Grains à moudre
JOUER     ECOUTER     LIRE     DIVERS     ?



   

UNE CROIX PROMISE.

1-Vatican

LCO

Je suis. Je m’appelle Jules. Je suis allongé sur le ventre, soumis aux manipulations de ma masseuse favorite lorsque le gong résonne. Une amazone fait son entrée. Pour reconnaître une amazone il faut procéder à quelques vérifications. Celle-ci répond au critère selon lequel elle doit se déplacer uniquement à cheval car elle monte un superbe étalon. Selon le second critère, elle doit être capable de tirer à l’arc, ce qui peut l’obliger à réduire la taille de l’un de ses seins. L’opération est certainement douloureuse. Je procède à une vérification : ils sont strictement identiques et ils ne sont pas un obstacle pour tirer à l’arc car ils sont de petite taille. Elle apprécie le respect des procédures mais elle ne peut s’attarder car elle a d’autres clients à livrer. Le colis qu’elle me tend contient une simple boîte, un bel objet réalisé dans un bois précieux. C’est bien le colis que j’attendais, c’est une boîte de Pandore, la boîte offerte par les dieux à Épiméthée, le frère un peu stupide de Prométhée. Épiméthée ne devait accepter aucun cadeau des dieux mais Pandore était vraiment très belle et bien sûr Épiméthée avait accepté le cadeau. Je tiens entre mes mains la boîte qui par ordre de Zeus, n’aurait jamais dû être ouverte. Je sais comment utiliser cette boîte. C’est un truc que m’a appris un aviateur de mes amis : pour ouvrir la boîte il suffit de dessiner un mouton. Cela marche aussi avec une chèvre. Cette boîte contient un message : « Ligue des Crucifiés Oubliés Cher Monsieur Compacteur, La LCO s’adresse à vous pour vous demander de bien vouloir faire la lumière sur la disparition déjà fort ancienne d’un individu habituellement désigné par les initiales J.-C. En effet, nous nous sommes constitués sous la forme d’une ligue pour tenter de faire front à une situation qui dure maintenant depuis des siècles et que nous considérons comme injuste. Alors qu’une place de VIP est offerte à l’individu Jésus Lequilibriste dans toutes les Églises chrétiennes, il est à peine fait mention des deux misérables qui ont subi un sort identique. Après un long travail sur notre arbre généalogique nous avons pu établir que nous sommes les descendants de ces deux citoyens qui ont été les victimes des rigueurs du droit romain et mis à mort à la même date que Jésus Lequilibriste. Alors que ces deux hommes sont généralement décrits comme deux voleurs sans importance, nos recherches montrent qu’il s’agit en fait de deux personnages bien plus intéressants que la description qui en est faite ne permet de le supposer. Si l’un était bien à l’époque l’un des piliers du crime organisé, il semble bien que l’autre était parfaitement innocent des crimes qui lui ont été imputés. Bien que cette affaire soit assez ancienne, nous souhaitons obtenir des éclaircissements sur la disparition de ce Jésus Lequilibriste et faire établir les droits de nos ancêtres au statut de VIP dans toutes les églises exhibant l’image de leur supplice. Vous trouverez ci-joint quelques ronds destinés à couvrir vos premiers frais. »

Au cœur de l’Empire

La réponse à la question : « Qui a tué Jésus Lequilibriste ?» est particulièrement difficile. Les données sont obscures, les responsabilités sont troubles et les candidats à la culpabilité innombrables. Comme selon les premiers éléments de l’enquête le responsable de la mort de Jésus Lequilibriste serait également responsable des malheurs de l’humanité, il m’est apparu que la démarche la plus appropriée pour progresser sur ce dossier consiste à trouver les responsables de ce chaos. J’ai donc résolu de me rendre au cœur de l’Empire. Tous les chemins mènent à Rome mais je dois me rendre à l’évidence, le chemin qui mène à Rome est bloqué. Ils sont une cinquantaine qui ont édifié des barricades et qui font brûler toutes sortes de saletés. Cela dégage une épaisse fumée noire. Ils sont répartis en petits groupes qui discutent en faisant griller des saucisses. L’odeur est suffocante. Les vêtements comme l’allure sont négligés et marquent une origine plébéienne. Ils sont tous vêtus d’une toge brune, la couleur préférée des conducteurs de chars. Comme il y a un groupe qui s’est planté au milieu de la route, il est impossible de passer. Le rouge de mon char fait forte impression sur les hommes en brun. Le groupe qui barre la route s’avance vers moi et l’un d’entre eux vient vers moi. Son haleine dégage une forte odeur de vinasse pour former un cocktail très incommodant avec les autres effluves. Ils sont nombreux chez les toques brunes à être adhérents de la Ligue des Crucifiés Oubliés. Leur activité favorite consiste à casser tout ce qui se trouve sur leur passage.

Une croix promise

Je traverse des petites bourgades où les étals des commerçants ont été pillés et où des chars sont renversés. Avec tous ces arrêts j’ai pris du retard et je dois m’arrêter à l’hôtel. J’ai du mal à m’endormir car une question me tourmente : au commencement était le verbe mais quel est donc ce verbe qui était au commencement ? Et puis qu’y avait-il avant le commencement ? Je sens un mal au crâne venir. Heureusement la direction de l’hôtel a déposé un gros livre au chevet de mon lit. Ce livre relate l’histoire de Jésus Lequilibriste, comment il vécut et comment il est mort. Cela me plaît car ce livre contient peut-être la clé de mon enquête. Sur la colline qui domine mon hôtel il y a une croix immense et sinistre. Elle avertit l’étranger qui s’avance vers la ville du sort qui l’attend si ses convictions ne sont pas conformes au dogme d’une expiation nécessaire. Une petite croix de bois surplombe le lit dans lequel je suis étendu. Je suis cerné.

