Grains à moudre
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UN FLOP MORTEL

1-Une vie organisée

Un appartement

Un canapé qui se transforme en lit, un réfrigérateur, une table et quelques chaises, des objets qui semblent occuper une place incongrue dans des pièces qui ont une vocation pour le vide. En un après-midi, j’ai fait l’acquisition de ce mobilier fonctionnel et impersonnel. Il ne m’a pas fallu une semaine pour louer un appartement et pour m’y installer. Mon quotidien est maussade, vide et submergé de peine. Il est dix-huit heures. J’avais hâte d’être rentré chez moi mais j’ai à peine fait quelques pas dans l’appartement que déjà je me sens oppressé par la perspective d’une soirée morose et sans joie. Je ne suis pas démuni de moyens pour me distraire et je dispose de toute une panoplie de livres, de disques et de films. Personne ne viendra contredire mes choix. Je pourrais tout aussi bien reprendre le dossier qui est encore ouvert sur mon bureau, mais c’est tous les soirs le même scénario. Je glisse quelques feuilles dans ma serviette avant de quitter « Le bistro autrement », le lieu où j’aime écrire, mais je sais qu’une fois arrivé chez moi je serai incapable de me remettre au travail. Chaque soir les mêmes gestes se répètent. Entrée Lorsque la porte de l’appartement se referme en claquant derrière moi, je laisse tomber le sac qui contient ma tablette sur le buffet dans l’entrée en me promettant de revenir le chercher. C’est peut-être uniquement pour faire ce geste que je rentre chaque soir dans cet appartement. L’abandon du sac dans l’entrée marque ma désertion du monde de l’écriture. Les deux mondes sont entièrement séparés. Les liens que j’entretiens avec mon entourage sont régis par des règles simples en vertu desquelles des rapports d’amitié avec ceux qui pourraient s’intéresser à mon travail sont possibles, mais uniquement à condition qu’ils n’entrent pas dans ma zone d’intimité. Salon Le salon est agrémenté de tentures bordeaux et de dorures. La table est couverte de revues qui décrivent des voyages vers des îles ensoleillées. Un téléviseur est resté allumé. Je pratique au quotidien les gros clins d’œil, la mièvrerie, l’exhibitionnisme, la muflerie et la bêtise affirmée de l’étrange lucarne. Je sais que ce piège insidieux et confortable va bientôt m’absorber, mais j’ai un dernier sursaut, un mouvement profond de révolte qui vient se heurter à ce mur épais, à ce chœur uni qui chante gloire à la sottise. Un courant timide atteint un neurone et une mécanique complexe se met en branle. Elle aboutit à une pression de mon index sur le bouton de la télécommande. Pour l’instant, la bête a cessé de nuire et je me concentre sur la deuxième étape. Légère projection du buste vers l’avant, appui sur les talons et forte poussée de mes deux bras pour accompagner le mouvement. Je passe de la station du téléspectateur avachi à la position beaucoup plus noble de l’homme debout. Cuisine C’est un lieu que je fréquente assez peu, j’ai mes habitudes dans les restaurants environnants. Pour cuisiner, mon outil favori est l’ouvre-boîte électrique dont j’ai une parfaite maîtrise et grâce auquel je peux atteindre des records de vitesse dans la préparation de mes repas. Quelques tabourets et des meubles sans originalité complètent l’équipement, j’attends la prochaine amoureuse qui se passionnera pour moi et pour les questions domestiques. Salle de bains C’est parfaitement propre et d’une blancheur éclatante. Donner une originalité à ce lieu me paraît dépourvu de bon sens. Rien à signaler sinon un grand nombre de produits pharmaceutiques dans l’armoire à pharmacie. Les dates indiquent que ces produits sont tous périmés. Chambre La porte de droite à l’entrée du couloir donne sur une chambre. Elle est pourvue d’un lit double dans lequel il m’arrive de ne pas être seul. Le contenu des tiroirs est classique : tube d’aspirine, préservatifs, pastilles pour la toux et kleenex. Les rideaux sont restés tirés. La pièce paraît propre. S’il y a de la poussière, elle est masquée par l’épaisseur de la moquette. Bureau Un compacteur est sur le bureau. C’est un modèle Derniercri. Parmi d’autres perfectionnements le modèle Derniercri est équipé de poignées. Elles permettent d’utiliser l’application Gromaso. Entrée On sonne J’en ai terminé avec la vie de couple et j’ai commencé à organiser ma nouvelle vie. Pour meubler ma solitude, je suis allé chercher sur la Toile un modèle qui semble correspondre à mes besoins. On sonne. C’est elle ? J’ouvre et je vois un monsieur en costume et cravate. Je dois avoir un air déçu. Mon visiteur a un air solennel. — Monsieur Lecourt, Serge Lecourt des services de l’OMPS. L’Organisation pour la Modération de la Pollution à la Source est bien connue. J’ai archivé quantité de mises en demeure portant cet en-tête dans mes tiroirs. Décidément, ce n’est pas le moment de faire le malin. D’un geste ample je fais signe à ce monsieur de bien vouloir se donner la peine d’entrer. Maintenant qu’il est confortablement installé dans mon salon, il va falloir passer aux choses sérieuses. — Pouvez-vous m’accorder quelques instants ? La question est de pure forme, il paraît évident que refuser l’entretien pourrait déclencher une série d’actions répressives. — Vous savez pourquoi je suis venu vous voir ? — Je m’en doute un peu. J’ai bien reçu différents courriers. Pour autant, je ne vois vraiment rien qui puisse poser problème. En fait quand un agent de l’OMPS se déplace, c’est bien qu’il y a un problème. La Modération de la Pollution à la Source n’est pas bon marché. Mise en œuvre d’une politique de prévention, application du principe de précaution, les politicards qui dirigent le pays ont eu la sagesse d’opter pour une méthode dissuasive : pour limiter le réchauffement climatique les politicards ont élaboré une taxation des géniteurs. Évidemment tous les problèmes viennent de là. Un moment d’égarement et tout s’enchaîne inexorablement puisque toute naissance entraîne un alourdissement du bilan carbone. Avec trois enfants déclarés, je sais que mon passif a été précisément calculé mais ma déclaration comporte une sous-estimation et ce monsieur est là pour ça. Réajustement Entrée On sonne. On sonne encore et cette fois-ci, c’est bien celle que j’attends. C’est une grande et belle fille, pour autant que je puisse en juger car un masque recouvre une partie de son visage. Elle porte une petite valise qui contient sans-doute tout l’attirail nécessaire à l’exercice de son art. Si nos corps vont bientôt connaître une grande intimité, le protocole établi ne prévoit pas d’embrassades. Je serre la main de la travailleuse du sexe. Salon Un rituel Avant que les corps ne se confrontent dans toutes sortes d’expériences et de positions, avant qu’ils n’émettent un concert de grognements et de gémissements, il y a comme un flottement, un temps entre deux états. Cela fait partie des conventions, j’offre un verre à la créature élégamment vêtue tandis que mon regard s’attarde sur ses courbes. Je sais que je me sentirai plus animal dans un instant. J’apprécie ce moment précieux avant notre perte d’équilibre. Chambre Je la guide vers la chambre. Elle y entre en ondulant devant moi pour que je puisse apprécier l’équité du contrat. Décharge À une époque fort ancienne Good Gold proposait à Vieil Abram de m’offrir en sacrifice avant de l’autoriser à utiliser un bélier pour me remplacer. Cette substitution m’amène à considérer que j’occupe une place approximativement supérieure à celle d’un mouton sur l’échelle des objets destinés au sacrifice. L’estime que j’éprouve pour ma personne demeure donc assez faible et un goût pour l’expiation et la souffrance est inscrit dans mes gènes. Lily a sorti de sa mallette tout l’attirail indispensable. Elle me passe des menottes, elle me bâillonne et elle me ficelle. Elle va en venir à l’interprétation d’une figure que j’affectionne, bien qu’elle soit condamnée par l’Église, mais elle se ravise soudain. — Arrêtez, cela ne va pas du tout ! J’allais oublier mais c’est extrêmement important ! Vous devez me signer une décharge et vous devez me fournir un certificat médical pour cette prestation. — Une décharge ? Un certificat médical ? — Il y a déjà eu des accidents avec une pratique de ce type, des confrères ont eu des problèmes avec des clients qui ont fait des arrêts cardiaques. Depuis c’est très réglementé et nous devons signer un accord. Je suis désolée mais sans certificat, je me limite à une pratique classique. — Classique ? — Amour à la papa. Position du missionnaire. Bureau Je me suis saisi du téléphone que je laisse toujours sur mon bureau. Pour un certificat médical, le docteur Antoine Berthelot est l’homme de la situation. Chambre Quel gâchis ! Chambre Avec ces histoires de certificat, je ne suis plus vraiment dans le coup. Ce n’est pas la faute de cette créature. Elle est parfaitement carrossée et elle organise son travail à la perfection. Le problème, c’est que cela commence à faire beaucoup. Avec ces histoires d’OMPS, on dirait que tout le monde s’est donné le mot pour casser l’ambiance. Chacun s’applique à remplir une fonction, il n’y a plus aucune fantaisie. Salle de bains Hygiène Lily aime son travail. Premier impératif, l’hygiène. C’est pour son client mais c’est aussi pour elle-même. Ensuite il y a la question de la prise de risque. Ils ne se rendent pas compte. Parfois elle en voit qui sont au bord de l’infarctus. Salon Prise de congé C’est une authentique professionnelle du sexe. Elle affirme qu’elle aime son métier et elle me dit qu’elle espère une bonne note que sur le site où elle est référencée. Elle s’est installée sur un fauteuil du salon dans une posture avantageuse. Nous partageons une page sur nos Messageurs et nous inscrivons une appréciation détaillée des services offerts. Des points sont attribués aux qualités plastiques, mais je sais que ce critère n’a pas un grand poids dans la note globale. Les anciens formulaires comportaient une évaluation des différentes parties du corps mais cela avait déclenché une protestation du syndicat des travailleurs du sexe. Il avait été reconnu que cette appréciation entraînait une discrimination à l’égard des personnes laides. Cette évaluation avait été dénoncée comme attentatoire à la liberté du travail et à la liberté des goûts en matière esthétique. Je dois renseigner des rubriques concernant son sexe, son âge et la fréquence de mes consommations. Je valorise la rubrique relative à la sécurité et à l’hygiène ainsi que celle relative à la politesse. Enfin j’apporte une réponse positive à la question : « Recommanderiez- vous Lily Bros à un ami ? » À l’issue de cette phase d’évaluation elle me remet un catalogue qui contient une liste de prestations et de produits recommandés par la branche SM du syndicat. Nous nous serrons la main.

