l’on pourrait s’étendre sur l’herbe pour dormir en plein air, sans les trombes d’eau qui s’abattent parfois soudainement durant la nuit et qui viennent interrompre le chant des coqs pendant quelques heures. La matinée apporte sa fraîcheur au dormeur et à nouveau un coq chante. Un autre lui répond. Ils sont présents partout dans les îles excepté dans le périmètre des hôtels qui les ont bannis. Leurs couleurs sont éclatantes et parfois ils s’envolent lourdement pour échapper à leurs poursuivants. Les enfants sont les gardiens des coqs et on les croise parfois portant ce fardeau. Le touriste ne reste en général pas suffisamment longtemps pour connaître ce moment où ils sont devenus suffisamment présents pour qu’on ne les entende plus. Car il en est ainsi ; on finit par s’habituer à la vie, même si elle est envahissante lorsqu’elle se manifeste par des moustiques et par des cris d’oiseaux. Quand la lumière commence à envahir le ciel elle traverse toute une série de nuances avant que n’éclate le bleu intense de l’azur. John Pyne rencontre Lupita John Pyne s’est rendu au piano-bar, rue des écoles. Les jeunes filles semblent avoir trouvé un compromis particulièrement harmonieux en incorporant les figures des danses traditionnelles aux tubes les plus récents. Impossible de ne pas remarquer certaines danseuses. John aperçoit Lucien Lenox qui embrasse l’une d’entre elles. John a rejoint leur table. Lucien lui présente Lupita. Elle s’exprime d’une toute petite voix. Elle expose à John sa profonde conviction dans l’existence de Dieu. John s’étonne de la voir élaborer une combinaison où la ferveur mystique trouve pour allié les artifices de la séduction. Lupita leur explique qu’elle se prépare pour une élection. Elle ambitionne de devenir Miss Piano-Bar et John se dit que Dieu va certainement exaucer sa prière, car Lupita est profondément convaincue de son existence. Elle remercie le Seigneur chaque fois que John lui offre un verre. Quand ils sortent de la boîte, il est deux heures du matin. — John, tu n’as rien remarqué de particulier chez mon amie Lupita ? Il a eu une impression bizarre en faisant la bise à Lupita. — En fait Lupita est un raerae, autrement dit c’est un travesti. Dans les familles, le premier enfant est destiné à seconder la mère. Cela s’applique même si l’aîné est un garçon auquel on assigne alors le rôle d’une femme. Les effets du climat Il y a longtemps que l’orage couvait. Une grande force de John, c’est sa capacité à gérer les situations de crise. Érika peut être coléreuse et John sait se montrer conciliant. Érika ne veut pas rester sur une île qui lui paraît sans intérêt. Sa famille et ses amis lui manquent et les mensonges de John sont insupportables. Quand John lui déclare qu’il ne veut pas rentrer à LA, elle utilise sa formule habituelle. — Tu fais comme tu veux. Tout est dit. Érika exprime ainsi une profonde conviction selon laquelle, quels que soient les arguments qui lui sont opposés, elle a raison, définitivement. En l’occurrence cela signifie qu’il ne doit plus s’attendre à aucune concession de sa part, il est libre de vivre toutes les aventures qu’il souhaite, mais en définitive, il lui faudra bien admettre qu’elle a raison : il ne peut pas se passer d’elle et il ne va pas tarder à rentrer à Los Angeles. Érika prend donc l’avion. Elle part rejoindre l’appartement de sa mère. John en est toujours assez étonné, mais c’est une démarche immuable : à plus de trente-cinq ans, Érika continue de retourner chez sa mère dès qu’une situation de crise apparaît. Ils ont pris un taxi pour l’aéroport. Durant le trajet il est question du retour de John à Los Angeles, mais il ne se sent nullement séduit par cette perspective. Il embrasse Érika après lui avoir offert le traditionnel collier de coquillages. À son retour il s’attarde au bar de l’hôtel. Il a sympathisé avec le directeur et celui-ci a un point de vue bien arrêté sur certains des effets provoqués par la vie à Tahiti. — Tahiti par son climat exerce un effet particulièrement dévastateur sur les couples, mariés ou non. Cela tient au climat car le fonctionnement de nos organes se trouve perturbé en profondeur. Vous verrez. Ensuite John s’est demandé si ses difficultés à s’endormir provenaient du nombre de verres de gin qu’il avait absorbés dans la soirée ou aux affirmations du directeur de l’hôtel. Ia ona ra John avait espéré dormir tard. Il est réveillé par des glapissements qui laissent supposer la présence d’un oiseau. Il ne fait pas encore suffisamment clair pour qu’il puisse apercevoir le gecko qui se promène sur le mur au-dessus de sa tête. Le restaurant n’est pas encore ouvert pour le petit-déjeuner et John vient s’installer à une table surmontée d’un toit de pandanus tressé, auprès du bar de l’hôtel. Déjà les jeunes Tahitiens se montrent très actifs. L’un d’eux a balayé la terrasse avec un balai niau fait de fibres de feuilles de cocotier. Un autre arrose la pelouse et quelques enfants ont entrepris de pêcher avec un petit filet. Cette activité ressemble plus à un jeu qu’à un travail et toute leur attitude est parfaitement en harmonie avec ce cadre dévolu aux vacances. Des enfants plongent et se poursuivent en nageant dans des jeux sans fin. Quand une jeune femme vient nager parmi eux, cela semble leur procurer un bonheur extrême. À son tour John vient se baigner dans une eau étonnamment chaude. Les enfants lui font fête à lui aussi. On lui entoure le cou et il doit assumer les fonctions d’un remorqueur. Il revint s’asseoir et on s’adresse à lui depuis une table voisine : — Ia ona ra ! Le bonjour en tahitien utilise les mots ona, la vie et ra qui signifie le soleil et la durée. — Je peux m’asseoir ? Elle hausse les sourcils. Dans les îles ce signe d’approbation permet une économie d’énergie toujours appréciable sous une température élevée. Ce que la voix ne dit pas est communiqué par le visage. John est sous le charme des différents éléments qui émanent de sa personne avec deux dominantes : la fascination qu’exerce le décolleté de son maillot de bain et sa façon de rouler le « r » qu’il trouve tout à fait irrésistible. Le temps passe vite quand il ne comporte pas d’obligations. Il rentrera demain. Il passera une autre nuit à Moorea, une nuit et puis une autre encore. Rien n’a changé depuis les aventures du Bounty quand les marins étaient conquis par les belles insulaires. Au moment de la quitter John lui dit qu’il aimerait la revoir. Cela semble difficile. Il comprend qu’elle ne vit pas seule mais elle reste évasive. Blaye John a fait l’acquisition d’une maison sur les hauteurs de Papeete. Chaque fois qu’il quitte la marina pour rejoindre la ville un homme vêtu d’un pantalon rouge l’interpelle. John déteste cette