Le palais de Lupsilon

Ce matin je quitte mon hôtel et je peux rouler vite car ils sont tous à la messe. Un centurion fait arrêter mon char et il me verbalise pour excès de vitesse. Je me réjouis de savoir que mon argent sera bien utilisé et qu’il permettra de réparer toutes les dégradations que j’ai constatées sur le bord des routes. Enfin arrivé à Rome, j’obtiens une entrevue avec Lupsilon, le représentant du Good Gold, le commandant en chef du palais du Vatican et le cousin de l’empereur Tibère. Je poursuis mon enquête avec méthode et je suis décidé à reprendre l’affaire depuis le début. Je veux rencontrer le premier couple qui a donné naissance à l’humanité par le biais de nombreux incestes et Lupsilon est le grand spécialiste de cette question. Parvenu au palais, je déambule à travers de longs couloirs, je traverse des salles somptueuses richement pourvues de tableaux et de sculptures. Des cris et des chuchotements traversent parfois l’épaisseur des lourdes tentures. Tandis que je cherche mon chemin dans différentes ailes du palais j’aperçois un prêtre poursuivant un groupe de jeunes garçons. Les rires des vestales m’accompagnent. Enfin j’aperçois Lupsilon installé sur une sorte de trône. Lupsilon gère son image en stratège, il s’est affublé d’une toge jaune assortie de pierreries. Son crâne est pourvu de quelques rares cheveux gris qui vibrent au rythme de ses tremblements. Son regard pathétique reste figé vers un point improbable. Une esclave porte à sa bouche des cuillerées d’une bouillie blanche, tandis qu’une autre lui fait la lecture. Un prêtre est venu murmurer à son oreille. Le vieillard soulève ses paupières, sa tête émet un tremblement plus accentué et le prêtre me fait signe d’avancer. Lupsilon a ses appartements dans le palais où il dispose d’une vaste superficie composée de cryptes, de chapelles et d’autres endroits plus secrets dont il est le seul à détenir les clés. Il sort rarement. Dans la rue il y a toutes ces femmes qui montrent leurs jambes. Ce déploiement de chair l’épouvante, il détourne les yeux. Elles affirment une liberté dont il est exclu. Il a fait de la contrition des nonnes son pain quotidien. Il prétend savoir ce qui se cache sous leurs robes. Pourquoi les pensées grivoises qui envahissent son esprit seraient-elles si éloignées de celles de ces religieuses ? La longueur de ces robes interminables peut bien être un rempart pour se dissimuler et faire obstacle au désir des hommes, mais il sait que c’est aussi un obstacle qu’elles dressent à leurs propres désirs. Avec elles il ne faut pas se faire de souci. Tous ces tissus cachent un petit volcan qui ne demande qu’à entrer en éruption et la cornette qui orne ces têtes affirme la solidité d’une résolution dont il connaît la fragilité. — Une Ève pécheresse ? Quel intérêt pouvez-vous avoir à rencontrer une Ève ? Enfin si vous y tenez vraiment… Mais vous savez en ce qui concerne les femmes, il y a deux catégories, les frappées et les sournoises. Celle-là serait plutôt dans la catégorie sournoise. Quoi qu’il en soit il semble que cette créature ait pris le parti de ne pas respecter nos règles. D’ailleurs vous la trouverez aisément. Elle vit sur l’île de Huahine et en tenue… enfin, vous savez… À présent Lupsilon poursuit dans un murmure l’énoncé des règles qu’il a patiemment élaborées : « Le ventre des filles n’est pas destiné au plaisir car il est le lieu que Dieu a choisi pour qu’il soit le réceptacle dans lequel seront créés les enfants. Comme les femmes doivent uniquement consacrer leur corps à la procréation, les hommes doivent faire en sorte d’accomplir ce dessein du Good Gold. Les sensations qu’ils leur donneront seront destinées à atteindre ce but et elles ne s’ouvriront que pour recevoir cette semence. C’est pourquoi l’usage de préservatifs est interdit par l’Église car empêcher la réception de la semence est un péché. Le ventre des femmes est le réceptacle de la semence qui les fécondera pour qu’elles donnent naissance aux enfants que le prêtre bénira et asservira. Les enfants sont destinés aux prêtres afin qu’ils puissent en jouir. Les hommes ont inventé deux livres. Dans la Bible sont racontées les histoires de Dieu, de son fils et de la créature. Dans le Kâma Sûtra sont présentées quelques recettes pour recevoir et donner du plaisir. Les filles doivent connaître le premier livre et ignorer le second. Elles doivent craindre et aimer la bouche du prêtre qui seule détient la vérité. Elles doivent se défier de la bouche des hommes qui veulent leur donner du plaisir mais ne portent pas de soutane. » Après cette homélie le vieillard semblait épuisé. Le prêtre qui se tient auprès de Lupsilon lui fait signe : l’entrevue est terminée. Un nouveau signe : Jules doit baiser une main tremblante et ridée. ..