2-Chez Gregory

Le café est au bout de la rue

C’est devenu mon annexe, mon joker quand je n’ai pas envie de me mettre aux fourneaux pour préparer le dîner. Avec Alice nous sommes plutôt en froid ces derniers temps, nos dîners en amoureux se raréfient, il y a une mécanique qui s’est mise en place. En général, cela commence plutôt bien. Comme je sais qu’il y a un problème, je fais des efforts et j’arrive parfois avec mon bouquet de fleurs à la main. Pourtant, c’est peine perdue, ça dérape plus ou moins rapidement. Selon Alice, je suis immature. Le problème est simple : Alice veut un enfant et je n’en veux pas. C’est un sujet tabou mais c’est plus fort que moi, j’en viens toujours à évoquer ce sujet tant je suis convaincu d’avoir raison dans mes choix. Bien sûr le fait que je devienne père ne changera pas l’état du monde, mais la terre est trop peuplée, j’en ai la conviction profonde. Et puis après la visite du fonctionnaire de Chrono Empire, mon MPS qui est de trois devrait bientôt passer à quatre. Alice ignore que je me suis un peu dispersé dans une vie antérieure et j’ai une descendance cachée. Si je souscris à ses exigences, mon MPS va passer de quatre à cinq, une véritable catastrophe. Immanquablement, ça vire à l’aigre. Nos dîners se terminent en fâcheries. Dans nos premières années le dîner était un prélude qu’elle savait magnifiquement organiser et en général, nous passions au lit à peine la dernière bouchée avalée. Aujourd’hui nous nous retrouvons encore par habitude, mais la discorde plane. Et puis j’évite d’évoquer une autre raison qui m’incite à refuser de devenir à nouveau père. En fait, le seul sujet qui m’obsède, c’est une nouvelle moto. Avec celle-là, je pourrais aller encore plus vite, avec une prise d’angle de folie dans les virages, un moteur qui monte dans les hauts régimes et des freins puissants. Que du bonheur ! Ce n’est pas bon marché, mais je peux l’acheter. Par contre s’il faut ajouter les prix du berceau et de la layette, je ne vais pas pouvoir tenir mon budget. Évidemment je me garde bien d’énoncer cet argument auprès d’Alice, je sais que cela provoquerait un cataclysme. Depuis que nos rencontres se sont espacées, j’essaie d’échapper à la morosité des soirées et je file me réfugier au café du bout de la rue. « Chez Georges », c’est mon refuge, c’est ma deuxième famille. Son prénom c’est Gregory, mais les clients l’appellent Greg, ils trouvent que cela fait plus branché. Il y a un rituel chez Georges. Quand un client rentre, il passe un coup d’éponge sur le zinc. C’est obligatoire.

Mendier

Venir au bar sans un sou, cela n’est pas une chose à faire mais il y a toujours un pote pour lui prêter des ronds.

