Grains à moudre
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Les voyages de Jack Dreamer

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Page 1 -  Navigations

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1 - Chemins

... Un itinéraire L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? Après de longues recherches Jack Dreamer ne peut toujours pas répondre à cette question. Mettre un peu d’ordre dans les strates du souvenir est un premier pas dans sa tentative de répondre à cette difficile question. Les images des paysages découverts peuvent aider. Ajouter quelques phrases de commentaires est un autre tour de force.

Paradoxalement les endroits où il a passé le plus de temps ne sont pas ceux où Jack Dreamer a le plus photographié, sans doute parce que l’on photographie davantage les pays que l’on visite. En vivant dans une région on ne se préoccupe pas vraiment d’en garder des souvenirs, en y vivant on y accumule suffisamment de souvenirs et la connaissance des habitants et de leur culture vient se substituer aux clichés.

Certains touristes sont des comptables scrupuleux qui font le compte précis des lieux qu’ils ont visité comme si cela pouvait avoir le moindre intérêt. Jack Dreamer fait le décompte des lieux dans lesquels il aurait pu poursuivre le cours de son existence. Il lui reste quelques amis de par le monde. Il a souvent contemplé des paysages avec intensité en mesurant la faible chance de pouvoir revenir un jour. Selon Jack Dreamer le voyage est une entreprise solitaire, il exige une aptitude à savoir se détacher des amis et des amours pour garder toute son authenticité à la découverte.

Le voyageur traite les images comme il traite d’autres produits. Elles sont un repère d’un épisode qu’il accumule sur des supports numériques qui sont venus remplacer les albums. En étant impersonnels les paysages de Jack Dreamer auront-ils une survie ? Ses images sont destinées à figurer sur le net et elles ont donc une faible définition. Les premières images ont été prises avec un Mavica, avec des disquettes comme support de stockage. Un ordre de présentation est nécessaire. Pendant un temps Jack Dreamer présentait ses images les plus récentes avant les plus anciennes. Une façon de se conformer à l’ordre suivi par le PetitFaitout, quand le flux de la nouveauté vient sans cesse reléguer les images du passé.

L'ordre retenu est celui d'une chronologie qui omet une grand nombre de périodes et d'escales pour retenir uniquement quelques paysages, un aperçu fragmenté de lieux à peine entrevus et déjà presque oubliés :

2 - A dreamer

... A dreamer is one who can only find his way by moonlight, and his punishment is that he sees the dawn before the rest of the world.

Oscar Wilde

3 - Départ de Los Angelès. Un bon vendeur

... Jack Dreamer n'était pas doué d'une très grande intelligence, cependant il avait réussi à accumuler suffisamment de dollars pour envisager un changement d'existence. Vingt années durant, il avait vendu des contrats d'assurance sur un secteur délimité par Figueroa street et Main street à Los Angeles. La société développée avec ses deux associés disposait d'une part de marché appréciable, cependant, selon ses pressentiments, cette situation allait connaître un tournant. Les clients se faisaient plus rares. La qualité des services offerts n'était pas en cause, c'était surtout une question de taille. La compagnie de Jack vérifiait cette maxime selon laquelle la concurrence tue la concurrence et il n'y avait plus de place pour les petites compagnies.
Jack connaissait bien son argumentaire. Quelques soient les circonstances ou l'humeur du jour, il ne brusquait jamais une vente, connaissant toutes les manœuvres d'approche. Procédant avec rigueur et méthode, il savait que son discours n'était crédible que dans la mesure où son client était assuré du sérieux de son entreprise. La bonne tactique était d'attendre le moment opportun pour prononcer la phrase décisive qui allait permettre d'obtenir la signature d'un contrat. Aujourd'hui, il l'avait constaté trop souvent, cela ne suffisait plus. C'était une question d'image. Sa compagnie n'était pas assez puissante pour pouvoir envisager la programmation de spots publicitaires et elle n'avait pas la taille suffisante pour jouer un rôle de mécène auprès d'un artiste ou auprès d'une équipe sportive. Il avait eu l'impression qu'il allait passer le restant de son existence en continuant à parcourir un secteur délimité par quelques grands immeubles et vivre confortablement et à l'abri du danger dans un quotidien plutôt morne. Ainsi sa vie n'allait avoir aucune signification particulière, simplement il apporterait sa contribution au système complexe de la distribution des richesses américaines, un rouage minuscule dans la mécanique complexe qui avait permis le développement de l'empire. Et il sentait en lui même une force qui l'invitait à suivre d'autres voies, à partir très loin hors des sentiers battus, loin de ces rues de Los Angeles qu'il avait si longtemps arpentées pour y glaner son souper.

4 - Jardin secret

... Heureusement, tout homme possède un jardin secret et Jack possédait un bateau. Sa vie comportait une abondance de certitudes qui lui étaient progressivement devenues insupportables et lorsqu'il retrouvait son bateau, il devait se retenir pour ne pas pousser un cri libérateur. Il aurait pu crier pour affirmer enfin sa délivrance, la jouissance d'échapper au monde des contraintes, le sentiment d'être sinon maître de sa destinée, au moins libre de son itinéraire. C'était ainsi à chaque fin de semaine où il disposait d'un temps qui n'appartenait plus à personne..
Il prenait sa voiture et il filait à Long Island. Son bateau était toujours prêt à partir et quelque soit la force du vent, il appareillait. La question n'était pas où aller, il voulait seulement jouir de l'intensité d'une situation lorsque enfin libéré de toutes contraintes il tirait un bord vers le grand océan. Il traçait un trait sur la carte qui manifestait une rupture avec la terre et il suivait des itinéraires marins retrouvés lors de chacune des traversées. Il ne cherchait jamais à atteindre un objectif déterminé, ses traversées restaient sans but, motivées par le seul plaisir de sentir son bateau avancer courbé sous le vent.

5 - Un navire nommé Erika

... Le bateau était suffisamment grand pour traverser les océans. La voilure était répartie sur deux mats ce qui permettait à Jack de le manœuvrer seul. Il avait doté son bateau d'un équipement adapté aux grandes traversées et s'il aimait le maniement des voiles, il trouvait également un plaisir extrême dans le maniement d'un appareillage complexe.
Erika tolérait sa passion pour le bateau. Elle avait accepté de l'accompagner jusqu'à Hawaii, mais elle lui avait déclaré qu'elle n'était pas disposée à le suivre plus loin. Pour Jack cela avait confirmé le sentiment d'un malaise qui devenait de plus en plus présent. Erika déployait une énergie considérable pour tenter de le faire rentrer dans un moule qu'il refusait de plus en plus. Elle s’accommodait de ses sorties en bateau mais selon elle ces escapades n'avaient pas de sens. Erika se refusait à envisager son existence en dehors d'un cadre dont les éléments constitutifs avaient été depuis longtemps établis.
Il y avait tout d'abord sa mère qui représentait selon elle le modèle de la femme méritante. Venait ensuite leur maison, un autre modèle, dans le domaine de la décoration kitsch celui là. Puis l'univers d'Erika se peuplait de ses amis, dans une ordre de préférence immuable et depuis longtemps établi. Le classement reposait sur des critères subtils mais surtout financiers et Jack s'interrogeait de plus en plus fréquemment sur les raisons de la présence de Erika à ses côtés. Il avait conçu un soupçon qui ne cessait de grandir et d'être désagréable et il pouvait le formuler sans aucune ambiguïté : en définitive, elle ne s'intéressait pas vraiment à sa personne mais bien davantage à son argent. Erika était sans profession. Elle avait toujours joué à la perfection un rôle que l'on définit généralement de femme d'intérieur. Si Jack avait toujours apprécié ce qu'il considérait comme une forme de confort, il percevait à présent les limites de cette situation.

6 - La Polynésie sur Internet

... Jack ne pouvait s'empêcher d'associer son prénom à celui de Jack l'Éventreur et il voulait maintenant vivre son rêve lui qui avait l'impression de n'avoir pu rien faire d'autre que de rêver sa vie. Les années passées à Los Angeles avaient été des années de dur labeur. Si les questions d'argent avaient fait partie de son quotidien, il pouvait à présent récolter les fruits de son travail et vivre ses passions. Il ne lui fallut que quelques semaines pour régler la question de son départ. Il avait décidé de conserver une partie des parts de la société, ses associés le dégageaient de toutes responsabilités à l'égard de l'entreprise. Il avait expliqué à Erika qu'il envisageait un départ sans perspective de retour, mais il lui avait semblé qu'elle n'avait pas compris le caractère définitif de sa décision. Erika concevait qu'il puisse changer de job, mais il lui paraissait absurde qu'il puisse quitter définitivement Los Angeles. Pour Jack la démarche était devenue évidente. Il disposait de suffisamment d'argent pour pouvoir commencer une autre existence ailleurs. Il avait quelques projets qui restaient encore imprécis mais il était convaincu de ses chances de réussite.
Dans les dernières années, Jack s'était beaucoup intéressé à l'informatique. Il était maintenant convaincu que l'utilisation d'Internet allait lui permettre de pouvoir développer une activité n'importe où dans le monde. Il pouvait s'éloigner géographiquement, il resterait tout de même en contact avec l'univers qu'il connaissait. Il avait d'ailleurs envisagé de continuer à suivre ses dossiers à distance. Ses collaborateurs n'avaient pas voulu retenir son idée, selon eux il ne pouvait être question de régler des problèmes en restant à distance, la proximité leur paraissait indispensable. Jack avait du reconnaître les difficultés que comportaient un tel projet mais il était fasciné par le fait qu'une simple ligne téléphonique pouvait permettre de transmettre toutes sortes de données à travers le monde. L'ordinateur lui semblait représenter l'instrument idéal de ses projets d'évasion. C’est sur Internet qu’il fit sa première découverte des îles de la Polynésie Française.