2-Un Paradis au temps de la Genèse

Registres du Petit Faitout

Alors voilà, Sébastien a une petite amie. Elle est belle et son prénom c’est Ève. À eux deux ils forment le gang humanité sur terre. Sébastien et Ève sont heureux en compagnie de leurs amis Kama le lapin et Sutra le serpent. Ils n’utilisent pas de pesticides et tout le monde vit en paix dans un beau jardin, y compris les animaux carnivores qui préfèrent manger de l’herbe plutôt que de se dévorer entre eux. Cela aurait pu durer ainsi pour l’éternité, mais cette petite communauté s’est sentie menacée par un mal terrible : l’ennui. Heureusement Good Gold, le Boss, veille et il a quelques vieux tours en réserve. Une simple consultation des registres du Petit Faitout permet à Jules de découvrir sur son étrange lucarne la page élaborée par Sébastien et sa compagne. D’où il ressort que Sébastien vit sur une île voisine avec la créature issue de sa côte. Les images qui figurent sur cette page sont celles d’un couple heureux avec des posts qui sont toujours un peu les mêmes. On y voit le couple qui se goinfre de monceaux de fruits et de légumes avec de temps en temps une image de barbecue, car il y a beaucoup d’animaux sur l’île et ils fournissent une viande délicieuse. Le couple a établi une relation privilégiée avec Kama. La chair de ce lapin est certainement succulente et il pourrait bien figurer au menu mais en attendant cet heureux événement ils ont grand plaisir à le caresser. Des fleurs s’épanouissent dans un air pur et les abeilles viennent les butiner. Lorsque le vent souffle il produit une jolie musique avec les feuilles des arbres et cette musique s’assortit très bien avec celle produite par le ruisseau dont l’eau est parfaitement transparente. Le climat est doux avec juste un petit peu de pluie pour arroser les légumes que Sébastien va cueillir. Pour les vêtements on reste plutôt dans le rudimentaire, et Ève conserve toujours la même tenue. Ils sont heureux. Ils s’adonnent à des plaisirs simples auxquels le lapin Kama vient parfois s’associer avec son copain Sutra. À eux deux Kama et Sutra font la paire et avec leur imagination débordante ils organisent toutes sortes de jeux. Par contre, Sébastien se méfie un peu de Sutra qui tient des discours bizarres. Sutra prétend qu’il y a un fruit qui permet d’obtenir toutes les connaissances du patron. Sébastien a bien raison d’être méfiant car les traits de caractère de Sutra semblent intimement liés à ses formes lisses et visqueuses grâce auxquelles il peut venir s’insinuer dans le moindre recoin. Sébastien et Ève n’ont pas l’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre et leur soif de savoir est tout aussi limitée. Comme il maîtrise déjà quelques coins secrets de son corps, c’est dans les méandres du cerveau reptilien d’Ève que Sutra trouve le plus de facilité à faire intrusion. — Mademoiselle Ève, vous êtes tout à fait merveilleuse et comme mes différentes explorations m’ont permis de le vérifier vous disposez d’atouts physiques tout à fait extraordinaires. Pourtant il vous manque ce petit plus sans lequel vous ne pourrez pas évoluer dans le monde. — Et quel est donc ce petit plus, mon bon Sutra ? — Chère Ève, il vous faut maîtriser la langue anglaise, mais plutôt qu’un apprentissage long et difficile croquez donc dans cette pomme. Vous verrez que l’effet est immédiat, quelques pommes et vous parlerez couramment l’anglais.

Un plaisir coupable

Il y a dix pommes sur l’arbre et en cueillant ces fruits Ève se délecte d’un plaisir nouveau, celui que lui procure sa culpabilité. Avant d’en proposer à son compagnon, Ève se fait un devoir de goûter le fruit. Cette pomme croquée ne déclenche pas d’effets immédiats et elle est sans conséquences pour l’avenir de l’humanité. En effet pour créer Ève, le patron a un peu bricolé. Plutôt que de refaire entièrement le modèle, il a cloné une pièce détachée de l’élément mâle. Si Ève peut manger autant de pommes qu’elle le souhaite, elle en garde tout de même une pour Sébastien et toujours, une pour la soif.

Le premier péché

Sébastien et Ève ne font qu’un mais il semble bien que cette fois-ci la partie féminine du couple est en train de vivre un événement d’une extrême intensité. Les choses auraient pu en rester là mais comme ils forment un couple très uni, ce à quoi l’un a goûté, l’autre doit y goûter aussi et Sébastien répond à l’invitation d’Ève. À son tour il croque une pomme, ce qui provoque non seulement la disparition de la pomme mais aussi l’apparition du péché.

Good Gold se fâche.

« Heureux les pauvres en esprit… » Jusqu’alors le Good Gold s’était satisfait d’avoir affaire à un couple sympathique certes, mais un peu limité au niveau intellectuel. Selon le contrat en vigueur, le Boss s’occupait de gérer sa planète et le couple Sébastien et Ève devait se contenter de jouir de ses bienfaits sans chercher à comprendre. Parfois le Good Gold marmonnait dans sa barbe : « Ils sont gentils mais tout de même ils sont un peu cons ! » Mais là, gros problème ! Le Boss est fâché et il décide que Sébastien et Ève ne pourront plus disposer des bienfaits du jardin. Ils vont devoir travailler et gagner des ronds. Et en plus, ils n’auront plus le droit d’exécuter les figures des pages à du Livre.

Travailler, consommer, pécher

Avec un rond, on achète une pomme ou on achète une indulgence. Travailler provoque une dépense d’énergie. L’énergie consommée sous la forme d’une pomme permet d’obtenir deux ronds. Cela n’est pas drôle tous les jours mais il y a un Paradis. Pour y entrer il faut s’être libéré de ses péchés. Pour les pécheurs disposant de quelques moyens financiers la rémission des péchés s’achète auprès de l’Église catholique romaine. Une indulgence permet d’effacer un péché, mais seule l’église est capable de réaliser l’opération. Une pure merveille. Il faut une pomme pour travailler car toute dépense d’énergie nécessite un carburant. Il faut donc travailler pour se nourrir et pour acheter des indulgences et ne pas multiplier les péchés qui pourraient alourdir la facture. Brain Bowler Longtemps Ève Gurithe est restée insouciante. Tout a changé lorsqu’elle a succombé à la tentation. Le serpent Sutra a su lui faire entrevoir tous les avantages qu’allait lui procurer la maîtrise de la langue anglaise. Les ruses de ce serpent sont innombrables. Il a deux complices en la personne d’Avida Manzana et du Petit Faitout. Ce dispositif a fait d’Ève une pauvre fille dont les formes se sont considérablement arrondies. Pour tromper son ennui elle joue avec son Brain Bowler. Ève est devenue dépressive et elle a recours à une forte consommation d’antidépresseurs

3-La maison des Gurithe

Hamburgers et Coca

Ève a changé. Elle ne se contente plus de pommes, mais il lui faut des hamburgers et du Coca-Cola. Elle a maintenant des problèmes d’embonpoint, elle est souvent déprimée et elle pleure pour un rien. Son psy s’avoue impuissant à la soulager et en ce qui concerne la langue anglaise, elle baragouine à peine quelques mots. Tout est devenu plus compliqué. Il faut maintenant travailler pour pouvoir se nourrir et les plaisirs innocents sont devenus des péchés. Sa voix est douce et elle sourit toujours, elle a une gentillesse à toute épreuve. Pourtant Ève est là sans y être vraiment, elle reste totalement absorbée par son Messageur. Sébastien a souvent l’impression que ses réactions ne sont pas vraiment les siennes mais qu’elle est sous influence. Le regard de Sébastien reste constamment attiré par ses formes mais les rapports sont restés dans ces termes : Sébastien est celui qui demande et Ève est celle qui accorde. L’attrait physique dépasse toute autre préoccupation et Sébastien a perdu tout esprit critique.