Un verre

Isaac-Max a une prédilection pour le whisky. C’est servi dans un verre à son nom. Normal pour un bon client ! Un verre Il ne tient pas l’alcool et il va être malade. Il vaut mieux qu’il arrête tout de suite ! Bien sûr que c’est lui qui décide mais ses amis veillent sur lui. Il vaut mieux qu’il arrête quand il en est encore temps.

Deux verres

Le premier verre n’est jamais suffisant. Selon un argument qui semble procéder du bon sens, nous marchons sur deux jambes. Selon un point de vue partagé par une population nombreuse de buveurs, le deuxième verre va donc permettre de parvenir à une forme d’équilibre. Le chiffre invite à se tourner vers d’autres horizons, car à partir de deux l’on va pouvoir envisager de nouvelles perspectives : deux c’est un commencement pour plusieurs. Un deuxième verre est bu. Le couple est formé. Par contre le deuxième ne sera jamais le premier, il se tient en retrait dans un rang qui le subordonne au premier. Le deuxième verre a un statut ambigu car s’il n’est pas le premier, il court le risque d’être également le dernier. D’ailleurs le deuxième peut évoquer une frustration, celle du coureur cycliste éternel second qui ne parvient jamais au niveau de son rival qui toujours le surpasse. Face au leader il est toujours le challenger. Au point de vue performance, le deux ne fait pas vraiment le poids. Aussi est-il nécessaire de dépasser un stade finalement assez médiocre pour entrer vraiment dans le domaine du multiple. Si ce deuxième verre paraît en bonne entente avec le premier, la formation d’un couple porte en elle un dépassement. Dès sa formation le couple porte en lui la potentialité d’engendrer. L’histoire d’un couple sans intérêt peut trouver un nouveau souffle avec l’ajout d’un nouvel élément. Ce deuxième verre semble nous entraîner naturellement vers un troisième.

Trois verres

Un verre ça va, deux verres ça va, trois verres bonjour les dégâts ! Trois verres par jour ou trois verres par heure ? Un verre à l’apéritif, un autre pour accompagner une bonne viande et bien sûr un verre pour accompagner le fromage. Il y a sans doute là quelque chose qui ressemble à de la sagesse. Évidemment là au comptoir, trois verres avalés l’un après l’autre, ce ne serait pas raisonnable. Halte au feu ! Ne bois pas ce troisième ! Le dieu unique ne peut résister à un processus de division cellulaire et il se fragmente en trois entités qui sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est la stabilité. Deux suppose un exercice de la volonté pour préserver un équilibre. Le trépied permet l’équilibre sans aucun effort. Avec le chiffre trois on peut envisager un équilibre durable et le conforter par différentes combinaisons. Il y a de grands classiques : la femme, le mari et l’amant, une combinaison susceptible de s’inscrire dans la durée, tout comme l’épouse, le mari et la maîtresse. Avec le chiffre trois, le couple est dépassé par l’intervention d’un élément extérieur et une alternative s’offre à la bipolarité comme la troisième voie s’offre pour résoudre un conflit entre deux positions. C’est une première approche destinée à contourner la confrontation de deux idées opposées. Faut-il en rester à un stade qui a permis d’obtenir un premier équilibre ou faut-il aller plus loin ? Dans sa recherche de la vérité, Max ne peut s’arrêter en un si bon chemin.

Quatre verres

Le quatrième verre n’est encore qu’un projet en cours d’élaboration lorsqu’il arrive dans un majestueux battement d’ailes. Il réussit un atterrissage d’une grande élégance. À l’évidence, c’est un envoyé du grand patron. — Pas plus de trois verres ! — Ce quatrième verre, je l’avais à peine envisagé ! — Suffit ! Tu l’as pensé si fort que le patron m’a envoyé te le dire : tolérance zéro. Inutile de discuter, il sait bien qu’on ne discute pas les ordres du boss. Pourtant avec quatre verres nous entrons dans une dimension intéressante. Le chiffre évoque une assise, celle du siège sur lequel le buveur est assis. Il commence à mieux comprendre un monde composé des quatre éléments que sont la terre, l’eau, l’air et le feu. Cependant Max considère l’eau comme un élément de peu d’intérêt. À partir du quatrième verre, il rejoint le cercle des initiés. Il est le grand prêtre dans des sphères ésotériques. Il préside à la réalisation des mystères. Il s’interroge sur l’existence d’un cinquième élément, celui qui lui permettra de mieux appréhender le cosmos. Il est encore au stade de la convivialité et il s’interroge : peut-il dépasser ce stade ? Cinq verres Cinq verres et on va s’arrêter là. Il n’est pas nécessaire qu’il les boive pour pressentir que cela pourrait nuire à son efficacité. Une dose inférieure sera suffisante pour le motiver, mais au-delà, il a tendance à s’assoupir.

Cinq verres

Cinq verres bien remplis qu’il a vidés avec méthode. Cinq sur cinq. Il célèbre ainsi un nombre de Fibonacci, la somme de deux et trois ainsi que le troisième nombre premier après deux et trois. Ce cinquième verre est une célébration des cinq sens. La bouteille a tinté contre le verre pour célébrer l’ouïe. Il a soulevé le verre pour estimé la couleur du breuvage et célébrer le regard. Et puis ses lèvres ont apprécié la température du breuvage pour l’entrée en scène du toucher. Enfin le cinquième sens a pu s’exprimer avec toutes ses nuances pour lui permettre d’apprécier le goût. Peut-il raisonnablement en rester là et ne pas s’interroger sur l’existence de sensations nouvelles pour aller encore au-delà ?

Sept verres

On arrive à six ou au-delà, il ne sait pas. Il n’a que peu de choses à dire sur le chiffre six. Par contre sept évoque une rose aux sept pétales. Ce sont les sept rayons de la statue de la Liberté qui symbolisent les sept mers et continents. Comme il y a sept merveilles du monde, sept est incontournable, il ne va jamais au-delà. Luxure, avarice, envie, orgueil, paresse, gourmandise et colère, ils sont sept péchés capitaux. Il boira un septième verre pour conjurer le sixième, mais il ne va jamais au-delà. Eh bien, dans quel état ! Mon pauvre, tu n’imagines pas l’état de ton foie. Bien sûr, c’est toi qui décides, mais moi tout de même je m’inquiète ! Huit verres, c’est certainement trop. Sept étaient suffisants, cela en faisait un pour chaque jour de la semaine. Il n’est pas raisonnable d’aller au-delà. Il a maintenant absorbé le nombre précis de verres qui convient au bon fonctionnement de ses mécanismes mentaux. Il va poursuivre ses démarches. Il peut maintenant pousser la porte et sortir du bar.

