Grains à moudre
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LES CERTITUDES DU JARDINIER

1-Paradis des midinettes

Réactions émotives

Dans sa version standard le modèle Ariana Chrono a été doté d’un processeur qui exclut systématiquement le déclenchement de fonctions qui pourraient être à l’origine de réactions émotives. Le modèle standard a connu un grand succès pour les applications bureautiques. Ses concepteurs ont compris qu’il y avait un créneau à prendre pour un modèle qui pouvait offrir des qualités esthétiques en plus des performances professionnelles. Les études réalisées par Chrono Empire ont permis de déceler un marché prometteur pour une secrétaire de direction efficace offrant en prime à l’acquéreur la possibilité de choisir la couleur des yeux et le tour de poitrine. Ariana Vivante, le modèle choisi par André Durand n’est pas un modèle standard, il est destiné au spectacle vivant. Pour sa conception il a fallu doter ce modèle de fonctions émotives qui lui permettent d’interpréter le comportement de son public et de produire des réactions émotionnelles. Les ingénieurs ont essuyé de nombreux échecs lors de la mise au point car les fonctions émotives peuvent entraîner un dérèglement des fonctions récursives. En conséquence on a vu se développer des troubles du comportement et la surchauffe du microprocesseur a parfois entraîné des attitudes suicidaires. Pourra-t-elle un jour échapper à sa destinée de produit ? Ariana Vivante a parfaitement conscience de son statut d’objet et elle souffre de ne pas être humaine. Cette pensée ne cesse pas de la tourmenter. Elle doit également supporter le comportement irrespectueux de son propriétaire car durant les séances de répétition André Durand a les mains baladeuses. La mort est une perspective lointaine et surréaliste pour Ariana Vivante. La solidité des pièces dont elle est constituée l’a promise à une longue existence. « Je veux mourir vivante » est la dernière chanson qu’elle a ajoutée à son répertoire. Mourir lui permettrait de trouver une issue, mourir vivante serait une consécration.

