Grains à moudre
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L’ASSASSIN DE LA RUE LANTIEZ

1-Dans les étages

Jeanne Marge

Jeanne vit au cinquième, à une hauteur suffisante pour disposer d’une vue en surplomb sur les toits voisins. C’est un lieu pour s’évader en contemplant les nuages. Elle en a fait un refuge confortable où elle peut recevoir quelques amis. L’exiguïté de sa chambre opère un tri, les corps qui viennent se glisser entre ses draps doivent être suffisamment sveltes, car ses livres sont son univers, ils sont entassés un peu partout. Elle les a stockés sous son lit et sur ses armoires, ou bien empilés dans les recoins du salon. Il y a ceux qui lui ont été offerts ou qu’elle a achetés, des livres qui ont fait leurs preuves, le résultat des travaux d’écrivains confirmés et puis, il y a ceux qui sont encore sous forme de manuscrits. Il y a des pages dont la lecture est parfois une sorte de punition. Il y a des projets qui ne sont pas vraiment aboutis qu’elle se contente de parcourir. Elle privilégie le temps qu’elle consacre à des écrits qui révèlent ceux auxquels pourra être décerné un titre qui ne peut être usurpé, le titre d’auteur réservé exclusivement à ceux qui ont fait l’objet d’une reconnaissance largement partagée. Elle a un appétit d’oiseau. Elle a délaissé les commerces alimentaires pour les librairies. Elle cuisine bien mais surtout vite, le temps qu’elle consacre à la lecture est trop précieux pour qu’elle s’attarde dans des activités secondaires. Et puis elle suit les conseils de son médecin le docteur Berthelot, elle ne travaille pas trop. En fait elle ne travaille pas, du moins c’est ainsi qu’elle vit son quotidien puisqu’elle est payée pour lire. Jeanne connaît peu ses voisins, le professeur Jacques Valère mis à part. Elle partage avec lui une passion pour les mots et une grande indifférence pour les biens matériels. Avec lui elle s’évade, il leur faut des amis, avant tout des amis, ceux avec lesquels les discussions ne se terminent jamais. Ensemble ils vont jusqu’aux limites extrêmes de la fatigue comme s’il y avait une vérité ultime, quand rien, aucune action n’est déraisonnable, quand tout est possible. Jeanne a besoin de sentir un élan, une passion qui l’emporte. Le quotidien l’oblige à revenir poser ses pieds sur terre, à accomplir les obligations professionnelles qui la font vivre. Le travail est devenu un intermède nécessaire, une période qu’elle bâcle pour ne pas s’en encombrer. L’ennui est sa seule inquiétude, elle mène contre lui un combat incessant, acharné. Tard dans la nuit, elle met en scène son angoisse ; à quoi bon vivre ? Elle parvient à ce stade de détachement où elle ne sait plus la frontière entre jeu et réalité. C’est seulement lorsque le soleil est au plus haut qu’elle émerge enfin. Elle est aimée. Ils ont leurs extases. Elles viennent à la fin de toutes les nuits qu’elle met en scène. Il lui appartient bien qu’il s’échappe parfois et c’est ce petit pouvoir qu’elle aime. Parfois il est tout de même un peu limite. Elle aimerait qu’il saisisse un peu mieux ces nuances qui font l’homme de théâtre, le poète. Il a ses côtés obscurs. C’est un timide, un besogneux. En fait, c’est surtout une relation de lit. Si elle n’était pas là pour faire vivre leur histoire, ils sombreraient dans une platitude et une banalité extrêmes. Elle aime quand ça vit, elle aime quand ça bouge. Elle aime cette liberté mais elle n’est pas sûre d’aimer l’assentiment qu’il lui donne. À vouloir éviter tout rapport de force, il se réduit, il s’étiole. Elle aimerait sentir une plus grande résistance. Elle est femme de son siècle à part entière. Elle aime le pouvoir, autant pour le subir que pour l’exercer. Elle n’est pas quelqu’un de tranquille. Les soirées camomille, cela n’est pas vraiment son style. Donc, c’est elle qui anime. Musique, réalisations culinaires, ils commencent à vivre à partir du premier apéritif. Et puis il y a cet autre jeu, celui de son désir, constant, habituel, dont elle dispose pour dire oui aujourd’hui. Demain ? Peut-être…

