Grains à moudre
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Le monde selon Grainsalt! . ! . ! . !

1 ChronoEmpire! . ! . ! . !

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Convocation! . ! . ! . !

Ils se sont parés du titre de Directeur mais il en faut davantage pour l’impressionner. AlbertGrainsalt les a convoqués tous les trois, une mise au point s’impose. Ils lui tiennent le discours auquel il était préparé et il attend tranquillement qu’ils terminent l’énumération de leurs griefs. D’où il ressort que ces messieurs s’interrogent sur les résultats de l'entreprise. Les résultats de ChronoEmpire sont très en deçà de leurs attentes. En fait ils connaissent fort peu le fonctionnement de l'entreprise dont ils ont hérité. Les seuls résultats qui les intéressent ce sont les dividendes qu'ils espèrent toucher.
Albert a sorti son coupe-ongles. Ainsi il leur signifie qu’il n’entend pas perdre totalement son temps. Albert sait qu’ils ont pour seul mérite d’être bien nés. Papa a payé les cours d’une école de management et ils récitent leur catéchisme, ce recueil de formules qui permet à ces fainéants d’insulter l’esclave qui les engraisse. Sa formation à lui c'est toute la dureté qu'il a reçue en se confrontant à des problématiques qu'ils ont été incapables de gérer. En dépit de leur incompétence Albert a maintenu le chiffre d’affaires dans un secteur qui périclitait.
Si la production de gynoïdes connait aujourd'hui une forte expansion c'est grâce à son travail acharné. Quelques difficultés demeurent, mais il sait pouvoir compter sur EglantineChelou.

Rupture! . ! . ! . !

Albert n'aime pas cette ambiguïté. il est décidé à rompre mais le problème c'est que c'est un domaine dans lequel il est lâche. Cela sera plus facile au téléphone. De toutes façons il ne peut plus reculer. il devait la retrouver ce soir et justement ce
n'est pas elle qu'il a invité à dîner. Elle ne mérite pas cela. il sait qu'il va se montrer injuste et cruel et, au moins en ce qui concerne les femmes, il n'aime pas ce rôle.

Albert a encore quelques courriers à signer et le Directeur Adjoint a encore une question urgente a traiter. Avec lui c'est toujours urgent et très important mais Albert l'expédie rapidement.

Il se fait tard. Il est enfin seul dans son bureau. Il est temps de régler la question. Il l'appelle. Il a préparé des formules définitives mais a présent ses résolutions ne tiennent pas. Il y a dans sa voix une intonation dont il ne peut briser le charme. Non il ne peut pas la retrouver ce soir, il invoque dans l'instant une réunion de travail tout a fait imprévue. Il a une telle habileté à mentir que cela le surprend lui-même. Il n'a vraiment aucun courage.

Est-il conscient ?! . ! . ! . !

Son reflet dans la glace a changé chaque jour mais de façon si imperceptible qu'il ne s'en est pas vraiment soucié. Pourtant son image a changé. D'ailleurs il a constaté que l'on ne s'adresse plus à lui de la même manière, il semble qu’il est devenu plus respectable. Il n'est pas sûr d’être devenu plus sage. Les neurones qu'il a perdus se sont évanouis à tout jamais. Tandis que son corps a subi les agressions du temps, il tente de se rassurer. Ses pieds sont bien plantés dans la terre. Il sent un appui solide, pourtant les nouvelles ne sont pas bonnes. Des monticules d’immondices s'élèvent, des nappes de pétrole envahissent les océans, des usines nucléaires s'affolent et du gaz s'échappe dans l'atmosphère. Albert sait tout cela et cela n'a rien à voir avec le discours désinvolte qu'il tient sur ces sujets graves.

2 Piscine! . ! . ! . !

Bourdonnement! . ! . ! . !

Fabienne est installée au bord de la piscine et elle a demandé à Chéri de lui apporter un verre de Chardonnay. Il s'est allongé près d'elle. Elle sent la chaleur du soleil qui lui brûle le dos et les doigts de Chéri viennent caresser sa nuque tandis qu'elle déguste le vin à petites gorgées. Tout va bien mais voilà encore ces trois filles qui font leur entrée. Elles se jettent à l'eau en poussant des grands cris et en riant. D'habitude elles portent de longues robes noires mais là elles portent des maillots de bain, des pièces de tissu vraiment minuscules. Fabienne les a bien reconnues malgré leurs déguisements. Chacune a des traits qui lui sont propres et elle est maintenant capable de déjouer les tours dont elles sont capables. Il y en a une qui a une voix qui ressemble au croassement d'un corbeau et il y en a une autre qui vomit des crapauds lorsqu'elle parle. La troisième ne cesse de faire des grimaces et de lui tirer la langue. Et puis il y a ce bruit qui envahit l'espace, un bourdonnement énorme. Fabienne a dit à Chéri que ça ne va pas du tout, mais il ne répond pas. Et puis il y a ce gros nuage d'insectes qui est apparu au-dessus de la piscine. Fabienne le montre à Chéri mais elle comprend qu'il ne le voit pas et qu'il n'entend pas le bruit de ces milliers de battements d'ailes.

3 Albert songe au départ! . ! . ! . !

Partir ?! . ! . ! . !