7 - Escale à Hawaï

... Il avait déterminé sa destination à l'issue d'une longue réflexion. Il avait séjourné sur Hawaii, mais il avait été déçu de constater une absence de dépaysement. Cela représentait une destination possible, mais il se sentait davantage attiré par les îles de la Polynésie Française. Il avait étudié le français à l'université et il trouvait fascinant ce territoire composé d'îles dispersées sur un immense territoire marin.
Les préparatifs de son départ ne furent pas très longs. Le bateau était en parfait état, il passa cependant quelques semaines à en parfaire la préparation. Erika avait consenti à l'accompagner après une négociation difficile. Elle semblait apprécier la perspective d'un croisière, mais elle se refusait à envisager un voyage qui n'aurait pas été limité dans le temps. Elle avait fixé une limite : trois mois, c'était selon elle, un maximum.

Ils accomplirent la traversée jusqu'à Hawaii par un temps clément et en une vingtaine de jours. Erika l'avait parfois accompagné, mais c'était sa première traversée. Elle s'intéressait peu aux manœuvres, mais elle semblait bien s'accommoder des contraintes de la vie à bord. Jack était ravi chaque fois qu'elle paraissait s'intéresser aux techniques de la navigation.
Ils firent escale à Hawaii. Erika était ravie par un séjour dont les composantes faisaient partie de son univers habituel : boutiques, restaurants et plage le jour, casinos le soir. Jack l'accompagnait parfois mais il avait fait provision de nombreux ouvrages concernant la Polynésie et il restait fréquemment installé dans le cockpit, un lieu qu'il trouvait particulièrement bien adapté à la lecture. Ils repartirent plein sud quinze jours plus tard. La traversée fut plus difficile. Le vent n'était pas régulier et il leur fallut plus d'un mois avant d'arriver à Tahiti. Le réfrigérateur était tombé en panne. Erika se plaignait fréquemment du manque de confort. Sa peau délicate de blonde jusqu'alors préservée par des crèmes hautement dosées pour lutter contre les ultra violets prenait à présent une couleur beaucoup plus prononcée qui s'apparentait à celle de la brique. Elle passait l'essentiel de son temps dans le carré et elle était d'humeur maussade.

8 -  Une entrée au Paradis

... Il y eut une époque où l'arrivée des voiliers avait le caractère magique d'une entrée au Paradis. Après de longues journées en mer, un voilier s'avance et franchit la passe vers le port de Papeete. Il vient rejoindre la terre promise, le luxe extrême des cocotiers et du sable blanc. Une pirogue s'avance et des jeunes, garçons et filles, chantent pour célébrer la venue des courageux voyageurs. Ils tendent leurs colliers de fleurs aux navigateurs puis ils les conduisent à terre. Un homme au visage emprunt d'une grande sagesse s'adresse à eux :

 - Bienvenue au jardin d'Eden. Si vous voulez manger, il vous suffit de tendre la main vers nos arbres à pain. Il y a des noix de coco pour épancher votre soif, mais prenez garde qu'elles ne tombent pas sur vos têtes, car vous deviendriez fous au point de croire qu'il existe un or plus pur que la peau de nos vahinés.

La fréquence des arrivées et des départs ont rendu l’accueil des bateaux souvent plus prosaïque, mais la tradition est respectée pour l’arrivée des grands paquebots, ceux qui réalisent des circuits à travers les îles. Les chants et les danses accueillent les touristes à leur descente du "Renaissance" ou du "Paul Gauguin".

Jack et Erika connurent une arrivée plus problématique. Tout d’abord ils eurent quelques difficultés à trouver un emplacement pour mettre leur bateau à quai. L’emplacement qui leur fut proposé dans la marina de Fare Ute paraissait bien étroit et ils eurent les plus grandes difficultés à s’y glisser.
Erika consentit à accompagner Jack dans la découverte du centre de la ville, mais lorsqu'ils longèrent le paquebot Renaissance elle ne put se retenir de déclarer que s'il avait bien voulu tenir compte de ses envies à elle, ils se trouveraient à présent dans un paquebot confortable et qu'ils auraient déjà pu découvrir les plus belles îles de la Polynésie.

Ils suivirent l’avenue qui longe le front de mer. Elle est le centre d’une activité intense ponctuée par l’arrivée des ferries. Les touristes abondent. Le flot des voitures y est continu et c’est dans cette partie de la ville que les commerces les plus prestigieux se sont établis.

Si l’on pénètre vers l’intérieur de la ville, le paysage devient plus contrasté. Des bâtiments prestigieux et des villas luxueuses alternent avec les terrains vagues et des bâtisses délabrées, tandis que la végétation reste abondante partout où elle a pu se développer. L’édification de la ville semble avoir manqué d’un plan d’ensemble, comme si ses concepteurs s’étaient montrés un peu négligents, un aspect qui d’emblée, devait déplaire à Erika. Pour découvrir Tahiti, il faut d’abord se rendre à une évidence : seul le pourtour de l’île peut être facilement abordé. Dans sa partie intérieure l’île est composée pour l’essentiel de ravins dont les fortes pentes sont infranchissables avec des pics qui culminent à plus de deux mille mètres tandis que d’autres zones sont protégées de toute intrusion par la luxuriance de la végétation. On peut donc visiter Tahiti nui, Tahiti la grande, en parcourant les cent vingt kilomètres de route qui ceinturent l’île. Jack et Erika consacrèrent une demi-journée à cette visite en voiture de location. Sur Tahiti iti, Tahiti la petite, la presqu’île au sud-est, la route s’arrête, elle ne peut franchir certaines zones trop escarpées. Pour qui rêve de grands espaces, les horizons sont maritimes. Cela ne semblait pas correspondre aux aspirations d’Erika :

- Je me demande bien ce que tu vas bien pouvoir découvrir de plus dans un pays aussi minuscule !

Une île qui n’est pas occupée en dehors de la zone de terre qui borde l’océan et qui est donc entièrement tournée vers la mer pouvait ne que séduire Jack.

9 - Manœuvres portuaires

... Cela avait semblé devoir être une journée normale. Gérard avait passé la matinée à poursuivre la mise au point de barèmes de tarification de son commerce pour des produits qui constituaient une part non négligeable du chiffre d'affaires. Il s'était dit qu'il pouvait se considérer comme légitimement satisfait par les résultats obtenus jusqu'alors. D'ailleurs il l'avait affirmé lors du repas de midi devant Tania et ses deux filles :

- Il me semble que sans être un génie, je suis tout de même un organisateur de talent. Je dirais même de grand talent !

Tania avait approuvé avec chaleur :
- C'est vrai, mon chéri. Tu as vraiment beaucoup de talent.
Il avait bien remarqué également le regard admiratif de la part de la petite Tiare, mais par contre son aînée Vaea n'avait pas levé le nez de son assiette. Avec celle là, les rapports n'étaient pas aussi évidents. Elle semblait toujours sur la défensive, elle évitait de lui faire face, le regard perdu vers un horizon dont il était absent. C'était sans doute la seule ombre dans un tableau dont il était l'auteur, dans une combinaison harmonieuse qu'il contemplait avec satisfaction. Gérard avait bien développé son affaire. Il avait épousé une tahitienne de vingt ans plus jeune que lui et il lui avait fait deux filles dont l'une au moins lui ressemblait.
L'après-midi devait être consacré à une sortie sur le lagon et c'est cette deuxième partie de la journée qui avait connu un développement inattendu. Quand il y pensait il considérait que c’était un épisode assez court de son existence et il se disait qu’il ne devait pas lui accorder trop d’importance. Mais justement le problème, c’est que par la suite il ne put jamais parvenir à oublier cette série d’événements qui l'avaient placé au centre d'une situation dont il avait été le héros grotesque, l'acteur d'une pièce dans laquelle il avait joué le rôle du bouffon devant un public restreint certes, mais auprès duquel il avait conscience d'avoir atteint le comble du ridicule. Il gardait le souvenir d'une journée anormale et traumatisante.

Il s’en était immédiatement aperçu en entrant dans la marina : alors que la place à côté de son hors-bord était vide habituellement, elle était occupée à présent par un large voilier qui prenait toute la place et qui venait écraser son hors-bord. La coque en polyester n’allait pas résister, il en était persuadé. Il devait le mettre immédiatement à l’abri. Il mit le moteur en route, largua les amarres et alla s’amarrer sur le ponton voisin. Son bateau était à l’abri, mais il ne pouvait se satisfaire d’une situation qui l’obligeait à s’effacer devant le nouvel arrivant. Il était furieux et il ne cessait de se le répéter : celui-là, il va me payer ! Et justement, le voilà qui émergeait de son cockpit, ce fumier. Il s’était bien planqué, mais il n’allait pas tarder à comprendre. Il s’avança à grandes enjambées sur le ponton pour venir l’interpeller :

- Dites donc vous !