rencontre, mais il ne peut s’y soustraire, car il ne peut pas utiliser un autre chemin que celui-ci. Il y en aurait bien un, mais il faut traverser des propriétés pour lesquelles des règles non écrites ont défini des droits de passage. Il n’est pas sûr que tous les Tahitiens puissent emprunter cet autre chemin, mais il faut au moins être Tahitien pour l’emprunter. L’homme que John croise semble faire partie des lieux et être connu de tous. En général quand John le rencontre, il est assis sur une pierre au bord du chemin, ou bien il est occupé à arroser les pelouses et les fleurs. Il y a d’abord eu une première formule : — Salut, grand chef ! Cela a duré environ une semaine. L’homme a environ quarante ans. Il est grand et fort. Ses cheveux sont rassemblés en une sorte de queue-de-cheval. Son visage donne une impression de force et de liberté. John répond « salut ! » ou « bonjour ! », mais il préférerait être salué par cet homme à la manière dont il est salué habituellement : en général, un sourire accompagne le « bonjour ! » ou le « Ia ona ra ! ». Tout en appréciant d’être salué comme un chef avec un très grand sérieux, John se méfie de ce goût pour la hiérarchie qui incite certains individus à toujours y faire référence. Il se dit que le « salut chef ! » a quelque chose à voir avec le « salut patron ! » que l’on entend en métropole. Cela l’embarrasse d’autant plus qu’il ne sait pas quelle réponse utiliser. Il a l’intuition qu’une solution adaptée pourrait être d’utiliser un « salut chef ! » en réponse. De temps à autre, pour essayer d’obtenir un changement d’attitude, John se détourne de son chemin pour venir lui serrer la main. — John, appelle-moi, John ! Et toi, quel est ton nom ? — Blaye, je m’appelle Blaye. Et toi, tu es marié ? Tu as une femme ? — Non, je vis seul. Je n’ai pas de femme. — Il te faut une femme. Ici dans ton quartier, il y a plein de belles femmes. Dans les jours qui suivent, John lance un « salut Blaye ! », mais il obtient toujours en réponse un « salut chef ! » ou même un « salut grand chef ! ». John se résolut enfin au « salut chef ! ». L’effet n’est pas immédiat, mais il obtient un signe de la main et bientôt un « salut John ! » qui lui convient tout à fait. John croise d’autres voisins sur son chemin. Il rencontre régulièrement Tumoana qui l’invite à boire une bière devant sa maison. Au sujet de Blaye, il lui a donné quelques précisions : — Blaye n’est pas son vrai nom. On l’appelle Blaye, parce qu’il raconte toujours des blagues. Blague est devenu Blaye. Il est simple jardinier, mais c’est un chef. Blaye lui a expliqué qu’il est chargé de l’entretien et de la surveillance de quelques maisons avoisinantes. Son travail ne semble pas beaucoup l’accaparer, par contre il dispose d’une autorité et très souvent John l’a rencontré entouré de deux à trois personnes hommes ou femmes auprès desquelles il semble avoir un grand prestige. Quand Blaye est en compagnie d’hommes, il lui arrive de se livrer à des plaisanteries en tahitien dont John devine qu’elles le concernent et qu’elles sont de la grossièreté la plus extrême. Blaye s’est d’ailleurs chargé de lui faire comprendre le thème principal. — On aime raconter des histoires de cul, homme blanc ! Le reste est en tahitien, émaillé du terme « taïoro ». Le taïoro est un produit local, c’est du coco mariné. C’est aussi une insulte qui fait allusion à une absence de circoncision. On ne devient homme, tane, qu’après une opération consistant à fendre puis à reconstituer le prépuce. De grands rires accompagnent les commentaires. John prend un air fâché, mais il ne répond pas. Lorsque Roro-Iva Arii vient le voir, elle prend toujours sa voiture. John se dit qu’il est peu probable que Blaye ait remarqué ses allées et venues jusque chez lui. Elle ne vient qu’une à deux fois par semaine. Parfois ils peuvent s’offrir une journée entière à Moorea. Ainsi ils ont découvert le Belvédère, puis ils se sont rendus au Tiki Village. Après avoir assisté à un shark-feeding, le nourrissage des requins, ils ont failli manquer le bateau du retour. Il est bien persuadé que Blaye n’a pas remarqué les allées et venues de Roro-Iva Arii mais il a droit à un démenti qui le laisse interloqué. — Salut patron ! C’est toi qu’elle vient voir la femme dans la voiture ? Très belle voiture ! Elle est bonne alors ? Elle est bonne ? Et Blaye part dans un grand rire. Un instant fugitif Il est déjà dix-sept heures et la chaleur est encore étouffante. John a essayé la clim, mais le passage d’une atmosphère surchauffée au froid de sa chambre ne lui convient pas. Il finit de régler quelques dossiers en attente sur son ordinateur. Ensuite il prend un truck et il va retrouver Roro-Iva Arii. Il admire la fraîcheur de son teint et la beauté de son sourire. — Tu travailles même le samedi ? Si tu es venu seulement pour travailler, tu vas gagner de l’argent, mais tu ne vas rien comprendre à Tahiti. Toujours ce roulement des « r » qu’il trouve vraiment irrésistible… — Regarde cette feuille qui s’envole lorsqu’une brise légère passe. Elle plane doucement avant d’aller se poser. Elle te dit comment on comprend la vie ici. — Comme une feuille qui vole ? — Oui. La vie est un instant fugitif et intense. L’accumulation des biens à laquelle il travaille n’est qu’une illusion qui l’enchaîne. Il s’approche. Tout est simple et naturel. Elle se serre contre lui et il l’enlace. Ils marchent le long des quais et ils passent devant le temple protestant de Paofai. Roro-Iva Arii s’arrête en chemin pour dire bonjour à une dame. La dame a pris l’avant-bras de Roro-Iva Arii et elle le caresse en émettant une série de : « Hé ! Hé ! Hé ! » — C’est ma tante Irena. Tu as peut-être été surpris de la voir me caresser ainsi le bras. Ici, l’affection se dit, mais surtout elle s’exprime par des gestes. — J’ai vu, et je suis tout disposé à découvrir d’autres aspects de la culture locale. — OK alors ! Le « OK alors ! » est branché. Il manifeste une adhésion totale dont les limites restent indéterminées mais prometteuses. Ils s’arrêtent un instant devant les pirogues à proximité des yachts au mouillage. Ils se rendent au Kiriki où ils s’installent dans une salle décorée de tableaux et à l’ambiance feutrée. John apprécie cette ambiance sophistiquée. L’éclairage a été étudié pour mettre en valeur les tableaux. Une serveuse évolue avec un gracieux ondoiement des hanches lorsqu’elle vient remplir leurs verres. Et puis l’ambiance de la salle change soudain lorsqu’une troupe de danseurs et de danseuses fit son apparition. Roro-Iva Arii est ravie et une petite lumière danse dans ses yeux. — Bienvenue dans une réalité qui n’est pas virtuelle, chez nous les corps savent s’exprimer. Viens, tu n’as encore rien vu.