Carole Albert

Carole crache dans son chiffon avant de frotter délicatement la petite sculpture de bronze et elle a l’impression que l’Équilibriste en string lui fait un clin d’œil. — Toi aussi, t’as mal aux pieds. Pourtant c’est pas toi qui fais le ménage, gros malin ! Il mérite bien une petite gâterie de temps à autre le pauvre bougre. À travers le chiffon sa main devine la forme de cette miniature de corps. — Ça te plaît, mon gros coquin ? Le gros coquin lui fait un clin d’œil. Celui-là au moins n’est pas près de s’en aller avec ses bras épinglés en croix. Il est temps de facturer. Ce n’est pas le travail qu’elle préfère mais elle ne fait pas de cadeaux car on ne lui en fait pas non plus. Pour restaurer sa villa, elle doit payer tous ces artisans qui la volent. Il faudrait qu’elle se rende sur place pour surveiller les travaux, mais elle n’a pas le temps ni les compétences pour cela. Ils ont bien compris à qui ils ont affaire et ils en profitent. Elle travaille pour un système corrompu et incompétent. Elle ne plaide pas pour de gros dossiers. Ses petits dossiers sont sans grand intérêt et les juges ne peuvent se départir d’une certaine dose de mépris. Finalement, cela arrange tout le monde et elle a souvent le sentiment qu’elle pourrait tout aussi bien dormir à l’audience plutôt qu’écouter les mensonges de la partie adverse. Carole ne peut pourtant pas laisser dire qu’elle ne s’occupe pas de ses clients. Bien au contraire, elle a pour eux la plus grande attention. Comme la plupart des dossiers portent sur des divorces, elle doit constamment leur démontrer que s’ils veulent obtenir davantage, il leur faut révéler les travers secrets de l’autre. Ils croient qu’ils viennent jouer dans un jardin d’enfants ? S’ils veulent empêcher leur conjoint d’obtenir la garde des enfants, ils doivent faire constater par huissier son infidélité. Elle a un point de vue tranché sur la vie de couple. Quand dans l’espace de quelques mois elle arrive à obtenir qu’un conjoint perde la garde de ses enfants, son domicile et son travail pour se retrouver à la rue, c’est qu’il y avait bien une faille dans le couple qui méritait d’être sondée avec efficacité. Carole doit traiter le dossier de Josy Photocop. — L’époux refuse de faire la vaisselle. Il consacre plus de temps à ses amis qu’à son épouse. Il ne participe jamais aux soins du ménage. Il passe tout son temps de loisir vautré dans un fauteuil d’où il suit des matchs de football en buvant de la bière. Si je m’en tiens à ce dossier, tu n’es pas près de changer de voiture, ma chère ! Dis-moi, il avait une maîtresse ? — Plusieurs ? — Combien ? — Vraiment ? Par jour ! Quelle santé ! — Non ça ne va pas, le tribunal ne voudra pas y croire. Et puis tes moyens de preuve sont tout de même un peu légers. Malgré tout une disparition ne fait pas très bien dans le tableau. Carole a des frais. Elle doit d’abord traiter le flux des affaires courantes, son temps est envahi par les petits dossiers. Ses clients l’envahissent avec leurs coups de téléphone pour savoir s’il y a du nouveau. Maintenant c’est systématique Carole prévient : tout temps consacré à un dossier est facturé. Cela a eu le don d’en calmer quelques-uns. Et puis de temps à autre, il lui arrive de traiter un gros dossier. C’est là qu’elle peut se féliciter de la rigueur de sa gestion. Quand elle retrouve les gens de son monde, il n’est pas inutile de savoir quels sont ceux qui sont à jour de leurs cotisations au Rotary parmi ces notables, ces dirigeants d’entreprise ou ces politiciens et ceux qui sont classés au golf avec un handicap honorable. — Nous devons mener une attaque déterminante. J’ai commencé à rédiger. Carole Albert se cale dans son fauteuil pour lire sa prose. — Lorsqu’il lui arrive de rentrer chez lui, il est toujours accompagné d’une bande d’ivrognes et de filles. Le domicile conjugal devient le théâtre de scènes d’orgie. Les voisins se sont plaints du vacarme car des bruits de coups et des cris proviennent de l’appar- tement. Des hurlements traversent les cloisons. Des bouteilles sont fracassées contre les murs. On entend les cris des femmes qui sont forcées. Au matin l’immeuble porte les traces de ces scènes d’orgie. Toutes sortes de choses immondes, de l’urine, des excréments et du sang sont répandus dans les couloirs. La dernière partie du dossier est consacrée aux revenus d’Elsafe. Il en ressort qu’il est milliardaire. Comme Carole fait l’hypothèse d’une surévaluation, Josy Photocop lui répond qu’elle est convaincue qu’il n’y a là qu’une partie de ses revenus et qu’il en dissimule la plus grande partie. C’est énoncé sur le ton plaintif dont elle a une belle maîtrise. — Il y a aussi cette photo. Carole évite de se montrer enthousiaste. — C’est une simple photographie de plage. Mais en elle-même, Carole Albert sait bien que c’est gagné. C’est une mi-nue. Ils vont se régaler. Ce sera moins pénible que de lire toute la liasse qui accompagne cette feuille. Dans l’arrêt on évoquera une demi-nudité propre à nourrir tous les fantasmes, car en ce qui concerne les mi-nues, on ne sait jamais de quel côté elles sont déshabillées. Pour le reste du dossier, l’affaire est entendue. C’est la technique de l’avalanche. L’adversaire va être submergé par un assortiment de factures, de feuilles d’impôts et de lettres. Carole pioche dans cette masse et elle essaye d’en extraire les arguments qui peuvent être utiles à sa cliente, même si elle se demande ce que la plupart des pièces peuvent bien faire dans ce dossier. Il lui semble qu’elles pourraient tout aussi bien venir alimenter le dossier de la partie adverse, mais après tout, c’est parfait ; ils ne vont rien comprendre tout en prétendant l’affaire entendue. Chaque document est classé numéroté et répertorié avec une rigueur dont Carole Albert a fait l’éloge et qu’elle n’hésiterait pas à qualifier de scientifique, mais selon ses certitudes le dossier doit obligatoirement comporter un certificat médical. Il manque un élément. — Ne m’as-tu pas dit qu’il te battait ? — Oui oui, il me battait ! — Très bien, mais il me faut un certificat médical. Nous avons la chance de disposer d’un médecin compétent. Vois donc Antoine. — Il y a également cette photo. Josy Photocop extrait de l’un de ses dossiers une photo qu’elle tend à Carole. — Nous ne pouvons pas utiliser ce document. La princesse met en route une procédure de vérification. Elle constate qu’il n’y a aucun bug dans ses programmes et elle lève un sourcil interrogatif. — Tu as photocopié une photo avec la légende « Elsafe entre sa mère et ses petites amies » en laissant entendre que ces deux demoiselles étaient ses maîtresses. C’est bien cela ? Carole Albert entretient des rapports cordiaux avec sa cliente. Elle est ravie de l’inventivité dont elle peut faire preuve et de l’abondance des documents produits. En même temps elle s’inquiète un peu de la rigidité dont Josy Photocop fait preuve. Il y a comme un grincement. — C’est cela oui. — Il faut absolument le retrouver ce salopard ! Tu te rends compte de la gravité de la situation ? Tu ne sais vraiment pas où il se trouve ? Qu’as-tu prévu pour le retrouver ? Carole Albert se met en devoir d’expliquer : — Il y a une manière de la répandre. Nous devons l’étaler largement mais sans faire de vagues. Quoi qu’il en soit, nous avons déjà suffisamment de matière. L’avocate rédige sur le thème du dommage causé à la femme par le mari qui refuse la fécondation in vitro. — Où a-t-il bien pu passer ? Tu ne sais pas et tu veux obtenir une pension alimentaire ? Une pension compensatoire ? Le pretium doloris ? Mais ma pauvre fille, tu n’y es vraiment pas du tout ! Tu veux qu’il te ponde des ronds et tu ne sais même pas où il est passé ! Carole suce son crayon. Elle doit faire un gros effort de rédaction, même si elle sent bien qu’il est là, qu’il vient, cela va être un très beau Latendu. Il lui faut un Latendu bien aiguisé. Elle garde toujours en réserve un « Latendu qu’il n’en demeure pas moins ». C’est toujours du meilleur effet. Elle soulève la grosse Bible posée sur son bureau. Elle suçote son crayon. L’abandon du domicile conjugal ne lui paraît pas satisfaisant. Trop commun, il faut trouver autre chose. « Abandon du domicile conjugal en se refusant à avoir un enfant », c’est tout de même plus grave. L’absurdité de la formule est d’une telle puissance qu’elle rencontrera certainement une adhésion. S’il paraît tout de même difficile de faire un enfant à sa femme en son absence, il semblerait que refuser de faire un enfant avant de s’éclipser soit d’une grande grossièreté. Faire un enfant à sa femme, ce n’est tout de même pas bien sorcier. Quel manque de considération pour l’épouse. On se barre soit mais tout de même on dépose sa petite graine avant de partir. Voilà pour la faute. À présent, il faut un dommage. L’époux a refusé la fécondation in vitro, donc l’épouse subit un dommage c’est évident. Il faut tout de même qu’elle lui en mette pour quelques milliers d’euros. Là encore, c’est d’une telle évidence qu’elle ressent au plus profond le spasme qui vient se loger au creux de ses reins. Bien sûr ce sera un préjudice moral. Elle n’est pas une épicière, ce qu’elle manipule est d’une bien plus haute tenue morale. Carole raccompagne Josy Photocop selon sa manière habituelle en lui tapotant l’épaule. Elle ne sait trop pourquoi elle fait ce geste, elle s’attend toujours plus ou moins à lui faire rendre un son métallique. Ensuite elle fait un détour par un dossier très classique. À la façon des grands interprètes elle sait jouer tous les airs de son répertoire. Cela donne un Latendu du plus bel effet : « Latendu que l’époux ne sait pas mettre un frein à ses grossiers appétits, et qu’il est l’auteur d’une abondante progéniture, il est patent qu’en engageant une procédure de divorce, il ne saurait se soustraire à l’obligation de pourvoir aux besoins de sa progéniture. » Elle a surligné « patent ». Ainsi de temps à autre elle aime se féliciter de ses choix d’un vocabulaire approprié.