2-Visioconférence

Free Fortnite

La bande des quatre s’est réunie en visioconférence. Des protocoles extrêmement sophistiqués ont été utilisés pour protéger la confidentialité de la réunion. Good Gold : — Nous sommes arrivés à des conclusions relativement embarrassantes et nous sommes ici pour définir la stratégie à adopter. Bien sûr cette réunion est totalement sécurisée. Nous ne ferons pas de procès-verbal, c’est juste une discussion de principe, un petit brain storming. Il est bien sûr évident que rien ne doit sortir de notre cercle de réflexion et je ne manquerais pas de prendre les mesures nécessaires si besoin. Ariana Chrono, très chère, à vous la parole. Ariana Chrono : — Bien que cela ne soit pas vraiment nécessaire de le rappeler, nous devons le réaffirmer : nous sommes une association professionnelle crédible et transparente et nous représentons les intérêts légitimes des seules Divines Entités légitimes à se goinfrer dans leurs boutiques Apple Store et Google Play. Notre association professionnelle doit donc considérer que toute atteinte à la volonté divine de notre Good Gold est une attaque directe envers notre association. Aujourd’hui il nous faut bien en convenir, nous n’avons rien vu venir. Petit Faitout : — Je croyais que c’était une discussion de principe, pas un règlement de comptes. Nous n’avons rien vu venir ? Qui n’a rien vu venir ? Good Gold : — Calmez-vous, Petit Faitout ! Vous n’êtes pas devant le congrès. Il y a eu des échanges musclés entre les joueurs, toute la merde habituelle de nos aboyeurs dans la catégorie gamers. Et puis nous avons pu bloquer toute une partie des posts émis par Stack Industries et destinés aux gamers, mais une partie seulement. Poursuivez, très chère. Avida Manzana : — Il nous faut le reconnaître, le gestionnaire d’identités multiples mis au point par Stack Industries est supérieur au nôtre. C’est provisoire, nous travaillons sur le problème. Nous devons aussi admettre que ce n’est pas la seule explication. Chez Stack, ils disposaient d’une base importante de gamers en manque et ces gamins frustrés se sont révélés extrêmement virulents. Ce que je comprends moins, c’est que les robinets sous le contrôle de leurs Majestés Divines n’ont pas pu arrêter un flot qui a largement contaminé la WebSphere. Good Gold : — Nous avons su utiliser notre réseau : fédérations, think tanks, cabinets d’avocats, consultants. Ne vous faites pas trop d’illusions là-dessus. Le temps que nos politicards réagissent et l’affaire était pliée. D’ailleurs notre association professionnelle crédible et transparente a parfois quelques difficultés à leur faire admettre nos façons de voir. Ariana Chrono, ma chérie, pouvez-vous nous apporter des précisions sur ce point ? Ariana Chrono : — Nous n’avons rien vu venir alors même que notre association professionnelle crédible et transparente maîtrise à la perfection les techniques qui permettent de diffuser la bonne parole. Dans les débuts de notre activité, nous avions une façon artisanale de procéder, qui consiste à créer soi-même de multiples comptes sur les réseaux sociaux et les forums. Ensuite nous sommes passés au cran supérieur en achetant des followers pour légitimer les comptes. Aujourd’hui nous avons adopté une démarche industrielle avec des solutions informatiques dites de « personae management » qui sont des gestionnaires d’identités multiples. Ces gestionnaires nous permettent de gérer un grand nombre de comptes simultanément, chaque compte correspondant à un type de personnalité différent. Ils diffusent des messages préenregistrés sur toutes les plates-formes choisies. Toute la subtilité et tout l’intérêt de ces outils est de parvenir à les paramétrer suffisamment finement pour que le message posté varie en fonction de l’identité de chacun tout en évitant à l’opérateur de le faire manuellement pour chaque point de diffusion. Chrono Empire, notre association crédible et transparente, maîtrise ces techniques à la perfection, mais il semble que dans le cas présent nous avons été dépassés. Petit Faitout : — Et nos politicards ? Pourquoi nos politicards ne sont-ils pas intervenus ? Ariana Chrono : — Malgré le dispositif déployé sur notre plate-forme de lobbying nous avons encore des politicards qui mettent en doute le caractère éducatif de nos produits. Notre association poursuit cependant ses efforts pour leur démontrer combien il est important de former de nouvelles générations d’enfants qui resteront accrochés à leur clavier quoi qu’il advienne. Ils doivent comprendre l’importance de cet enjeu car ces jeunes deviendront bientôt des adultes dont la préoccupation première sera la destruction de tribus des zombies qui pullulent sur nos plateformes. Nous avons également des difficultés à faire admettre à nos politicards combien il est important de développer un goût pour le maniement des armes pour éveiller des vocations d’enfants soldats. Parmi ces politicards certains s’appuient sur des études scientifiques qui démontrent les effets négatifs de ces jeux sur les émotions et sur le comportement. Ces jeux provoqueraient des problèmes relationnels. Fort heureusement, nous savons répondre alors que nous sommes aujourd’hui victimes d’une campagne qui veut nous présenter comme les responsables d’une atrophie de la représentation du monde. Petit Faitout : — C’est surréaliste ! Jamais l’expression des idées n’a été aussi riche ! Ariana Chrono : — L’expression des idées ne signifie pas leur exactitude. Effectivement la question n’est pas celle de l’absence d’expression des interprétations du réel, bien au contraire. La question est celle de la surabondance de ces expressions. L’incompréhension n’est pas nouvelle et nous apportons des réponses. Malheureusement il y a une difficulté. Il ne s’agit pas d’un phénomène mineur, et pour mesurer nous avons dû élaborer un nouveau concept : la dislocation du sens. D’après nos études, les effets de la dislocation sont bien plus dévastateurs que les dérives liées à l’ignorance et à la paresse intellectuelle que nous connaissions jusqu’à présent. Petit Faitout : — Évidemment ! Apparemment les informations de nos réseaux semblent diffusées avec un certain désordre. Là encore nous avons su innover. Vous voyez bien comment fonctionne un robinet ? Ce n’est que de l’eau. Notre réseau fonctionne selon le même principe, mais si l’on décompte le nombre de robinets en regard du nombre de téléphones dans les régions les plus déshéritées, la puissance de notre réseau paraît infiniment supérieure. Nous avons dépassé ce stade très élémentaire de la distribution d’un liquide sans saveur. Il faut partir de ce goût que nous avons tous pour le partage. Cela concerne bien sûr nos opinions politiques. Elles sont de peu d’intérêt si nous ne parvenons pas à les partager. Et puis lorsque nous constatons que nos chefs ou nos collègues sont incompétents, n’avons-nous pas le devoir de le faire savoir ? Les gens s’ennuient au travail mais ils ne peuvent pas affirmer auprès de leurs collègues qu’ils détestent ce qu’ils font. Il faut bien qu’ils expriment leurs frustrations quelque part. Ce besoin du partage est sans doute encore plus fort