3-Enfer

Temple de Paofai

Le soleil est éclatant et Papeete célèbre la belle vie. Sur les plateaux à l’arrière des x les groupes joyeux et jeunes partent pour la plage, parfois en chantant. Matahi Arii est parvenu auprès du temple protestant qui ouvre ses portes en ce dimanche matin. Les hommes portent tous des chemises blanches et des pantalons bleu foncé. Ils se différencient à peine par les couleurs de leurs cravates. Les femmes portent toutes des chemises blanches et des jupes bleues. Elles arborent un chapeau de pandanus tressé blanc, orné parfois d’un ruban bleu. Matahi Arii entre et il va s’asseoir auprès d’une des larges portes restées ouvertes. La salle s’est remplie jusque dans les hauteurs d’une mezzanine. Cette assemblée est l’expression d’une communauté qui affirme son existence et son identité. Le pasteur lit la Bible en tahitien, en français et en anglais. Les fidèles chantent avec ferveur avec des balancements de la tête. Les chants émanent parfois de groupes de choristes en différents endroits de la grande salle. Matahi Arii vit intensément son attachement à cette communauté. Le passage de la Bible qui illustre le sermon porte sur le jugement dernier. Ainsi Dieu reconnaîtra les siens puisque, en définitive, toute question trouve une issue entre deux états. L’enfer ou le paradis, c’est l’alternative ouverte à ceux qui auront choisi entre le bien et le mal. Tandis que le pasteur exprime son sermon en tahitien, Matahi Arii se dit qu’en définitive le monde a bien un caractère binaire et son existence est suspendue à une alternative : vivre au paradis avec Roro-Iva ou en enfer sans elle. Matahi Arii Sa maison est au bout d’un chemin en impasse proche du centre. De grandes baies vitrées s’ouvrent face à une colline pourvue d’une végétation touffue. Une piscine, une terrasse et un grand jardin abondamment fleuri donnent un agrément supplémentaire à ce lieu. Matahi Arii apprécie particulièrement son salon en bambou et la grande table en maru maru destinée à recevoir ses amis aux divers dîners qu’il donne de temps à autre. La maison est bien assez grande pour lui et pour Roro-Iva Arii. Leur chambre donne sur un jardin en retrait où un frangipanier voisine avec un citronnier. Cette chambre ne permet pas vraiment d’échapper à la chaleur, mais elle est à l’abri du bruit du trafic de Papeete, sans pour autant échapper aux chants des coqs et aux aboiements des chiens qui animent les nuits de Tahiti. Il y a encore un bureau et une chambre toujours prête pour recevoir les amis. Matahi Arii pense pouvoir être légitimement fier d’habiter cette maison. Il lui a fallu du temps pour parvenir à l’acquérir. Les efforts qu’il a dû déployer lui paraissent dérisoires aujourd’hui. Matahi Arii est à demi Tahitien par son père et Tinito, c’est-à-dire Chinois par sa mère. De celle-ci il a hérité quelques talents pour le commerce, mais la réussite qu’il connaît à présent a été longue à venir. Dans les premières années de démarrage de son commerce, il dormait dans un coin de son hangar. Il a travaillé sans relâche et économisé sou après sou. À l’époque, il ne recevait personne et il ne donnait jamais une autre adresse que celle de son entreprise, le lieu où il vivait. Roro-Iva Arii y a vécu avec lui et elle ne se plaignait jamais du manque de confort. Il s’est mis en quête d’une maison après cette rencontre. Il a toujours l’impression de ranger une perle dans son écrin. Pour elle, il a consenti à abandonner le mode de vie spartiate auquel il était habitué. Il a un associé farani et il ne travaille plus comme un forcené. Il a davantage le temps. Les meubles qu’il a jusqu’alors considérés uniquement comme des marchandises de son commerce, ont soudain trouvé une utilité à ses yeux et il a ainsi meublé avec soin chacune des pièces de son habitation. Depuis le jour où il a rencontré Roro-Iva Arii, il en est devenu éperdument amoureux. Il aime la regarder quand elle dort, quand elle se lève ou quand elle s’habille. Il est comblé par sa présence, à toute heure du jour ou de la nuit. La journée a bien commencé. C’est un matin polynésien au ciel sans nuages. Un léger vent du sud apporte un peu de fraîcheur. S’il ne pense pas vraiment à Roro-Iva Arii, c’est tout de même elle qui est présente dans son esprit. Il a parfois cette impression que son corps garde le souvenir de leurs étreintes et que les formes du corps de Roro-Iva Arii sont comme inscrites dans son propre corps. Roro-Iva doit rentrer demain. Elle est partie depuis maintenant près d’une semaine. Elle a pris le bateau pour Moorea pour rejoindre ses amies Vaea et Lindy. Vaea habite une grande maison à PK , face à la baie de Cook. Un vini sonne pour Matahi Arii. La sonnerie de son vini le fait sortir de sa torpeur et il manque de perdre l’équilibre dans sa précipitation à atteindre l’appareil posé sur une table en bambou. — Tu ne t’y attendais pas ! Non, il ne s’y attendait pas bien sûr, mais il a immédiatement compris l’autre sens de la phrase ; il n’est pas nécessaire que je me nomme car tu sais qui je suis. Il parvient à adopter un ton assuré, mais il sait aussi que son rythme cardiaque s’est soudain accéléré, il est vraiment conscient de se sentir bouleversé. — Thérèse, comment vas-tu ? C’est une réponse de convenance. Thérèse va toujours bien. En tout cas, elle ne se laisse jamais aller, il ne l’a jamais vue montrer la moindre faiblesse. Sa bonne santé a même eu pour conséquence sa mauvaise santé à lui car il a fait partie des hommes objets dont elle a aimé s’entourer. Plus précisément, on peut dire qu’elle aime les consommer et surtout les déstabiliser. Sans doute un autre aspect d’une vie particulièrement bien réglée et consacrée pour l’essentiel au métier de banquière qu’elle exerce avec talent. À une époque elle s’était amusée de la passion qu’elle avait suscitée chez lui. La vérité est-elle subjective ? Thérèse a le don de la formule assassine. — Roro-Iva n’est pas là, je crois. Tu n’as pas peur des mauvaises rencontres qu’elle pourrait faire à Moorea ? — Tu as l’air en forme ! — Ça va merci ! Dis-moi, tu ne t’ennuies pas dans ton décor si bien rangé ? — Pourquoi devrais-je m’ennuyer ? Mon décor me convient très bien ! Elle a l’audace de l’appeler comme ça sans crier gare et déjà il se trouve sur la défensive, tandis qu’elle aborde son thème favori : l’ennui. L’ennui est devenu pour elle un ennemi personnel, ce qui implique que son destin est voué tout entier à en venir à bout. — Tu en as sûrement assez des soirées camomille. Je t’attends ce soir à dix-neuf heures trente au Rétro. Je dois t’informer d’une question d’une grande importance pour toi. C’est moi qui invite, alors tâche d’être à l’heure ! Leur relation date des années qui ont précédé sa décision de créer une entreprise d’importation de meubles. Cela avait été la période la plus riche de sa vie, certainement aussi la plus troublée. De sa relation avec Thérèse, il conserve le souvenir d’une succession d’épisodes au cours desquels il passait de l’accord le plus harmonieux au conflit le plus destructeur. Ils s’étaient rencontrés à une époque où Matahi Arii parcourait le chemin semé d’embûches du créateur d’entreprise. Il attendait depuis six mois un règlement d’un montant global de cinquante millions de francs pacifiques. À ce train-là, c’était la liquidation dans les trois mois. Il avait obtenu un rendez-vous avec un employé de la Socredo pour la signature d’une échéance. — Vous savez, avec nous, c’est comme avec la mafia, vous signez ou vous