Les rites de la tribu

Ève croit en l’existence d’un certain nombre d’entités, qui auraient existé dans le passé et qui pour certaines d’entre elles existeraient encore. Pour certaines de ces entités il n’est pas nécessaire de fournir une preuve puisqu’elles se situent dans un cadre qui dépasse les humains qui peuvent tout juste imaginer une puissance bien au-delà de la leur. Pour d’autres entités qui auraient un caractère hybride ente le dieu et l’humain, elle se réfère à des preuves scientifiques : des reliques, des morceaux de tissus, des fragments d’os, viennent à l’appui de ses croyances. Et puis Ève aime retrouver cette communauté qui se rassemble pour pratiquer ses rites. Elle affectionne particulièrement celui au cours duquel elle consomme un morceau de pain en imaginant qu’il s’agit de chair humaine et elle aime boire du vin en imaginant qu’il s’agit de sang humain. Sa religion perpétue le rite de la tribu rassemblée pour se livrer à des pratiques anthropophages. Parmi toutes les pratiques tribales, c’est sans doute celle qui a le plus de puissance parce qu’elle est transgressive. Le rite qui s’accompagnait de cris et de grognements de plaisir s’accomplit aujourd’hui avec une procédure destinée à marquer l’adhésion au groupe. Ève mesure sa foi à la constance de sa pratique. Elle la renforce par tout un ensemble de paroles, de chants et de mouvements qui la font tour à tour se lever, s’asseoir et s’agenouiller. Elle aime se plier à cette discipline imposée par le prêtre et elle aime aussi l’entendre dans la variété des tons qu’il adopte lorsqu’il s’adresse à ses paroissiens. Elle aime sa voix doucereuse qui évoque les prairies du paradis et elle aime sa voix tonitruante lorsqu’elle annonce aux pécheurs qu’ils brûleront en enfer durant l’éternité. Elle lui donne raison. Il faut que les méchants comprennent que s’ils font le mal ils seront punis. C’est par pure gentillesse qu’il les avertit. Ève ne peut pas crier aussi fort que celui qui sait et qui détient la vérité. Elle croit à tout ce que Lupsilon dit, mais elle doit bien avouer que parfois elle a tout de même un doute.

Chiens et chats

Ève ne fait aucun effort pour comprendre le monde qui l’entoure. Ses connaissances sont assez élémentaires. Elle ne comprend pas la nécessité de s’investir à long terme dans un apprentissage. Il y a chez elle une paresse qui est sa façon d’être. Elle ne sort jamais de son rôle de séductrice. Ève ne s’impose pas, elle reste dans une attente. Ce n’est pas une soumission, c’est plutôt une fuite. Elle n’a pas de vérité à imposer. La vérité importe peu. Ce qui importe davantage, c’est que tout se passe gentiment. Elle n’est pas fiable. Elle ne tient pas ses engagements. Elle dit oui pour faire plaisir, mais elle est toujours dans une démarche dans laquelle elle échappe à ses responsabilités. En définitive son activité reste assez réduite. Elle reste plongée dans la vie qu’elle s’est rêvée. Son expression est désolante de pauvreté. Elle reste fascinée par son Messageur sans lequel elle n’a rien à exprimer.

Petit Faitout

Ève est issue de la côte de Sébastien. Elle a deux filles. La vie est plutôt confuse dans une famille où tout le monde se tripote. — Qu’est-ce qu’il y a ce soir pour dîner ? Elle lève un instant les yeux de son écran puis elle replonge aussitôt. Lorsqu’elle dépasse mille points sur son Brain Bowler elle rentre en extase. Il lui est impossible de traiter tout autre sujet. Enfin, quelques centaines de bulles multicolores viennent éclater sur son écran pour fêter une nouvelle victoire et Ève revient en mode mono- tâche. Des bruits de portes de placard, Sébastien comprend qu’elle ne s’est pas donné la peine de faire les courses. Elle a vu la publicité sur son Messageur. Cela va lui faire du bien de marcher un peu, elle n’est pas sortie de l’appartement depuis trois jours. — Il y a un nouveau restaurant qui vient d’ouvrir dans le quartier. On pourrait peut-être aller y faire un tour ? — Bonne idée, chérie, allons-y ! Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour aller dîner au restaurant car Sébastien vient d’apprendre son licenciement. Comme il faut bien lui annoncer la nouvelle, il se dit que cela peut être le cadre approprié dans lequel elle consentira à lui prêter attention. La plupart du temps, Ève est en communication directe avec Good Gold par le biais de son Messageur. Les moments de solitude l’angoissent alors elle rejoint ses amis sur le Petit Faitout à toute heure du jour et de la nuit. Cela commence dès le réveil. Elle allume son Messageur pour découvrir la notification des nouveaux posts de ses amis et le Petit Faitout a toujours pour elle de nouvelles suggestions de jeux. Sébastien contemple le front de sa compagne appliquée à rédiger un nouveau message. Il avait pourtant choisi ce cadre en espérant la voir lui consacrer un peu d’attention et puis avec son licenciement les possibilités d’aller au restaurant risquent de devenir plus rares. Grâce au Petit Faitout Ève peut cultiver son thème favori : les chiens et les chats. Elle partage cette passion avec un très large groupe d’amis, ce qui lui permet de recevoir un nombre infini de photos d’animaux. Ève joint son commentaire à celui de ses amis et cela se résume toujours à la même appréciation : — Les animaux sont bien meilleurs que les hommes. Ève vient tout juste de recevoir la photo d’un chat très mignon et exprimer sa joie par un like lui paraît insuffisant. Il lui paraît tout à fait indispensable de partager l’enthousiasme que lui procure cette publication par des mots choisis. — Vraiment trop mignon ! Ève ne résiste pas à l’envie de montrer à Sébastien le commentaire qu’elle vient de poster en exhibant la photo de la portée de chiots qui a provoqué cette émotion. Sébastien va devoir gâcher sa joie avec la mauvaise nouvelle dont il est porteur. Pourtant une question plus urgente survient immédiatement avec l’arrivée des menus. Ève va-t- elle pouvoir se nourrir ? — Je ne vois pas de menu végétarien. Comment manger de la viande quand on aime les animaux ? Comme Sébastien a déjà pu le constater, il y a deux catégories dans la tribu des végétariens : les tolérants et les pénibles. Ève appartient à la seconde catégorie, ce qui signifie que la composition de chaque plat est passée au crible. La suspicion de la présence de viande, même en quantité infime, entraîne un rejet.