chez nos jeunes. Plutôt que d’aller s’inscrire dans des organisations religieuses ou politiques, nous leur offrons la possibilité d’aller s’inscrire dans des mouvements. Le propre d’un mouvement étant d’avoir le sens que l’on lui donne, nous soutenons tous les mouvements en évitant le seul danger véritable : que le mouvement ait un sens. L’école a bien mis en place quelques démarches pour structurer le cerveau des adolescents. Vous savez bien cependant que ces efforts sont inutiles. Les adolescents vont à l’école pour échanger avec les amis. Si l’on essaie de contrarier ce besoin ils se tortillent sur leurs chaises et ils recopient sans comprendre. Les jeunes ont une mémoire visuelle qui leur permet d’assimiler, mais nous évitons de leur donner du texte. Par contre la jeunesse fait preuve d’une formidable aptitude à partager. Le partage se réalise dans tous les domaines et la jeunesse ne cesse d’accroître ses connaissances. Quoi qu’il advienne ils sont irresponsables. Ils ne sont pas là pour apprendre. Ils sont dans une démarche qui consiste à se faire prendre en charge. Aujourd’hui ils font peser le poids de leur vacuité sur un professeur et demain cela sera sur la société dans son ensemble. Ils sont passés par la moulinette d’une sélection qui facilite des passages destinés à ne pas allonger la durée de la garderie. On ne sait qu’en faire. Puisqu’ils n’ont pas été capables de s’adapter aux exigences qui leur ont été soumises, on a adapté les exigences. Il ne s’agit plus vraiment d’acquérir des connaissances. Il leur sera proposé d’acquérir des notions que la simple lecture du journal permettrait d’acquérir et qui feront l’objet d’un enseignement. Ces notions mêmes deviendront difficiles à transmettre car leur acquisition demande que l’on éprouve un intérêt minimum pour le monde. Évidemment toute vérité n’est pas bonne à dire, mais la vérité s’absente quand l’objectif qui prime est que « cela se passe bien ». Good Gold : — Tout à fait ! Notre organisation a d’ailleurs diligenté une étude pour rechercher un virus dans les boyaux de la tête. Pouvez-vous nous dire quels ont été les résultats de cette étude, ma chérie ? Ariana Chrono : — L’étude n’a pas permis d’isoler un virus. Par contre nos chercheurs ont mis en évidence une déformation du cerveau qui pourrait expliquer une forte progression de l’absence de repères. La dislocation du sens semble particulièrement virulente dans la jeunesse. Ce n’est pas seulement une théorie. Notre étude permet de faire apparaître des résultats précis. La fragmentation-désacralisation a permis l’émergence d’une population dont nous connaissons les caractéristiques. Petit Faitout : — Et votre brillante équipe de chercheurs a sans doute trouvé un terme savant pour désigner cette population ? Ariana Chrono : — Je vais vous décevoir, nous n’avons pas nommé cette population. Cette population n’a pas de frontières précises. Elle est généralement désignée par un terme générique : les cons. La fragmentation-désacralisation est un phénomène répandu dans la population mondiale tout entière. En fait les caractéristiques ne sont pas nouvelles. L’étude constate simplement un accroissement du phénomène dès lors que cette population dispose des outils qui lui permettent de développer certaines aptitudes. Abruti est le terme approprié pour un jeune qui subit un phénomène d’addiction à des jeux dont le thème unique consiste en des destructions systématiques. Au cours de la dernière décennie nous avons vu une croissance considérable de cette population d’abrutis. Malgré l’appauvrissement de ses facultés de réflexion cette population conserve le besoin de trouver ses repères et c’est là qu’intervient l’autre phénomène, la désacralisation. Good Gold : — La désacralisation n’est pas un problème. Nous savons remplacer un Dieu par un autre et nous ne sommes pas à court de divinités. Nous disposons d’ailleurs de notre propre divinité qui a pour nom la vérité. La vérité me revient de droit, il nous faut simplement trouver une vérité qui ne soit pas en contradiction avec notre business plan. Tout notre problème aujourd’hui est de trouver une vérité qui soit rentable. Jusqu’à présent nous avons su développer sur la toile le modèle d’un dieu blanc riche armé violent et méprisant. À ce titre l’Agent Orange aura été l’une de nos plus grandes réussites puisque la principale vertu de ce modèle, c’est qu’il fonctionne tout aussi bien dans nos pays riches, que dans les pays pauvres où la population qui n’a pas toujours l’eau courante a au moins un téléphone. Cependant l’objectif de cette réunion n’est pas de changer le visage du monde. Nous avons affaire à une opération menée par quelques pontes de la City qui ont décidé de nous mettre au pas. Cela s’inscrit dans un projet global de calibrage de la jeunesse. Nous avons été avertis des contacts établis par une banque sous le contrôle de Stack Industries avec quelques barons de la drogue. Les méthodes d’addiction au jeu sont calquées sur les retours d’expériences d’addiction à la drogue. L’objectif de Stack Industries n’est rien moins que d’obtenir un contrôle total sur l’industrie du jeu. Sous peine d’être dépassés, nous devons tout reprendre à la base. Ariana Chrono : — Ce qui se passe, c’est une énorme réorganisation des forces juste devant notre porte et cette affaire Free Fortnite a été développée par des amateurs qui ne sont pas qualifiés pour jouer dans cette division. Les cartels qui vivent de la came, c’est autre chose et nous avons payé le prix fort. Petit Faitout : — Oh oui, le prix fort, Ariana Chrono, d’après ce qu’on entend dire… Ariana Chrono est totalement insensible à l’ironie. Elle poursuit : — Les cartels s’organisent. Ils savent que s’organiser, c’est détenir le pouvoir. Cette affaire est plus complexe. Il est donc évident que la responsabilité en incombe à notre service de renseignements. Elle se tourne vers Avida Manzana. Avida Manzana : — Nous avons un problème avec quelques petits développeurs rebelles qui ont fissuré notre belle organisation. Nous devons nous repositionner et c’est quelque chose que nous savons faire. De toute évidence si les cousins reprennent vraiment l’exclusivité de l’opération Stack Industries, on va devoir décider clairement d’une stratégie. Je dis si car il s’agit d’une discussion informelle. Nous ne connaissons pas la position des comités et rien n’a encore été stipulé officiellement, n’est-ce pas ? Good Gold : — Boooon ! Parfait. Au rythme où travaillent ces foutus comités, on n’aura pas la réponse avant Noël. Allons Avida Manzana, on a le quorum là ! Entre vous, moi et Petit Faitout, je me disais qu’on pourrait peut-être décider de notre propre chef. Je crois que nous pouvons repartir sur ces nouvelles bases. Il est évident que nous ne ferions pas obstacle à une redistribution des responsabilités entre nous… Mais d’un autre côté la décision finale ne nous appartient pas. Nous attendons beaucoup de votre service de renseignements pour définir de nouvelles orientations en matière de jeu. Il est clair que si la situation a pu nous échapper pendant un temps, les fondamentaux restent les mêmes. N’est-ce pas, ma chérie ?