ne signez pas, c’est pareil. De toute façon il va bien falloir payer. Thérèse connaissait le dossier. Elle avait biffé les deux paragraphes du contrat dont il ne voulait pas, et tendu sa carte. — Et en cas de problème, monsieur, n’hésite pas à m’appeler. L’ignorance du vous, légitime sur l’île n’est pas incompatible avec l’utilisation de monsieur. Aussitôt après être rentré chez lui, il l’avait appelée pour la remercier et le moins que l’on puisse dire, c’est que la réponse avait été directe : — Si tu ne sais pas comment me remercier, invite-moi à dîner, nous chercherons ensemble. Cela aurait pu être le début d’une histoire à la fois simple et agréable. Agréable, elle l’avait été, simple jamais. Il aurait apprécié qu’elle vienne simplement vivre chez lui. Cela n’avait jamais été possible. Si elle acceptait de rester chez lui une semaine, c’était inespéré. Sur un mot qui lui avait déplu ou même sans raison apparente, et elle repartait. Enfin, il y avait tout le domaine des conceptions politiques, philosophiques ou religieuses. L’un comme l’autre, ils avaient beaucoup lu et étudié. Matahi Arii considérait qu’il pouvait affirmer certaines convictions avec certitude. Thérèse affirmait que toute vérité est subjective. Elle refusait d’admettre que l’on puisse considérer comme vraie une quelconque théorie. Cela irritait profondément Matahi Arii. Cependant, si tout n’était pas simple dans les domaines essentiels que sont les lieux, les amis et les idées, il y avait un domaine dans lequel il n’y avait entre eux aucun contentieux : le lit. Et encore cela avait été surtout vrai dans les débuts de leur relation. Cela s’était compliqué par la suite. Thérèse avait un penchant marqué pour les situations dangereuses et elle l’avait développé dans tous les domaines. Elle aimait faire l’amour avec lui dans des endroits où ils risquaient d’être surpris. Il avait apprécié un retour à la nature et une totale liberté, beaucoup moins de se trouver dans certains lieux publics et de courir le risque d’être découvert, ce qui amusait énormément Thérèse. Thérèse peut bien comparer Roro-Iva Arii à une potiche. Il est vrai que Matahi Arii trouve sa relation avec elle reposante. Thérèse prétendait à une maîtrise dans tous les domaines, et c’est peut- être cette compétence tous azimuts qui avait fini par lui sembler excessive et dont il s’était lassé. Roro-Iva Arii s’était donnée à lui simplement, sans détour. Leur relation lui paraissait simple et naturelle. Pourtant, le doute commence à progresser dans son esprit et il est vrai que depuis quelque temps, il la sent distante, leur relation a perdu toute sa puissance initiale. C’est peut-être au cours de cette période qui a été la plus difficile de sa vie, celle durant laquelle il a pris un maximum de risques pour aboutir à sa réussite actuelle, que sa relation avec Roro-Iva aura été la plus intense et la plus belle. Rien à voir avec les rapports qu’il avait entretenus avec Thérèse qui avait toujours voulu être une égale. Elle n’avait pas hésité à le bousculer au gré de ses fantaisies. Avec le recul, il considère que cette relation l’avait déstabilisé, à l’inverse de ce qu’il connaît avec Roro-Iva, une relation paisible, à l’abri des remises en cause. Joie de vivre Selon Thérèse, la joie de vivre est d’abord une décision. Elle a choisi le cadre du Rétro, le lieu de leurs rendez-vous autrefois. Matahi Arii s’est installé sur une banquette tout au fond, selon une habitude ancienne. Le Rétro est sans doute plus que tout autre un lieu de rendez-vous pour les popaas. Il y a là la clientèle habituelle venue savourer un jus frais d’ananas ou de papaye. Quelques touristes débarqués du Renaissance après s’être dégourdi les jambes viennent goûter l’exotisme de la ville et absorber diverses boissons accompagnées des gaz d’échappement de la Route de l’Ouest. Un couple, composé d’un monsieur à la cinquantaine grisonnante accompagné d’une toute jeune fille, s’est installé non loin de Matahi Arii. En les contemplant Matahi Arii songe à tous ces jeunes retraités à la vue basse qui ont parfois l’illusion de devenir irrésistibles lorsqu’ils rencontrent quelques tendrons exotiques. Leurs certitudes s’affirment davantage encore lorsqu’ils étalent leurs liasses de billets. Tout est permis et ils sont encore en sursis tant que le ridicule n’est pas mortel. De toute façon ici chacun est libre de faire ce qu’il veut. Ce qui permet au paradis d’exister, c’est l’absence du péché et non l’absence d’un plaisir partout présent qui éclate dans le cadre d’une nature généreuse et belle. Le péché n’existe que dans un plaisir coupable, il suppose que l’on en ait conscience. La culpabilité est apparue avec les missionnaires et les églises se sont multipliées pour laver toutes ces âmes en perdition. Protestants, catholiques, mormons, adventistes, sanitos, pentecôtistes et témoins de Jéhovah, toutes ces communautés se sont rassemblées sur les différentes îles de la Polynésie pour combattre ardemment le péché sans doute, mais peut-être davantage encore pour exalter la beauté du monde. Là se trouve peut-être la raison pour laquelle le péché n’a vraiment aucune chance face à cette conviction qu’il fait bon vivre. Il se situe dans une incertitude relative aux frontières entre le bien et le mal. — D’abord, je suis venue pour affaire. Ma banque a été contactée par un grand groupe financier américain. Nous allons réaliser les plans d’un grand ensemble immobilier sur les hauteurs de Faaa. Tout l’ameublement des chambres va faire l’objet d’un appel d’offres. À mon avis, tu augmentes tes chances si tu travailles avec moi. — Et tu as prévu ta commission ? — Je te ferai bientôt connaître ma position. Thérèse a une prédilection pour les sous-entendus. Matahi Arii voit deux petites rides au coin de ses yeux qui apparaissaient quand elle se moque. — En fait, il n’y a rien de changé, c’est comme autrefois, je peux te donner un petit coup de pouce, tu feras la même chose pour moi si l’occasion se présente. Matahi Arii remercie. — Tu trouveras bien une façon de me remercier. Tu es loin d’être assez fort pour pouvoir t’en dispenser. Mais je ne suis pas venue uniquement pour affaires. Ne vois pas dans ce que je vais te dire autre chose qu’une mise en garde amicale. En fait je vais te rendre un service et t’éviter d’être ridicule. La mise en garde est peut-être amicale, en tout cas elle est énoncée sur un ton glacial. — Roro-Iva est à Moorea, c’est bien cela ? — Bien sûr, elle est chez Lindy. — J’ai passé le week-end sur Moorea au Bali Haï. Elle y était aussi et elle n’était pas seule. Mais il n’est peut-être pas nécessaire de changer tes petites habitudes. Inutile de jeter tes pantoufles. — Tu ne veux pas m’en dire davantage ? — Non, je t’en ai dit bien assez. Mais je crois que tu ferais bien de t’occuper de la question. Il semble qu’il y a des domaines dans lesquels ta cote est en train de baisser et je crois que ta vahiné n’a pas fini de danser son ori. Le ori est une danse bras écartés. Le mot désigne également une période de défoulement avant le mariage. Déjà Thérèse est debout. Matahi Arii ne bouge pas, les déclarations de Thérèse le laissent pétrifié. Thérèse pose un léger baiser au coin de sa bouche et elle part rapidement. Elle a une formule : la vie, c’est une bougie qui brûle, toute économie est inutile. Matahi Arii est tourmenté. Après toutes ces années, Thérèse veut encore l’atteindre. La révélation de l’infidélité de Roro-Iva Arii remet en cause toutes ses certitudes.