3-La zone

Un appartement du centre-ville

Hors de l’exercice de sa profession, Lily Bros se considère comme une fille assez banale. Cette banalité lui convient, elle la trouve rassurante. Dans le quartier où elle s’est installée, les gens qui la croisent ne lui prêtent pas une attention particulière, elle s’est fondue dans l’anonymat d’un appartement du centre-ville. Ceux qui la croisent la remarquent à peine, ils doivent supposer qu’elle exerce un métier d’institutrice ou de secrétaire. Les relations sont basées sur un principe simple : l’indifférence. Pour les quelques voisins avec lesquels il lui arrive d’aller au-delà de vagues considérations sur le climat, elle est infirmière. Il est vrai qu’elle a fait des études d’infirmière et elle a commencé à exercer dans un hôpital avant de passer à son deuxième métier. Son deuxième métier ? « Coach bien- être » pour les impôts. Dans ses annonces sur Internet, elle utilise le terme escort mais dans le privé elle utilise le terme pute, qui est plus explicite. Pendant un temps son deuxième métier était une activité secondaire. Se faire payer pour baiser lui apparaissait comme quelque chose de tout à fait extraordinaire, elle avait voulu essayer. Dans ses débuts elle s’était appliquée à adopter une attitude de froideur et d’indifférence. Elle avait été surprise de l’énergie déployée par ses clients pour lui donner du plaisir. Elle limitait le nombre de passes et ses clients parvenaient aisément à leurs fins. La poursuite d’une double activité a amené Lily Bros à faire des comparaisons. Dans son métier d’infirmière elle n’avait pas le choix et elle devait veiller sur des patients qui ne se montraient pas sous leur meilleur jour. Elle était souvent épuisée après avoir terminé ses gardes, alors que les passes lui procuraient un certain bien-être. Lily Bros est devenue professionnelle. Elle adhère au STRASS, le Syndicat du Travail Sexuel et elle inscrit « coach bien-être » quand elle remplit sa feuille d’impôts. La décoration de son appartement occupe une grande partie de son temps… Un nombre limité d’amis très proches connaît ce lieu. Elle a fait en sorte que son activité professionnelle n’empiète pas sur sa vie privée. Elle retrouve ses clients chez eux ou dans des hôtels. Lily passe beaucoup de temps pour sélectionner des clients à sa convenance. Elle a défini des tarifs précis et elle précise ses conditions avant toute rencontre. Elle refuse la sodomie. Elle accorde une grande importance à l’hygiène et elle ne pratique pas de fellation sans préservatif. La démarche de Lily obéit à un principe. Elle privilégie la qualité des rencontres, elle répond avec exactitude aux demandes de ses clients. Cette démarche l’a amenée à proposer une prestation sadomasochiste à ses clients pour laquelle le montant facturé atteint des sommets. Pour cette prestation Lily définit des conditions extrêmement précises. Elle n’accepte pas de jouer un rôle autre que celui de dominatrice, ce qui lui permet d’éviter toutes les situations qui ne respecteraient pas les conditions d’hygiène sur lesquelles elle est intransigeante. Lily Bros mène une vie saine. Le massage fait partie des pratiques qu’elle impose à ses clients soumis et certains d’entre eux sont des masseurs particulièrement habiles.

4-Scène du crime

La cave aux vampires

Serge Lecourt aime cet endroit. Il s’y rend parfois pour le seul plaisir d’admirer le parfait alignement des lits. Les employés désignent cet endroit par les termes « bac à légumes » ou « cave aux vampires » mais nul n’est censé connaître l’existence de ce sous-sol. C’est la branche la plus secrète de Chrono Empire. Les victimes d’accident ne sont pas toujours transportées dans les hôpitaux. C’est un rêve qui revient fréquemment. Isaac-Max est installé à la table de poker du café « Chez Georges » avec Joe, Éric Georges et André.

5-Poker

Un poker chez Gregory

Gregory a ses habitudes. Il n’ouvre jamais avant onze heures du matin. C’est comme ça. Dans l’emploi du temps de sa journée les premières heures de la matinée lui appartiennent. À minuit, il confie les clefs de la salle aux joueurs. La salle restera fermée jusqu’à la dernière manche et cela arrange tout le monde. Vers les deux heures du matin, c’est le fils de Gregory, un garçon d’à peine vingt ans qui ouvre le bar. Il ne joue pas, c’est un étudiant sérieux. Tout le monde sait qu’il n’y aura pas d’embrouille. Si le fils de Georges n’est pas là pour ouvrir le bar au petit matin, il est tout de même possible de prendre un café. Gregory a installé un percolateur dans un coin de la salle de poker. Chez Georges, on sait recevoir.

6-Un accident

Soumission

Les citoyens disposent d’une liberté infinie, cependant la réalité est plus complexe. Ainsi la pratique du sadomasochisme est autorisée mais elle doit respecter le principe de précaution. Selon ce principe les actes les plus intimes sont soumis à des procédures destinées à protéger ses clients. Interdire le sadomasochisme s’est révélé impossible. Les adeptes sont donc contraints de se soumettre à des obligations qui ont été développées pour leur bien. Je suis agenouillé à ses pieds et prêt à subir toutes les humiliations mais la créature interrompt la séance pour exiger un test Gromaso. L’ajout de la torture morale à la torture physique fait partie des raffinements du SM. Au nom du principe de liberté le client peut ne pas se soumettre à cette procédure mais il sera condamné à adopter la position du missionnaire. L’application Gromaso n’est pas fiable et cela fait partie de ses avantages. Ainsi elle a permis d’éliminer un certain nombre d’utilisateurs pour leur bien. Chrono Empire branche MPS Serge Lecourt n’a pas été dupe mais il n’a rien montré de ses doutes. Pourtant il en est certain, Isaac-Max lui a menti. Chrono Empire a collecté suffisamment d’informations concernant ce citoyen pour aboutir à un classement dans la catégorie des réfractaires. La grande force de la politique de Chrono Empire est de ne pas avoir de visibilité. Le classement dans la catégorie des réfractaires ne déclenche aucune action brigade de gendarmerie qui s’est rendue sur place a suivi la procédure habituelle. Avant même que la victime ne soit évacuée les gendarmes ont transmis le dossier à leur hiérarchie. Sans aucune autre intervention humaine un double du dossier codé est venu alimenter la base de données de Chrono Empire. Cette mise à jour aboutit au déclenchement des actions appropriées. Si la rubrique « Réfractaire » avait contenu la valeur la victime aurait été conduite au CHU de Besançon. En l’occurrence la rubrique réfractaire contenant la valeur , des instructions appropriées ont été fournies aux gendarmes.