Jack avait tourné la tête. Il n’avait pas l’air de comprendre à qui il avait affaire et dans la tête de Gérard s’ancra la conviction qu' il devait dégager sans plus attendre. Aussi, il décida d’employer les grands moyens :

- Votre bateau a complètement écrasé le mien ! Je vais faire venir la police ! Cela va vous coûter cher ! Il va falloir que vous dégagiez !

Il criait. Sur les bateaux alentour, des têtes apparaissaient, on commençait à s’inquiéter du scandale.

- Impossible, c’est l’emplacement qui m’a été attribué. Je ne peux pas occuper une autre place sans y être autorisé.

Jack parlait sans élever la voix. Gérard trouva insupportable son accent américain. Ces salopards de yankee se prenaient vraiment pour les maîtres du monde.

- J’occupe cette place depuis maintenant quatre ans, c’est à vous de partir.

- Vous pourriez l’occuper depuis cent ans. Cela ne vous donne pas davantage de droits.

La colère de Gérard le laissait à court d’arguments alors qu’il était convaincu d’être dans son bon droit. C’est à partir de ce moment là qu’il avait commencé à vraiment s’énerver :

- C’est comme si je vous trouvais au lit avec ma femme et que vous me disiez que vous y êtes depuis trois jours. Alors que moi je pourrais vous répondre que j'y suis depuis bientôt dix ans.

Bien sûr la phrase qu'il venait de prononcer était stupide. Elle atteignait les limites de l’extrême dans le domaine de la lourdeur. Tout en la prononçant, il avait pris conscience de son caractère odieux, de l'injure qu'elle représentait pour Tania. Mais ce type avait le don de le faire sortir de ses gonds. D'ailleurs, il n'avait même pas répondu. Il avait à peine levé les yeux, mais son regard il l'avait bien perçu, son regard était condescendant. Et ça vraiment c'était insupportable, ce regard là ce type allait le payer.

Pourtant, le type semblait vouloir faire quelques efforts. En effet Jack avait constaté que son amarrage demandait quelques rectifications et l’énervement de l’autre loin de l’inquiéter lui paraissait totalement dérisoire. Il décida de se laisser tenter par la perversion. Il prit un temps infini à grimper dans son annexe et à rectifier la position de ses amarres. Du coin de l’œil, il observait l’autre qui semblait attendre un dénouement heureux. Jack lisait dans ses pensées : il a compris à qui il avait affaire, il s’en va. Il devait s’attendre à ce que Jack remette son moteur en route, au lieu de quoi, Jack referma son cockpit avec une lenteur calculée, franchit sa passerelle d’un air dégagé et parvint à la hauteur de Gérard en déclarant :

- Je ne vois vraiment pas ce que je peux faire pour vous !

Gérard l’avait regardé opérer et il avait cru pendant quelques instants avoir obtenu gain de cause. La désillusion avait été forte et il avait soudain compris que Jack n’allait pas bouger et qu’il prenait volontairement son temps. Perdant tout contrôle, il hurla toute une série d’injures. Jack s’était retourné et il le regardait tranquillement ce qui l’exaspérait davantage encore.

- Je vais le tuer, je vais le foutre à l'eau.

Tania l'avait ceinturé de ses bras. Elle n’était pas très grande et il n'aurait eu aucune difficulté à se libérer. Que cette petite femme puisse retenir un homme plus fort et plus grand qu’elle était peu vraisemblable et il avait conscience du ridicule de sa situation tandis que Tania s'adressait à Jack sur un ton suppliant :


- Déplacez votre bateau, Monsieur, s'il vous plaît, déplacez votre bateau.


Les injures tombaient dru. Jack tourna le dos, et s’éloigna. Il lui semblait peu vraisemblable que l’autre en profite pour l’attaquer. Il était fatigué de toute cette hystérie et s’il était persuadé que l’autre n’aurait eu aucune chance dans une bagarre, il abandonnait à l’autre cette manière de se donner en spectacle. Il avait suffisamment perdu son temps. Il était déjà loin tandis que l’autre criait encore :

- T’as pas d’couilles !

Cela volait vraiment trop bas. Jack s’éloignait en songeant qu’il n’avait pas à se commettre avec quelqu’un d’aussi vulgaire et que décidément ces français manquaient de dignité.Cela volait vraiment trop bas. Jack s’éloignait en songeant qu’il n’avait pas à se commettre avec quelqu’un d’aussi vulgaire et que décidément ces français manquaient de dignité.

Gérard constata que pour une fois Vaea le regardait en souriant. Elle souriait comme s’il venait d’énoncer une gentille plaisanterie. Gérard constata que pour une fois Vaea le regardait en souriant. Elle souriait comme s’il venait d’énoncer une gentille plaisanterie.

10 - Les effets du climat

... Erika n’assista pas à tous ces événements. Elle était partie faire quelques courses au marché, mais décidément la période semblait peu propice à la détente. Elle déclara qu’elle trouvait la ville peu attrayante, que la vie à bord était inconfortable et qu’elle regrettait d’avoir suivi Jack dans cette aventure.

Il y avait longtemps que l'orage couvait. Une grande force de Jack était sa capacité à gérer les situations de crise. Erika pouvait être coléreuse et Jack savait se montrer conciliant. Il lui accorda que les conditions de vie à bord pouvaient lui avoir semblé éprouvantes, que leur dernière traversée avait été marquée par des conditions difficiles, mais qu'il était tout disposé à prendre des dispositions pour améliorer leur séjour. Il allèrent se renseigner auprès de l'office du tourisme sur une possibilité de mouillage auprès d'un hôtel. Le Maeva Beach offrant cette possibilité, ils appareillèrent dans l'après-midi et le soir même ils s'installaient dans une chambre confortable. Cela devait se conclure par une phrase qui constituait une pièce maîtresse dans son répertoire offensif :

- Tu fais comme tu veux.

Tout était dit. Erika exprimait ainsi une profonde conviction selon laquelle, quelques soient les arguments qui pouvaient lui être opposés, elle avait raison, définitivement. En l'occurrence cela signifiait qu'il ne devait plus s'attendre à aucune concession de sa part, qu'il était libre de vivre toutes les aventures qu'il pouvait souhaiter, mais qu'en définitive il lui faudrait bien admettre qu'elle avait raison : il ne pouvait pas se passer d'elle et il n'allait pas tarder à planter là son bateau pour venir la rejoindre à Los Angeles.

Erika prit donc l'avion. Elle partait rejoindre l'appartement de sa mère. Jack en était toujours assez étonné, mais c'était une démarche immuable, à plus de trente cinq ans, Erika continuait à retourner chez sa mère dès qu'une situation de crise apparaissait.

Jack alla conduire Erika à l’aéroport. Il était convenu que Jack reviendrait bientôt la rejoindre à Los Angelès, mais si on l’avait interrogé sur le sujet, Jack aurait du convenir qu'il ne se sentait nullement séduit par cette perspective. Il s'attarda au bar de l'hôtel. Il avait sympathisé avec le Directeur et celui-ci avait un point de vue bien arrêté sur certains des effets provoqués par la vie à Tahiti.

- Tahiti par son climat exerce un effet particulièrement dévastateur pour les couples, mariés ou non. Cela tient au climat car le fonctionnement de nos organes se trouve perturbé en profondeur. Vous verrez. Jack se demanda si ses difficultés à s'endormir tenaient au nombre de verres de gin qu'il avait absorbés dans la soirée ou aux affirmations du Directeur de l’hôtel. Il rêva qu'il était dans un campement. Il y avait des roulottes et il était entouré de gitans. Une femme lavait des tasses dans une grande bassine d'eau chaude. Toutes les tasses étaient sales et il fallait qu'elles soient lavées si l'on voulait pouvoir boire du café. Deux femmes, l'une encore jeune et l'autre déjà âgée, s'approchèrent pour faire laver leurs tasses, mais la gitane leur refusa l'eau chaude.

11 - Le motu des extra terrestres

... Jack et le Directeur de l'hôtel suivaient un chemin en bordure du lagon. La nuit allait bientôt venir et au loin Moorea s'estompait dans le mauve sombre du ciel. Le Directeur de l'hôtel était lui aussi américain.

- La force d'une Nation se mesure dans sa capacité à mettre en œuvre des règles et des normes qui puissent être admises partout dans le monde. Cela concerne aussi bien l'utilisation de notre monnaie que le développement de notre organisation dans le domaine de la restauration ou de l'hôtellerie.

Le Directeur de l'hôtel disait nous parce qu'il était convaincu de la grandeur de la mission des États-Unis.

- Et vous pensez que ces règles peuvent s'appliquer aussi à Tahiti ? Nous allons être présentés comme les artisans de la destruction d'une culture ? Ils avaient marché le long de la plage et ils étaient parvenus à un point d'où ils apercevaient une concentration de voiliers. Le Directeur de l'hôtel pointa un doigt vers le large.

- Vous voyez ces voiliers ? Ils sont un exemple de la tolérance que nous exerçons envers toutes les communautés aussi étranges qu'elles puissent paraître. Regardez bien ces bateaux. Ils sont disposés en cercle autour de ce minuscule motu et vous pouvez remarquer que leurs occupants sont tous habillés en blanc. Ces gens là sont tous convaincus de la prochaine arrivée d'extra terrestres précisément à cet endroit et ils ont décidé de les accueillir. Si vous veniez d'un planète lointaine, cela serait certainement le lieu que vous choisiriez pour atterrir. On l'appelle le motu des extra terrestres.