4-Entre voileux

Des bateaux voisins

John Pyne et Lucien Lenox se retrouvent parfois pour boire un verre. Ils n’ont pas la même conception de la vie de couple. — Ce soir je lui mets sa branlée. Si John a bien compris le mode de fonctionnement de Lucien cela fait partie des préliminaires. Quelques jours plus tard, il doit se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire lorsqu’il le voit venir avec un œil au beurre noir et le visage tuméfié. — Tu as vu ce qu’elle m’a fait ? John trouve plutôt rassurant que Tania ait du répondant. Fêtes du Heiva Les fêtes du Heiva sont terminées et John traverse les rues du centre-ville avec ce désir de s’approprier un territoire qui envahit celui qui veut trouver ses marques dans un espace qui lui paraît entièrement nouveau. Il est surpris du contraste qui fait voisiner des immeubles modernes avec des bâtiments totalement insalubres. Sauf dans quelques rues du centre-ville, la végétation n’est jamais totalement absente, il y a toujours des espaces de verdure et des bosquets fleuris. Dans la partie commerçante de la ville, les couleurs vives des étals attirent le regard et il est parfois interpellé par des jeunes filles qui proposent des chemises à fleurs ou des bermudas aux passants. Ils sont bien une dizaine sur un gros voilier amarré dans le port de Papeete. Le jeu est assez spectaculaire. À bord, tout le groupe se précipite sur un bord en hurlant pour donner de la gîte au bateau, puis tout le monde passe sur l’autre bord. À l’arrière, grimpé sur le bastingage, un gars se saisit d’une drisse et s’élance. Le mouvement du bateau lui évite de percuter le mât et lorsqu’il revient vers l’arrière, son cri suraigu couvre ceux des autres joueurs. L’un des joueurs passe par-dessus bord, ce qui met provisoirement fin au jeu. John Pyne suit le jeu en se disant que ces Français sont vraiment fous. Près de lui, Lucien Lenox s’est arrêté également. Il désigne le voilier avec un grand geste de la main. — Tu le trouves beau ? — Oui, vraiment très beau. — Je te déconseille un pareil navire. C’est beaucoup trop compliqué et ça tombe toujours en panne. Mon bateau est cent fois mieux ! Lucien Lenox entame alors un exposé de ses convictions sur la supériorité des bateaux en acier. John Pyne soutient les coques en plastique, mais sans grande conviction. John a rencontré Lucien au Maeva Beach. Comme il le trouve distrayant il l’invite à prendre un verre et ils vont s’installer à la terrasse des « Trois Brasseurs ». Lucien Lenox est satisfait d’avoir trouvé un interlocuteur. C’est plus fort que lui, avec sa tendance naturelle à la vantardise, dès l’instant où il trouve une oreille attentive, Lucien éprouve le besoin de démontrer une supériorité et des capacités hors du commun. — Tu connais la meilleure façon de faire fortune ici ? Les gens qui ont fait fortune se gardent de se vanter et John Pyne est riche. — La plus grande richesse dans les îles, ce sont les perles. Et si tout se déroule comme je l’ai prévu, je serai bientôt riche, très riche. Lucien Lenox se caresse la barbichette tout en regardant John. — Je me demande si je peux te faire confiance. — Non sans aucun doute, et en ne me disant rien, tu ne prends aucun risque. Par contre tu ne sauras jamais s’il était possible ou non de m’accorder ta confiance. — Les fermes perlières appartiennent à quelques propriétaires très fortunés. Avec mes amis, nous allons rétablir quelque peu un équilibre dans la répartition des richesses. — Tu veux dire que vous avez l’intention de vous emparer de leurs perles ? — D’une partie seulement. Tout est prêt. J’ai un ami qui travaille sur une ferme perlière. Avec un autre associé, nous avons acheté du matériel de plongée. Il ne nous manque plus que le bateau pour nous rendre dans les Tuamotu. Tu serais intéressé ? John regarde Lucien Lenox avec incrédulité. John commence à comprendre que la rencontre n’est peut-être pas le fait d’un pur hasard. — Et tu t’adresses à moi pour me demander de faire équipe avec vous ? Ton voilier Maramu pourrait faire l’affaire ? — Mon moteur est en panne. Apparemment les bateaux en acier ont aussi leurs limites. John se dit que ce type lui avait semblé un peu spécial avec sa barbichette et ses petites lunettes rondes qui lui donnent l’allure d’un révolutionnaire soviétique. John a suffisamment d’argent pour acheter autant de colliers de perles noires qu’il le souhaite. Pourtant le côté aventureux le séduit. Il répond donc qu’il va y réfléchir et il précise qu’il entend ne pas trahir la confiance qui lui a été offerte.