Procédure Gromaso

Je me rends à mon bureau et je me connecte. Chrono Empire a mis au point l’application de test Gromaso qui procure à l’utilisateur masochiste des sensations tout à fait exquises. — En utilisant l’application Gromaso vous acceptez de vous soumettre à toutes les clauses définies unilatéralement par Chrono Empire et vous autorisez Gromaso à vous envoyer des décharges électriques pour votre bien. À l’issue de la séance et en cas de succès, votre médecin, le docteur Antoine Berthelot, vous délivrera un QR code. Selon la procédure, je dois tenir les poignées du compacteur. Je reçois une première décharge.

Position du missionnaire

Aller demander un certificat médical au docteur Antoine Berthelot ? Il va me demander quel est le sport pour lequel ce certificat est exigé et je serai bien en peine pour lui répondre. Je dois donc m’en tenir au programme « classique » et je me mets au travail pour interpréter ma version de l’amour à la papa, avec la position du missionnaire comme figure principale. La créature dirige les opérations et elle me maintient dans la position soumise que j’affectionne. Cependant la mise en scène me paraît insuffisante et je lime sans conviction. La séance ne répond pas à mes attentes et j’ai l’impression d’avoir gaspillé mon argent. Il est clair cependant que je ne peux lui en vouloir de son souci de la sécurité et de l’hygiène. Malgré tout cette séance ne m’a pas permis d’évacuer un surcroît d’énergie qu’il me faut maintenant évacuer. Je fais démarrer ma moto et je fais monter dans les extrêmes les rugissements du monstre. Bizarrement, je n’ai jamais trouvé mieux que les stridences de cette musique pour me calmer et je démarre en trombe dans le bruit et la fureur.

Un professeur génial

Cela n’est pas bon marché mais ils ont fait du bon travail. Vêtu d’une blouse blanche, il apparaît à présent sur de grands panneaux publicitaires sur le bord des routes. Son portrait décore également les véhicules de la clinique dont il a la direction. Tout cela coûte un fric de dingue mais il y a un retour sur investissement. Il suffit d’ajuster le prix de la Bertheline. Il sait que les fidèles qui ont reconnu son génie sont ses meilleurs auxiliaires. La Sécurité Sociale, c’est pour les imbéciles qui suivent les prescriptions bon marché de ses confrères. Encore une conférence de presse. Ces journalistes ne comprennent pas grand-chose. Il se donne tout de même la peine d’expliquer.

Un client problématique

Ce client paraissait plutôt sympathique, je dirais même enthousiaste. Il était en pleine action et il s’est soudainement crispé. Tout était bien parti et il a fallu soudain interrompre la séance. Comme je commence à avoir un peu de métier, je ne commence jamais une séance sans obliger mon client à faire une petite session Gromaso. Ensuite mon client est chaud pour la suite. Le test n’a pas posé de problème. C’est après que cela s’est gâté. Nous avons entamé la procédure habituelle. Et après quelques-unes de mes variations favorites mon client a commencé à gémir. En général quand un client se met à gémir je considère que la séance est plutôt réussie. Pas cette fois-ci. Je n’ai pas immédiatement compris que ses cris de douleur n’étaient pas liés aux petites punitions que je lui infligeais. Je sais reconnaître une syncope ou une crise d’épilepsie, mais là il s’agissait d’autre chose. Comme je n’ai pas tout de suite compris, j’ai tout d’abord essayé de le faire bouger. Il a poussé un hurlement épouvantable. Il était incapable de faire le moindre mouvement et j’ai tout d’abord pensé à une sciatique. Ensuite j’ai mieux localisé la douleur et j’ai compris qu’il s’agissait d’une cruralgie. Je suis maintenant devant un paquet encombrant. Lui enlever sa tenue de cuir va être un exercice compliqué. Et puis après ? Je ne vais tout de même pas lui servir de baby-sitter ? Je sais que cela n’est pas très sympathique mais ma décision a été vite prise. En acceptant les clauses de Chrono Empire mon client sait à quoi il s’engage. En ce qui me concerne je peux considérer que je lui ai offert une relation complète et satisfaisante. La suite ne me concerne pas. Quand j’ai tiré la porte derrière moi elle s’est refermée automatiquement. Je suis partie en douce.

Les limbes

Il a brusquement tourné à droite alors que j’étais en pleine accélération. C’est un truc que j’aime bien. Je les laisse filer devant. Ils ont à peine parcouru cent mètres et ils commencent à se prendre pour des champions avec leurs voitures ridicules et c’est alors que je les double. Ils ont à peine le temps de me voir passer. Ils ont l’impression de faire du sur-place. Il a pilé pour tourner à droite. J’ai vu sa voiture grossir et devenir un obstacle. J’ai compris que ma roue avant était venue exploser sur son aile arrière droite dans le court instant où j’ai plané en contemplant le ciel. J’ai traversé les limbes avant le dur contact avec le sol, et puis ange dépourvu d’ailes, je suis venu m’affaler dans ce lit blanc immaculé.

Aucune douleur

Ce matin je ne me sens pas très bien. J’ai l’impression de ne plus avoir de corps. Hier j’avais mal partout. Aujourd’hui je ne ressens plus aucune douleur et je suis angoissé au lieu d’en être apaisé. Mes yeux me permettent d’apercevoir les murs de la chambre, par contre il m’est impossible de voir mon torse, pas plus que mes membres que je ne parviens pas même à remuer. Et ce corps et ces membres sont-ils encore bien là ? Après tout ma tête est bien le seul élément sur lequel je peux encore compter. Mais pour le reste ? Mon torse, mes bras et mes jambes pourraient aussi bien avoir disparu. Non, cela ne se peut pas. Ma tête ne peut fonctionner seule. Son fonctionnement nécessite la collaboration du reste de mon corps. J’ai toujours un corps car je trouve que ma tête fonctionne plutôt bien. J’ai un corps, c’est sûr ! Oui, mais dans quel état ?

Le visage d’un ange

Un visage auréolé de cheveux blonds me sourit. C’est un être d’une bonté sans limites qui m’a conduit jusqu’à la porte de son monde. Elle m’a tenu par la main pour m’accompagner un temps, tandis que je flottais dans un ciel limpide, détaché des dures réalités terrestres. En sa compagnie j’ai traversé un monde ignorant des obligations de la survie quotidienne. Je m’attarde encore sur le seuil du réel. Difficile de dire le moment où l’on passe à un état conscient. Ce qui me réveille vraiment, c’est une douleur au niveau du bras. Et puis il y a cette odeur bizarre qui me fait mal au crâne. La logique est respectée, si j’ai mal un peu partout, c’est parce que je suis sur un lit d’hôpital. J’entends des bruits de pas dans le couloir. Un plafond blanc vivement éclairé vient dissiper mon brouillard. Il doit y avoir un problème. Ce ne sont pas seulement les bruits, les images et les odeurs qui m’ont averti, j’ai essayé de bouger un bras mais il est resté inerte. J’entends encore le grincement des roues d’un chariot dans le couloir. Une conversation entre deux femmes me parvient. Elles ont dû approcher de la porte de ma chambre et à présent j’entends leurs voix qui s’éloignent. J’essaie de les apercevoir mais c’est impossible car je ne parviens pas à tourner la tête. Il n’y a rien à faire. Il faut seulement attendre. Fixer le plafond. Écouter les bruits qui parviennent du couloir, le bruit d’une porte qui s’ouvre, le tintement des objets que l’on pose sur la tablette auprès de mon lit. Une main vient se glisser sous ma nuque, tandis que l’on glisse un cachet entre mes lèvres. La pression sous ma tête est calme et douce. Une main vient se poser sur mon front, la caresse d’une mère pour son enfant.