Tout ce qu'il fait il le fait encore et toujours pour les autres, mais maintenant c’est terminé. AlbertGrainsalt s'est installé au bar et il contemple la mer. En différents ports le patron a donné ce nom « Le bout du monde » à son bar. Au moins cela doit faire plaisir aux complotistes qui croient que la terre est plate.
Tout là-bas il y a un voilier qui s’incline avec la brise. et qui va disparaître sur l’horizon. C’est décidé, lui aussi il va partir. Cela n’est pas facile de prendre cette décision, mais il y est parvenu. Il a consacré tout son temps et toute son énergie à sa femme, à ses enfants, à ses employés, il est temps qu'il pense à lui-même. Depuis des années il suit un parcours qu'il a voulu sans faute, et aujourd’hui il va tourner la page.
Depuis des années il n'a pas ménagé sa peine pour protéger tous ceux dont il se sent responsable. Son emploi du temps a toujours été surchargé mais aujourd’hui il a décidé de prendre le large et de méditer sur ce temps quotidien qui ne lui appartient plus. « Jeter l’éponge », « Prendre le large », « Larguer les amarres », toutes ces formules lui reviennent lorsqu'il est lassé de son quotidien. Ce n’est pas simplement une image, il s'appuie toujours sur du concret. Amarré au quai numéro cinq il y a son voilier. Albert fait méthodiquement l’inventaire de tous ceux qui vont devoir se passer de lui. D’abord il y a sa famille. Sa femme n’a plus ce discours féministe dans lequel elle se déclarait victime d’une double peine quand les travaux ménagers venaient s’ajouter à son travail de secrétaire de l'entreprise. Son entreprise a connu une bonne progression, Anne n’est plus une salariée de Chrono Empire. AlbertGrainsalt dispose à présent d'une potiche et pour le travail ménager il y a une employée qui vient plusieurs fois par semaine. Depuis quelques années son épouse est devenue une femme oisive et Albert s'interroge parfois sur la façon dont elle utilise tout ce temps libre. En clair, il doute de sa fidélité comme elle doit sans doute douter de la sienne.
En ce qui concerne les enfants, ils n’ont pas été particulièrement brillants dans leurs études. Albert était trop occupé pour suivre leur scolarité. Les cours particuliers n’ont pas suffi, il a donc financé les écoles privées qui ont permis de limiter leurs échecs scolaires. Aujourd’hui il s'interroge sur l’efficacité de cette démarche. Ils veulent devenir salariés dans son entreprise, ce qui devrait le satisfaire, mais il doute de leurs compétences.
Les employés ? Auprès de ses concurrents Albert est réputé pour être un patron social. Il a fait en sorte que les conditions et travail soient bonnes. Ils sont bien payés, ils disposent d’une cantine et l’organisation des horaires leur est très favorable. Albert aurait aimé que sa générosité soit payée de retour, mais il n’en a rien été. Ils partent dans la minute où la journée de travail se termine, ils traînent après le repas de midi en pianotant sur le réseau du PetitFaitout. C'est pourtant lui qui a créé leurs emplois, en sont-ils vraiment conscients ?
Sa famille, ses employés, ils peuvent tous le remercier. Tout cela c’est grâce à lui. Les succès de son entreprise il les doit d’abord à son habileté de dirigeant. Si demain il prend ses quartiers d’hiver, il n’y aura personne pour le remplacer. Demain s’il part, tout ce qu'il a patiemment construit va rapidement s’écrouler, et cela il ne peut pas l’accepter. Une fois encore Albert contemple la mer. Il y a cette ligne à l’horizon qu'il n’atteindra jamais et il est temps qu'il rentre chez lui.

Aimer ?! . ! . ! . !

Aimer ? Être aimé ? Aimer c’est bien ? Si nous devons aimer notre prochain comme nous-mêmes, nous devons commencer par nous aimer nous-mêmes ? Mais n’est-ce pas là encourager notre égoïsme ?
Et puis il faut donner la place qui revient aux éléments qui nous composent. Un exercice complexe permet à Albert de reconnaître que oui cet être qui lui fait face est bien doté d'un cerveau qui a construit cette fable au nom de laquelle elle demande à être reconnue. Fabienne appelle cela le romantisme et elle demande à être aimée. Albert la désire et il sait bien ce n’est pas tout à fait la même chose.
Aimer ? Il aurait dû être plus sélectif, élaborer une batterie de tests. Il contemple celle qui lui fait face et il se dit que non, ce n'est vraiment pas possible. C’était mieux avant, évidemment. C’est une histoire ancienne mais il n’a pas le courage de rompre.
Et qu'est donc devenue cette nouvelle entité née d'un état plus ou moins fusionnel ? Est-il bien raisonnable de se laisser ainsi envahir par cette autre qui a pris une emprise sur sa vie ? Le couple n'est pas son idéal. Pour satisfaire ses désirs la première venue pourrait tout aussi bien suffire. Aimer ? Antoine réserve à son entourage une forte dose de mépris et sur ce plan également il a obtenu une grande réussite. On le déteste, il a fait ce qu'il faut pour cela.

Un incident! . ! . ! . !

Le chef de production est venu le prévenir du problème. Albert s’est immédiatement rendu à l’atelier pour constater par lui-même. Il y avait une dizaine de produits alignés et prêts à être emballés. C’est l’employé chargé de superviser l’emballage qui s’était rendu compte du problème. Les gynoïdes marchent vers les boîtes dans lesquelles elles doivent être conditionnées et les batteries sont alors déconnectées, c’est une mesure de sécurité. Selon l’employé cinq gynoïdes étaient concernées.
Le problème est inexplicable. Les cobots, les robots collaboratifs destinés à la production d’engrenages sont toujours parfaitement réglés. Albert a fait mettre en ligne les cinq androïdes concernées. Il leur impose d’avancer. Elles donnent l’impression d’exécuter un pas de danse. Indubitablement elles boitent !

Provocation! . ! . ! . !