Distributeur

Elle lui sourit et elle lui dit toujours oui. Peu lui importe, il lui suffit que tout se passe bien. Elle est d’accord sur tout et avec tout le monde. Elle est d’accord avec le curé qui explique à ses enfants qu’il est possible de marcher sur l’eau et avec le professeur qui leur explique la poussée d’Archimède. Elle condamne la barbarie mais elle communie régulièrement avec d’autres cannibales. Elle soutient tout aussi bien les thèses scientifiques sur l’apparition des humains sur la terre que les dogmes infantiles de l’église. Aussi Sébastien sait qu’elle ment toujours et encore. Elle ment dans une société qui a fait du mensonge un principe de fonctionnement et de pouvoir. Sébastien ne peut pourtant pas échapper à ses mensonges car son cerveau fonctionne sur un principe différent. Pour Sébastien la vérité est première et il avance dans un monde d’incertitudes. Il vient toujours un moment où ses mensonges lui deviennent insupportables. Il essaie de lui trouver des circonstances atténuantes. La culture du mensonge lui a été inculquée dès son plus jeune âge. Parce que la force de la croyance se mesure à l’aune de la grossièreté des mensonges que les églises énoncent et imposent aux enfants. Il est perpétué par des adultes qui savent comment piéger les crédules. Les ordres religieux inventent leurs règles et leur hiérarchie. Ils trouvent des relais parmi ceux qu’ils ont embarqués dans cette cohorte de menteurs. Ces disciples seront les plus virulents pour proclamer les pires imbécillités produites par les cerveaux déficients de vieillards gâteux. Sébastien a choisi le restaurant pour la cuisine recherchée qu’il propose mais aussi pour son cadre. Ève a choisi une table sur laquelle la lumière donne un relief particulièrement favorable à ses traits. Tandis qu’il contemple son visage avec ravissement, Sébastien est bien obligé de constater qu’elle n’a rien à lui dire. Comme il l’a déjà constaté, si elle maîtrise à la perfection l’art de placer sa voix dans un registre sucré, ses centres d’intérêt restent limités aux petits problèmes du quotidien. Ève vit dans un monde où les seules grandes problématiques portent sur le choix d’un rouge à lèvres ou d’un vernis à ongles. Elle n’a pas grand-chose à lui dire, par contre elle s’active avec frénésie sur son Messageur, son seul et presque unique interlocuteur quand elle est avec lui. Les plats servis au restaurant, les vêtements ou les lieux sont photographiés et font l’objet d’un message. Alors que Sébastien chérit chaque instant d’intimité, ces instants lui sont dérobés quand elle lui démontre qu’elle préfère les partager avec d’autres. Avec ceux-là elle doit trouver un plus grand intérêt qu’avec sa personne et l’image qu’elle lui offre le plus souvent est celle de son visage penché sur son Messageur, son compagnon de chaque instant. Cela a été assez difficile à admettre, mais Sébastien a dû s’y résoudre : il n’est rien d’autre pour elle que celui qui paye, un distributeur de billets.

4-Une histoire absurde

Conscient

Plus une histoire est absurde, plus les efforts nécessaires pour s’en convaincre sont importants, plus l’énergie déployée pour maintenir ses victimes dans la croyance est grande. Le caractère invraisemblable et délicieusement merveilleux des histoires autorise toutes sortes d’interprétations et par là même le développement de toutes sortes de tendances et de sectes. Au lieu de reconnaître le doute comme le principe premier d’une recherche spirituelle, la grande industrie foutraquière diversifie son offre à la manière des commerçants qui proposent des produits avec différentes options pour mieux pénétrer tous les segments de la clientèle.