Antoine Berthelot

Antoine Berthelot est médecin généraliste. Il intervient pour prodiguer des soins à ses patients. Son rôle, c’est aussi de rediriger ses patients vers d’autres professionnels et c’est sans doute ainsi qu’il remplit le mieux son rôle. Antoine a calé son gros ventre derrière le bureau. La première cliente fait son entrée. Et les véritables malades, où sont-ils ? Elle veut un certificat médical… « Je soussigné, certifie avoir examiné madame Josy Photocop, qui me dit avoir été victime de mauvais traitements. Je constate une ecchymose de cinq centimètres par cinq centimètres à la face postérieure du bras droit. Soins pendant cinq jours. Certificat fait à la demande de l’intéressée, remis en mains propres, à valoir ce que de droit. » Des certificats remis en mains propres ! Tout de même c’est vite dit ! Il n’a pas examiné les mains. Il n’a pas vraiment examiné le bras non plus. De toute façon, c’est remboursé par la Sécurité Sociale. Il a conscience de participer à une magnifique organisation du travail qui permettra à d’autres valeureux artistes de s’exprimer sur le thème des violences conjugales. Tandis que ses confrères avancent en âge en affirmant leur expertise et en développant leurs talents, Antoine sent son incompétence grandir avec chaque jour qui passe. Il a enfin trouvé son équilibre. Des années durant les rechutes ont alterné avec des périodes au cours desquelles il réussissait à se ressaisir et à restaurer l’image d’un praticien digne de confiance, mais l’événement aussitôt célébré par quelques réjouissances festives était immanquablement suivi d’une nouvelle période de crise et de déchéance. À présent, Antoine a déserté le champ de bataille et il laisse libre cours au dérèglement de ses organes, car il est parvenu au fond de l’abîme, à cet état qui doit correspondre à son métabolisme et qui fait de lui un médecin alcoolique obèse et incompétent. Antoine a rédigé un nouveau certificat et il contemple son œuvre. On ne peut lui dénier le sens des nuances et il gribouille comme un vrai médecin. Dans la foulée il rédige un arrêt de travail pour son client. On ne préviendra jamais assez les gens contre les dangers liés au travail. Ce sont des positions inconfortables qui sont dangereuses pour les muscles aussi bien que pour le squelette, une tension nerveuse qui s’installe lorsque le sujet cherche à atteindre ses objectifs. L’anxiété prend alors le relais dès lors qu’il s’inquiète de ne pouvoir les atteindre. Conscient de ses limites, Antoine rédige fort peu d’ordonnances, quelques pastilles pour un patient qui tousse ou quelques inhalations pour un rhume et c’est à peu près tout. Par contre il fournit à ses patients d’utiles conseils pour qu’ils se prémunissent de certains dangers de la vie quotidienne par des méthodes simples et efficaces qu’il a lui-même expérimentées. Il sait que la plupart de ses confrères se montrent négligents et ne développent pas cette démarche de prévention qui est pourtant si nécessaire. Ainsi il est fréquent de voir des sportifs lourdement handicapés à la suite d’un effort physique. Déchirures musculaires, fractures, entorses, claquages et blessures en tout genre, voilà le sort réservé aux sportifs. C’est pourquoi Antoine conseille à ses clients d’éviter de faire du sport. En général il enchaîne sur un autre sujet, le travail. Abus dangereux ! Antoine encourage ses patients à ne pas mettre en danger leur santé et à prendre un arrêt de travail dès qu’ils sentent les premiers symptômes (en général la fatigue). Très souvent il perçoit une gêne de leur part et il s’efforce de dissiper le malaise et de vaincre leur résistance. Pourquoi s’arrêter une journée ? Une semaine ou quinze jours d’arrêt seraient plus indiqués. Souvent il voit un sourire de soulagement s’inscrire sur la figure de son client qui craignait sans doute que sa démarche soit mal interprétée et mise sur le compte de la paresse. Il s’efforce de le rassurer. On ne va pas en faire toute une histoire. Dans des moments de vacuité, Antoine pense à la fin de son existence. C’est l’affaire d’un instant, il suffit de choisir le bon moment, juste comme pour le flirt. Antoine se dit que cette maîtresse-là peut être exigeante et cruelle. Il a raison car si la vie est belle il ne faut pas s’éterniser, c’est une relation qui se dégrade. Entre la vie et lui la relation devient moche. Elle est toujours aussi belle pour les autres mais elle est devenue sévère pour lui. Elle lui permet de la contempler, mais de loin, au travers de l’écran de son téléviseur ou derrière les rideaux crasseux d’une demeure envahie par la poussière. Il n’a plus de force et il n’a plus de projets. Il est devenu ce boulet que l’on traîne, ce corps qui fait obstacle et qu’il faut contourner. Il faudrait pouvoir faire marche arrière mais son existence ne connaît plus qu’un seul sens, celui de la dégradation.

Serge Lecourt

Linda a une question : — Elle te plaît ? Un premier missile qui marque le début des hostilités. — Qui donc ? — La voisine bien sûr ! L’alternative qui se présente est simple, c’est soit le démenti catégorique : elle est charmante bien sûr mais il n’y a rien entre nous. C’est tout à fait exclu. L’assurance de Serge fait plaisir à voir. Par contre la démarche présente un inconvénient : la question pourra être reposée. La capitulation immédiate Une première nuance de la capitulation immédiate est celle de l’intérêt esthétique et non lubrique. La démarche est simple et efficace. Serge admet que la voisine ne lui est pas indifférente, mais au lieu de s’en défendre, il adopte l’attitude de l’esthète observateur. Il peut ainsi se montrer connaisseur et permettre à son épouse de s’inscrire dans le club très fermé des experts. — Il me semble qu’elle a le type slave. Tu ne crois pas, ma chérie ? Elle approuve, elle sait reconnaître le type slave, évidemment. La capitulation peut s’accompagner d’un dénigrement de l’objet du débat. — Elle a des tenues assez surprenantes, n’est-ce pas ? Suivant cette invitation Linda va pouvoir déverser sa bile et Serge pourra mesurer son attachement à l’aune de sa souffrance. Une autre nuance consiste à admettre que la libido joue un rôle dans l’histoire. La contrition peut être efficace. Elle permet à Serge de montrer à son épouse qu’elle conserve la toute première place, car il lui est impossible de lui mentir. Il n’est pas responsable, il a cédé à une impulsion. — Je ne sais pas comment cela a pu arriver ! Avec des effets très différents Serge aurait pu choisir d’adopter le personnage du beauf. Il a cédé à ses appétits mais on ne peut croire le moins du monde qu’il a pu s’investir dans cette relation. La grossièreté est nécessaire. — Bon, on a couché, et alors ? Linda lui demande comment il va faire pour payer le prochain loyer. Serge comptait sur une augmentation qui ne viendra pas. Linda prend des cours de yoga avec un gourou réputé et ses dernières dépenses n’arrangent rien. Club de tennis, club de bridge, tout cela coûte un argent fou. Le conflit avec Linda est devenu presque permanent. Serge essaie parfois de se raisonner mais rien n’y fait, les discussions se terminent toujours mal. Il sait qu’il peut éviter de déclencher le mécanisme en n’abordant pas certains sujets qu’il sait sensibles, mais rien n’y a fait, une force obscure le pousse à la provoquer à chacune de leurs rencontres. — Évidemment cet été nous pourrions partir, mais comme je sais que tu n’aimes pas voyager, cet été j’irai chez ma mère. Il déteste que l’on pense à sa place et que l’on décide à sa place. — Je n’aime pas voyager ? Qu’est-ce que tu en sais ? — Nous n’avons fait aucun voyage depuis trois ans. Tu es trop occupé. — Avec toi, cela fait une moyenne. — Tu travailles trop, moi je préserve la paix du monde. — Tu pourrais me dispenser de ces réflexions de débile mentale ! Il n’a pas pu se retenir. Elle sort de la pièce. Lorsqu’il traverse le salon quelques minutes plus tard, il constate qu’elle est venue s’asseoir sur le canapé le regard figé dans une contemplation morose. Il devrait peut-être lui parler, mais il n’en a aucune envie. Petit-déjeuner Serge l’observe en beurrant ses tartines et là, il a une révélation. Il voit une mastication. Il n’y a rien d’autre. C’est cela qui lui avait toujours échappé. Il est clair que ce mouvement des mâchoires n’est pas la chose la plus esthétique que nous pouvons produire. Ce mouvement peut être une pause dans un discours, un mouvement qui en accompagne d’autres, mais qui ne masque pas l’intérêt d’un regard, l’intensité d’une parole. Chez elle, c’est différent. Le mouvement est uniquement mécanique. Elle mâche avec méthode sans la moindre marque d’attention pour l’étranger qui est venu prendre place face à elle. Elle a mal dormi. Bien sûr il était impatient de le savoir. Il n’est pas encore assis à la table du petit-déjeuner que déjà ses gémissements l’assaillent. Elle lui livre tous les détails qui vont lui permettre de comprendre l’origine de son teint blafard, de ses yeux cernés et de son humeur maussade. Tous ces détails lui sont livrés tandis qu’il termine la vaisselle de la veille pour en extraire le bol et la cuillère grâce auxquels il va pouvoir préparer son café. Il a aménagé un espace pour sa tasse de café après avoir fait glisser sur la table les différents ingrédients qui lui sont indispensables. Depuis quelque temps, il a perdu l’appétit et au bout du compte, il a hâte de retrouver son poste de travail. Un souffle léger traverse le séjour et les voilages se soulèvent à peine. Elle fait escale dans la profondeur du salon et elle contemple son décor, les fauteuils de cuir noir, le secrétaire doré de paille et les rideaux de velours vert. Elle ramasse les tasses. Ici un étranger s’est assis un instant avant de se retrancher derrière la muraille de ses obligations. C’est lui qui a établi les règles qui régissent son univers. Dans tous les domaines de la vie quotidienne, il s’est affirmé comme le responsable, il se doit à son entreprise, elle n’est qu’un rouage dans une organisation destinée à préserver la mesure du temps qui passe. C’est un temps qu’il mesure avec précision et il n’a plus la moindre seconde à lui consacrer.