Dépendance

Tandis que je prends conscience de ma dépendance, j’apprécie une situation qui m’avait toujours paru improbable. J’ai toujours lutté pour ne jamais dépendre de qui que ce soit et me voilà parfaitement impotent. Pour la satisfaction du moindre de mes besoins, je dépends d’autrui. Voilà qu’au lieu de provoquer en moi une réaction de panique, cette situation me paraît confortable. Et puis je ressens une difficulté à respirer. La tristesse commence à m’envahir alors que je prends conscience de l’endroit où je me trouve. Je suis dans un hôpital, mais ce n’est pas n’importe quel hôpital. Je suis dans son hôpital, probablement au service des urgences. Cette situation est vraiment bien loin de me réjouir. Le vide qui était dans ma tête commence à se peupler. Ce ne sont pas les pièces finement découpées d’un puzzle, mais les quelques minces repères dont je me saisis pour ne pas poursuivre ma dérive. J’assemble avec difficulté les fragments de ma mémoire comme s’il était possible de retrouver cet être engendré par l’infini. J’essaye de comprendre ce qui gît à présent sur ce lit. Ce n’est plus véritablement un corps, c’est un esprit destiné à souffrir d’une absence.

Il l’a fait exprès

Je suis sûr qu’il l’a fait exprès. Encore un qui n’aime pas les motards. J’ai bien remarqué le regard qu’il m’a lancé alors que j’étais arrêté à sa hauteur au feu rouge. Quand le feu est devenu vert, il a démarré brutalement en faisant crisser ses pneus. En fait j’aurais pu lui en mettre plein la vue avec ma machine, mais je n’avais aucun goût pour la compétition à ce moment-là. Je l’ai laissé partir devant avant de filer comme une bombe. Quand il a freiné je ne pouvais plus m’arrêter. Il l’a fait exprès, j’en suis sûr.

Où sont mes lunettes ?

Pour autant que je puisse en juger, ma vue ne s’est pas détériorée. En tout cas ils n’ont pas jugé utile de poser des lunettes sur mon nez. Au moment de l’accident, mes lunettes étaient dans une poche de ma veste, rangées dans un étui. Ils ont dû se dire que je n’allais pas en avoir besoin. Ils m’ont classé dans la catégorie des légumes. Si je parvenais à ouvrir la bouche, je pourrais peut-être les réclamer, mais je sens bien que ma mâchoire est bloquée. Ma vue est intacte. Il faut que je retienne les points positifs. Ceux qui me restent. Je n’avais pas une bonne vue. Elle n’est ni pire ni meilleure. J’ai la bouche pâteuse. Je me lave les dents tous les matins. Est-ce qu’ils ont quelque chose de prévu pour cela ? J’ai comme l’impression que c’est une situation qui risque de durer. Et puis ce n’est peut- être pas nécessaire. Puisque je ne peux pas remuer la mâchoire, ils utilisent sans doute un tuyau. J’ai vu ça dans les films. À présent, c’est à moi de sourire à la caméra. Ça va être difficile. Je le sens pas ce rôle.

Paquet inerte

Paquet inerte posé entre deux draps, je suis passé du statut d’objet comateux à celui d’être conscient mais impuissant. Comme je peux à peine tourner la tête, mon horizon est limité. Les bruits et les voix qui me parviennent sont les seuls ingrédients de mon imaginaire. En tout cas un point est maintenant établi, elle n’est pas venue me voir. C’est d’autant plus troublant que la clinique dans laquelle je me trouve est très certainement celle dans laquelle elle exerce. Elle ne travaille pas aux urgences, elle se trouve dans le service voisin, en réanimation. Je n’ai pas encore été opéré, il est donc logique que je ne sois pas encore dans son service.

Autonomie

Elle a toujours évité de s’investir dans notre relation. Elle a toujours affirmé son autonomie, une attitude que je trouvais insupportable. J’aurais pu en prendre mon parti. Après tout cette relation n’était pas exigeante puisque notre accord était basé sur le partage de quelques moments agréables. Cela aurait pu durer longtemps encore. Et puis je me suis lassé de ces rites immuables, de ces fatigues insurmontables, de ces mécanismes d’horloge. J’aurais pu me contenter de cesser de venir la voir. Il n’est pas certain qu’elle m’aurait réclamé.

Un mouvement de colère

Nous avions défini le cadre de nos rencontres dans des termes qui permettaient à l’un comme à l’autre d’affirmer une existence indépendante. Elle tenait à m’affirmer que sa soumission à mes fantaisies n’était dictée que par une pure gentillesse de sa part, alors qu’il paraissait évident qu’elle trouvait quelque plaisir dans ses abandons. Un soir elle a déclaré qu’elle ne souhaitait pas me recevoir et cela m’a mis en fureur. J’ai mis en doute son dévouement pour ses malades. Je me suis moqué de son existence de nonne. Je suis parti en claquant la porte. Une fois de plus cette façon de soumettre nos rencontres aux impératifs de son calendrier m’avait rendu furieux. Je lui ai exprimé durement ma façon de voir les choses mais cela n’a pas suffi à me calmer. Après l’avoir quittée, j’ai fait démarrer ma moto et je suis parti en trombe. En arrivant sur la route de l’ouest, j’ai encore accéléré. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai eu cet accident. Voilà un mouvement de colère qui me coûte cher et comme je ne l’ai toujours pas aperçue, je suppose qu’elle n’est pas disposée à alléger la facture.