- Et ils ne payent aucun droit pour l'utilisation d'un emplacement qui se trouve devant votre hôtel ?

- L'emplacement de l'hôtel a été choisi en partie en raison de l'existence de ce motu, mais il n'y a pas ici de dispositif qui puisse me permettre d'exiger une quelconque contribution.

- Pourtant les gens qui vivent sur ces bateaux ont sans doute les moyens de payer. Vous parliez de la nécessité de normes et de règles ?

- Je me suis surtout intéressé au développement de mon hôtel, mais il y aurait là une activité à développer pour vous qui souhaitez trouver un domaine dans lequel vous investir.

Lorsque Jack quitta le Directeur de l'hôtel, il sentit qu'il était envahi par le Grand Rêve Américain, un phénomène qui s'est étendu dans l'ensemble du monde et qui concerne toutes les activités humaines. Cela se traduit par une adhésion à un grand principe de liberté : vous êtes libre de payer ou non pour n'importe quel bien ou service, mais rien n'est gratuit.

12 - Aita peapea

... Lucien Léger se réveilla alors que l'avion passait au-dessus d'un atoll. L’immense anneau semblait à peine affleurer la surface, miracle d’équilibre entre une bande de sable et de corail dont le point le plus haut ne dépasse pas un mètre et l’immensité de l’océan. Un île volcanique en forme de cône s’était lentement enfoncée en dérivant dans les profondeurs de l’océan tandis que le corail venait lui offrir une couronne. Un équilibre qui persistait depuis que les grands oiseaux de métal avaient remplacé les pirogues. Peu après, l'avion se posa sur l'aérodrome de Faa'a où il fut accueilli aux sons d'un orchestre tahitien. Il accrocha à son oreille la fleur blanche de tiare qu'une jeune fille lui tendait, puis il demanda à un taxi de le conduire dans le centre de Papeete.

- Aita peapea, pas de problème.

Les jeunes garçons et filles installés sur les plateaux arrières des 4 x 4 apportaient une note d'exotisme à son trajet. Le taxi le déposa devant le marché. Il longea des étals de fleurs, de légumes et de poissons. Il déambula devant les magasins de curios, les magasins de souvenirs et d'artisanat local, puis il se mit en quête d'un hôtel bon marché. Au Tahiti Budget Lodge, rue du frère Alain, on lui proposa une chambre avec douche qui lui parut tout aussi sordide qu'une autre chambre moins chère et sans douche. Des draps plus que douteux, un mobilier rafistolé, malgré tout c'était mieux que le dortoir, encore moins cher.

Il arrivait sur le territoire sans un sou en poche. Il venait d'Argentine où il avait passé deux années dans un élevage de chevaux. Employé en compagnie d'un dizaine de rancheros, il avait connu une relative aisance matérielle. S’il n'était pas très bien payé, la viande par contre était abondante et il faisait ce qu'il avait toujours aimé faire, il passait toutes ses journées à cheval. Cependant, les chevaux lui paraissaient mauvais et indignes de ses talents. Il n'oubliait pas sa période de gloire, celle où il avait fait partie de l'élite du sport équestre, alors qu'il participait aux concours les plus prestigieux. Il commençait à fatiguer un peu son entourage par ses commentaires acerbes au sujet des chevaux juste assez bons pour les cavaliers médiocres de son entourage. On se lassait également de ses affirmations concernant l'existence de contrées idylliques réservées aux seuls privilégiés comme lui originaires de France. Il avait donc lassé tout le monde au point qu'il en venait à se demander s’il partait pour répondre à une aspiration qui lui était propre ou pour céder à la pression de son entourage qui en était venu à exiger de lui qu'il veuille bien mettre ses actions en accord avec ses déclarations.

Il aurait pu revenir en France, mais c'était renoncer à l'aventure. Des destinations possibles il excluait également l'Espagne et le Maroc où il avait eu quelques démêlés avec la justice. Cette fois il voulait partir vers un pays où il en était sûr, il allait enfin pouvoir faire fortune. Il avait exclu le nord, les États-Unis ne pouvaient pas lui convenir car il était rebuté par la rigueur des lois sur l'immigration et par l'aspect trop policé de cette région. La conquête de l'ouest était maintenant réservée aux experts de l'électronique. A l'époque de la ruée vers l'ouest, il aurait certainement pu jouer sa partition, mais il n'y avait plus place pour les chevaux sauvages de son acabit. Au sud non plus, il ne voyait pas trop son avenir. Il n'allait pas trouver beaucoup de changements par rapport à sa vie actuelle. D'ailleurs il parlait mal l'espagnol, alors qu'il y avait une destination que lui seul connaissait ici, des plages de sable blanc, du soleil et des filles au corps de rêve, dans un endroit où en plus on parlait français.
A Buenos Aires il avait pris un billet pour Tahiti et après un transit à Los Angeles, il avait posé son sac sur le sol tahitien par un beau matin de juillet. Il s'était renseigné sur Tahiti et il avait appris qu'il y avait des chevaux, il allait donc donner des cours d'équitation. En réalité, cela s'était avéré plus difficile qu'il ne l'avait prévu. Les moniteurs en place avaient moins de diplômes et de médailles, mais ils n'entendaient pas lui laisser la place. Il avait eu de plus en plus de difficultés à payer sa modeste pension, et puis il avait du quitter Papeete et il s'était mis en route vers Punaauia. Il recherchait les coins isolés auprès des plages et il dormait dans son hamac. Son mode d'existence était précaire. Il pouvait donner deux à trois leçons d'équitation par semaine et le haras le nourrissait lorsqu'il s'occupait des chevaux. Si nécessaire, il avait recours à la cueillette des fruits qu'il vendait au marché. La technique était simple. Il avait repéré un endroit où les mangues étaient abondantes. Il remplissait un grand sac de jute, puis il prenait un truck pour vendre sa récolte aux touristes sur le marché. Pour mener à bien cette activité il utilisait une tenue des plus négligées, mais il avait son vestiaire au haras et il venait toujours à ses cours dans une tenue impeccable. Progressivement, il avait pu donner davantage de cours et sa situation s'était améliorée.

C'est à cette époque qu'il avait rencontré Tania. Il était âgé de cinquante cinq ans et elle avait trente ans de moins que lui. Il portait de petites lunettes rondes et avec ses cheveux longs et la barbichette qu'il avait laissés pousser depuis son arrivée, il pensait qu'il ressemblait à ce qu'il supposait être la figure d'un poète. En tout cas cela avait plu à Tania. Il ne possédait pas encore le bateau mais il avait réussi à faire impression sur elle en prétendant qu'il était un grand navigateur en escale à Tahiti. En fait, il était devenu marin par un concours de circonstances. Les cours commençaient à rapporter et il venait de toucher un petit héritage dans une période où il recherchait un lieu qui soit vraiment à lui. On peut difficilement acheter une maison sur Tahiti, par contre il squattait un bateau à l'abandon sur un mouillage à Fare Ute en compagnie de deux tahitiens. C'était presque une épave, à l'image de son propriétaire qui ne s'intéressait pas à la voile et qui passait ses journées à boire. Comme il avait besoin d'argent pour assouvir son vice, Lucien Léger n'avait pas eu grand mal à le décider à vendre pour une somme dérisoire. Les papiers n’étaient pas en règle mais il avait affirmé qu’il était propriétaire et ils avaient du se résoudre à trouver un autre logement.

Devenu propriétaire, Lucien Léger s'était mis en devoir de tester sa nouvelle conquête et sa carrière de navigateur avait failli connaître une fin prématurée, car le bateau n'avait pas été entretenu depuis longtemps et en plusieurs endroits la rouille était fragile. Il avait réussi à arrêter le geyser qui était soudain apparu dans le carré.

Il resta quelque jours dans cette situation pénible, puis il fit mettre son bateau au sec. Il commença par en démonter quelques pièces. Après le moteur, il s'attaqua au mat et progressivement il en vint à démonter entièrement son bateau. Deux ans s’écoulèrent avant qu’il ne se décide à remettre son bateau à flot pour venir stationner devant le Maeva beach.

13 - De la supériorité des bateaux en acier

... Les fêtes du Heiva étaient terminées et Jack traversait les rues du centre ville avec ce désir de s'approprier un territoire qui envahit celui qui veut trouver ses marques dans un espace qui lui paraît entièrement nouveau. Il était surpris du contraste qui faisait voisiner des immeubles modernes avec des bâtiments totalement insalubres. Sauf dans quelques rues du centre ville, la végétation n'était jamais totalement absente, il y avait toujours des espaces de verdure et des bosquets fleuris. Dans la partie commerçante de la ville, les couleurs vives des étals attiraient le regard et il était parfois interpellé par des jeunes filles qui proposaient chemises à fleurs ou bermudas aux passants.

Le soir était tombé et Dreamer était parvenu devant le port où des yachts de toutes sortes se côtoyaient. Il contemplait un voilier dont l'accastillage brillait encore dans un jour qui avait commencé à s'assombrir. Près de lui, Lucien Léger s'était arrêté également. Il désigna le voilier avec un grand geste de la main : - Vous le trouvez beau ?