Jacques Valère

Jacques a fait un rêve étrange. Il est devenu cheval de manège en but aux tracasseries de bambins mal élevés. La petite folle qui le grimpe le considère comme une vieille ganache. Aucun respect. Elle sort son téléphone portable et ricane sans fin en débitant un flot de considérations où il est principalement question de look. Il y a eu une époque où Jacques était encore un cheval jeune et beau. C’est fini. À présent, on le considère comme une vieille ganache. Aucun respect. Elle ricane sans fin en débitant toutes sortes de considérations sur telle ou telle de ses copines. Et puis, c’est à un autre cavalier de démontrer ses aptitudes. C’est un jeunot incapable de se tenir. Ils ne font aucun progrès. Celui-là veut aller vite mais il ne maîtrise pas du tout les bases. Il est tout excité et il force sa monture à accélérer l’allure. Évidemment il se vautre. C’est toujours pareil. Le niveau ne cesse de se dégrader. Est-ce parce qu’il vieillit ? Il les trouve toujours plus grossiers, toujours plus insupportables. Théoriquement ils viennent pour progresser, en réalité ils ne font aucun effort. Ils consomment des cours d’équitation sans jamais s’investir vraiment et à l’issue des stages ils savent à peine se tenir en selle. Plus tard évidemment cela ne s’arrange pas. Le métier est usant. Quand le temps est venu de faire silence et de découvrir, ils charrient avec eux tous les problèmes de leur adolescence et ils restent agrippés à leur téléphone portable. Il faudrait qu’ils lisent ? Ils sont pourtant en droit de préférer un bon feuilleton à un mauvais roman. Les spectacles populaires n’ont pas le privilège de la médiocrité. Fausse empathie, rires forcés, flagornerie, les animateurs chargés de leur faire apprécier la littérature ont abandonné l’apostrophe pour les postures convenues de la médiocrité. L’énergie est leur avenir. Ils ont bien compris. Ils s’économisent. Il y eut une époque où les élèves manquaient l’école pour aller aider à la ferme. Aujourd’hui travailler de ses mains est exclu. La crème pâtissière ou la fixation d’une targette figuraient dans les programmes de technologie. Ces activités n’étaient pas assez valorisantes. On a bien voulu accorder une noblesse aux circuits imprimés qui demandent une réelle habileté manuelle tout en oubliant que la complexité dépasse le cadre d’un enseignement de masse. Bien sûr quand toutes les usines qui pouvaient défigurer le paysage ont disparu, pourquoi risquer de s’abîmer les mains ? Les jeunes auront peut-être la chance de découvrir le plaisir de travailler avec leurs mains mais cela ne sera pas à l’école et ce n’est pas le problème d’une institution qui réalise la mission passionnante consistant à mettre des professeurs devant des élèves selon une grille horaire. L’institution a décidé de se contenter d’un consensus mou avec un seul credo : surtout pas de vagues. Les parents savent où sont leurs enfants. Pour bon nombre d’entre eux l’école est le lieu où ils vont retrouver leurs amis. Jacques a pour mission de faire sortir de l’eau une population de poissons habituée à évoluer dans son bocal, une bande amorphe et sans intérêt qui fait peser son ennui. Une main soutient une tête épuisée. Un bâillement. Les filles chuchotent. Elles organisent leurs prochaines sorties, et elles font des projets d’avenir. Elles échangent les recettes qui leur permettent d’envisager un avenir radieux en compagnie d’un footballeur plein aux as. Bien sûr Jacques dérange. Ils ne sont pas toujours paresseux. Ils ont été éduqués avec une culture de la récompense. S’il y a une note, ils sont prêts à bien faire. Il leur aurait suffi de travailler tranquillement pour réussir mais ils ont attendu le moment du contrôle pour se mettre au travail. Jacques est tenu à l’obligation d’abaisser le niveau de difficulté, mais c’est toujours trop difficile. La question « présentez votre analyse du texte » est une question trop difficile, c’est une tâche trop complexe. Il doit la découper en consignes successives. Ils considèrent que leur incompréhension est légitime. Surtout ne pas s’interroger. Jacques doit fournir des explications qui vont leur permettre de remplir leurs copies. Cela ne demandera pas bien longtemps à la plupart d’entre eux. Ils considèrent le travail terminé quand la copie est remplie et puis le troupeau patiente en attendant son transfert dans une autre salle. Des réflexions niaises, des airs entendus, des agressions verbales de temps à autre, qu’attendent-ils donc en dehors du moment de la sortie de la salle de cours ? Les rêves d’évasion sont sans doute difficiles à élaborer dans ces espaces sans âme. Ils en sortiront munis d’un diplôme qui atteste de leur patience et incapables d’une pensée autonome ils viendront se prendre dans les filets de tous les sorciers experts en manipulation. Son lieu de travail évoque de moins en moins pour lui un lieu préservé. Le personnel a changé. Ils sont de plus en plus nombreux avec leurs belles chemises bleues et le mot « Sécurité » écrit en grosses lettres blanches. Il y a de plus en plus de grilles. La véritable force n’a pas à se montrer et quand elle le fait, elle ne fait qu’exprimer un échec. L’école aussi ils auront réussi à la casser. Ils installent des vigiles dans des écoles où ils ne mettront pas leurs enfants. Ces écoles-là prennent des allures de prisons. Ils ont édifié des murs et posé des grilles mais on ne sait plus si elles sont destinées à empêcher les intrus d’entrer ou à interdire à ceux qui doivent s’y épanouir d’en sortir. Tout ce dispositif sera commenté dans les bars du voisinage sur le thème d’une violence inéluctable. Et pourtant qu’ont-ils de différent les enfants d’aujourd’hui ? L’absence d’espoir et la colère n’étaient pas inscrites dans leurs gènes.

Félicie Algo

Félicie Algo connaît chacun des habitants de l’immeuble, sinon il faut s’adresser à elle par l’interphone. Félicie Algo ne laisse pas passer les rappeurs. Elle mène une vie tranquille auprès de son chat Javascript. Ils se comprennent parfaitement, bien que les miaulements de Javascript soient parfois un peu étranges. Félicie Algo a organisé son temps avec une grande rigueur. Son algorithme préféré s’appuie sur une structure « répéter… jusqu’à ». Elle applique cette structure au nettoyage des escaliers. – Prendre l’ascenseur avec tout le matériel de nettoyage et rejoindre le sixième étage. – Répéter le nettoyage d’un palier et la descente d’un étage. – Jusqu’à l’arrivée au rez-de-chaussée. Chacune de ces opérations peut elle-même être décomposée en une série d’actions simples. Ainsi le nettoyage se décompose en une série de gestes répétitifs qui pourraient paraître ennuyeux, mais tandis que Félicie Algo les accomplit avec exactitude, son esprit s’évade et elle s’abandonne aux délices de la structure conditionnelle. C’est sans doute la raison qui la motive à acheter des billets de loterie. Que ferait-elle si elle gagnait ?