Aigri

Si l’on veut bien examiner ce symbole ne serait-ce qu’un instant, il paraît tout de même d’une lourdeur, d’une férocité, d’une hypocrisie et d’une perversion particulièrement redoutable. L’équilibriste est sur sa croix pour racheter mes péchés ? Il me contemple depuis son piédestal avec ses bras écartelés et je dois porter la responsabilité de cet acte de torture ? Je dois me prosterner devant cette image immonde et la considérer comme le symbole de mon ralliement à une communauté qui exprime toute sa honte pour les actes répréhensibles qu’elle a commis ? Quelles que soient les versions du produit, une option reste commune et c’est celle qui est censée guider le peuple des croyants : la voie qui leur est proposée, c’est celle de la souffrance. La première injonction de l’Église est contenue dans la Genèse. À peine créé l’homme est condamné pour un acte dont la gravité est évidemment absurde, puisqu’il s’agit de la consommation d’un fruit, en contradiction avec l’injonction des nutritionnistes qui recommande de manger cinq fruits et légumes par jour. En même temps ce fruit provient d’un arbre qui est l’arbre de la connaissance. L’ignorance est une vertu, la recherche d’un accès à la connaissance est sanctionnée. L’Église ne propose pas à ses fidèles la recherche de solutions et ce qu’elle a à proposer est beaucoup plus facile à mettre en œuvre : elle propose une expiation. Quand il s’agit d’offrir la souffrance comme un guide pour l’humanité, on comprend mieux comment elle s’organise pour atteindre cet objectif. Malgré tout le respect qu’ils ont pour cette institution, les humains ont quelques difficultés à baiser sans plaisir et c’est bien la seule circonstance qu’il leur reste dans les régions les plus déshéritées. La production d’êtres vivants étant assimilée à une production d’âmes, la souffrance de tous les malheureux est sans doute de nature à glorifier un dieu. Elle exprime avant tout la réussite d’une organisation où la puissance des nantis trouve son meilleur appui dans la soumission des pauvres. Elle énonce un mensonge d’une grossièreté immense en prétendant offrir le salut et la vie éternelle à ceux dont elle a prononcé la condamnation. Elle a plus d’un tour dans son sac et elle prétend encore avoir le monopole de la compréhension d’une supériorité de la spiritualité sur des enjeux bassement matériels. Et elle crache sur cette humanité en exhibant ses statues et ses dorures.

Révolté

Quelle est cette mascarade ? Qui a inventé cette histoire ? Qui veut nous faire croire que cet homme que l’on martyrise est d’essence divine ? Vous n’avez pas besoin de contempler cette horreur pour distinguer le bien du mal. Vous êtes informé sur l’état du monde et vous savez qu’il y a des bourreaux parmi nous. Avec ce supplice exhibé l’église n’a pas le monopole de l’horreur. Vos yeux sont grands ouverts et vous n’avez pas besoin de l’église pour être conscient de la misère du monde. Elle en a fait la démonstration depuis trop longtemps : elle autorise la barbarie quand elle n’en est pas complice.

Nostalgique

C’était tout de même mieux à l’époque de la Genèse quand baiser n’était pas un péché. Par son immense souffrance le Christ rachète nos péchés avec un intérêt tout particulier pour le péché de chair. Ils l’ont dissimulée sous leurs blouses, habitués qu’ils sont à répandre les pires sottises, ils viennent encore prétendre que la leur est différente de celle des humains qui ne portent pas de robe et qu’ils sont capables de surmonter les tentations de la chair. L’institution qui les a autorisés à commettre ce viol de la conscience qu’est le baptême peut bien encore fermer les yeux sur cette engeance de pédophiles.

5-Ressources pour un banquet

Testament

Comme le Good Gold avait annoncé qu’il avait décidé de changer son testament, il y a eu toutes sortes d’échanges de posts pour commenter cette nouvelle et tout le monde s’est mis d’accord sur l’organisation d’un banquet pour fêter l’événement. Chez Good Gold, c’est une fantaisie qui lui vient de temps à autre. Dans son ouvrage favori des pages sont venues s’ajouter aux pages et le document a pris de l’épaisseur. C’est pourquoi le Good Gold se perd parfois dans la masse des feuilles consacrées à sa gloire. S’il est conscient de la nécessité de mettre de l’ordre dans ce fatras, il ne sait pas trop comment entreprendre une nécessaire remise en ordre. Malgré ses immenses pouvoirs, il lui arrive de douter du sens de cet amoncellement désordonné de manuscrits, bien que le texte dans sa globalité reste inflexible dans son orientation. Il établit clairement que les peuplades qui méritent ses bienfaits sont celles qui l’adorent, tandis que toutes les autres sont maudites et doivent être vouées aux gémonies. Le Good Gold ayant établi un principe selon lequel il était amour, la soumission à ce principe et donc à son entité divine devient la règle. Il en a pris conscience, ses créatures commencent à se lasser de son vieux monde. Pour l’anniversaire de son fils l’idée lui est venue d’organiser un banquet au cours duquel il annoncera à ses héritiers une nouvelle mouture de son testament. Cela sera une version entièrement revue et corrigée dans laquelle il désignera son fils comme son principal héritier. Pour la circonstance il a conscience de la nécessité de renouveler son discours. S’il a trouvé le titre pour cette nouvelle production, il reste hésitant pour écrire le début. Le verbe a connu chez lui l’érosion du temps. « Il était une fois », « Au commencement », il lui semble que s’il arrive à formuler la première phrase, tout le reste devrait suivre sans difficulté. Cela vient difficilement car il n’a pas grand-chose à raconter.

Préparatifs

Pour l’organisation du banquet, le Good Gold a décidé de faire confiance à Vieil Abram. Il a vérifié dans le passé qu’il peut compter sur Vieil Abram en toutes circonstances. Il fallait une salle aux dimensions suffisantes pour accueillir une assemblée nombreuse car ce jour est aussi le jour de l’anniversaire du fils. Vieil Abram trouve tout cela un peu confus, mais cette fois encore il s’est résolu à obéir aux directives de son chef. Vieil Abram est prêt à répondre à toute éventualité et il cache un grand couteau sous sa cape. Il a répondu à l’injonction du Good Gold. — Cuisine-moi un mouton ! Cette demande a semblé plutôt rassurante pour Isaac. Il se souvient encore de ce jour où Vieil Abram s’apprêtait à lui trancher le cou, avant de faire griller son cadavre pour qu’il serve d’offrande au Good Gold. Cette fois-ci il fait dorer les morceaux de mouton à la poêle. Il a haché de l’ail et des oignons. Son plat est accompagné de divers légumes et il n’a pas oublié de rajouter du thym et des piments. Jésus Lequilibriste est venu s’asseoir à la droite du Good Gold. Il montre une assurance tranquille. Ce garçon a un excellent équilibre et cela tient à une hygiène de vie irréprochable. Tous les jours il utilise un masque d’algues avant d’aller dormir et il nettoie la peau de son visage avec une crème composée d’extraits de papaye et de pomme. Pour l’occasion, il a revêtu une grande chemise de lin, un tissu parfaitement adapté pour ne pas irriter la peau. — Petit Faitout, le représentant de l’empereur Tibère a pris place à côté de Vieil Abram. Vieil Abram veut absolument lui démontrer tous les bienfaits du nouveau calendrier. Il lui explique qu’il a le soutien de Jésus Lequilibriste et de son père le Good Gold, mais le discours de son voisin irrite Petit Faitout au plus haut point car il a quelques difficultés à admettre que l’on puisse contester le calendrier julien, le calendrier de Jules.