- Oui ,vraiment très beau.

- Je vous déconseille un pareil navire. C'est beaucoup trop compliqué et ça tombe toujours en panne. Mon bateau est cent fois mieux !

Lucien Léger entama alors un exposé de ses convictions qui s'articulaient autour de deux thèmes, l'un portant sur la supériorité des bateaux en acier, l'autre sur la nécessité de construire des bateaux simples. Jack Dreamer soutint la thèse de la supériorité des coques en plastique, mais sans grande conviction. Il proposa d'aller prendre un verre et ils allèrent s'installer à la terrasse des "Trois Brasseurs". Il appréciait l'endroit et la bière qui y est fabriquée sur place. Lucien Léger était satisfait d'avoir trouvé un interlocuteur qui avait semblé s'intéresser à ses idées concernant la conception des voiliers, mais c'était plus fort que lui, avec sa tendance naturelle à la vantardise, dès l'instant où il avait trouvé une oreille attentive, il éprouvait le besoin de démontrer une supériorité et des capacités hors du commun.

- Tu connais la meilleure façon de faire fortune ici ?

- J'en connais au moins une, je ne sais pas si c'est la meilleure.

- La plus grande richesse dans les îles ce sont les perles. Et si tout se déroule comme je l'ai prévu, je serai bientôt riche, très riche.

Lucien Léger s'interrompit. Il se caressait la barbichette tout en regardant Jack.

- Je me demande si je peux te faire confiance.

- Non sans aucun doute, et en ne me disant rien, tu ne prends aucun risque. Par contre tu ne sauras jamais s’il t'était possible ou non de m'accorder ta confiance.

- Les fermes perlières appartiennent à quelques propriétaires très fortunés. Avec mes amis, nous allons rétablir quelque peu un équilibre dans la répartition des richesses.

- Tu veux dire que vous avez l'intention de vous emparer de leurs perles ?

- D'une partie seulement. Tout est prêt. J'ai un ami qui travaille sur une ferme perlière. Avec un autre associé, nous avons acheté du matériel de plongée. Il ne nous manque plus que le bateau pour nous rendre dans les Tuamotu. Tu serais intéressé ?

Jack Dreamer regardait Lucien Léger avec incrédulité. Il commençait à comprendre que la rencontre n'était peut être pas le fait d'un pur hasard.

- Et tu t'adresses à moi pour me demander de faire équipe avec vous ?

- Il ne nous manque plus que le bateau et depuis ton arrivée, je t'ai observé et il m'a semblé comprendre que tu recherchais une activité sur l'île.

Jack était tout à fait scandalisé. Il considérait à présent son interlocuteur sans aucune indulgence. Ce type, dès le premier abord aurait du lui sembler louche avec sa barbichette et ses petites lunettes rondes qui lui donnaient l'allure d'un révolutionnaire soviétique. Il était bien mal tombé. S’il y avait une action que Jack excluait à priori c'était bien celle qui consiste à s'attaquer à la propriété d'autrui, lui dont le métier avait toujours été de la protéger. Il dut faire un effort pour conserver une attitude décontractée et pour déclarer que toute participation de sa part à une telle entreprise était à exclure. Il précisa qu'il entendait ne pas trahir la confiance qui lui avait été offerte, mais il se sentait en pleine confusion.

Il revenait en longeant le quai, et des cris et des rires lui parvenaient. Il étaient bien une dizaine sur un gros voilier à une cinquantaine de mètres au large du port. Le jeu était assez spectaculaire. A bord, tout le groupe se précipitait sur un bord en hurlant pour donner de la gîte au bateau, puis tout le monde passait sur l'autre bord. A l’arrière, grimpé sur le bastingage, un gars se saisissait d'une drisse et s'élançait. Le mouvement du bateau, lui évitait de percuter le mat et lorsqu'il revenait vers l'arrière, son cri suraigu couvrait ceux des autres joueurs. Il les observa jusqu'à ce qu'un des joueurs passe par dessus bord, ce qui sembla mettre provisoirement fin au jeu.

Les derniers événements incitaient Jack à songer que ce pays était vraiment un pays de fous.

14 - Maeva Tahiti !

... Jack Dreamer est assis à une terrasse qui domine la piscine à ses pieds et un peu plus loin le lagon qui s'ouvre par une passe qu'il peut surveiller depuis son poste d'observation. Son attention s'exerce sur différents éléments de façon répétée et en partie aléatoire et son regard va de son verre de jus de papaye si bien décoré à la jolie serveuse qui s'active au comptoir, car décidément Erika est loin et les mauvaises habitudes de Jack, loin de disparaître ne font que s'accentuer.

Il s'est emparé de ses jumelles car il vient d'apercevoir la silhouette d'un voilier qui se profile dans la passe. Bientôt les voiles sont affalées et le voilier avance au moteur pour venir rejoindre la flottille au mouillage devant l'hôtel. Il n'est pas encore temps. Jack connaît bien la suite du programme. Ils vont d'abord installer une toile sur la bôme pour essayer de se mettre à l'abri de la chaleur, ranger à bord et préparer une annexe pour descendre à terre. Il sera alors temps d'intervenir.

Les préparatifs consécutifs à l'arrivée sont terminés. L'annexe est à flot et ils se préparent à descendre à terre. Jack est monté à bord d'un petit bateau au moteur puissant. Il va suivre ponctuellement une démarche dont les moindres détails ont été préparés avec minutie.

Dès qu'il parvient à proximité du bateau, il salue l'assemblée, d'un mot de bienvenue en tahitien :

- Maeva Tahiti !

En général, cela lui permet de savoir quelle est la langue pratiquée par les arrivants. S’ils sont américains, c'est déjà un point pour lui. Ensuite il leur remet la brochure de l'hôtel dans laquelle il a glissé une feuille qui indique les tarifs de stationnement des voiliers. Ensuite il leur souhaite un bon séjour et il s'éloigne.

Il le sait, ils ne bougeront pas. Même s'ils sont fatigués par la traversée, ils vont commencer par se rendre à terre, ils sont partis depuis trop longtemps pour ne pas désirer ardemment un retour à la terre ferme.

Il lui faudra revenir le lendemain en fin de matinée. Deux hypothèses pourront être alors envisagées. Selon la première, ils auront fait la fête la veille et ils vont se réveiller encore vaseux, auquel cas ils ne demanderont qu'à payer pour pouvoir se rendormir sans délai. Dans la deuxième hypothèse, ils sont restés à bord, et c'est un peu plus difficile. Cela peut signifier un manque de moyens, mais c'est également la démarche de personnes qui ne sont plus vraiment intéressées par un retour à terre. Il s'agit de gens qui considèrent que tout le domaine maritime avoisinant constitue leur propriété exclusive, dès l'instant où leur bateau y stationne. Cette population est particulièrement difficile à gérer, mais Jack n'est pas à court d'arguments pour en venir à bout.

Jack Dreamer n'était pas mécontent des résultats qu'il avait obtenus depuis son arrivée à Tahiti. Pour gagner de l'argent, il n'avait pas besoin de monter des mauvais coups, lui. Comment l'autre énergumène à barbichette avait il pu oser lui proposer de faire partie d'une association de malfaiteurs ? Il en était d'autant plus scandalisé qu'il était convaincu d'avoir commencé à réussir dans ses entreprises, et ce de manière tout à fait légale. Tout était dans la méthode, le savoir faire, l'efficacité d'hommes comme lui. Le stationnement des voiliers ne rapportait rien à personne, avant qu'il ne décide de s'en occuper et dans un domaine où personne n'avait encore gagné de l'argent, il en gagnait lui ! Bien sûr, il y avait encore des récalcitrants qui refusaient de payer, mais si ces gens là pouvaient encore s'appuyer sur le fait qu'aucune loi ne pouvait les contraindre, il était convaincu de pouvoir se montrer bien assez habile pour que cette question puisse évoluer. De la méthode, de l'organisation, et les choses et les gens se soumettaient à sa volonté.

Après une journée de surveillance maritime, l'ordinateur vint conforter sa conviction qu'il pouvait maîtriser une partie du monde. Il se connecta à l'Internet, mais il s'endormit en barbotant sur une planche de surf. Autour de lui de jeunes tahitiens enchaînaient aerials et cut back. Un grand américain blond passa auprès de lui en dévalant une vague gigantesque. C'était la grande vague qui submerge les téméraires qui vont affronter la grande vague de l'information, celle qui charrie des milliers d'URL et qui rend fou. La vague l'enveloppa puis elle s'abattit sur lui. Il était sur le sable, les pièces de son ordinateur gisaient autour de lui.

15 - Une rencontre sur Moorea

... Lorsque la nuit vient sur Tahiti elle est accompagnée de chants et de rires. Longtemps un ukulele chante et lorsqu’il se tait les aboiements des chiens viennent encore troubler le silence. Dans ce pays où il n’y a ni été ni hiver l’air reste toujours chaud et l’on pourrait s’étendre sur l’herbe pour dormir en plein air, sans les trombes d’eau qui s’abattent parfois soudainement durant la nuit. Le chant des coqs s’interrompt pendant quelques heures.