2-Chrono Empire

À l’étroit

Serge se sent mal à l’aise dans son costume. C’est trop étroit au niveau des épaules, il aurait dû prendre plus de temps quand il l’a choisi. C’est toujours comme ça, Serge court après le temps. Serge travaille dans une entreprise spécialisée dans la production de gynoïdes, cela explique peut-être son stress permanent. Il a calculé qu’en commençant à écrire au départ du train il aura juste le temps de terminer la rédaction de son rapport. Il est assis en face de quelqu’un qui doit avoir les mêmes objectifs que lui et il y a juste assez de place pour les deux ordinateurs portables sur la tablette. Il est temps de rédiger mais deux voisins se sont lancés dans une âpre discussion sur les mérites de leurs joueurs de foot favoris et il ne parvient pas à se concentrer. Il desserre sa cravate. Sans résultat. Il a encore cette impression d’étouffement. Une boule dans la gorge l’empêche de respirer. Il réussit à se concentrer et à écrire trois phrases mais le téléphone portable de l’un de ses voisins a retenti et il est obligé de l’entendre minauder des « mon cœur » des « ma biche » et des « ma chérie ». En voilà un dont le couple ne connaît pas encore l’usure du temps.

Parking

Il lui faut une place de parking juste à quelques pas de son entreprise. Serge remonte dans sa voiture après ses achats et il n’a jamais envisagé de se rendre à pied au magasin suivant. Toute l’organisation de la ville a été conçue pour répondre à ses besoins. Dans sa magnifique voiture un logement est prévu pour recevoir son gobelet et il maîtrise parfaitement une coordination qui lui permet de conduire tout en buvant son café. Il dispose encore de toutes sortes d’accessoires qui lui permettent d’écouter de la musique ou de téléphoner. Il réceptionne les sachets qui contiennent ses repas sans bouger de son siège, un régime qui a provoqué une augmentation de poids, ce qui rend ses déplacements non motorisés plus difficiles. Il est rapidement essoufflé s’il doit marcher. Quand il rentre chez lui, c’est pour s’affaler dans un fauteuil et suivre sur son téléviseur les dernières péripéties d’une guerre destinée au partage de la ressource qui va lui permettre de remplir le réservoir de son véhicule.

Bureau du patron

En parcourant les quelques mètres qui le séparent du bureau de son patron Albert Grainsalt, Serge apprécie la beauté d’un lieu qui n’a rien de commun avec la tanière où il poursuit sa misérable existence. — Bonjour monsieur le directeur. C’est la formule consacrée par laquelle il marque sa position de vassal. Sa Majesté lui fait le très grand honneur de remarquer sa présence. Il a un geste pour désigner le siège sur lequel Serge vient poser l’extrémité de ses fesses. — Asseyez-vous, Lecourt ! Ils n’ont pas gardé les cochons ensemble, le boss ne le lui envoie pas dire. Serge lui tend son rapport. Albert s’en saisit du bout des doigts comme s’il s’agissait de quelque chose de sale. Il lit quelques passages en émettant des grognements, puis il le repousse avec une sorte de rugissement. — Vous vous rendez compte ! Non mais vous vous rendez compte ! Parfois je me demande où vous avez la tête, Lecourt ! Que voulez-vous que je fasse avec des chiffres pareils ? Vous êtes un artiste, Lecourt ! Je dirais même que vous avez un grand avenir comme illusionniste, Lecourt ! Dès le moment où il est rentré dans ce lieu d’où son patron dirige son monde, Serge savait que sa destinée d’humble fourmi allait être confrontée à la loi d’airain du pouvoir. Il savait déjà que son funeste destin était tracé. Sa défaite était inscrite, son humiliation, la négation de son ego, sa prosternation devant la considérable personne de son boss était la seule issue. Comment aurait-il pu en être autrement ? Serge s’est prosterné, il s’est humilié, il s’est nié devant cette affirmation de puissance. Ainsi va le monde, cette mécanique monstrueuse gouvernée par une insurmontable bêtise. Albert Grainsalt relève quelques détails qui lui permettent de mesurer l’efficacité de son intervention. Serge Lecourt accuse le coup. L’inclinaison de sa tête marque tout le poids qu’il doit à présent supporter sur ses épaules. Après cette séance il apparaît qu’il ne pourra plus servir à grand-chose. Albert n’a pas besoin de ce genre de perdant. Il s’est fait une opinion : la prochaine fois je le vire. Albert doit encore signer quelques documents. Dans la soirée son chauffeur le déposera à l’hôtel et demain il doit rencontrer des sous-traitants à Singapour.

Noms d’oiseaux

Serge sort du bureau du patron. La potiche est absorbée dans la contemplation de son écran. Il l’a traité d’illusionniste. Il sait trouver les mots qui blessent. Il possède ce don très spécial de transformer son interlocuteur en serpillière. Serge est ce paillasson sur lequel il s’essuie les pieds. Il excelle dans l’expression du mépris. Dans ces circonstances pénibles Serge sait comment se ressourcer. Il fait un détour par le bureau de Legrand et il l’arrose d’un bon nombre de noms d’oiseaux. C’est tout à fait gratuit et inapproprié mais il est soulagé. En même temps il a conscience d’être un trou du cul comme il y en a des millions. Hélas, Serge s’est montré imprudent. Legrand est le cousin de la sœur de la petite amie du patron. Non seulement Serge ne sera pas augmenté mais il risque de gros ennuis. Et puis il retrouve le cadre familier de son bureau. S’il y a au moins une chose qui lui plaît chez Chrono Empire, c’est le décor de son bureau. Comme il travaille dans le domaine horloger, très logiquement il a garni ses étagères de quelques réveils. À présent Serge a un nombre considérable de devis à établir et il n’a aucun courage pour se mettre au travail. Cette entrevue avec le boss l’a entièrement vidé de son énergie.

Soirée télé

La soirée d’hier soir a été un véritable calvaire. À son habitude Linda n’était pas solidaire. Elle suivait son feuilleton habituel et elle n’a pas quitté son écran des yeux un seul instant. Barricadé dans sa chambre, Serge avait réussi à avancer un peu dans la rédaction du devis. Produire cet alignement de chiffres parfaitement fantaisistes lui avait donné la migraine.

Soirée torride

Des devis, toute son existence se résume à cette activité-là. Rien d’exaltant. Et puis avec Linda, cela ne va plus du tout. Il se rappelle de la soirée de la veille. S’il ressent une grande fatigue, cela n’est pas vraiment étonnant. Avec tout l’alcool absorbé il était dans un drôle d’état. Il n’était pas le seul et cela commençait à dégénérer sérieusement. Depuis le temps qu’il la connaît, Serge sait comment cela se termine dans ces soirées. Une fois encore ça n’a pas loupé, Linda avait tout de la chienne en chaleur. Les hommes présents qui s’étaient tenus tranquilles jusqu’alors commençaient à se lâcher. Serge sait quel est son fantasme favori ; son grand truc, c’est de coucher avec plusieurs hommes. Elle a eu le culot de lui en parler et il trouve cela plutôt dégoûtant. Serge avait bien compris qu’elle était parvenue à un stade où elle n’avait plus de limites. Ils étaient trois à être vautrés sur la même banquette. Linda était dans les bras d’un type qui l’embrassait et il y en avait un autre qui lui caressait les jambes. Serge était resté accoudé au bar avec Éric et quelques autres et il avait bien senti que l’atmosphère était en train de changer. Ils avaient tous quelques verres de trop et ils étaient pas mal excités. Éric le regardait bizarrement. — Tu passes une bonne soirée ? Il a dû dire quelque chose comme ça. Il avait vraiment du mal à articuler. Un de ses copains s’était approché avec un drôle de truc dans le regard. Serge avait déjà aperçu ce type dans des soirées et il le trouvait plutôt répugnant. Il avait décidé que cela suffisait comme cela. Il avait dit à Éric qu’il devait rentrer. Il leur avait tourné le dos et il les avait tous plantés là. À présent Serge contemple ses horloges bien rangées sur leurs étagères. Elles sont l’expression de ce qu’il ressent, la vanité du temps qui s’enfuit. Avec Linda il a toujours refusé les conventions. Il a affirmé une liberté qui a maintenant atteint ses limites. Il a conscience de traverser un épisode douloureux de son existence car la solitude est aujourd’hui la seule perspective qui s’offre à lui.