Elle est rentrée dans son bureau sans frapper. Elle s’avance vers lui en balançant des hanches et en lui lançant des œillades aguicheuses. Ce qui est en train d’arriver est complètement inattendu. Albert suit un agenda parfaitement organisé et cette créature n’a rien à faire dans son bureau. Albert était justement en train de contrôler les données concernant la production de la toute dernière série, celle qui a produit des boiteuses. Celle-ci ne boite pas mais elle est plutôt entreprenante.
- Alors chéri comment tu me trouves ?
Il y a vraiment un problème. L’application qui contrôle cette série permet d’obtenir un comportement agréable, mais celle-ci est carrément agressive.
- Comment tu me trouves ? Tu ne veux pas répondre ?
Albert sait qu’il doit détourner l’attention de la créature.
- Merveilleuse, je vous trouve absolument merveilleuse.
Elle ne s’est pas méfiée. Il a pu approcher. Elle a un interrupteur juste derrière l’oreille droite. Albert contrôle le numéro de série. Elle appartient au même lot qui comportait des boiteuses. Il semble que le fonctionnement toujours si parfait de son entreprise se trouve à présent perturbé. Albert se sent mal à l’aise.

4 Pendules à coucou! . ! . ! . !

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Le père d’Albert a développé avec succès une entreprise artisanale où l’on fabriquait des pendules à coucou. Il est resté fermement attaché à la production de cette pendule à balancier qui s’accroche au mur. La pendule comporte deux contrepoids et il faut la remonter une fois par jour. Le père d’Albert s’est toujours refusé à adopter d’autres décors ou d’autres modes de fonctionnement pour ses pendules. Chez les concurrents on a vu apparaître des figurines animées qui dansent au son de la musique, toutes sortes de décorations avec des animaux d’alpages, des pots au lait ou des roues à eau. Le père d’Albert est resté inflexible et l’horloge à coucou traditionnelle est demeurée la seule horloge à sortir de ses ateliers.

Dérive! . ! . ! . !

Le patron se plaît à dire que ses ouvriers sont sa fierté. Malheureusement dans la dernière période il se déplaçait de plus en plus difficilement. Il a perdu le contact avec ses ouvriers qui passent de plus en plus de temps sur leurs téléphones et qui semblent de moins en moins intéressés par leur travail. Ils ne fournissent un effort supplémentaire que s'ils sont assurés de toucher une gratification. Les commerciaux négligent les petits marchés sur lesquels les commissions sont faibles. Parfois même ils les pénalisent, alors qu'ils offrent leurs meilleures conditions aux clients qui représentent les plus grosses parts de marché. Ils passent un temps considérable devant la machine à café.

5 Production de gynoïdes! . ! . ! . !

Diversification! . ! . ! . !

Lorsqu’il a pris la direction de l’entreprise, Albert a immédiatement adopté une stratégie de diversification et les horloges qui sont sorties de l’entreprise étaient destinées à couvrir tous les segments de la clientèle. Les nouvelles horloges ont été élaborées avec le concours de designers réputés. Albert a annoncé à qui voulait l’entendre qu’il avait réalisé cet exploit d’allier la tradition et la modernité. Ayant hérité de son père la passion pour les mécanismes de précision, il était cependant déterminé à le surpasser. L’émergence du marché des androïdes lui a offert une opportunité et il a déployé une grande habileté pour trouver des partenaires dans les domaines où il était totalement incompétent. C’est ainsi qu’il est parvenu à réaliser son ambition : produire des gynoïdes qui ne soient pas de simples robots. Si Albert prétend que ses gynoïdes sont toutes dotées d’une intelligence artificielle, il sait qu’il n’en est rien. Pourquoi fabriquer des objets complexes pour des clients qui sont surtout fascinés par les belles carrosseries ?

Cycle! . ! . ! . !

Albert considère l’entreprise paternelle avec une grande condescendance. Les ateliers sont devenus des usines. Les négociations avec les banques et avec les fournisseurs occupent une grande partie de son temps. En ce qui concerne le personnel il se félicite d’avoir trouvé des solutions définitives. Un grand avantage des androïdes c’est leur capacité à faire fonctionner des robots. Les revendications sociales ont disparu avec ceux qui étaient susceptibles de les émettre. Des imprévus sont toujours possibles mais les coûts de production sont évalués avec précision et Albert estime que les charges sont de deux quand le coût de revient est de trois. Les commerciaux ont vu leurs tâches évoluer avec le développement des applications de vente à distance. Les commandes des clients dépendent de la présentation des produits sur les écrans du site internet de l’entreprise. Fort de ses succès Albert mène une vie sans surprises. Il se divertit encore en malmenant quelques employés. Le montant du chiffre d’affaires mensuel reste la seule variable dont il ne possède pas la maîtrise.

Des invendus! . ! . ! . !

Est-ce la couleur des cheveux ou quelque autre détail ? Albert sait que ses clients se déterminent sur des détails physiques. Les clients sont moins réactifs pour ce qui concerne le fonctionnement logique de ses machines. Les puces qui sont implantées reprennent les derniers perfectionnements algorithmiques. Les données dites culturelles sont mises à jour en fonction de l’actualité.

Tout est vendu! . ! . ! . !

Il n’y a ni stock, ni demande excédentaire. Quand cela arrive Albert se félicite de sa précision d’horloger.

Une demande excédentaire! . ! . ! . !

C’est la situation la plus fréquente et sans doute la plus souhaitable, quand toute la production est écoulée et qu’il reste des commandes non satisfaites. Il y a des clients qui vont attendre d’être livrés mais leurs commandes permettent de déterminer la production du mois suivant. Comme les caractéristiques des gynoïdes évoluent rapidement, il est crucial de ne pas constituer de stocks. Quand il n’y a ni stock, ni demande excédentaire, Albert se félicite de sa précision d’horloger.

Relations humaines! . ! . ! . !

Il n'est de richesse que d'hommes.