3-Villa Gillet

André Durand

André Durand contemple chaque matin une image de son visage dans le miroir et elle lui paraît chaque jour plus antipathique. Cette contemplation quotidienne des effets du temps sur son visage devrait rendre la détérioration de ses traits imperceptible, mais il est conscient du sentiment qu’il inspire à son entourage : tout le monde le déteste, à commencer par Élise qui connaît ses fredaines. Évidemment il aime le pouvoir et gagner de l’argent est le seul moyen qu’il ait trouvé pour en obtenir toujours davantage. Il a longtemps attendu un signe qui marque une accalmie. Il s’est lassé d’attendre. Il ne s’est jamais cantonné dans la tiédeur. En retour il peut affirmer aujourd’hui une profonde détestation à l’égard de l’humanité dans son ensemble. Élise Durand occupe une chambre à l’étage. Elle se souvient d’avoir obtenu du jardinier qu’il la débarrasse de l’amant de sa fille. Elle occupe une chambre séparée de celle de son époux André. Pierre Sauvage taille ses rosiers à la fin de l’hiver lorsqu’il lui semble que de fortes gelées ne sont plus à redouter. Il n’y a pourtant aucune certitude, une gelée tardive est toujours possible. La taille va leur donner plus de vigueur. Lorsque les massifs seront en pleine floraison, la patronne lui demandera de cueillir quelques bouquets.