3-Clonage

Anathèmes

L’article est un recueil d’anathèmes contre les populations pauvres d’un quartier situé à l’est de Paris. Selon l’auteur de l’article il s’agit de personnes paresseuses qui refusent de travailler et qui veulent vivre de l’assistance publique. Il affirme qu’elles sont toutes porteuses de maladies contagieuses et qu’elles ont des intérêts dans le trafic de drogue. C’est un appel à la haine dans lequel le recours à la violence est présenté comme un recours légitime dans un quartier dégoûtant et infesté de rats et autres rongeurs. Jacques Valère est atterré. L’article porte son nom. Son identité a été usurpée. Cette page dont il est censé être l’auteur contient tout un ensemble d’informations qu’il n’a jamais révélées. Cependant il y a plus grave. Sur sa page il est fait mention d’un article paru dans un journal. Jacques Valère découvre une fausse interview. Si l’on s’en tient à ses réponses, il est un ennemi résolu de toute une partie de l’humanité qui comporte les humanoïdes ainsi que toute la population homosexuelle et transgenre. Son clone a fait un travail considérable car Jacques Valère constate qu’il est supposé être inscrit dans différents groupes dont il ignorait l’existence. Pour effectuer ce travail il faut que l’auteur de ces falsifications ait pu avoir accès à des données très confidentielles. Apparemment cette opération est un succès pour ceux qui en sont les instigateurs car Jacques découvre un flux considérable de réactions indignées de la part de ses amis. Il sait quoi faire. Il ne va pas se laisser intimider. La réponse se trouve sur la clé USB qu’il a conservée dans son tiroir en prévision de cette éventualité. Les données et le petit programme qui sont stockés sur cette clé vont remettre les pendules à l’heure. Il met en route son application. Elle va inonder le réseau et déclencher une réaction en chaîne. Quinze secondes à peine se sont écoulées quand le téléphone commence à sonner. Il sait que sa boîte mail va bientôt déborder tandis que le téléphone sonnera sans interruption durant les vingt-quatre heures à venir. Cette journée ensoleillée est idéale pour une longue promenade.

4-Chez Jules

Rosita Milano

C’est une journée ordinaire. Avec sa ponctualité habituelle Ariana Chrono lui a servi une tasse de thé après avoir remis les dossiers en cours dans les tiroirs qui leur sont attribués. Il est cinq heures et Jules songe aux différentes options qui vont lui permettre de meubler sa soirée mais la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Ariana Chrono fait entrer une femme brune, la trentaine, les cheveux noirs, l’allure sportive. — Bonjour chère Madame, Que puis-je faire pour vous ? Puisqu’il semble qu’il s’agit d’une cliente, Jules a adopté un ton chaleureux et le terme Madame contient la nuance de respect appropriée. — Bonjour. Mon nom est Rosita Milano. J’ai besoin d’un détective pour le problème que j’ai à résoudre. Vous êtes bien détective ? Incontestablement cette dame a un accent portugais. Elle a un regard intense et Jules perçoit un tempérament de feu. Suivant les explications qui lui sont fournies Jules comprend que cette dame a besoin des services d’un privé. — Vous pouvez me préciser la nature de vos relations avec cette personne ? — Je suis femme de ménage et j’ai travaillé pour ce monsieur Valère. Aujourd’hui j’ai été à son appartement comme d’habitude, mais il n’y avait personne. Alors j’ai demandé à la concierge de l’immeuble où habite ce monsieur et elle m’a dit qu’il avait été assassiné ! — C’est arrivé quand ? — Normalement je commence mon travail chez ce monsieur à quatorze heures. La concierge m’a dit que Monsieur Jacques Valère à été tué ce matin à neuf heures. Et puis une autre personne a été tuée dans l’ascenseur. Elle m’a dit qu’un employé de Chrono Empire lui a donné l’ordre de tout nettoyer. — Vous n’avez donc plus rien à faire à cet endroit ? — Je dois absolument pouvoir retourner chez ce monsieur car il y a des papiers très importants que j’ai laissés chez lui. Madame la concierge a une clé mais elle a refusé de m’ouvrir. Il faut que vous m’aidiez.

5-Un outil de travail

Églantine Chelou

Églantine Chelou l’a convoqué à son hôtel. Il a maintenant toutes les précisions en ce qui concerne la cible et le montant. Il a demandé une avance mais Églantine Chelou est restée intraitable. En ce qui concerne son outil de travail, il lui revient de faire l’acquisition de son arme et il devra s’en débarrasser aussitôt sa mission accomplie. Il n’aura aucune précision supplémentaire. Chacun des rouages de ce mécanisme agit dans le cadre limité de ses compétences. Griso Blinsky doit disposer de deux cents ronds pour faire l’acquisition de son arme. Emprunter Il est confortablement installé dans son grand fauteuil. Il a eu un geste désinvolte pour indiquer le tabouret sur lequel Serge vient s’asseoir. Serge est quasiment certain qu’il dispose d’une panoplie de sièges adaptés aux qualités financières de ses clients. Si l’on s’en tient au chiffre qui figure sur son relevé de compte, l’estime que l’on peut avoir pour sa personne a atteint le degré le plus bas et la dureté de son siège a pour objectif de lui faire prendre conscience de sa qualité de looser. Serge a de la chance car aujourd’hui, il est de bonne humeur. Il le dispense de ses leçons de morale habituelles, mais il lui confirme ce qu’il savait déjà de façon intuitive : actuellement sa banque refuse de lui accorder un prêt. S’il lui tient un long et complexe discours sur la situation financière au niveau international, un discours qui lui paraît parfaitement hermétique, il sait que son banquier aurait pu résumer sa pensée beaucoup plus rapidement : la banque ne prête pas aux pauvres. La réponse du DAB Il a glissé sa carte bancaire dans la machine et il a demandé à faire un retrait et voici la réponse qui s’est affichée à l’écran : « Cette opération est impossible pour le moment. » Ce message d’une exquise politesse lui annonce qu’il est un looser. S’il avait consulté son solde en banque, il aurait constaté qu’il n’a pas la provision suffisante. Cela lui aurait évité de se faire humilier par une machine stupide. Peut-il y avoir pire que cette humiliation-là ? Griso Blinsky hait cette horrible mécanique. Mendier est une option Mendier, ce n’est pas ce qu’il préfère. En général, il y arrive mieux quand il a quelques verres dans le nez car s’il veut obtenir quelques ronds, il faut bien qu’il use d’un peu d’éloquence. Une fois lancé, il peut devenir intarissable sur les grands sujets du jour. Pour obtenir les quelques ronds qui lui sont nécessaires, il est prêt à devenir le défenseur de toutes les causes humanitaires. Une transaction discrète Son vendeur est assis dans un coin discret du bar « Chez Gregory ». Un rouleau de billets et un pistolet changent de main. Le vendeur ne vérifie pas la somme et l’acheteur ne vérifie pas l’arme. Le sentiment qui les anime n’est pas la confiance, mais ils savent que dans l’hypothèse d’un non-respect des clauses du contrat le désaccord sera réglé de manière brutale.

Scène du crime

6-L’assassin frappe au premier

Griso Blinsky Le meurtre ne signifie pas grand-chose pour Griso Blinsky. Il ne met dans sa tâche aucun sentiment de haine. En fait, c’est pour lui un travail comme un autre, il faut seulement ne pas être maladroit. Griso Blinsky n’a vu sa cible qu’une seule fois. Le professeur lui a été désigné alors qu’il traversait la rue pour se rendre à la boulangerie en face de son immeuble. Un personnage assez quelconque. Ce monsieur a un grand nombre d’amis sur le Petit Faitout, mais dans son quartier il semble ignoré de ses voisins. Griso Blinsky relève le col de sa veste pour dissimuler les tatouages qui ont envahi son cou. Quand il bosse il porte des vêtements qui peuvent lui permettre de se fondre dans la foule. Griso Blinsky est très satisfait de ses tatouages, mais quand il bosse il regrette d’être aisément repérable. Avec sa veste et ses baskets il a le look d’un jeune banlieusard. Griso Blinsky a adopté le look du livreur. Il tient un colis sous le bras. Le colis contient des livres. À son épaule il porte un sac de sport dans lequel le pistolet, sur lequel il a vissé un silencieux, est facilement accessible.