5-Kiriki

Poker menteur

Le joueur dont c’est le tour lance les deux dés (il est le seul à connaître le résultat du lancé). Chaque combinaison correspond à un score, qui vaut généralement la somme des deux dés : – si je fais et , le lancé vaut + = . – si les deux dés sont pareils (exemple deux ) le lancé vaut double . Les lancés sont classés par valeur croissante : double est plus fort que double , qui est plus fort que , qui est plus fort que . À cela s’ajoutent deux combinaisons spéciales, « la chance » ( et ), qui permet de rejouer, et « le kiriki » ( et ) qui est la plus forte combinaison possible (et donc imbattable). Le joueur qui a lancé les dés doit alors annoncer aux autres joueurs le score qu’il aurait réalisé. Mais comme il doit impérativement faire mieux ou pareil que le joueur précédent (c’est dur, mais c’est le jeu), il est donc parfois amené à mentir (bluffer) sur son score ! Mais il est impossible d’annoncer un kiriki si on ne l’a pas fait. S’il est le premier à jouer, il n’a aucun score à battre et n’a donc pas besoin de mentir. Par exemple si le joueur précédent a fait et que je fais , soit j’annonce un score supérieur ou égal à , soit j’annonce « une chance » dans l’espoir que le joueur suivant me croie et me laisse relancer. Dans le cas particulier du kiriki, étant donné qu’on ne peut faire mieux, c’est automatiquement au joueur suivant de lancer les dés, et il n’a d’autre choix que de tenter de faire un kiriki (avec un seul essai) s’il ne veut pas perdre un point. Le joueur suivant a alors deux options : – soit il pense que le score annoncé est vraiment celui réalisé, dans ce cas il clique sur « je prends » et c’est à son tour de jouer. Sauf dans le cas de la chance où il autorise le joueur à relancer les dés. – soit il pense que le joueur a menti sur son score, auquel cas il clique sur « c’est du bluff ». Si le joueur qui a lancé les dés a effectivement menti, il perd un point. S’il avait dit la vérité, c’est l’autre qui perd un point, la surenchère redémarre à zéro, et c’est à celui qui a perdu le point de jouer.

6-Chez Christine

Sous le soleil exactement

Elles sont trois vahinés jeunes et belles assises sur la plage. Elles rient et elles bavardent. Elles vont nager, puis elles reviennent s’étendre au soleil et le monoï fait briller leur peau. L’une d’entre elles s’est mise à chanter en s’accompagnant d’un ukulélé. Lucien Lenox médite sur le thème des rapports entre la pensée et le désir. Le spectacle de ces trois femmes l’incite à considérer qu’aucune pensée vraiment claire ne peut émerger dans un monde où la sensualité a une si grande présence. Depuis son arrivée, il a l’impression de voir disparaître ses points de repère habituels. Le temps se dilue, perd de sa réalité, comme absorbé par la chaleur. Il découvre un monde dans lequel se hâter n’est pas raisonnable. Il en a d’ailleurs fait l’expérience. Dans les premières heures de l’après-midi il est illusoire d’essayer de conserver le rythme soutenu auquel il était habitué en métropole. En se hâtant on sent poindre un épuisement, courir provoquait l’asphyxie. La nature commandait de ne pas se dépenser, de s’économiser. Il ne s’en est pas aperçu immédiatement mais il sentait confusément que depuis son arrivée, son esprit s’était mis à fonctionner au ralenti. Effectivement il travaille moins, il était sans doute plus efficace dans un temps plus court. Il s’était trouvé confronté à une réalité nouvelle ; sous le soleil la paresse change de statut. Elle n’est plus un vice mais une nécessité. Dans ce monde, la pensée devait laisser la place aux besoins du corps. S’il y avait un trait caractéristique de ce pays, c’était peut-être celui-là ; l’affirmation de la primauté du corps et du désir. Loin des mégalopoles où s’entasse une population besogneuse et stressée, le fenua pouvait s’enorgueillir de l’affirmation de sa sensualité. Soyons sauvages, se disait Lucien, bons ou mauvais, après tout qu’importe. Il avait très envie d’un joint de pakalolo.

7-Scène du crime

Requin

Ce requin gris évolue dans les eaux de Polynésie, entre un atoll de l’archipel des Tuamotu et les îles Sous-le-Vent. Les cocotiers et les plages de sable blanc constituent la scène du crime. Comme ses congénères de Polynésie, ce requin n’est pas agressif, il peut mordre un pêcheur qui défend son poisson, mais il n’attaque pas. Si une enquête est menée il sera difficile d’identifier la victime car ce requin a de la chair humaine dans son ventre. Les fermes perlières de Manihi produisent les poe rava, les magnifiques perles noires de Tahiti. La cupidité est-elle le mobile du crime ? Une raison à sa mort Rituels d’initiation John Pyne a décidé de rejoindre la Polynésie française en compagnie de son épouse Érika Pyne. Érika supporte difficilement le voyage en voilier. Elle veut retrouver ses amies restées à Los Angeles et elle revient en Californie avec l’intention de divorcer. John rencontre Roro-Iva Arii, l’épouse de Matahi Arii. Lucien Lenox un Français qui vit sur son voilier lui propose de voler un producteur de perles, Milton Fleet. Lucien fait la rencontre d’une touriste Fabienne Guerlain qui s’offre un break et qui confond la Polynésie avec un dépliant touristique. Par la suite Tania devient sa compagne.