6 Voyage à Singapour! . ! . ! . !

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Il ne lui reste plus beaucoup de temps. Suffisamment tout de même pour les imaginer commenter sa disparition. Ils vont devoir se dépatouiller avec toutes sortes d’hypothèses. Ils ne sauront jamais et personne ne sera capable de les renseigner
Il n’aura pas droit à des obsèques. Cet aspect de sa situation lui donne pleinement satisfaction. Ils sont tout de même assez nombreux ceux qui auraient pu se réjouir de l’annonce de sa mort. Ils le haïssent et ils ont de bonnes raisons pour cela. Il ne peut pas vraiment leur donner tort. Et puis s’il bénéficie de l’indifférence de quelques-uns de ses proches, c’est bien parce qu’ils ne le connaissent pas suffisamment, sinon eux aussi le détesteraient. Il peut donc se féliciter de ne faire de la peine à personne. En ce qui concerne ses ennemis, ils se répartissent en deux catégories. Ceux qui l'ont conduit jusqu'ici savent précisément ce qui va advenir. Les autres vont longtemps s’interroger sur la fin de quelqu’un qu’ils détestent. Cette incertitude les enfermera dans l’impasse d’une vengeance qu’ils ne pourront jamais assouvir et ils continueront longtemps à barboter dans la fange de leurs aigreurs.
Ce lieu a pour caractéristique d’être éloigné de toute présence humaine. La douleur qui l’oppressait a fini par abandonner la partie. S’il ne souffre pas c’est sans doute parce qu’il sent qu’il n’est plus vraiment conscient. L’espace dans lequel il se trouve s’assombrit davantage. Est-il vrai que l’on voit défiler toute sa vie au moment de mourir ? Cela ne le concerne pas. Nul ne peut comprendre combien sa vie a été riche et intense. Il restera un privilégié jusqu’à la fin, il en est persuadé. C’est une fin dont il restera le seul à connaître le mystère.

Roissy! . ! . ! . !

Albert observe la longue file des voyageurs qui avance lentement dans le dédale d'un labyrinthe fait de bandes de tissu. Il aperçoit un guichet libre et il s’y rend directement. L'employée qui l’accueille lui indique que son guichet n'est pas encore ouvert. Il n’en a cure et comme il reste planté là devant elle en lui tendant son passeport, elle finit par s'en saisir avec un sourire contrarié. Il dépose ses valises puis il passe devant les autres candidats au voyage en les gratifiant d'un grand sourire moqueur.
- Tu es déjà revenu ! Dis donc tu as fait vite ! Bravo !
Fabienne a déjà son billet d’embarquement. Elle a toujours salué ses exploits avec enthousiasme. Il apprécie de l'entendre mais aujourd'hui il a l'impression d'une attitude plutôt convenue et c'est assez désagréable. Pourtant il éprouve toujours la même satisfaction à voyager avec Fabienne. Ils font un détour par le duty free. Tandis qu’il s’installe auprès d'elle face à la porte d’embarquement, il est conscient des regards qui se tournent vers lui. Elle a tout de même vingt ans de moins. Fabienne le tire par la manche et elle lui susurre à l'oreille :
- Tu as vu cette bande de vieux cochons ? Ils n'ont pas arrêté de me mater depuis que je me suis assise !
Il jette un regard vers les sièges voisins. La moyenne d'âge est élevée. Pour un voyage à destination d'un pays asiatique, il n'est pas difficile de savoir ce qui motive certains des voyageurs.

En classe Affaires! . ! . ! . !

Ce n'est pas son premier vol vers Singapour, mais les choses ne se déroulent pas comme d'habitude. La place à côté de la sienne est occupée. Sur cette compagnie il occupe toujours la même place. Sa place est libre mais le siège voisin est occupé. Il fait déguerpir l’intrus et Fabienne s’installe. Cela commence mal. Albert est contrarié et il décide d’être exigeant et désagréable avec le personnel du bord. Il teste le siège inclinable et le repose-pied. Normalement le repose-pied est réglable, mais celui-là ne fonctionne pas. Il essaie à plusieurs fois sans succès et sa contrariété augmente. Depuis le siège voisin Fabienne lui sourit. Elle lui presse gentiment la main, mais cela ne suffit pas à lui faire retrouver son entrain.
Cérémonial des consignes de sécurité et décollage, mais ce n'est pas comme d'habitude. Il y a quelque chose qui cloche. Lorsqu’il a demandé un oreiller supplémentaire, il n’a pas été gratifié d'un sourire et l'hôtesse lui a tendu l'objet avec condescendance. Il a bien compris qu'elle voulait lui montrer qu'elle accomplissait une corvée. Une petite peste comme les autres ! Bien sûr c'est facile pour eux ! Les hôtesses et les stewards ont tous moins de vingt-cinq ans et ils considèrent qu'ils ont affaire à un vieux grincheux. Justement ils vont voir de quoi il est capable, il a plus d'un tour dans son sac. L'hôtesse est venue lui servir un verre de champagne et dès qu'elle s'éloigne il brandit son verre :
- Mademoiselle ! Ce verre n'est pas propre !
C’est pure invention de sa part et il lui semble qu'au lieu de se précipiter pour réparer un incident très regrettable, elle s'applique à marcher lentement vers son siège.

Un regard d'ange! . ! . ! . !

L'hôtesse qui lui présente son plateau repas a un regard d'ange. Il a du mal à détacher son regard d'un visage aux formes douces. Lorsqu’il baisse les yeux il constate que les jolies hôtesses sont utilisées pour distraire l'attention des passagers de la médiocrité des repas. C'est fade et sans goût. Il avale quelque chose qui ressemble à du papier mâché. Dégoutté il repousse le plateau.
Il observe ses voisins et il s’agace de constater qu'ils ont tous des sourires enchantés. Albert est convaincu d'être le bien le seul dans cet avion à avoir encore un palais. De toutes façons il ne peut pas manger avec un couteau en plastique, il est attaché aux couverts en métal. Sans doute une autre époque. Les souvenirs d'école lui reviennent. L'âge de pierre, ensuite l'âge de bronze, puis l'âge de fer. Il vit une période que l'on appellera un jour l'âge du pétrole. Le problème c'est que quand il y aura encore des pierres et du bronze, il n’y aura sans doute plus de pétrole.