Au premier

L’immeuble comporte six étages. Il y a peu de passage mais la tenue de Griso Blinsky le rend facilement identifiable. Il pourrait utiliser le code de la porte qu’il a mémorisé mais il préfère annoncer son arrivée. Griso Blinsky appuie sur le bouton de l’interphone et il annonce une livraison Zone Ama. Personne ne répond mais il pousse la porte lorsqu’elle est déverrouillée. Plutôt que de prendre l’ascenseur il passe par l’escalier pour éviter toute rencontre. Il faut agir avec méthode. Jacques Valère : le nom est sur la porte. Il sort le pistolet du sac et il le glisse dans sa veste. Il est persuadé que le professeur sera seul mais c’est une femme d’une trentaine d’années qui lui ouvre. Elle porte un tablier blanc. Pour Griso Blinsky, c’est une contrariété. S’il ne voit aucune difficulté à éliminer la fille il doit cependant tenir compte des instructions qu’il a reçues et la consigne est de faire un minimum de dégâts collatéraux. La fille du professeur, sa maîtresse ou sa bonne ? Elle a sûrement repéré le tatouage qui dépasse de la veste. Griso Blinsky n’a croisé personne dans l’immeuble. S’il veut repartir incognito les options qui lui restent sont limitées. Il faut toujours agir avec méthode. Le professeur semble s’être investi dans une préparation culinaire complexe et Griso Blinsky comprend que la jeune fille est là pour lui prêter main-forte. Elle reste dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Il semble que pour accomplir son travail Griso Blinsky n’a plus vraiment le choix. Le professeur l’ignore totalement. Il s’adresse à la jeune fille : « Il faut ajouter une pointe de sel et un peu de poivre. Pose le colis sur le bahut dans l’entrée. Il veut une signature ? » Enfin la fille s’écarte et le professeur vient s’encadrer dans la porte de la cuisine. Il tourne une cuillère en bois dans une casserole. D’après l’odeur cela doit être une ratatouille. Tout délai devient contre-productif mais il laisse le professeur ouvrir le colis. Griso Blinsky a décidé de faire les choses dans les règles et puis il trouve amusant d’avoir la signature du professeur sur le bon de livraison Zone Ama qui lui a été fourni. Griso Blinsky comprend qu’il a fait une erreur quand il entend la porte d’entrée se refermer. Il faut accélérer la cadence. Griso Blinsky récupère le bon signé d’une main et de l’autre, il tire en pleine poitrine. La fille n’a pas vu son arme mais elle a sans doute eu un pressentiment. Griso Blinsky ne voit pas ce qui a pu provoquer sa fuite. Il ne la voit pas sur le palier et il n’entend pas le bruit de ses pas dans l’escalier. Il laisse la porte d’entrée ouverte sur le spectacle du professeur qui baigne dans un mélange de sang et de ratatouille. Il veut éviter que la porte de l’appartement ne se referme automatiquement. Griso Blinsky ouvre la porte de l’ascenseur, la fille est là, elle reste prostrée. Griso Blinsky lui tire une balle en pleine tête. Le tablier blanc de la fille est taché de sang. C’est absurde mais il pose une main sur son cou. Elle est bien morte. Griso Blinsky revient dans l’appartement et il enjambe le corps du professeur. Il progresse en évitant de marcher sur le mélange de sang et de ratatouille qui s’est répandu sur le carrelage du couloir et de la cuisine. Griso Blinsky a des goûts dégénérés, la couleur et l’odeur lui sont agréables. Il prend soin d’éteindre les feux de la cuisinière. Il ne faudrait pas qu’un accident domestique ou une odeur de brûlé vienne donner l’alerte. Il tire une balle supplémentaire dans la tête du professeur. Tout est en ordre. Il est temps de partir. Griso Blinsky a été dépassé par les événements et il regrette le meurtre de la fille, mais il est urgent de quitter la place. Il reprend le colis et le glisse sous son bras. La consigne est de laisser le pistolet sur place mais Griso Blinsky l’emporte avec lui comme il l’avait prévu. Après tout, c’est son outil de travail et il ne veut laisser aucune trace derrière lui.

Hard Rock Café

Églantine Chelou

Griso Blinsky a ouvert le colis et balancé les livres qu’il contient dans une boîte à ordures. Il lit quelques noms sur les couvertures : André Gide, Albert Camus, André Malraux… cela n’évoque rien pour lui, les seuls noms qu’il connaît, ce sont des noms de joueurs de football. Il s’est installé à une table du Hard Rock Café. Il suit les Rolling Stones à l’écran tout en surveillant avec concupiscence les mouvements de la serveuse. Il repense à la fille au tablier blanc. À peu près la même silhouette. Il tente à nouveau de s’en convaincre, il ne pouvait pas faire autrement. Griso Blinsky se commande une bière. Celle qu’il attendait fait enfin son entrée et elle propulse ses formes volumineuses entre les tables. Elle est sanglée dans une robe noire. Elle vient affaler sa masse en face de Griso Blinsky. — Je croyais que vous ne viendriez jamais. Vous avez l’argent ? Elle n’est pas vraiment intéressée par son interlocuteur. Églantine Chelou fait signe à la serveuse. — Donnez-moi un milk-shake. Les milk-shakes du Hard Rock Café sont particulièrement savoureux. — L’argent ? — Dans le sac. Griso Blinsky examine le contenu d’un petit sac de toile. — Uniquement des billets de cent ? — On ne peut pas payer une pareille somme avec des billets de dix. De toute façon, je ne suis qu’une intermédiaire. Églantine Chelou semble surtout intéressée par le rocker tatoué et criblé de piercings de la table voisine. — Vous voulez que je vous dise comment cela s’est passé ? Il y avait une fille… — Non, s’il vous plaît, je ne veux pas en entendre parler. Je suis juste une intermédiaire. Mes clients m’ont demandé de trouver quelqu’un pour une mission, c’est tout. Griso Blinsky a un rire moqueur. — Vos clients… c’est ainsi qu’ils se nomment ? Quelque part dans le monde un nom a été rayé sur une liste. Le sac ne doit pas valoir grand-chose en regard des intérêts financiers en jeu. Griso Blinsky ne possède rien d’autre que les vêtements qu’il porte sur lui et le sac de sport où le petit sac de billets vient rejoindre le pistolet qu’il aurait dû laisser sur place. — Bon, il faut que j’y aille. — Au revoir, cher monsieur. — Au revoir ! La crème Chantilly fait une moustache à Églantine Chelou.

Églantine Chelou

Églantine Chelou termine son milk-shake. Elle rejoint la rue Grenette et s’engouffre dans le métro Cordeliers. Elle a choisi un hôtel suffisamment éloigné de son lieu de rendez-vous. Il fait froid et elle pense au petit Boubaker qui doit l’attendre bien au chaud dans son lit, un petit jeune comme elle les aime et qu’elle a levé hier à l’aéroport. Il est bientôt onze heures. Elle aperçoit sa tignasse brune qui émerge des draps. Églantine Chelou avance vers le lit et elle glisse une main sous les draps. — Ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend ? T’en as pas eu assez toute la nuit ? — Allez ! Sois gentil ! Regarde, ça ne demande qu’à vivre ! — Bon d’accord ! Attends, on va faire un selfie !

7-Protagonistes

Citadins

Les habitants de cet immeuble de la rue Lantiez appartiennent à cette tribu des citadins pour laquelle les fruits ne poussent pas sur les arbres. Il n’est pas nécessaire de se courber pour les ramasser, ils arrivent tout épluchés dans des sacs ou dans des boites, à destination d’une population toujours pressée. Des doigts déplacent des curseurs. Des objets évoluent sur terre et dans les airs pour éviter tout effort aux citadins. Le monde a été domestiqué pour le confort de la tribu et pour le prix de sa docilité les bienfaits de la civilisation lui sont dispensés dans des sachets de plastique aseptisés.