8-Coupables

Milton Fleet

Cela commence par un rose indistinct dans lequel les objets se fondent encore. Puis le bleu se précise progressivement et des teintes violettes apparaissent. Le chant des oiseaux sur la rive s’atténue et il ne reste plus que le bruit sourd et régulier de la houle qui vient frapper la barrière de corail. Sous un souffle léger, des couleurs roses et bleues frissonnent à la surface de l’eau et rident le lagon. Le bleu du ciel est pâle. Il se teinte progressivement jusqu’à devenir intense. L’aube était proche. Un bruit de moteur était venu se fondre au grondement de la houle. Un canot passa lentement en laissant une traînée d’écume blanche et brillante dans les reflets du jour naissant. À bord, des formes sombres étaient tapies et silencieuses. Moteur coupé, le canot fila sur son erre et vint s’arrêter à une centaine de mètres de la plage. Trois ombres se glissèrent dans l’eau puis se séparèrent. Lucien Lenox et ses deux compagnons nageaient chacun en direction d’un point précis. Ils disparurent puis réapparurent quelques minutes plus tard, à nouveau réunis sur le canot. Des petits flotteurs blancs étaient apparus à la surface. Chaque flotteur était fixé à une corde, et des petits sacs y étaient fixés. Cet ensemble porte d’ailleurs un nom évocateur : c’est un chapelet. Les sacs contenaient des nacres et presque chacune des nacres contenait un trésor, une perle noire. Les hommes avaient d’abord plongé pour détacher les cordes du lest qui les retenaient au fond. Maintenant, après s’être débarrassés de leur matériel de plongée et aussi vite qu’ils le pouvaient, tous les trois hissaient les cordes et tout ce qui y était accroché à bord du canot. Lucien Lenox et ses deux compagnons avaient minutieusement préparé leur action. Henri qui travaillait sur la ferme avait repéré l’endroit précis de l’opération longtemps à l’avance grâce à un GPS. Lorsque le canot bascula, ils étaient totalement absorbés par leur tâche et ils se retrouvèrent tous trois à l’eau sans vraiment réaliser ce qui leur advenait. Lucien Lenox suffoquait. Il ressentait une douleur au bras que le canot lui avait faite en se retournant. Il reprenait son souffle lorsqu’il vit une forme noire qui s’approchait d’Henri qui l’agrippait et l’entraînait. Milton Fleet s’était approché en nageant et comme le canot avait été chargé au point de devenir instable, il l’avait renversé d’un coup de reins après s’être accroché au plat-bord. Son menton effacé et son nez proéminent évoquaient une ressemblance avec un requin. Le tatau dessiné dans la saignée du bras gauche venait rappeler cette ressemblance. Ancien pêcheur de nacres Milton avait souvent côtoyé les requins et il ne les craignait pas. Il lui arrivait même de les nourrir comme cela allait être le cas à présent. Il avait hissé Henri à bord de son zodiac et il sortait de la passe lorsqu’il brandit son poignard. À plusieurs reprises, il se baissa. Un hurlement envahit l’espace. Il ne frappait pas mais il déchirait la chair. Le cri s’éteignit lorsque le corps atterrit dans la mer. Il avait accompli sa besogne sans passion et même avec une certaine indifférence. Nourrir les requins était une activité à laquelle il se consacrait de temps à autre. Il ne s’y livrait pas pour procurer quelques frissons à des touristes en mal de sensation, ainsi que cela se pratique sur des sites au large de Moorea. Il avait toujours vécu en bonne intelligence avec les requins et il respectait un pacte. En fait il respectait toujours ses engagements. Ceux qui ne les respectaient pas devaient payer, sinon il savait s’occuper d’eux. Parfois aussi, il y avait des victimes qui n’avaient rien fait. Mais voilà, c’était comme ça, parfois aussi il aimait bien faire du mal. Il venait de Manihi, une petite île des Tuamotu. Il était encore un bébé quand son grand-père l’avait présenté au marae. Sur son île il avait connu une enfance heureuse, passant ses journées à pêcher ou à jouer avec les enfants de son âge.

Lucien Lenox

Elsafe s’était installé à la terrasse du Manava et il parcourait La Dépêche. Il avait commencé sa journée de travail à six heures, ce qui ne constituait pas vraiment un exploit sur l’île. Il était courant de commencer la journée très tôt pour la terminer vers quinze heures. Soit six heures avant la pause de midi, puis encore deux heures de treize à quinze heures. Il retrouvait toujours La Dépêche avec satisfaction. Il était ravi d’ouvrir un journal qui commence par la série des petites annonces locales, puis qui remplit ses pages avec des nouvelles sur des îles de dimensions microscopiques à l’échelle du monde. Le sort des vastes étendues au-delà des mers qui entourent le paradis était réglé en quelques colonnes et sur deux à trois pages. Les nouvelles locales ne manquaient jamais d’un certain relief. La vie politique de l’île connaît généralement une grande animation. Une caractéristique particulièrement importante de l’île, c’est qu’elle soumet tous les éléments à une dégradation rapide. Toutes les matières y subissent des conditions climatiques qui peuvent entraîner une décomposition. Cette tendance semble s’étendre aux hommes et se traduit par une corruption qui tend vers l’extrême. Comme l’exiguïté du territoire ne permet pas de multiplier les titres et les fonctions honorifiques, la bataille est âpre entre les quelques personnages qui se disputent le pouvoir. Elsafe appréciait également la fertilité des îles dans la production des Miss, s’agissant aussi bien de Miss France, que de Miss Tahiti, ou d’une Miss lointaine apparue dans une île des archipels. La moindre des institutions de Papeete pouvait également avoir sa Miss. La Dépêche se faisait fréquemment l’écho de ces événements, voire de l’imbroglio à l’origine de la difficile question : qui de Miss France ou de Miss Tahiti pouvait prétendre au titre de Miss Monde ? Les photos de ces jeunes filles n’avaient rien à voir avec les photos suggestives destinées à faire vendre certains journaux anglais. Il n’était pas nécessaire qu’elles se dénudent, toutes ces Tahitiennes étaient belles et cela suffisait. Et puis, Elsafe ne manquait jamais de s’attarder sur les deux à trois pages où figuraient les photos des arrivées et des départs du territoire. Des amis, des couples, des familles entières se côtoyaient sur des photos où l’on avait du mal à reconnaître qui partait ou qui arrivait, car tous étaient pourvus de colliers de fleurs et avaient un sourire éclatant. Parmi ceux qui découvraient ces photos, certains n’étaient peut-être jamais partis. Ils étaient sûrs cependant d’y retrouver un jour un parent ou un ami. Les images renforçaient le sentiment d’appartenir à une communauté restreinte certes, mais toujours ouverte sur le monde. Il feuilletait machinalement La Dépêche, lorsque son regard s’arrêta sur une page. Il avait reconnu Maraamu, le bateau de son associé. Il y avait également un article qui relatait les circonstances dans lesquelles le bateau avait été repéré à la suite d’un appel de détresse en provenance du couple Martin. Un deuxième article était d’ailleurs consacré à l’agression par une méduse dont avait été victime Jean-Luc Martin et ces deux événements ensemble occupaient une page aux deux tiers. L’article concernant le bateau de John Pyne était quant à lui très succinct. Il précisait l’identité du propriétaire tout en indiquant qu’il était impossible de savoir si celui-ci était tombé du bateau, ou s’il avait pu disparaître dans d’autres circonstances. Lucien fait passer John par-dessus bord.