La matinée apporte sa fraîcheur au dormeur et à nouveau un coq chante et un autre lui répond. Ils sont présents partout dans les îles excepté dans le périmètre des hôtels qui les ont banni. Leurs couleurs sont éclatantes et parfois ils s’envolent lourdement pour échapper à leurs poursuivants. Les enfants sont les gardiens des coqs et ont les croise parfois portant ce fardeau. Le touriste ne reste en général pas suffisamment longtemps pour connaître ce moment où ils sont devenus suffisamment présents pour qu’on ne les entende plus. Car il en est ainsi : on finit par s’habituer à la vie même si elle est envahissante lorsqu’elle se manifeste par des moustiques et par des cris d’oiseaux. Alors la lumière commence à envahir le ciel qui traverse toute une série de nuances avant que n’éclate le bleu intense de l’azur.

Jack Dreamer avait espéré dormir tard. Il se réveilla trempé de sueur. La chaleur n'était vraiment pas une légende. Des glapissements laissaient supposer la présence d'un oiseau. Il ne faisait pas encore suffisamment clair pour qu'il puisse apercevoir le geiko qui se promenait sur le mur au-dessus de sa tête. Il essaya en vain de se rendormir, resta ainsi songeur, puis décida d'abandonner sa surveillance des voiliers pour une journée et de partir à la découverte de Moorea, l'île voisine.

Jack fit un détour par la poste pour ouvrir sa boite postale. Si des plaques sont apposées sur quelques immeubles du centre ville pour indiquer les noms des rues, Papeete ignore l’usage des chiffres pour désigner les habitations. Le courrier parvient dans les boites postales préservées des prospectus publicitaires. Le courrier arrive dans des petites boites grillagées qui forment des murs brillants. Ceux qui sont dans l’attente d’un message viennent l’ouvrir tous les jours alors que d’autres ne la contrôlent qu’épisodiquement.

Il alla se promener vers le port de pêche d'où il put voir le Mont Aoraï, puis il prit un bateau qui lui permit de découvrir Papeete depuis le large avec en arrière plan le Pic Rouge et la vallée de Tipaerui.

A la descente du bateau sur Moorea, il prit un truck et comme il n'y avait plus de place hormis sur la banquette centrale et il s'y installa. Les larges épaules de son voisin de devant envahissaient son champ visuel et il avait l'impression d'être sur une pirogue. Il poursuivit à pied et de temps à autre il croisait sur la route des jeunes garçons adeptes du skate board ou du déplacement sur une roue. La jeunesse semblait avoir un goût prononcé pour l’acrobatie. Il avait également pu constater qu'il ne restait plus aucun accès au lagon, les propriétés privées interdisant tout accès. Il était difficile de faire un pas sans se heurter à une barrière, à un mur ou à un chien. A Moorea, il découvrait malgré tout le calme d’une île après le bruit et la pollution de la ville. Tout cet environnement était nouveau. Faire le tour de l’île permettait de découvrir de magnifiques paysages. Des trous au pied des cocotiers et des collerettes de métal sur les troncs l’intriguèrent. Il devait apprendre plus tard que les trous sont l'œuvre des crabes des cocotiers et que les cercles de métal sont destinés à empêcher les rongeurs d'atteindre les fruits. Il fut séduit par la baie de Cook et il fit escale à l'hôtel "Bali Haï". La montagne y surplombe le lagon et une végétation dense vient jusqu'au bord de l'eau apporter une teinte verte aux reflets bleus du ciel. Une douzaine de bateaux était au mouillage, de différentes dimensions, mais tous taillés pour la croisière hauturière.

Depuis qu'il s'était installé à une petite table surmontée d'un toit de pandanus tressé, auprès du bar de l'hôtel il avait constaté que les jeunes tahitiens se montraient très actifs. L'un d'eux avait balayé la terrasse avec un balai niau, un balai fait de fibres de feuilles de cocotier. Un autre arrosait la pelouse, puis quelques enfants avaient entrepris de pêcher avec un petit filet. Cette activité ressemblait plus à un jeu qu'à un travail et toute leur attitude était parfaitement en harmonie avec ce cadre dévolu aux vacances.

Jack Dreamer avait emporté "Les Révoltés de la Bounty" dans ses bagages. Il était persuadé de se trouver dans la baie où le navire avait jeté l'ancre autrefois. Il n'en était encore qu'au début de sa lecture. La révolte grondait sur la Bounty à bord de laquelle l'équipage souffrait des tourments infligés par le capitaine Blygh. Jack était parfois distrait de sa lecture par le passage des touristes. Une fille brune attirait son regard. Elle était le centre d'attraction d'un groupe de touristes qui s'apprêtait à monter à bord d'un poti morara, un bateau équipé d'un moteur hors bord et destiné à traverser les lagons. Le conducteur a sa place à l'avant du bateau pour mieux éviter les patates. Ils partaient à destination d'un banc de sable voisin, un motu. Jack Dreamer crut comprendre que quelqu'un du groupe essayait de la persuader de les accompagner. Il fut heureux de constater qu'elle ne montait pas à bord.

Lorsqu'elle alla se baigner, les enfants qui jouaient dans l'eau l'appelèrent d'un nom qui lui parut étrange. Elle alla se joindre à eux. Les enfants plongeaient, se poursuivaient en nageant dans des jeux sans fin et sans but véritable. Le fait qu'elle nage parmi eux semblait leur procurer un bonheur extrême. Lorsqu'elle s'arrêta pour se reposer elle alla s'installer dans un fauteuil voisin de celui de Jack Dreamer. Il avait très envie de lui adresser la parole mais il était un peu embarrassé. Il alla se baigner à son tour dans une eau qui une fois encore lui parut étonnamment chaude. Les enfants lui firent fête à lui aussi. L'un d'eux lui entoura le cou et il dût assumer les fonctions de remorqueur. Les enfants étaient vraiment gentils. Il revint s'asseoir devant son livre. Il détourna la tête vers sa voisine et constata émerveillé qu'elle lui souriait, et même elle s'adressait à lui :

- Ia ona ra !

Le bonjour en tahitien utilise les mots ona, la vie et ra qui signifie le soleil et la durée. Jack Dreamer baignait encore dans les aventures de la Bounty où les marins sont conquis par les belles insulaires. Il vint à sa table.

- Je peux m'asseoir ?

Elle haussa les sourcils et l'embarras de Jack sembla l'amuser :

- Je viens de vous dire oui, installez vous. Ici pour dire oui, on fait ainsi.

Elle haussa à nouveau les sourcils. Le signe d'approbation permet une économie d'énergie toujours appréciable sous une température élevée, et ce que la voix ne dit pas est communiqué par le visage. Le début se situe toujours entre l’approche trop timide et l’agression. La fin est un abandon, mais ils n'en étaient pas encore là. Pour l'heure il était sous le charme de différents éléments qui émanaient de sa personne parmi lesquels deux dominantes apparaissaient, dont l'une avait trait à la fascination qu'exerçait le décolleté de son maillot de bains et l'autre à sa façon de rouler le "r" qu'il trouvait tout à fait irrésistible. Les phrases qu'ils échangèrent n'avaient une importance que pour eux deux.

Roroiva lui parlait de Moorea et Jack découvrait qu'il était parvenu sur un lieu magique où l'on peut voir des baleines et caresser des raies manta.

Il aurait souhaité en savoir davantage sur elle, mais c'est sans doute sa beauté qui l'intimidait. Il repartit vers Papeete après lui avoir laissé son adresse et elle promit de venir le voir.

16 - Un appel pour Matahi Arii

... Depuis deux ans déjà, Matahi Arii avait installé sa maison au bout d'un chemin en impasse proche du centre. Nul ne s'aventurait dans le chemin sans y être dûment autorisé. De grandes baies vitrées s'ouvraient face à une colline pourvue d'une végétation touffue. Une piscine, une terrasse et un grand jardin abondamment fleuri donnaient un agrément supplémentaire à ce lieu. Il appréciait particulièrement son salon en bambou et la grande table en maru maru destinée à recevoir ses amis aux divers dîners qu'il donnait de temps à autre.

La maison était bien assez grande pour lui et pour Roroiva Tiare. Leur chambre donnait sur un jardin en retrait de la maison où un frangipanier voisinait avec un citronnier. Cette chambre ne permettait pas vraiment d'échapper à la chaleur, mais il lui semblait qu'elle était la plus fraîche. On y était à l'abri du bruit du trafic de Papeete, sans pour autant échapper aux chants des coqs et aux aboiements des chiens qui animent les nuits de Tahiti. Il y avait encore un bureau ainsi qu'une chambre toujours prête pour recevoir les amis.

Matahi Arii pensait pouvoir être légitimement fier d'habiter cette maison. Il lui avait fallu du temps pour parvenir à l'acquérir. Les efforts qu'il avait dû déployer lui paraissaient dérisoires aujourd'hui.