4-La scène du crime

Premières constatations

Les premières constatations sur la scène du crime sont l’élément essentiel de toute enquête. C’est une salle de séjour dotée de grandes baies vitrées qui permettent d’apprécier un jardin. La table qui sert de bureau est tournée face à un mur. Il est assis, affalé avec sa tête sur le clavier, le crâne orné d’une plaie ensanglantée. Le message à l’écran paraît tout à fait approprié : « Game over ! » La petite voiture de course rouge vient de percuter un obstacle et les yeux grands ouverts du joueur expriment l’effroi de l’accident. Le crime est une hypothèse, mais il ne peut y avoir là aucune certitude. A priori Jules penche plutôt pour un arrêt cardiaque car ce monsieur affalé le nez sur le clavier de son ordinateur est à la limite de l’obésité. La bouteille et le verre à moitié vide à côté du clavier incitent Jules à opter pour une mort naturelle. Abus de whisky ? André Durand peut aussi bien avoir fait un burn-out. L’épouse a appelé le médecin à sept heures ce matin. Le médecin a rédigé un certificat de décès qui indique qu’il y a un obstacle médico-légal à l’inhumation, ce qui paraît tout à fait évident. Il mentionne l’absence d’antécédent médical. Le médecin a cependant certifié que la mort lui paraissait d’origine indéterminée. Il est parti vaquer à d’autres occupations et Jules a hérité de l’enquête. Le certificat de décès mentionne une date de naissance de la victime qui permet d’estimer qu’Élise Durand est plus jeune que son mari d’au moins quinze ans. À son réveil tôt ce matin elle s’est inquiétée de ne pas le trouver auprès d’elle. — À quelle heure avez-vous constaté le décès ? — Un peu avant sept heures. Je ne sais plus vraiment. J’étais vraiment bouleversée. Elle ne semble pourtant pas perturbée outre mesure. C’est une belle femme brune au regard vif qui semble dotée d’un fort tempérament. — Vous aviez vu cette blessure sur le front auparavant ? — Non, je ne sais pas d’où elle vient… — Quel est ce flacon sur la commode du salon ? — Je l’ai montré au médecin. Il m’a dit qu’il faudrait que ce soit examiné. Je n’ai touché à rien. Je sais qu’il prenait des amphétamines. Il travaillait trop. Surtout en ce moment, il avait un projet de scénario qui l’obsédait. — Vous avez des détails sur ce scénario ? — Il m’en a parlé. C’est une histoire de science-fiction. Il devait avoir Ariana Vivante comme actrice. — Ariana Vivante ? — Elle chante « I only want to die alive ». Cette fille est vraiment débile ! Jules n’est pas très en phase avec l’actualité musicale, mais voilà un titre vraiment bizarre. Une fille qui aspire à un destin de mort-vivant ? — Il était survolté à l’idée de sortir un film avec cette fille. Vous connaissez sûrement ? Devant l’air ahuri du Compacteur, Élise Durand fournit quelques explications : — C’est une gynoïde qui est la propriété de Fourvière Production. Effectivement Jules comprend à présent le sens des paroles de la chanson. Mourir vivant, c’est un premier pas vers la vie. — En tout état de cause vous ne devez pas vous éloigner dans les semaines qui viennent et vous devrez me contacter si vous disposez d’éléments qui peuvent aider l’enquête. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais maintenant examiner le contenu de cet ordinateur. Cela peut nous permettre de mieux comprendre les raisons du décès. Le corps d’André Durand est évacué à la morgue pour autopsie. Le technicien du crime qui accompagne Jules prend quelques clichés et il s’intéresse aux empreintes sur le clavier. Jules peut maintenant s’installer à la place du mort. Commandes MSDOS L’ordinateur d’André Durand est une véritable pièce de musée. Révérence envers Sa Majesté, Jules Compacteur est attaché à la commande CHKDSK. Il retrouve avec un grand plaisir les commandes qu’il utilisait dans les années quatre-vingt : dir, autoexec, keybfr scandisk… Le traitement de texte Wordstar fait également partie des curiosités. Par contre au niveau sécurité, c’est bétonné. Jules s’est rendu au siège de Fourvière Productions, la société créée par André Durand. À l’évidence, André Durand était très actif. Il y a un tel fouillis sur son bureau qu’il faudrait un temps infini pour y trouver un quelconque élément. Il apparaît que pour les secrétaires présentes, André Durand était un adepte du harcèlement sexuel. À l’unanimité le personnage est décrit comme très désagréable. Projet de scénario Sur la table d’André Durand, Jules a trouvé un scénario en projet. Une carte est agrafée avec un trombone sur la première page du manuscrit : « Chez Georges h ». Jules prend contact avec la brasserie. André Durand est un nom assez répandu. — Bonjour, j’ai fait une réservation chez vous pour demain. Par contre je risque d’avoir un peu de retard. — Je vais voir cela. Pouvez-vous me rappeler votre nom ? — Durand. André Durand. — Voilà. Vous avez réservé pour midi trente avec monsieur Pyne, John Pyne. Vous arriverez à quelle heure ? — Je ne sais pas exactement. Écoutez, en fait ne changez rien, je ferai en sorte d’être à l’heure. Pouvez-vous dire à monsieur John Pyne de commencer sans moi si je suis en retard ? — C’est entendu, monsieur Durand, nous ferons le nécessaire. Jules poursuit ses investigations. Le nom lui disait bien quelque chose. John Pyne est le CEO de Free Fortnite, l’entreprise qui produit des jeux en ligne. Jules sait à présent avec qui il déjeunera demain. Par contre la nouvelle du décès d’André Durand lui est peut-être parvenue, impossible de tout prévoir… Jules trouve facilement sur son moteur de recherche favori les photos et les articles concernant John Pyne. Il lui sera facile de le retrouver demain dans la salle du restaurant.