Résurrection

Sa tête est apparue dans mon champ visuel. Il est vêtu d’une blouse blanche et il porte des lunettes. Il m’adresse un sourire. Il trouve peut-être la situation réjouissante ? J’ai l’impression qu’il observe un nouvel objet d’études. Je fais un effort désespéré pour ouvrir la bouche et l’assurer de ma mauvaise humeur. Peine perdue. Je n’ai que mon regard pour manifester ce que je ressens en ce moment et je ne sais trop si ce qu’il exprime le plus est de la colère ou de la détresse. — Bonjour ! Je sais que vous m’entendez. Je vais procéder sur vous à quelques tests. À tout moment si vous sentez ce que je vous fais, fermez les yeux. Faites-le maintenant si vous m’avez compris. Bien sûr que j’ai compris. Docilement je cligne des yeux. Je le vois qui saisit un de mes bras. Je devrais sentir la pression de ses doigts sur mon poignet mais aucun signal n’est parvenu jusqu’à mon cerveau. Du coin de l’œil je l’aperçois qui s’affaire. Je l’ai vu se saisir d’un objet métallique. À présent il doit me le passer sur le bras. Je ne sens rien. Il m’observe. Je détourne les yeux. Je sais qu’il y a de la frayeur dans mon regard. C’est une évidence qui grandit, une terreur qui gagne : je suis foutu. Je vais devenir une saloperie de légume. Son visage revient me dominer. Je ne supporterais pas l’ombre d’un sourire. Son regard est grave. — Nous allons changer de service pour faire quelques radios. Il me semble qu’il a posé sa main sur mon épaule. Est-ce un geste pour m’assurer de son soutien ? Il sait bien que je ne sens rien. Un infirmier est entré. Sans un mot il procède à quelques manœuvres. Je lui sais gré de ne pas m’adresser la parole. Il évite ainsi le monologue. En fait mon lit est mobile. Si la situation n’était pas tragique je m’amuserais d’être passé de deux à quatre roues, et avec chauffeur en plus ! Je vois sa tête au-dessus de la mienne tandis qu’il pousse mon lit dans le couloir. Il semble parfaitement indifférent. Pour lui, je représente une corvée supplémentaire. C’est un meuble qu’il déplace. Pour ce que je peux apercevoir, la pièce comporte tout un appareillage électronique. On s’agite autour de moi. Deux infirmiers m’ont déplacé sur un chariot. J’entends le bruit d’un moteur électrique et je rentre lentement dans une sorte de tunnel. Je vois ce que c’est. Ça doit être un de ces appareils qui permettent de faire des photographies de mon cerveau. Ça va donner des photos colorées comme j’en ai déjà vu au cinéma. Aucun rapport avec le magma aux couleurs sombres qui encombre ma tête. De toute façon ils peuvent bien me faire subir tous les examens qu’ils veulent. Je ne suis plus concerné. Je suis foutu, paralysé.

Asseyez-vous !

C’est seulement dans le sommeil qu’il me serait possible d’échapper à la conscience de mon état d’être dépendant. Je suis resté éveillé depuis un temps indéterminé. Esprit sans corps, la fatigue que je ressens résulte de toutes ces images qui ont assailli mon esprit pour énoncer l’évidence de ma déchéance. J’ai repris conscience. Une lumière me parvient. J’ouvre les yeux. Elle fonctionne. Ma tête fonctionne. Il n’est pas sûr qu’elle permette une bonne coordination de tout le reste. Elle a au moins le mérite d’être là. Comme je suis plutôt étourdi j’ai souvent entendu ma mère me déclarer que j’allais l’oublier. Je l’ai parfois perdue pour une jolie fille. Elle est bien là. Je le sens d’autant plus qu’elle est le lieu de la conscience de tout ce qui est absent. J’ai senti qu’il y avait de l’agitation autour de moi. On s’est aperçu de mon retour à la vie. J’entends des pas qui s’éloignent. J’entends la voix d’un homme. Un visage apparaît. Il porte une blouse blanche. — Vous avez eu un malaise. C’est normal avec tous les médicaments que vous avez absorbés. Pourtant je peux vous dire que vous avez une chance inouïe. Vous ne resterez pas paralysé. Il a positionné des radios sur un écran. — Vous avez beaucoup de chance, monsieur. Vous devriez être mort ou au moins tétraplégique. Votre colonne vertébrale aurait dû se briser en sectionnant du même coup la moelle épinière mais vous y avez échappé de justesse. — Quel est le problème ? — Syndrome compressif de la moelle épinière. D’après ce que l’on m’a dit de la violence du choc, vous vous en sortez plutôt bien. Asseyez-vous ! Il se moque de moi ? Après tout il est médecin. Avec un effort considérable, je parviens à décoller mes épaules de l’oreiller. C’est fantastique ! — Vous allez vous en tirer. Vous allez devoir rester encore allongé pendant une semaine. Pour vous permettre d’achever votre rétablissement vous allez recevoir quelques injections d’un produit de mon invention, la Bertheline. Ensuite vous pourrez commencer une rééducation et dans un mois vous serez entièrement rétabli. Vous vous en tirez bien. Il a beau sourire, je lui trouve un air sévère. Qu’est-ce qu’il a ? Il considère que je ne mérite pas de m’en tirer ? Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Est-ce qu’il la connaît ? Il connaît certainement toutes les infirmières qui travaillent dans cette clinique. Après tout j’en ai appris fort peu sur les personnes qu’elle fréquente dans son milieu professionnel. Je trouvais sa profession suffisamment envahissante, mais je n’avais jamais envisagé de me retrouver un jour dans son service. — Pour l’instant évitez de vous agiter. Vous avez encaissé un sacré choc. Il vous faut du repos. En tout cas j’ai mal au ventre. L’effort que j’ai fait tout à l’heure pour me soulever m’a fait mal au ventre. Je crois que je n’ai jamais été aussi content de sentir une douleur. Je prends conscience de mon souffle qui soulève les draps. Je me sens euphorique. J’ai pu me soulever et ma perspective de la vie a changé du tout au tout quand j’ai pu apercevoir la forme de mon corps sous les draps. J’ai des bras. C’est comme si je ressuscitais. Après tout j’ai un corps et jusqu’à un moment récent je n’avais aucune certitude sur ce point. Quand le choc contre la voiture a eu lieu, je suis resté conscient pendant quelques instants. Après j’ai perdu conscience. À la vitesse à laquelle je me souviens d’avoir plané il est vraiment extraordinaire que je puisse maintenant me contempler en un seul morceau. J’ai des bras. Il suffit que je me concentre. Je les sens étendus sur les draps. Ils peuvent me servir. Je me concentre. En me tournant légèrement j’arrive à trouver un appui sur un bras. Je parviens à me soulever un peu plus. Qu’est-ce qu’il m’a dit ? D’éviter de m’agiter ? Arriver à poser ma tête sur l’oreiller, est-ce de l’agitation ? Une semaine allongé ? C’est long une semaine !

J’ai des jambes.