Matahi Arii était un demi, tahitien par son père et tinito c'est à dire chinois par sa mère. De celle-ci il avait dû hériter quelques talents pour le commerce, mais la réussite qu’il connaissait à présent avait été longue à venir. Dans les premières années de démarrage de son commerce, il dormait dans un coin de son hangar. Il avait dissimulé son lit derrière les caisses provenant d'un container utilisé pour les besoins de son commerce. Cela avait duré près de quatre ans. Quatre années au cours desquelles il avait travaillé sans relâche et économisé sou après sou. A l'époque, il ne recevait personne et il ne donnait jamais une autre adresse que celle de son entreprise, le lieu où il vivait. C'est dans cet entrepôt également qu'il avait fait l'amour avec Roroiva Tiare pour la première fois. Elle avait vécu là quelques mois avec lui, ne s'était jamais plainte du manque de confort, et c'est lui qui s'était mis en quête d'une maison dès le jour de leur rencontre. Il avait eu alors l'impression de ranger une perle dans son écrin.

Pour elle, il avait consenti à abandonner le mode de vie spartiate auquel il était habitué. Il avait un associé farani et il ne travaillait plus comme un forcené. Il avait davantage le temps. Les meubles qu'il avait jusqu'alors considéré uniquement comme des marchandises de son commerce, avaient soudain trouvé une utilité à ses yeux et il avait ainsi meublé avec soin chacune des pièces de son habitation.

Depuis le jour où il avait rencontré Roroiva Tiare, il en était devenu profondément, éperdument amoureux. Il aimait la regarder quand elle dormait, se levait ou s'habillait. S'il n'avait été autant absorbé par son travail, il aurait été comblé par sa présence, à toute heure du jour ou de la nuit.

La journée avait commencé dans un calme qui ne laissait en rien présager les bouleversements qui allaient suivre. C'était un matin polynésien au ciel sans nuages. Un léger vent du sud apportait un peu de fraîcheur, il fit frémir quelques poils de sa moustache et balaya agréablement un crâne parfaitement lisse. Confortablement étendu sur un fauteuil au bord de la piscine, il était gagné par la somnolence. Un sentiment de bien être proche de la béatitude l'avait envahi. Il ne pensait pas vraiment à Roroiva Tiare, mais c'était tout de même elle qui était présente dans son esprit, sans que sa pensée ne prenne une forme précise. Il avait parfois cette impression que son corps gardait le souvenir de leurs étreintes et que les formes du corps de Roroiva Tiare s'étaient comme inscrites dans son propre corps. Dans cet état presque euphorique, il retardait le moment de prendre sa voiture pour rejoindre son bureau. Sur le plan pratique, il échappait ainsi aux embouteillages qui bloquent matin et soir les accès est et ouest de Papeete.

Roroiva devait rentrer demain. Elle était partie depuis maintenant près d'une semaine. Elle avait pris le bateau pour Moorea où elle devait rejoindre ses amies Vaea et Lindy. Vaea habitait une grande maison à P.K. 17, face à la baie de Cook. C'est lui qui avait décidé Roroiva Tiare à partir. Fini les temps où elle travaillait comme secrétaire à la Socredo. Matahi Arii se disait que décidément le temps des vaches maigres c'était bien fini.

Matahi Arii somnolait lorsque la sonnerie de son vini le fit sortir de sa torpeur. Il faillit perdre l'équilibre dans sa précipitation à atteindre l'appareil posé sur une table en bambou.

- Tu ne t'y attendais pas !

Non, il ne s'y attendait pas bien sûr, mais il avait immédiatement compris l'autre sens de la phrase : il n'est pas nécessaire que je me nomme car tu sais qui je suis. Il parvint à adopter un ton assuré, mais il savait aussi que son rythme cardiaque s'était soudain accéléré et il était vraiment conscient de se sentir bouleversé.

- Thérèse, comment vas - tu ?

C'était une réponse de convenance. C'était une réponse stupide. Thérèse allait toujours bien. En tout cas, elle ne se serait jamais laissé aller à l'appeler si cela n'avait pas été le cas, il ne l'avait jamais vu montrer la moindre faiblesse. Sa bonne santé à elle avait même eu fréquemment pour conséquence sa mauvaise santé à lui.

A une certaine époque, il avait fait partie des objets dont elle aimait particulièrement s'entourer : les hommes. Plus précisément, on pouvait dire qu'elle aimait les consommer et surtout les déstabiliser. C'était là sans doute, un autre aspect d'une vie particulièrement bien réglée, consacrée pour l'essentiel au métier qu'elle exerçait avec talent, banquière. Elle s'était amusée de la passion qu'elle avait suscité chez lui. Il avait été profondément amoureux d'elle, à tel point qu'il avait le sentiment de n'avoir jamais tout à fait renoncé à cette passion.

17 - La vérité est-elle subjective ?

... Thérèse avait le don de la formule assassine :

- Roroiva n'est pas là, je crois. Tu n'as pas peur des mauvaises rencontres qu'elle pourrait faire à Moorea ?

- Tu as l'air en forme !

- Ca va merci ! Dis-moi, tu ne t'ennuies pas dans ton décor si bien rangé ?

- Pourquoi devrais-je m'ennuyer ? Mon décor me convient très bien !

Elle avait eu l'audace de l'appeler comme ça sans crier gare et déjà il se trouvait sur la défensive, tandis qu'elle abordait son thème favori : l'ennui. L'ennui semblait être devenu pour elle un ennemi personnel ce qui impliquait que son destin était voué tout entier à en venir à bout.

- Tu en as sûrement assez des soirées camomille. Je t'attends ce soir à dix neuf heure trente au Rétro. Je dois t'informer d'une question d'une grande importance pour toi. C'est moi qui invite, alors tâche d'être à l'heure !

Et elle avait raccroché.

Leur relation datait des années qui avaient précédé sa décision de créer une entreprise d'importation de meubles. C'était peut être la période la plus riche de sa vie, certainement aussi la plus troublée. De sa relation avec Thérèse, il conservait le souvenir d'une succession d'épisodes au cours desquels ils passaient de l'accord le plus harmonieux au conflit le plus destructeur.

Ils s'étaient rencontrés à une époque où Matahi Arii parcourait le chemin semé d'embûches du créateur d'entreprise. En retard dans ses règlements après avoir livré du mobilier au gouvernement, il attendait depuis six mois un règlement d'un montant global de cinquante millions de francs pacifiques. A ce train là, c'était la liquidation dans les trois mois. Il avait obtenu un rendez-vous avec un employé de la Socredo pour la signature d'un échéancier. Le petit employé besogneux avait pris des airs d'affranchi :

- Vous savez, avec nous c'est comme avec la Mafia, vous signez ou vous ne signez pas, c'est pareil. De toute façon il va bien falloir payer.

Sûr que celui là n’aurait jamais les mêmes problèmes que lui. Matahi Arii avait eu un sourire entendu, mais en lui-même il pensait :

- Petit fonctionnaire de merde. T'as vraiment pas la carrure pour jouer les aventuriers. Tu fais bien de rester planqué derrière ton bureau.

Et comme Matahi Arii était toujours réticent, et comme prendre des responsabilités ne semblait pas être le domaine favori de l’employé, celui-ci avait fait appel à Thérèse. Elle connaissait le dossier. Elle avait biffé les deux paragraphes du contrat dont il ne voulait pas, et tendu sa carte :

- Et en cas de problème Monsieur, n'hésite pas à m'appeler.

L'ignorance du vous, légitime sur l'île n'est pas incompatible avec l'utilisation de Monsieur. Aussitôt après être rentré chez lui, il l’avait appelée pour la remercier et le moins que l'on puisse dire, c’est que la réponse avait été directe :

- Si tu ne sais pas comment me remercier, invite-moi à dîner, nous chercherons ensemble.

Cela aurait pu être le début d’une histoire à la fois simple et agréable. Agréable elle l'avait été, simple jamais.

D'abord, il y avait eu la question des lieux. Il aurait apprécié qu'elle vienne simplement vivre chez lui. Cela n'avait jamais été possible. Si elle acceptait de rester chez lui une semaine, c'était inespéré. Sur un mot qui lui avait déplu ou même sans raison apparente, elle remplissait sommairement son sac de voyage et elle repartait.

Ensuite, il y avait eu la question des amis. Il avait été fier de la présenter à certains d'entre eux et il lui avait demandé d'être à ses côtés lors d'invitations à dîner. Elle avait toujours refusé.

Enfin, il y avait tout le domaine des conceptions politiques, philosophiques ou religieuses. L'un comme l'autre, ils avaient beaucoup lu et étudié. Matahi Arii considérait qu'il pouvait affirmer certaines convictions avec certitudes. Thérèse affirmait que toute vérité est subjective. Elle refusait d'admettre que l'on puisse considérer comme vraie une quelconque théorie. Cela irritait profondément Matahi Arii.

Cependant, si tout n'était pas simple dans les domaines essentiels que sont les lieux, les amis et les idées, il y avait un domaine dans lequel il n'y avait entre eux aucun contentieux : le lit. Et encore cela avait été surtout vrai dans les débuts de leur relation. Cela s'était compliqué par la suite. Thérèse avait un penchant marqué pour les situations dangereuses et elle l'avait développé dans tous les domaines. Elle aimait faire l'amour avec lui dans des endroits où ils risquaient d'être surpris. Il avait apprécié un retour à la nature et une totale liberté, beaucoup moins de se trouver dans certains lieux publics et de courir le risque d'être découvert, ce qui amusait énormément Thérèse.