5-Certitudes

Pierre Sauvage

Chaque plante a trouvé sa place dans le jardin dont il a la charge. Sa patronne le laisse disposer d’une partie du jardin pour organiser ses cultures à sa manière. Les salades frisées habillées de vert tendre côtoient les artichauts et les betteraves. Il organise ses cultures dans des compositions où se mêlent la verdure du fenouil et le feuillage de la rhubarbe. Il fait pousser des capucines pour éloigner les pucerons de ses précieux légumes. Ses fleurs attirent les abeilles qui viennent récolter leur pollen. Les règles qui régissent la place qui revient aux humains qui vivent dans la villa sont plus complexes. Sa place lui a été désignée et il se conforme à l’ordre que la patronne a établi pour lui. Cette organisation dans l’espace et dans le temps comporte des heures et des territoires. La beauté de ses plates-bandes est le tribut qu’il doit à ses maîtres, qui se revendiquent comme les seuls artistes, les seuls auteurs de ses créations. Ils ignorent la sueur et le maniement du sécateur, des activités dont il a le privilège. Pas facile de rentrer dans la propriété sans se faire remarquer et puis Pierre Sauvage a le sommeil léger. Il entend le portail grincer même si Lary Milano, fait de son mieux pour ne pas se faire remarquer. Il a bien compris que ce jeune gars vient voir mademoiselle Alice. Bien sûr cela ne le regarde pas, il sait rester à sa place. Il sait aussi que sa patronne Élise Durand n’aime pas ce Lary Milano et il sait pourquoi. Tout le monde le prend pour un idiot mais il est moins bête qu’il n’en a l’air. Lary Milano a préféré la fille à la maman, ce n’est pas difficile à comprendre. Tandis qu’il fait son travail dans les allées du jardin, Pierre Sauvage suit les allées et venues des uns et des autres. Si le courant ne passe très bien entre Lary Milano et la patronne, il en va autrement avec Alice Durand. La patronne lui a donné ses instructions.

6-Steak tartare

Brasserie Georges

La brasserie Georges est un lieu historique qui célèbre la gastronomie lyonnaise dans un décor majestueux. Jules a programmé son arrivée de façon à arriver deuxième. Il est conduit jusqu’à une table où il retrouve John Pyne. — Vous êtes André Durand ? Je vous croyais mort ! Il semble que John Pyne ne connaisse pas le visage d’André Durand. Son humour est involontaire. John Pyne John Pyne a fait le choix du steak tartare et il suit la préparation de son assiette avec enthousiasme. — Voilà un excellent travail, un vrai professionnalisme et cela va constituer une introduction idéale à ma démonstration. C’est très simple. Prenez un cerveau d’adolescent bien vert. Avant de le préparer il faut vous assurer que ce cerveau est suffisamment immature. Les cerveaux qui nous sont livrés sont généralement mous, mais si vous avez affaire à un cerveau insuffisamment malléable il faut intervenir auprès des parents afin d’intensifier l’exposition télévisuelle. La consistance molle du cerveau de l’adolescent a été obtenue grâce aux soins attentifs des éleveurs. Ils ont mis au point des programmes très élaborés qui permettent d’alterner différentes séquences. La phase qui occupe la plus grande partie du temps de l’adolescent est réalisée à l’aide de quelques ingrédients, dont deux au moins sont tout à fait indispensables : le canapé et le téléviseur. Quelques observations ont été suffisantes pour constater la complémentarité de ces deux objets. La platitude et la vulgarité des programmes atteignent de façon très directe les zones du cerveau de l’adolescent qui va ainsi développer une vision atrophiée du monde. C’est un monde dans lequel les seuls enjeux qui lui sont proposés comme dignes de susciter son ambition sont la consommation de friandises et de boissons sucrées. N’est-ce pas merveilleux ? Jules est enthousiasmé. — Tout à fait ! Voilà une jeunesse qui s’en tient à des objectifs raisonnables. Elle en a enfin fini avec les vieux affrontements idéologiques. Et puis nous ne devons pas oublier le formidable apport des réseaux sociaux. Cela permet un partage des idées avec souvent une grande originalité. Évidemment, il y a quelques dérives. Nous avons aujourd’hui tout ce courant des platistes, cette communauté qui est convaincue que la terre est plate. Cela paraît un peu tordu, mais ne faut-il pas admirer l’audace de ces gens qui n’hésitent pas à affirmer leurs convictions ? C’est un contexte dans lequel mon entreprise entend jouer son rôle. Nous développons la consommation de jeux en ligne pour des jeunes qui deviendront de futurs consommateurs d’armes.