Cabine de pilotage! . ! . ! . !

Son voisin de gauche reste absorbé dans sa lecture. A sa droite Fabienne arbore un sourire satisfait. Elle a toujours une attitude adaptée à la situation du moment. Elle a à peine touché au repas. Elle observe un régime alimentaire très rigoureux. Il approuve, mais pour sa part il s’inquiète assez peu de voir sa taille s'épaissir. Il décide cependant qu'il est temps pour lui de faire un peu d'exercice et il se lève péniblement avant de s’engager dans le couloir.
Au fur et à mesure de son avancée vers l'avant de l'appareil AlbertGrainsalt a la sensation de basculer. A l'évidence l'avion semble avoir amorcé sa descente. Il consulte sa montre. Cette descente est tout à fait surprenante si l'on s'en tient à la durée du vol. Dans cette situation il se sent naturellement entraîné vers l'avant de l'appareil et il se trouve bientôt devant une porte. C'est certainement la porte de la cabine de pilotage. Il se dit que c'est sans doute interdit mais la curiosité est la plus forte.
Il fait basculer la poignée et il pousse la porte qui n'offre aucune résistance. Il s’attendait à ce qu'elle soit fermée. Ce qui l’inquiète davantage c'est qu'il n'y a aucun équipage aux commandes de l'appareil. Les deux fauteuils sont vides. Cette découverte est vraiment trop invraisemblable. Albert a besoin de faire une pause pour réfléchir et il s’écroule dans l'un des fauteuils. Après tout puisque la place est libre on serait mal venu de lui reprocher de s’installer.
Depuis qu’il est assis il a l'impression que l'appareil a cessé sa descente. Est-ce bien le cas ? Peut-être la sensation est-elle différente maintenant qu’il est assis ? Cependant il se dit que la situation est complètement folle. Il voit toutes sortes de cadrans et d’écrans mystérieux. Des chiffres qui défilent, des aiguilles qui s’agitent. Il suppose que tout est normal, la seule anomalie c’est qu’il est le seul dans la cabine de pilotage. Conduire un avion c’est sans doute plus noble que de conduire un bus mais c’est quand même un travail d’exécutant. Rien à voir avec la noblesse de ses fonctions de manager. En tout cas sur cet avion tout fonctionne de travers. D'abord des détails et puis cela n'a fait qu'empirer. Il n’aurait jamais dû monter dans cet appareil. C'est comme pour les restaurants. Il se souvient de ce qu’il a souvent expliqué à Fabienne :
- Si en t'installant à la table d'un restaurant tu constates le moindre défaut, tel qu'un couvert ébréché ou une serviette mal pliée il faut immédiatement quitter les lieux.
- Pourquoi ? Ces simples détails ne signifient pas que la cuisine sera mauvaise ?
- Mais si bien sûr ! Si un restaurateur n'est pas capable de gérer des détails aussi simples comment peut-on être sûr qu'il est capable de maîtriser une recette un tant soit peu élaborée ?
Sur ce point il a souvent constaté qu’il avait raison. Depuis qu’il a mis les pieds dans cet avion il est allé de déconvenue en déconvenue. C'est de pire en pire mais la différence avec un restaurant c'est qu'il est impossible de descendre d'un avion en vol. Il s’efforce de se raisonner : l'équipage est certainement installé ailleurs dans l'avion. Ils ont mis le pilote automatique et ils doivent taper le carton dans quelque recoin de l'appareil.

Un autre verre de champagne ?! . ! . ! . !