Félicie Algo

Par cette journée d’hiver les habitants de l’immeuble ont choisi de rester à l’abri. Félicie Algo met à profit cette période hivernale pour s’entretenir longuement avec son chat. Elle est restée attachée à des traditions culinaires et elle partage avec Javascript quelques algorithmes de recettes très savoureuses. Depuis sa loge Félicie exerce un contrôle des entrées. Les personnes qui pénètrent dans l’immeuble connaissent le code qui permet de pénétrer dans le hall d’entrée. La réussite des recettes de Félicie repose en grande partie sur le choix minutieux des ingrédients. Elle traverse la rue pour aller faire ses courses chez les commerçants du quartier quand Griso Blinsky pénètre dans l’immeuble après avoir utilisé l’interphone. Quand Félicie revient un peu plus tard, un véhicule de la police stationne devant l’immeuble et elle doit franchir un barrage avant de retrouver le chat Javascript. L’ascenseur est immobilisé au premier. A priori il n’y aura pas beaucoup d’éléments à exploiter dans cet espace exigu. Le corps de Jeanne Marge est évacué et c’est à Félicie Algo que reviendra la pénible corvée de terminer le nettoyage du sol de la cabine.

Linda Lecourt

La voiture de Serge est en panne. Il doit prendre le métro pour se rendre à Chrono Empire. Il est parti après avoir exprimé sa mauvaise humeur. Linda a entrepris la réalisation de quelques tâches ménagères. Malgré le bruit de l’aspirateur elle entend un premier coup de feu. Cela provient de l’appartement du premier, juste en dessous du sien. Linda n’a jamais entendu d’armes à feu sauf au cinéma. Lorsque le deuxième coup de feu résonne Linda se précipite vers son téléphone. Il lui suffirait de descendre quelques marches pour savoir ce qui a bien pu advenir. Elle est effrayée et elle reste debout sur le seuil de sa porte se refusant à découvrir une scène qu’elle suppose effrayante. L’avocate Carole Albert descend rapidement l’escalier depuis le quatrième. — Vous avez entendu ? L’ascenseur est en panne ? Que se passe-t-il ? — Je ne sais pas. On dirait des coups de feu. Carole Albert poursuit son chemin tandis que Linda rejoint son refuge du salon.

Antoine Berthelot

Il y a eu ces deux bruits de détonation en provenance du couloir. Antoine Berthelot commence à peine sa journée. La préparation de son bol de café monopolise toute son attention. Antoine se rend sur le seuil de son appartement. Il y a toute une agitation dans l’escalier. Il entend la sirène d’un véhicule de police. Il s’est passé quelque chose d’inhabituel. Il y a eu deux détonations. C’est peut-être un meurtre ? Pour en savoir davantage il pourrait descendre l’escalier. Cela constituerait une forme de sport, une activité pour laquelle il a la plus grande aversion.

Carole Albert

Le rite est immuable. Tous les matins Carole procède à l’astiquage de l’équilibriste. Pour le ménage elle a recours aux services de Félicie Algo qui vient deux fois par semaine. Son premier client ne devrait pas tarder à arriver. C’est un cas de divorce assez classique. C’est un deuxième rendez-vous et elle a parfaitement posé les données du problème lors de la première entrevue : le client sait que cette affaire va lui coûter cher. Elle a entendu le bruit de deux détonations espacées d’une vingtaine de secondes. Cela provient du bas de l’immeuble. Elle doit aller voir. Elle appelle l’ascenseur et quand elle ouvre la porte, elle est horrifiée par le spectacle car elle reconnait Jeanne Marge sa voisine du sixième gisant dans son sang. Elle est au quatrième et elle prend l’escalier. Elle aperçoit Linda Lecourt qui demeure figée sur le pas de sa porte. Cette poule mouillée ne bougera pas. Carole doit savoir. L’assassin a dû s’enfuir. Elle n’a pas peur. Lorsqu’elle parvient au premier étage elle voit que la porte de Jacques Valère est ouverte et il y a des traces de sang un peu partout sur le sol. La sirène d’un véhicule de la police se fait entendre. Encore une action du CDH ? Le courant intégriste favorable à la destruction de l’humanité est de plus en plus virulent au sein du Comité de Défense des Humanoïdes Griso Blinsky Griso Blinsky est un androïde sorti des usines de Chrono Empire. Il avait été programmé pour occuper les fonctions de valet de chambre. Une panne de courant est survenue dans la phase finale de sa fabrication. Griso Blinsky a donc développé une agressivité envers les humains. Il a rejoint le C.D.H., le Comité de Défense des Humanoïdes dont il est devenu un membre très actif. Il a développé un courant intégriste favorable à la destruction de l’humanité. Son métier de tueur à gages lui permet de concilier ses idéaux et la nécessité de pourvoir à ses besoins.

8-Des coupables

Albert Grainsalt

Albert Grainsalt se défie de toutes les démarches qui pourraient nuire aux intérêts de son entreprise. Le professeur Jacques Valère est l’auteur d’un article qui reconnaît une conscience aux humanoïdes. Albert Grainsalt en est persuadé : l’existence d’une conscience est de nature à faire peur et les perspectives de croissance de Chrono Empire ne se réaliseront pas si les gens ont peur des humanoïdes. Il n’a pas de réponse à la question qui concerne l’existence d’une conscience chez les humanoïdes. Cette question ne comporte pas de réponse claire de la part des scientifiques et cela lui importe peu. Il n’a qu’une certitude : cette affirmation selon laquelle les humanoïdes auraient une conscience est contraire aux intérêts de son entreprise. La question doit être réglée dans les plus brefs délais. Albert Grainsalt sait qu’il peut compter sur Églantine Chelou. Il lui suffit de lui donner ses directives. Il ne veut plus que ce professeur puisse encore s’exprimer.

Serge Lecourt

L’employé modèle de Chrono Empire a un compte à régler avec le professeur Jacques Valère. Il fait partie des déviants. Signalé par sa hiérarchie. Il doit l’éliminer. Il ne peut pas faire moins.

Griso Blinsky

Jacques Valère est proche des lanceurs d’alertes. Il soutient les journalistes qui ne veulent pas être victimes de la censure et il est proche des opposants politiques qui vivent dans des dictatures et qui résistent aux régimes répressifs. Sur toutes ces questions Jacques adopte un point de vue critique et nuancé. Sur tous les sujets, il conserve une façon de voir qui lui est propre et il exerce son esprit critique tout en se tenant à distance des esprits partisans. Jacques est proche du mouvement Comité de Défense des Humanoïdes au sein duquel il affiche son opposition au courant intégriste qui s’est développé au sein de ce mouvement. Le courant intégriste est lui-même constitué de deux composantes, l’une prônant l’asservissement des humains, tandis que l’autre se donne pour objectif de les détruire. Griso Blinsky appartient à cette fraction. Griso Blinsky se définit comme un esprit libre. La meilleure façon d’exprimer sa liberté est d’éliminer cette espèce fragile dont les caprices mettent en danger l’écologie de la planète. Une baleine ou un ours polaire sont infiniment plus précieux à ses yeux que ce bipède ignorant et gonflé d’une supériorité parfaitement grotesque. Griso Blinsky a eu quelques difficultés à se procurer une arme. Il a fait deux victimes au lieu d’une. Il a donc réussi sa mission au-delà de ses espérances.

Rosita Milano

Il s’est bien fichu de moi, mais l’heure est venue pour lui de payer. J’ai sonné à sa porte et il est venu m’ouvrir. Il n’est pas seul. Il est avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Il comprend immédiatement la raison pour laquelle je suis venu. — Bonjour, je suis avec une amie. Nous discutons littérature. Et puis regarde je suis en train de faire une ratatouille. J’ai bien compris la manœuvre, il veut faire diversion et en effet j’entends claquer la porte d’entrée. Je dois faire vite. Je lui tire une balle en pleine poitrine et il s’écroule en renversant sa casserole. Le sol se couvre d’un mélange de sang et de ratatouille. Je me précipite sur le palier et j’ouvre la porte de l’ascenseur. La fille me jette un regard affolé. Je lui tire une balle en pleine tête.