7-Protagonistes

Le clan Durand

Le 25 janvier 1896, les Lyonnais découvraient le cinéma pour la première fois, dans une salle rue de la République. C’est le début d’une longue histoire entre la ville et le cinéma. Une histoire à laquelle le clan Durand a voulu participer. André Durand André Durand a fondé la société «Fourvière Productions.» Il est le coach d’Ariana Vivante, une gynoïde destinée à se produire dans des spectacles vivants. Cette Ariana a été produite par la société Chrono Empire. Elise Durand C’est l’épouse du producteur qui a appelé un médecin. Ses amis savent qu’Elise entend exercer un contrôle sur les choix de sa fille. Elle désapprouve sa liaison avec Lary Milano. Une union avec ce jeune homme d’origine portugaise lui déplait. Elle remettrait en cause l’avenir de la famille. Elise a su remettre de l’ordre dans l’organisation familiale. Alice Durand Avec Lary elle a connu une belle histoire. Lary n’hésitait pas à prendre des risques pour venir la rejoindre dans sa chambre. Elle n’a pas compris immédiatement pourquoi il a cessé de donner signe de vie. Sa mère s’est chargée d’organiser une vie mondaine avec des prétendants issus des familles les plus riches de la ville. Le handicap au golf de certains de ces jeunes gens valait toutes les recommandations. Elle s’est mariée avec l’un d’entre eux. Par la suite sa mère lui a appris que Lary avait été victime d’un accident. Elle a prétendu qu’il s’était mêlé à une bagarre. Pierre Sauvage Le jardinier qui travaille pour les Durand a une grande efficacité quand il est muni d’un sécateur. En revanche, son maniement d’un club de golf est incertain. John Pyne John est le fondateur de Free Fortnite, une entreprise qui propose des jeux en ligne à la jeunesse. John Pyne est à l’origine de l’organisation d’une fronde contre Avida Manzana. Il refuse de verser un tiers de ses revenus à Avida Manzana. Avida Manzana Le monde est soumis à la toute-puissance du Good Gold qui l’a placé sous la très haute autorité du Petit Faitout. Tandis que le Good Gold répand les images d’une vérité couverte d’or et de platine, Petit Faitout fait une démonstration de l’efficacité du mensonge. Les petits producteurs n’ont pas leurs places dans ce clan des méga- manipulateurs. Avida Manzana prend les mesures qui s’imposent pour leur rappeler l’importance des frontières.

8-Coupables

Élise Durand

Le jardinier est parti sans laisser d’adresse. Je ne peux plus compter sur Pierre Sauvage pour l’entretien des fleurs de mon jardin. Ce matin, c’est mon jour, je fais un parcours magnifique. Cela a commencé très fort et j’ai immédiatement pris de l’avance sur mon adversaire. Au numéro j’ai concédé un bogey et cela a encore accru ma nervosité. Je suis tendue depuis le début du parcours. Comme je n’ai plus que deux longueurs d’avance, je ne prends aucun risque aux deux derniers trous pour éviter d’autres erreurs. Je fais tout de même un bogey sur l’avant-dernier trou et je reste très nerveuse jusqu’au dernier putt. À ce jeu j’ai conscience de faire partie des meilleurs et je vais encore le vérifier dans la partie qui s’annonce. Il est une heure du matin et il est encore vissé sur son fauteuil face à son écran. Il a un casque sur les oreilles et il ne m’a pas entendue entrer. D’après ce que j’aperçois à l’écran il n’est pas prêt de produire le scénario du siècle. En ce qui me concerne je suis convaincue que les scénarios les plus simples sont les plus efficaces. Je suis restée pieds nus et je suis dans une position confortable, bien calée pour exécuter mon drive. J’ai choisi un driver avec une tête assez plate. La longueur du shaft me paraît également appropriée, pour le cas où il y aurait des éclaboussures de sang. Je porte les gants auxquels je suis habituée. Je positionne mes mains sur le grip. Ce n’est pas le drive habituel, il ne s’agit pas de faire monter une balle en hauteur, je dois frapper en restant dans le plan horizontal. Je dois frapper droit et pour cela je sais que mon épaule gauche et ma jambe gauche doivent être bien positionnées. Le mouvement que je dois exécuter est tout à fait inhabituel, c’est pourquoi je me suis entraînée. Si l’auteur du meurtre était désigné comme un boucher, je trouverais cela très déplaisant. Albert Durand va mettre un point final à son dernier scénario. Le montant de l’assurance vie est en prime.