6-Un banquet qui vire au drame

Une table de douze

Sébastien Gurithe est assis à côté de son épouse Ève. Les convives sont parvenus à ce stade où la quantité de nourriture absorbée transforme en exploit toute tentative de se lever de son siège. Pour accompagner les mets raffinés soumis à l’appréciation de palais avertis, les meilleurs crus ont été présentés aux convives. Une polémique s’est engagée entre des connaisseurs qui n’ont pas la même appréciation d’un vin, que les uns qualifient de divin ou de fabuleux, tandis que les autres prétendent que le breuvage n’est que le résultat d’un trafic honteux, une manipulation de marchands du temple, des bandits coupables de produire un vin standardisé et fade avec pour seul objectif de réaliser de vils et rapides profits. Si les têtes sont prêtes à s’échauffer, les ventres sont trop lourds pour que l’on songe vraiment à en venir aux mains dans une assemblée composée de convives plus enclins à la rouerie qu’à de dangereux affrontements.

7-Scène du crime

Confusion

Les circonstances du décès sont assez confuses. En ce qui concerne le procurateur romain Petit Faitout, une attitude qui consiste à affirmer son irresponsabilité n’est pas d’une bien grande valeur morale. Dans cette affaire, Good Gold affiche sa position habituelle : responsable mais pas coupable. Cependant il a montré dans le passé qu’il pouvait être un adepte du sacrifice humain. L’un des nombreux fils d’Ève Gurithe, Isaac-Max Lalame peut en témoigner. Il se souvient d’avoir échappé de justesse au funeste destin que lui réservait Vieil Abram. Enfin la croqueuse de pommes, Ève Gurithe s’est distinguée dans le rôle d’initiatrice du péché auprès de Sébastien. On peut également s’interroger sur la responsabilité du producteur de pommes Avida Manzana. C’est seulement lorsque le calme est revenu que l’on s’est aperçu que Jésus Lequilibriste gisait inanimé. Vieil Abram a utilisé sa méthode de réanimation favorite. Les très nombreuses claques qu’il a distribuées ont fait rougir les joues de l’Équilibriste mais selon toute vraisemblance il avait perdu la vie.

8-Coupables

Jésus Lequilibriste

Il aurait pu suivre l’exemple de son père et devenir charpentier, mais l’envie de briller dans de grands rassemblements populaires lui est venue assez tôt. Il aime se distinguer par ses excentricités auprès des camarades de son âge avec ses talents d’illusionniste et d’acrobate. Son exercice favori consiste à s’élever dans les airs, bien plus haut qu’un spécialiste du saut en hauteur, améliorant sans cesse sa technique par des entraînements quotidiens. Il sait marcher sur un fil et il enchaîne des pirouettes. Dès qu’il a atteint l’âge requis il signe un contrat d’apprentissage dans un cirque. Comme il éprouve une impatience à attendre son tour pour réaliser son numéro, il a des difficultés à se plier au règlement mis en place par la direction. Aussi il décide de se mettre à son compte. Il en vient à transporter tout son matériel à dos d’âne pour participer aux festivités qui peuvent avoir lieu dans les villages alentour. Ses représentations connaissent un vif succès. Il a également réussi à renouveler certains tours en utilisant des pains et des poissons en lieu et place des traditionnels lapins et colombes. La plupart du temps il accomplit ses tours devant un public de paysans et de bergers crédules. Il provoque un vif mécontentement parmi les boulangers, lorsque la multiplication des pains discrédite la profession. Les aficionados du cirque sont les seuls à regretter sa chute accidentelle.

Judas Iscariot

La position de Judas Iscariot qui livre son patron aux grands prêtres de Jérusalem n’est pas très brillante. Les grands prêtres du Netlinking obéissent aux règles obscures qui régissent l’entrée des mortels dans son paradis. La première de ces règles est qu’il n’y a pas de règles en dehors de la volonté du seul Good Gold. Selon sa divine parole, les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. Les grands prêtres sont fort satisfaits du petit Judas Iscariot. Son nom de domaine bénéficie d’un excellent PageRank et ses balises Meta sont parfaitement écrites. Chaque jour il remercie le Good Gold par une prière pour lui avoir accordé son pain quotidien. Cette prière est accompagnée d’un sitemap parfaitement élaboré. Ce bon élève est toujours prêt à dénoncer ses petits camarades. Il a une technique bien à lui pour aider le Good Gold à les repérer : il les affuble d’un chapeau noir. Par contre les grands prêtres sont fort mécontents du comportement de Jésus Lequilibriste, ce mauvais élève qui leur jette ses grains de sel au visage et qui les traite de marchands du temple. Judas Iscariot est sournois. Il a offert un chapeau noir à l’Équilibriste et ce malheureux qui n’a pas vu qu’il s’agit d’un acte de traîtrise l’embrasse pour le remercier.