Albet bat en retraite, d'ailleurs il ne se sent pas très bien et il dirige ses pas vers les toilettes. Apparemment le personnel chargé de l'entretien n'est pas à la hauteur. C'est immonde et en sortant il est décidé à faire part de son indignation auprès d'une hôtesse. Il avise une porte sur laquelle figure un avertissement : "Réservé au personnel" Il estime qu’il est suffisamment en colère pour passer outre. Lorsqu’il ouvre la porte il reste sans voix. Protester sur la tenue des toilettes semble tout à fait déplacé car à l'évidence il se trouve ici dans un local technique à présent utilisé pour d'autres activités. Il semble que les acteurs d'une séquence torride ont si bien chahuté qu'un bac en plastique s’est renversée. Un liquide brunâtre s'est répandu sur le sol au milieu des immondices. Dans ce décor se déroule une scène qui fait partie des grands classiques. Il reconnaît l'hôtesse qui lui a apporté son repas dans le personnage principal. Elle est besognée par le steward et elle prodigue ses soins à un monsieur. Elle ne veut pas se laisser distraire de l’œuvre qu'elle accomplit en se conformant au principe de bonne conduite qui veut que l'on ne parle pas la bouche pleine. Le steward qui n'a pas les mêmes contraintes tourne la tête vers lui :
- Désolé Monsieur cette pièce est réservée au personnel !
Confondu par son extrême politesse et par l'exactitude de la remarque, Albert referme discrètement la porte. Il s’est réfugié sur son siège. Il est décidé à ne plus en bouger avant l'atterrissage. Il est monté dans un avion contrôlé par une bande de malades et de pervers. Il sait maintenant pourquoi il n’a trouvé personne au poste de pilotage : au lieu d'assurer le confort et la sécurité des passagers les pilotes et les hôtesses s'envoient en l'air. Il est à peine assis qu’il a une impression étrange. Son malaise ne fait que s’accroître. Il lui semble ne pas reconnaître certains des visages qui l'entourent. Il a l'impression d'un ensemble assez homogène mais il n’en plus aussi sûr à présent. Ce monsieur qui égrène un chapelet n'était pas là tout à l'heure. Et ces enfants qui chahutent sur leurs sièges n'étaient pas là non plus. Cette place là au premier rang était vide. Elle est à présent occupée par un gros monsieur dont les bourrelets de graisse débordent du siège. Comment est-ce possible ? Et puis voilà l'hôtesse qui s'avance vers son siège :
- Vous souhaitez prendre un autre verre de champagne Monsieur ?
Elle est gonflée celle-là ! Il lui semble bien que la dernière fois qu’il l’a aperçue, son nez se trouvait placé entre deux jambes qui n'étaient pas les siennes et elle accomplissait une tâche qui n’était pas inscrite dans le plan de vol. Pourtant son regard parait si limpide, son sourire reflète une telle innocence, qu’il en reste perplexe. Il parvient tout de même à articuler :
- Oui Mademoiselle, s'il vous plaît.
Après tout c'est à elle qu’il doit s’adresser, car s’il s’en tient à une image qui est restée dans sa mémoire elle se trouvait récemment dans une position qui la rendait très proche du personnel naviguant.
- Dites-moi mademoiselle ... Il y a bien un commandant à bord de cet avion ?
- Bien sûr que non Monsieur ! Il y a longtemps qu'ils ont été supprimés, cela coûtait trop cher ! Vous désirez autre chose ?
Bien sûr elle se moque de lui. Comment se pourrait-il vraiment qu'il n'y ait personne aux commandes ? Il ne parvient pas à imaginer un tel cas de figure. Pour lui c'est une impossibilité. Un avion ne peut pas voler sans pilote, de même qu’il y a toujours eu quelqu'un quelque part pour présider aux destinées du monde.
Il constate que son voisin a finalement détaché les yeux de son écran. Il va probablement visionner un nouveau film. Avant qu'il ne fasse sa sélection, Albert se tourne vers lui :
- Bonjour ! Savez-vous s'il y a un Commandant de bord sur ce vol ?
- Je ne sais pas mais il est possible qu’il n’y en ait pas. Aujourd'hui voyez-vous, nous devons faire confiance à des systèmes automatiques. Ainsi voyez-vous le marché …
- Le marché ?
- Tout le fonctionnement de notre économie repose sur des mécanismes de marché. Ainsi supposez que l'offre augmente, que se passe-t-il ?
C’est à un vieux routier de la finance qu’il s’adresse. Qu’est-ce qu’il croit ?
- Voyons c'est très simple si l'offre augmente les prix baissent.
- Exactement ! Et comme les prix baissent les profits diminuent, et si les profits diminuent les entreprises vont avoir tendance à diminuer leur offre et les prix remonteront. Vous voyez bien comme tout cela est simple.
- Je le vois bien, mais en ce qui concerne cet avion, je ne vois vraiment pas pourquoi nous pourrions nous passer d'un Commandant de bord !
- Vraiment vous ne voyez pas ? Pourtant c'est évident ! Si l'avion monte il suffit d'utiliser un mécanisme très simple qui va détecter ce phénomène et déclencher une action qui va permettre de remettre l'avion au bon niveau. Vous voyez bien comme c'est simple ! Le Commandant de bord ne fera pas mieux !

Mayonaise! . ! . ! . !

Son voisin considère que sa démonstration est parfaitement claire. La discussion étant close, il enclenche un bouton pour visionner une nouvelle vidéo.
Albert a renoncé à poser à son voisin la question qui l'inquiète : et pour l'atterrissage ? Décidément il n'est pas tranquille et il retourne à la cabine de pilotage. Il est soulagé. Un vieux monsieur est assis dans le siège du pilote.
- Vous êtes le Commandant de bord ?
- Absolument pas ! Je passais par là. Ici les sièges sont beaucoup plus confortables.
- Il n' y a donc pas de pilote ? Pas de Commandant de bord ?
- A proprement parler non. Si vous voulez une réponse claire à votre question, personne ne dirige quoi que ce soit dans cet avion. Vous êtes étonné ? Moi cela ne m'étonne pas. Avant j’étais comme vous, il me paraissait absolument normal que quelqu'un soit responsable à bord d'un avion. Et en fait non ! En tout cas pour ce qui concerne cet avion en particulier. On peut même dire qu'il s'agit d'un vol un peu spécial. Tout s'est passé comme d'habitude au décollage, et puis il y a eu une anomalie. Le pilote et le copilote on tous les deux été victimes d'un malaise.
- Vous pouvez m'en dire plus ?
- Un problème de toxine dans la mayonnaise. Le Commandant de bord et le copilote ont été atteints. D'après mes informations ils étaient tous les deux accros de sandwichs au thon avec beaucoup de mayonnaise.
- On ne peut tout de même pas laisser cet avion continuer ainsi. Ça va mal finir !
- Vous avez raison. Pourtant si voulez mon avis le mieux que vous ayez à faire c'est de vous asseoir tranquillement. Jusqu'à présent tout s'est bien passé. Le pilotage automatique fonctionne et vous pouvez constater que notre appareil reste parfaitement stable. Et puis il se peut très bien que nos pilotes sortent du coma.
Albert apprécie les sièges de l’équipage qui sont particulièrement confortables. Si Albert fait le bilan, la situation s’est tout de même considérablement détériorée. Hier encore il régnait en maître absolu sur son entreprise. Il doit à présent se soumettre aux fantaisies d’une compagnie aérienne à la dérive.

Des habitudes à Singapour! . ! . ! . !