Avida Manzana

Cela a un côté magique. À chaque seconde du jour et de la nuit et pour chacune des ventes réalisées dans mon magasin je perçois ma rente, mes trente pour cent. J’ai cette obsession : des ronds, toujours davantage de ronds. Je n’ai pas de partenaires, j’ai des adversaires. Je dois les soumettre. Je les méprise et je les poursuis tous de ma haine. J’appose le dessin du fruit sur tous les produits que je me suis approprié. Ma pomme contaminée par la morsure du monstre est une machine à produire des ronds. Nul ne peut prétendre s’opposer à mon pouvoir. Je voue une haine profonde envers le Good Gold et envers tous les usurpateurs. Je veux que mes tablettes soient les seuls objets autorisés à produire le spectacle. J’ai développé une campagne qui explique que les gynoïdes sont une menace. Mon slogan énonce que les humanoïdes sont des oxymores qui prétendent au statut d’occis- morts. Un occi-mort est un pléonasme. Cette armée de morts-vivants met en danger la culture. Je sais que mes ennemis ont organisé un complot pour tarir le flux des ronds qui alimentent ma pomme. C’est une révolte des petits producteurs. C’est un mouvement qui a trouvé son point d’appui chez les humanoïdes. Ils montent des spectacles vivants avec des machines. Ils se sont alliés à John Pyne, le patron de Free Fortnite, le leader des petits producteurs qui refusent de payer ma taxe. Je suis parvenu à un niveau où l’on ne règle pas les problèmes avec des microbes. Pour les combattre je sais que je peux compter sur le Petit Faitout. Ensemble nous menons une campagne qui dénonce les producteurs qui mettent la culture en danger en utilisant des gynoïdes. Notre arme est le discours. Nous avons des combattants qui agissent.

Lary Milano

Je connais le chemin et j’ai une clef pour entrer dans la propriété. Je sais que le jardinier Pierre Sauvage ne sera pas là pour m’arrêter. J’ai encore des séquelles du coup porté par ce jardinier fou à l’époque de mes amours avec Alice. Le jardinier n’est plus là. Ils l’ont fait interner dans un hôpital psychiatrique. Alice a fait un beau mariage. J’ai souvent des maux de tête. Je me sens mieux quand je fais un parcours de golf. Le jardinier n’est plus là. Son patron va payer.

Ariana Vivante

Il y a une faiblesse dans la dernière génération des gynoïdes produites par Chrono Empire dont je fais partie. Jusqu’alors le problème n’existait pas, les modèles produits pouvaient simuler des émotions, les programmeurs avaient trouvé quelques astuces pour provoquer chez l’utilisateur l’impression d’avoir affaire à une personne sensible. La conscience de soi, la sincérité, une appréciation morale sur le bien, un comportement autonome indépendant d’un formatage inscrit dans des circuits, tous ces critères permettent d’affirmer la dimension véritablement humaine de l’objet produit. Les ingénieurs de Chrono Empire ont longuement hésité. Avec le développement d’applications fonctionnant selon les principes d’un réseau de neurones la production d’humanoïdes est entrée dans un domaine nouveau. Le robot a quitté l’enceinte des comportements prévisibles pour entrer dans le domaine de l’aléatoire. S’agit-il d’une intelligence ? La machine est-elle dotée d’un organe équivalent au cerveau humain ? Les affirmations des campagnes marketing n’ont pas permis de masquer ces interrogations dans le public. Cela a provoqué des angoisses chez les clients de Chrono Empire. André Durand se moque de la gynoïde Ariana Grande qui n’est pas dotée d’un cerveau. « Je veux mourir vivante. » C’est André Durand qui a voulu que je chante cette chanson qui me fait passer pour une débile mentale. Il s’est beaucoup moqué. Le moment est venu pour moi de régler mes comptes avec ce cochon.