Matahi Arii

Il cliqua ensuite sur sa boîte aux lettres. Il y avait quelques annonces très alléchantes pour gagner très vite beaucoup d’argent. Un message l’intrigua. Il émanait de Matahi Arii et l’objet en était on ne peut plus court : « Bas les pattes ! » Court également le message : « Personne ne touche à l’épouse de Matahi Arii ! » Trois photos avaient été attachées au message. Sur la première photo, Roro-Iva Arii figure assise sur un fauteuil qui ne la dissimule qu’à moitié, comme pour attirer davantage le regard sur ses seins. Le gros stylo noir qu’elle tient dans sa bouche en souriant chasse le dernier doute sur le caractère équivoque de la composition. Jules reconnait immédiatement le cadre dans lequel cette photo a été prise. C’esit bien le mobilier du bureau de Matahi Arii qui a été utilisé pour des compositions dans lesquelles Roro-Iva joue le rôle principal. John comprend bien le message mais il reste consterné devant tant de lourdeur. À l’évidence Matahi Arii réaffirme ses droits de propriétaire. Il est probable cependant qu’il n’a pas demandé l’autorisation de Roro-Iva lorsqu’il a joint ces photos à son message. C’est sordide et pathétique à la fois, mais Jules sent monter en lui une forte colère, dont il ne sait trop si elle s’adresse à Matahi Arii ou à Roro-Iva Arii. La deuxième photo représente Roro-Iva Arii étendue sur une table. La position des jambes a été étudiée de façon à ne rien laisser ignorer de zones que Jules a eu tendance à considérer comme un domaine réservé. L’image peut être qualifiée de sordide, pourtant si on lui demandait de lui trouver un qualificatif, il dirait qu’il trouve cette image belle et il ne pourrait rien déclarer d’autre, car Roro-Iva est toujours belle. Pourtant il se demande si son sourire ne signifie pas qu’elle se moque de lui. Sur la troisième photo, Roro-Iva Arii tourne le dos à l’objectif, dans une pose où appuyée sur un fauteuil, elle offre une vue particulièrement précise de ses fesses, tandis que cette position donne encore davantage de volume à sa poitrine. Jules pense à cette formule qui dit que le meilleur couteau, c’est l’amour car il va directement au cœur.

Roro-Iva Arii

Avec le voilier de John, ils ont rejoint Huahine. Ils se couchent tard et ils dorment tard. Ils émergent des brumes du paka. Ils ont fait l’amour longtemps et pour eux le paradis a ouvert ses portes. Depuis trois jours ils occupent un petit faré sur le motu Maeva à Huahine. Depuis trois jours, ils sont sur un nuage. La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure et ils restent comblés d’une relation dont toute réalité est abstraite, attentifs seulement aux plaisirs qu’ils partagent. Ensemble ils plongent en apnée ou ils restent de longues heures étendus au soleil. — A maïé ta maa ! Le thon frais est découpé en petits morceaux puis mélangé avec une tomate émincée, carotte râpée et oignon, lait de coco et un assaisonnement de citrons verts. Le poisson cru est un des délices de cette cuisine basée sur des produits que la nature fournit généreusement. Les fruits sont en abondance : ananas, mangues, papayes, pamplemousses et bananes ont des formes et des saveurs dont ils ne se lassent pas. John appréciait les mets autant que les mots tahitiens qui les désignent. Ils sont étendus sur la plage lorsque le vini de Roro-Iva sonne. Roro-Iva s’est éloignée pour répondre. Elle revient en pleurant. — Mea haama. Ça fait honte, Roro-Iva se sait immorale mais elle ne peut s’empêcher d’être heureuse. Le repentir l’attriste. Une larme perle dans ses yeux et vint étinceler au soleil. Elle rappelle cette légende qui dit qu’après le péché originel, les larmes versées par Ève ont donné naissance à des perles blanches. Les perles noires sont nées des larmes d’Antoine, plus rares et plus précieuses encore, car Antoine savait maîtriser sa douleur. Sur les îles le miracle est quotidien et il en est l’histoire. Le corail s’est accroché à la lumière du soleil pour ériger des barrières d’où sont nés les lagons qui viennent auréoler les îles. John reste émerveillé de cette nature offerte. Il est venu plonger dans la baie de Maroé, au centre de la caldeira, avec cette impression de plonger au cœur du monde et puis il s’est endormi auprès de Roro-Iva. Il a traversé un jardin de fleurs de toutes couleurs où dominent le jaune et le rouge. Une fleur rouge plus grande et plus éclatante que les autres s’est ouverte et elle l’a avalée tout entière. Il suit un chemin de corail blanc. Il parcourt un fouillis de végétation dense, un relief vallonné aux profondeurs humides. Monter puis descendre sans fin, c’est toujours identique et c’est toujours différent. Il gravit un chemin abrupt et il doit s’arrêter presque à chaque pas, le cœur battant, puis il descend, emporté doucement par la pente. Il traverse toutes les nuances du vert pour parvenir à ce point où s’étend le bleu turquoise des lagons cernés par la blanche écume de la houle, cette respiration profonde et continue de l’océan. Il a entendu le grondement sourd de la houle s’estomper. Il s’est glissé dans ce cocon d’une douceur extrême et il nage à présent au milieu des requins. Une immense raie manta s’est déployée et il descend derrière elle, plus bas, toujours plus bas, jusqu’à une anfractuosité où il s’engouffre. Il pénètre dans une grotte au sein de laquelle il découvre un lac de lave en fusion. Il plonge dans la lave bouillonnante, il descend toujours plus profond, au centre du volcan. Il est au cœur des origines des îles et au cœur du monde. Il vient mourir sur la plus belle et la plus sauvage des îles du Pacifique, Huahine, île somptueuse, île dédiée à la vahiné.