Albert a su trouver des solutions pour ne pas avoir à subir les formalités qui peuvent plomber un voyage. Il est convaincu de l’agrément qu’il peut y avoir à voyager léger. Il évite ainsi l’attente au carrousel des bagages et il rejoint rapidement le Fullerton, un hôtel prestigieux où il a ses habitudes. Albert apprécie cette ville pour sa propreté et sa sécurité. Il ne souffre pas des dispositifs attentatoires à sa liberté. Il ne crache pas par terre, il ne mâche pas de chewing-gum et il n'urine pas dans la rue, toutes ces infractions étant passibles d’une amende. Avec Fabienne ils déambulent dans un quartier où les tailleurs sont habiles pour faire chauffer la carte de crédit des touristes. Albert sélectionne différents coloris de soie pour ses chemises sur mesure et Fabienne fait le choix de quelques robes pour elle et ses amies. Des petites mains travailleront durant la nuit et la commande leur sera livrée demain matin à la réception de l'hôtel.

Malaisie! . ! . ! . !

Une partie des composants qui entrent dans la fabrication des gynoïdes provient de l'île de Penang en Malaisie. Les usines emploient des travailleurs migrants venus du Vietnam, du Népal, d'Indonésie et du Bangladesh. Fabienne l'attendra au Fullerton pendant qu'Albert négociera avec ses partenaires. Le chauffeur qui l'attend au pied de l'hôtel le dépose à l'aéroport de Changi. Il y a une heure de vol jusqu'à Kuala Lumpur.

Penang! . ! . ! . !

Ses partenaires ont mis une voiture à sa disposition. C'est une grosse berline équipée d'un système d’aide à la conduite semi-autonome. Après quatre heures de route la berline s'engage sur le Penang Bridge. Albert laisse son automobile trouver son chemin dans une ville qu'il ne connaît pas. Il circule dans une petite rue fréquentée par de nombreux deux-roues. La voiture s'engage dans un parking souterrain et elle s'engage dans une sorte de tunnel. Une porte coulissante se referme. Il doit être arrivé. Il s'attendait à être reçu par un comité d’accueil attentif à son statut de client. Il y a une porte. Il la pousse et il s'engage dans un étroit couloir.

7 Une fin! . ! . ! . !

Protagonistes! . ! . ! . !

8 Coupables! . ! . ! . !

SergeLecourt! . ! . ! . !

SergeLecourt à un comportement servile.

JohnPyne! . ! . ! . !

John Pyne travaille dans le secteur des jeux électroniques. Faux ami d'Albert. Des vues sur sa compagnie. Détourne l'avion avec l'aide de JulienCahu.

FabienneGuerlain! . ! . ! . !

FabienneGuerlain. Toujours avoir une traîtresse dans un récit.

iSlave! . ! . ! . !

La grande révolte des gynoïdes.

SergeLecourt! . ! . ! . !

J’ai rejoint mon bureau. En ce lundi reprendre le travail ne me rend pas très enthousiaste. Il y a une note de la Direction sur mon Messageur. Elle est censée me galvaniser afin que je remplisse les objectifs de la semaine. Rien de bien original. Il m’est demandé d’intensifier ma lutte contre les déviants et les réfractaires. Par ailleurs AlbertGrainsalt rappelle avec grandiloquence son objectif de produire un nombre croissant d’humanoïdes. Il importe de remplacer toute une partie de l’humanité par des machines obéissantes. Selon cette note les êtres humains polluent la planète et leur indiscipline est un frein à la croissance.
Quand j’ai commencé à travailler pour ChronoEmpire j’adhérais totalement à ses objectifs. Mon dévouement pour l’entreprise a toujours été sans faille. Et puis tout le mépris dont je fais l’objet de la part de mon patron AlbertGrainsalt m’a amené à m’interroger sur mon avenir dans l’entreprise. Il est fasciné par la perspective de remplacer son personnel par des machines obéissantes. Il m’apparait de plus en plus clairement que mon emploi est menacé. J’ai établi des contacts avec des salariés d’autres entreprises. Nous sommes nombreux à être menacés par ce grand remplacement. J’ai maintenant un discours auprès de mes amis qui est très différent de celui que je tiens au sein de ChronoEmpire et j’ai pu rencontrer des personnes influentes auprès de différentes compagnies.
Il est temps à présent de passer à l’offensive. J’ai appris par Legrand qu’AlbertGrainsalt va se rendre à Singapour. Comme j’ai établi des contacts avec la compagnie aérienne qu’il utilise habituellement, le plan de vol risque d’être fortement perturbé. Les enjeux financiers sont énormes. Je suis le perdant qui tient sa revanche

JohnPyne! . ! . ! . !

J’ai fait mes débuts dans l’immobilier. J’ai aidé des milliers de gens à devenir propriétaires de leurs maisons. Il y avait beaucoup d’argent à gagner dans ce secteur, mais il fallait vraiment être givré pour ne pas comprendre qu’il y avait un problème quelque part. Des gens qui n’avaient pas un rond devant eux ont acheté des maisons luxueuses. Il était évident qu’ils ne pourraient jamais rembourser leurs crédits. J’avais gagné suffisamment d’argent pour changer d’activité. J’ai travaillé pour une banque mais il faut savoir partir à temps et j’ai quitté ce secteur au bon moment, avant la crise des subprimes. Il y avait des ronds à gagner dans le secteur du numérique. J’ai créé FreeFortNite.
Je suis assez satisfait d’un parcours qui m’a permis de saisir quelques opportunités. En créant mon entreprise de jeux en ligne j’ai saisi une opportunité qui assure ma fortune jusqu’à la fin de mes jours.
Sur les TelEcrans mes figurines qui ont une forme vaguement humaine sautillent, s’agitent et gesticulent dans un décor magique pour accomplir des actions dénuées de sens. Cet univers absurde est certainement le moyen irremplaçable de permettre aux pré-adolescents qui constituent ma clientèle de traverser la phase de la puberté. Je compte également parmi mes clients un bon nombre d’adultes attardés qui comblent ainsi le vide de leur existence.
Parmi mes clients je compte également un bon nombre d’adultes attardés qui com-blent ainsi le vide de leur existence. Le jeu suppose une capacité à s’abstraire de la réalité. Comme les humanoïdes ont cette particularité d’avoir été élaborés pour s’adapter au monde réel, la prolifération de ces machines constitue une menace pour le développement de FreeFortNite. Je suis le meilleur du SharkTank et je ne laisse-rai à personne l’opportunité de me supplanter..