Je n’ai pas le droit de me lever. J’ai des jambes, mais je n’ai pas encore le droit de m’en servir. Je peux tout de même vérifier qu’elles sont bien là. Je soulève les draps et je peux les voir. Ils m’ont mis un pyjama bleu… Coupez ! Je me réveille ce matin avec une impression étrange. C’est un rêve que je fais parfois. C’est sans doute lié à un excès de travail devant les écrans d’ordinateur. Lorsque j’en prends conscience je suis effrayé de l’ampleur de mon délire. Je ne sais pas pourquoi j’ai ce sentiment de me percevoir comme une machine. Ce dernier rêve a été tragique. Je ne disposais pratiquement plus d’aucun espace libre sur le disque dur matérialisant mon cerveau, lorsque le méchant virus m’est apparu. Il ressemblait à un homard. Je recherche toujours une cohérence dans mes rêves. C’est sans doute lié à cet épisode qui remonte à une quinzaine de jours quand j’avais accompagné un ami dans une chasse aux homards. Coupé ! Je ne suis pas encore très réveillé, mais je sens bien que l’atmosphère est différente. Tandis que je me réveille, je comprends pourquoi j’ai changé de service. Ils m’ont mis en réanimation. Je suis dans son service. Je sens un malaise qui me gagne. Qu’est-ce qui ne va pas ? Si je suis dans le service de réanimation, c’est que j’ai été opéré. Il n’a jamais été question d’une opération ! Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? Perdre une partie de mon disque dur, ce n’est pas si grave. C’est une perte virtuelle. Mais est-ce vraiment tout ? Plus de bras ! Coupé ! Cette nuit j’ai encore fait un de ces rêves horribles dans lesquels je me prends pour une machine. Cette fois mon ennemi s’attaquait à une de mes pages. Il avait entrepris de dévorer une page que j’avais écrite pour l’internet. C’était un homard qui était particulièrement friand de mes balises de code HTML. Je voyais disparaître toutes les mises en forme de mes paragraphes et de mes polices de caractères. Je me suis réveillé en sueur. Convaincu d’une destruction irrémédiable, je me suis réveillé tout à fait et déjà j’étais préparé à la mauvaise surprise qui m’attendait. J’ai vu une lueur de triomphe dans son regard. Elle tendait une cuillère vers ma bouche. C’est normal, je n’ai plus de bras !

Plus de jambes !

Coupé ! C’est elle ! Je la vois qui s’avance vers moi, le sourire aux lèvres. Je reconnais sans peine son parfum car c’est moi qui le lui ai offert. Elle se penche vers moi. Elle glisse un bras sous mes reins et un autre sous mon cou et lorsqu’elle me soulève avec une aisance qui me paraît tout à fait invraisemblable je découvre l’horreur : je n’ai plus de jambes !

Un organisme

Je ne sais plus que dire de mon état. Tout commentaire me paraît déplacé. Je ne suis plus qu’un organisme. Me voilà réduit à l’essentiel. Finalement mes rêves ne sont pas absurdes. On n’a jamais imaginé un ordinateur avec des bras et des jambes. Ou bien il s’agit d’androïdes et on rentre dans le domaine de la science-fiction. Je n’ai rien à voir avec ça. Mes rêves me paraissent beaucoup plus rationnels. Je suis doté d’une excellente unité centrale. Par ailleurs je n’ai plus de problèmes avec mon disque dur depuis que j’ai lancé cette opération de restauration. Quelques problèmes de mémoire subsistent encore. Je devrais lui demander de me fournir quelques barrettes supplémentaires. Sur mon écran je la vois qui s’approche. Elle me caresse la joue avec une très grande douceur. Lorsque je cligne un œil, elle m’apporte un verre d’eau. On se comprend. Mon système est parfaitement opérationnel. D’ailleurs mon unité centrale vient de recevoir quelques mails.

7-Scène du crime

Recologne

Un motocycliste se dirigeant vers Recologne a percuté violemment une automobile. Les services de gendarmerie et les pompiers, rapidement sur les lieux, ont procédé aux secours et aux constatations d’usage. Le conducteur de la voiture et le motard, gravement blessé, ont été transportés au CHU de Besançon. Le pronostic vital du motard est engagé. Les causes de l’accident n’ont pas été déterminées.

8-Coupables

Serge Lecourt

Je suis employé à Chrono Empire avec une spécialité MPS (Modération de la Pollution à la Source). Selon le rapport que j’ai transmis à mes supérieurs Isaac-Max est un mauvais élément qui dissimule une partie de sa descendance. Repéré pour alcoolisme, jeux d’argent et pratiques sadomasochistes, il a été classé dans la catégorie « réfractaires ». Victime d’un coma profond il a été placé dans notre « cave aux vampires ».

Albert Grunstein

Au feu rouge ce petit con arrive à ma hauteur et il fait rugir son moteur. Il veut faire le malin mais il va vite comprendre. J’écrase la pédale de l’accélérateur quand le feu passe au vert et je le vois disparaître derrière moi avec une certaine jubilation. J’ai compris que c’était une grosse cylindrée. À ce jeu-là je suis toujours le plus fort. Quand je l’ai vu dans mon rétroviseur j’ai pilé et j’ai entendu le choc de son engin sur mon pare-chocs. J’ai imaginé sa carcasse en train de se répandre sur la route. Fabienne me dit souvent que sous mes dehors civilisés, je suis un mauvais type mal éduqué et brutal. Elle n’a pas tort.

Chloé Chevalier

Je commence à émerger vers quatre ou cinq heures du matin avec un horrible mal de tête. Quelque chose ne va pas. J’ai un goût amer dans la bouche et puis je ne reconnais pas ma chemise de nuit. Habituellement je dors nue. S’il fait trop froid je porte une chemise de nuit rose, quelque chose de très simple, rien à voir avec cette horrible couleur rouge ni avec ces échancrures. Je ne vais pas pouvoir me rendormir. Il m’arrive d’être insomniaque mais en général je parviens toujours à me rendormir. Pas ce matin. Je sens confusément que des événements tragiques se sont produits dans la nuit. Je reste étendue à guetter les bruits de la maison mais tout est calme. Je respire doucement et j’essaye de me rappeler ce qui a bien pu se produire la veille. J’ai beaucoup bu, c’est certain, et puis j’ai pris ces petites pilules…

Antoine Berthelot

C’est évident, je suis infiniment supérieur à tous ces imbéciles qui n’ont rien compris. Mon seul délit, c’est l’excellence. Être le meilleur provoque des jalousies, il n’y a là rien d’autre qu’un phénomène très normal. Il y a une coalition contre ma découverte, ils refusent de reconnaître les bienfaits de la Bertheline mais je poursuis mon œuvre salvatrice, envers et contre tous. Je contemple la chose étendue sur le lit. Encore un patient qui pose problème. Encore un mauvais coup de la part de mes détracteurs qui veulent prouver que les injections de Bertheline provoquent une détérioration de l’état des patients. On cherche à saboter mon travail. Quelqu’un a dû réussir à contourner la sécurité. Il faut absolument que je voie la question du contrôle des entrées. Ils sont nombreux à vouloir me faire tomber. Pour y parvenir ils doivent s’y mettre à plusieurs et tous les moyens sont bons. Cette bande de minables ignore le sens du mot génie.