Petit Faitout

Une attitude qui consiste à affirmer son irresponsabilité n’est pas d’une bien grande valeur morale. Petit Faitout est intéressé par la compétition qui consiste à hisser une croix en haut de la colline. Dans cette affaire, Good Gold affiche sa position habituelle : responsable mais pas coupable. Il conserve un regard lointain sur le monde. Cependant il a montré dans le passé qu’il pouvait être un adepte du sacrifice humain. L’un des nombreux fils d’Ève Gurithe, Isaac-Max Lalame peut en témoigner. La pomme a été transpercée par le carreau de l’arbalète de Guillaume Tell, une sorcière l’a empoisonnée pour l’offrir à Blanche Neige et elle a permis à Newton de comprendre une loi essentielle de la physique. En la mordant, Ève a déclenché d’innombrables calamités. Enfin dans un de ses tours les plus fameux Jésus Lequilibriste est parvenu à la transformer en tablette et il a offert cette tablette à l’épouse du Petit Faitout. Grâce à cette tablette Petit Faitout a pu ouvrir son Apple Store, condamnant l’humanité à un pénible travail pour gagner des ronds de manière à faire l’acquisition de toutes sortes d’objets inutiles. Ainsi la malédiction du Good Gold se trouvait confirmée. Petit Faitout est le préfet romain nommé en Judée par l’empereur Tibère. En tant que préfet il doit désigner des concurrents pour l’ascension de la colline du Golgotha. Son épouse a fait un rêve et elle lui conseille de désigner Barabbas, un autre concurrent. Petit Faitout aurait aimé suivre ce choix d’un concurrent bien plus affûté que l’Équilibriste, mais un sélectionneur n’est pas libre de ses choix et Petit Faitout a bien dû se soumettre à la vox populi. Il a donc sélectionné l’Équilibriste. La hauteur de la colline du Golgotha n’est pas un problème, par contre Petit Faitout sait bien qu’il faut compter avec le comportement de la foule. L’Équilibriste est bien trop chétif et les touristes n’en feront qu’une bouchée. Dans le pire des cas, c’est un cadavre qu’il faudra hisser et accrocher sur la Croix, ce qui est en parfaite contradiction avec les principes du Petit Faitout. Il considère que la lente phase d’agonie offre au supplicié le temps d’une réflexion intense sur sa culpabilité et sur le bien-fondé de sa condamnation. Pour suivre l’événement, il s’est fait installer un grand écran. Son esclave favorite lui a apporté une bassine et du savon. Petit Faitout se lave voluptueusement les mains tout en suivant la lente progression des suppliciés vers le sommet de la colline. Coups de bâtons, crachats, injures et jets de pierre font partie du rituel. La progression des condamnés reste lente, mais on peut comprendre leur manque d’enthousiasme puisque cette montée n’est que le préambule au supplice qu’ils vont endurer une fois arrivés au sommet de la colline. L’Équilibriste fait une performance tout juste convenable. Par contre Petit Faitout est très satisfait du travail réalisé par les cameramen. Il apprécie les gros plans sur un visage ensanglanté par les jets de pierre et souillé par les crachats des touristes. La couronne d’épines lui semble particulièrement bien trouvée. Elle donne une certaine majesté au personnage. Le sommet est proche quand une spectatrice réussit à échapper au contrôle des légionnaires. Un mélange de sang et d’excréments a recouvert son corps nu. Elle enlace l’Équilibriste qui opère un violent mouvement de recul malgré son épuisement. L’odeur n’est pas transmise par l’écran mais elle est sans doute épouvantable. Ève Gurithe tient son Messageur d’une main et de l’autre elle a agrippé l’Équilibriste par l’épaule. Le selfie sera certainement réussi. L’effet artistique est amplifié par la grimace de douleur qu’elle produit quand un centurion lui tord le bras avant de la projeter violemment dans la foule des touristes. Les Messageurs qui viennent se braquer sur la malheureuse vont révéler au monde les nouveaux canons du Beau dans la république des Césars. Isaac-Max Il est certain que tout le monde avait beaucoup bu et c’est justement à propos du vin que les choses ont tourné au vinaigre. Le vin avait été apporté par Vieil Abram et le Petit Faitout avait ordonné à son esclave de remplir les coupes. L’assemblée avait abordé différents sujets, puis on en était venu à des commentaires sur le goût du vin. — Ce vin a goût de sang. Isaac-Max a attendu son heure pour faire cette déclaration. Il a prononcé cette phrase en regardant Vieil Abram droit dans les yeux. Alors Vieil Abram s’est levé, il s’est précipité vers son fils et il a tenté de l’étrangler. Il aurait sans doute réussi si le chien du Petit Faitout n’était pas intervenu. Quand la serpillière s’est précipitée sur lui Vieil Abram a lâché prise. Isaac-Max s’est effondré entraînant avec lui la nappe qui recouvrait la table. Il s’est ensuivi un chaos considérable et une bagarre générale. En ce qui concerne son appréciation sur la qualité du vin, Isaac-Max a reçu l’approbation de Good Gold et du Petit Faitout, des appuis qui font forte impression. Les bruits provenant de la rue indiquent que la cavalcade va commencer. Avec ce sens de l’à-propos que tous lui reconnaissent, Vieil Abram se lève pour porter un toast et il invite tous ceux qui souhaitent suivre le spectacle à le rejoindre sur le balcon. Sur les étriers de leurs grands chevaux, grisés par le sang et la mitraille, voici les cuirassiers qui chargent au galop. Impatients d’offrir leurs vies et de se brûler au feu de la bataille voici les hussards. Ils sont suivis par les dragons prêts à accomplir leur massacre. Les sabres brillent et les lances étincellent. Ils chevauchent, ils sont infatigables, les quatre cavaliers de l’Apocalypse, Guerre, Famine, Pestilence et Mort. Ils avancent, la mission dont ils sont investis les a rendus invincibles. Aux quatre coins de la terre, ils iront exterminer ceux qui n’ont pas la foi. Isaac-Max sait que l’heure venue un ange le conduira pour lui permettre de jouir des délices d’un repos éternel. Il sait qu’il n’y aura pas de pardon pour tous les incroyants et qu’à l’heure de leur mort, ils iront directement brûler en enfer.