FabienneGuerlain! . ! . ! . !

Albert va toujours au bout de ses obsessions. Il a commandé à ses ingénieurs une gynoïde à mon image et le résultat obtenu est surprenant. La ressemblance est parfaite, bien que l’odeur et la parfaite fluidité des mouvements demeurent des caractéristiques impossibles à imiter. Des détails de mon anatomie diffèrent et il est impossible de tromper les personnes qui me connaissent de manière intime.
J’étais installée devant mon Telecran quand il a fait irruption.
- J’ai rendez-vous après demain avec des fournisseurs à Singapour. Tu m’accompagnes.
- Bien sûr chéri ! L’avion est à quelle heure ?
Je sais lui donner la réponse qu’il attend. Ce qui est extraordinaire c’est que j’ai cessé d’être surprise par sa façon de me donner des ordres sans jamais s’interroger sur mes véritables désirs. La perspective de ce séjour ne m’enthousiasme pas vraiment. Je sais qu’il a prévu de m’offrir un voyage luxueux qui comporte un séjour au Fullerton et un passage dans différents quartiers de la ville où nous allons dévaliser les boutiques. Comme il consacre tout son temps à la production de gynoïdes, il apparaît de plus en plus clairement qu’il me considère comme l’une d’entre elles. Il est dangereux de le heurter frontalement. J’ai ma remplaçante. Il partira sans moi.
Ses productions sont de plus en plus extraordinaires, à tel point qu’il ne s’apercevra de rien quand je le rejoindrai à l’aéroport. J’ai fait en sorte que nous ayons des places séparées dans l’avion. Lorsqu’il se retrouvera dans l’intimité de sa chambre du Fullerton avec la créature issue de ses œuvres, il risque de déplorer certaines imperfections et il sera très désagréablement surpris par le comportement de la créature. J’ai changé la carte microSD. Les procédures que j’ai implantées ne sont pas vraiment pacifiques

iSlave! . ! . ! . !

Je travaille dans une usine qui assemble des composants électroniques. J'ai dû payer pour passer une visite médicale et avant j'ai dû payer pour passer un test de grossesse. J'ai payé pour obtenir un entretien d'embauche et finalement ma candidature a été retenue. Ils m'ont fait signer un document par lequel je m'engage à ne pas attenter à ma vie. J'ai trouvé que cette demande était absurde, mais il paraît qu'il y a eu des suicides chez les employés. C'est pour cette raison qu'ils ont installé des grillages aux fenêtres du dortoir. Je sais ce que je veux. Je veux travailler quatre ans dans cette usine. Ensuite je reviendrai auprès de ma famille et je me marierai.
Je prends un circuit imprimé sur la chaîne. Je dois assembler trois composants. Je prends chaque composant et je vérifie qu'il n'a pas de défectuosités avant de le mettre en place. Quand j'ai assemblé les trois composants, je mets le circuit dans un sachet antistatique, je colle une étiquette dessus et je le pose sur la chaîne. Ce travail me procure un énorme ennui. Il y a un chef qui me dit que je suis trop lente et qu'il y a plein d'autres filles qui sont prêtes à me remplacer. Je m'applique pourtant. Je ne sais rien faire d'autre et je ne sais pas ce que je deviendrais si j’étais renvoyée.
Je sais que la compagnie qui m'emploie a déjà remplacé quelques milliers d'entre nous par des iBots. Nous en avons discuté avec mes camarades de travail et nous sommes toutes d'accord. Nous refusons d'être remplacées par des robots. Nous ne nous laisserons pas faire.

9 Une révolte anti-bots! . ! . ! . !

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La durée de vie des humanoïdes est en principe infinie. La puce que l’iSlave doit implanter comporte une obsolescence programmée qui limite leur durée de vie. Les puces destinées aux gynoïdes de ChronoEmpire ont également été équipées d’un logiciel espion qui transmet au serveur les messages émis et reçus par l’utilisateur, les numéros de téléphone de ses contacts, ainsi que des vidéos enregistrées par les humanoïdes à l’insu de leurs propriétaires. C’est une application parmi d’autres qui ont été conçues à l’initiative de ChronoEmpire pour lui permettre de contrôler les gynoïdes et leurs utilisateurs avec un Digtal Rights Management.
Le propriétaire d’une gynoïde doit payer un abonnement pour éviter que la créature ne transmette des informations confidentielles. La créature tombera en panne ou émettra des courants susceptibles d’électrocuter son propriétaire en cas de défaut de renouvellement de l’abonnement. En général les abonnements sont payés dans les délais impartis.
Les humanoïdes sont ancrés au serveur de ChronoEmpire. Les modèles jugés trop anciens ne bénéficient plus d’une maintenance. Ils peuvent être désactivés. Actuellement ChronoEmpire expérimente une technique de manipulation des rêves destinée à inciter ses clients à renouveler leurs produits.
L’iSlave a su échapper au contrôle à l’entrée de l’immense atelier où elle travaille. Dans une pochette qu’elle a dissimulé sous sa blouse, elle dispose des composants qui vont prendre la place de ceux qui sont fournis sur la chaîne de montage. Elle travaille depuis suffisamment longtemps sur ce poste pour savoir comment échapper à la surveillance. La puce qu’elle va installer comporte une application qui va limiter davantage encore la durée de vie de l’humanoïde. Cette restriction est la seule qui limite les capacités de la créature. Les autres applications sont sous GNU.