Thérèse pouvait bien comparer Roroiva Tiare à une potiche. Il est vrai que Matahi Arii trouvait sa relation avec elle reposante. Thérèse prétendait à une maîtrise dans tous les domaines, et c'est peut-être cette compétence tous azimuts qui avait fini par lui sembler excessive et dont il s'était lassé. Roroiva Tiare s’était donnée à lui simplement, sans détour. Leur relation lui paraissait simple et naturelle. Pourtant, le doute commençait à progresser dans son esprit et il est vrai que depuis quelque temps, il la sentait distante, leur relation avait perdu toute sa puissance initiale. C'était peut être au cours de cette période qui avait été la plus difficile de sa vie, celle durant laquelle il avait pris un maximum de risques pour aboutir à sa réussite actuelle, que sa relation avec Roroiva avait été la plus intense et la plus belle. Rien à voir avec les rapports qu'il avait entretenus avec Thérèse qui avait toujours voulu être une égale. Elle n'avait pas hésité à le bousculer au gré de ses fantaisies. Avec le recul, il considérait que cette relation l'avait déstabilisé, à l'inverse de ce qu'il avait connu avec Roroiva, une relation paisible, à l'abri des remises en cause. Et en lui-même il pensait :

- Thérèse tu es bien une garce ! Tu aurais au moins pu me dire dans quel domaine se situe la révélation extraordinaire que tu dois me faire !

Car pour Matahi Arii, la colère était toujours intérieure, mais même s’il évitait de s'extérioriser, il avait le sentiment que Thérèse savait qu'elle réussissait toujours à l'atteindre.

18 - Le soupçon d’un péché

... Selon Thérèse, la joie de vivre était d’abord une décision. Elle avait choisi le cadre du Rétro, le lieu de leurs rendez-vous autrefois. Matahi Arii s'était installé sur une banquette tout au fond, selon une habitude ancienne. Le Rétro était sans doute plus que tout autre un lieu de rendez-vous pour les popaas. Il y avait là la clientèle habituelle venue savourer un jus frais d’ananas ou de papaye. Quelques touristes débarqués du Renaissance après s’être dégourdi les jambes, venaient goûter l’exotisme de la ville et absorber diverses boissons accompagnées des gaz d’échappement de la RDO.

Un couple, composé d’un monsieur à la quarantaine grisonnante et d’une fille de quinze ans au plus, s'était installé non loin de Matahi Arii. En les contemplant Matahi Arii songeait à tous ces jeunes retraités à la vue basse qui ont parfois l'illusion de devenir irrésistibles lorsqu'ils rencontrent quelques tendrons exotiques. Leurs certitudes s'affirment davantage encore lorsqu'ils étalent leurs liasses de billets. Tout est permis et ils sont encore en sursis tant que le ridicule n'est pas mortel. De toute façon ici chacun est libre de faire ce qu'il veut. Ce qui permet au Paradis d’exister c'est l’absence du péché et non l’absence d'un plaisir partout présent qui éclate dans le cadre d'une nature généreuse et belle.

Le péché n’existe que dans un plaisir coupable, il suppose que l’on en ait conscience. La culpabilité est apparue avec les missionnaires et les églises se sont multipliées pour laver toutes ces âmes en perdition. Protestants, Catholiques, Mormons, Adventistes, Sanitos, Pentecôtistes et Témoins de Jéovah, toutes ces communautés se sont rassemblées sur les différentes îles de la Polynésie pour combattre ardemment le péché sans doute, mais peut-être davantage encore pour exalter la beauté du monde. Là se trouve peut être la raison pour laquelle le péché n’a vraiment aucune chance face à cette conviction qu’il fait bon vivre, il se situe dans une incertitude relative aux frontières entre le bien et le mal.

Matahi Arii en était là de ses réflexions lorsque Thérèse vint vers lui. Elle n'avait pas oublié la disposition de ce qui avait été l’un de leurs anciens lieux de rendez-vous. Thérèse était pressée, comme à son habitude, et autoritaire, c'était irrémédiable. Matahi Arii savait qu'il y avait quelque part une faiblesse que la démonstration permanente d'une maîtrise de soi était destinée à masquer. Matahi Arii le savait mais Thérèse était restée pour lui une femme dont il respectait l'autorité. Il avait toujours était fasciné par son regard et à chacune de leurs rencontres, il était resté soumis à ses yeux bleus. Cette fois-ci encore, son regard se perdit dans un bleu qui l'absorba tout entier :

- D'abord, je suis venue pour affaire. Ma banque a été contactée par un grand groupe financier américain. Nous allons réaliser les plans d'un grand ensemble immobilier sur les hauteurs de Fa’aa. Tout l'ameublement des chambres va faire l'objet d'un appel d'offres. Tu peux préparer tes dossiers. A mon avis tu augmentes tes chances si tu travailles avec moi.

- Et tu as prévu ta commission ?

- Je te ferai bientôt connaître ma position.

Thérèse avait une prédilection pour les sous-entendus. Matahi Arii voyait deux petites rides au coin des ses yeux qui apparaissaient quand elle se moquait.

- En fait, il n'y a rien de changé, c'est comme autrefois : je peux te donner un petit coup de pouce, tu feras la même chose pour moi si l'occasion se présente. Toute l'économie de l'île n'est elle pas bâtie selon ce principe ?

Matahi Arii devait en convenir. En fait si l'on faisait le compte, tous ceux dont l'activité avait connu quelque importance sur l'île étaient des gens qui avaient fonctionné selon ce principe et cela représentait tout au plus une dizaine de personnes.

- Je n'oublie pas le principe.

- Tu fais bien. Tu es loin d'être assez fort pour pouvoir t'en dispenser. Mais je ne suis pas venue uniquement pour affaires. Ne vois pas dans ce que je vais te dire autre chose qu'une mise en garde amicale. En fait je vais te rendre un service et t'éviter d'être ridicule.

La mise en garde était peut être amicale, en tout cas elle était énoncée sur un ton glacial. Matahi Arii restait muet.

- Roroiva est arrivée ce matin de Moorea, c'est bien cela ?

- Bien sûr, elle y a passé une semaine.

- Elle était chez Lindy ?

- Bien sûr, elles sont toujours amies.

- J'ai passé le week end sur Moorea au Bali Haï. Elle y était aussi et elle n’était pas seule. Mais il n'est peut être pas nécessaire de changer tes petites habitudes. Inutile de jeter tes pantoufles.

- Tu ne veux pas m'en dire davantage ?

- Non, je t'en ai dit bien assez. Mais je crois que tu ferais bien de t'occuper de la question. Il semble qu'il y a des domaines dans lesquels ta côte est en train de baisser et je crois que ta vahiné n'a pas fini de danser son ori.

Le ori est une danse bras écartés. Le mot désigne également une période de défoulement avant le mariage. Déjà Thérèse était debout. Matahi Arii ne bougeait pas, les déclarations de Thérèse le laissaient pétrifié. Thérèse posa un léger baiser au coin de sa bouche et partit rapidement. Elle avait une formule : la vie c’est une bougie qui brûle, toute économie est inutile.

Matahi Arii était tourmenté par l’idée qu’après toutes ces années, Thérèse veuille encore l'atteindre. La révélation de l’infidélité de Roroiva Tiare remettait en cause toutes ses certitudes. Avec Thérèse ils étaient comme deux grands insectes engoncés dans des carapaces, toujours prêts à se livrer un combat sans fin, sans issue, sans vainqueur. Très souvent au matin, Jack se rendait à la plage. Ensuite, il réintégrait sa chambre à l'hôtel. De là, il pouvait se livrer à son activité habituelle de surveillance. Parfois aussi, il tirait les rideaux et après une grande rasade de bleu, il replongeait dans l'univers obscur de Microsoft. Une carte graphique avait longuement résisté avant d’accepter de figurer parmi ses périphériques systèmes. Elle avait fini par se rendre après qu'il ait compris qu’elle rentrait en conflit avec la carte du scanner. Et lorsque l'ensemble avait fonctionné enfin, c'est le modem qui avait commencé à faire de la résistance. Jack Dreamer considérant la rigueur et l’ordre comme des valeurs esthétiques, vivait ces travaux d'installation comme de véritables combats.

Il s'était dit alors que bon, ça va un moment et que le modem allait attendre. Tous les épisodes d'une journée de travail informatique l'avaient laissé épuisé et il se sentait comme vidé de toute énergie. A ce jour les ordinateurs et un grand nombre d’êtres humains n’ont pas conscience de la nécessité de voir un psychanalyste. Jack Dreamer était convaincu des bienfaits de la psychanalyse, mais jamais il ne s’était interrogé sur les raisons de sa grande passion pour les personnal computers.

C'est à ce moment là que le téléphone sonna :

- Jack, tu te souviens de Roroiva ?

Il était encore un peu perdu dans ses considérations sur les ordinateurs et il mit un temps pour répondre :

- Bien sûr, comment vas tu ?

- Tu m'avais bien dit que tu travailles sur les ordinateurs ?

- C'est ce que je fais en ce moment même.

- Cela tombe très bien. Je serai chez toi d'ici un quart d'heure.

Jack utilisa ce laps de temps pour constater qu'il n'avait pas bonne mine. Il songea un instant qu'avec un écran d'ordinateur on bénéficiait d'un écran total et qu'il aurait du conseiller la méthode à Erika.

Roroiva Tiare entra, vêtue d'une robe rouge à grandes fleurs blanches. La fleur placée sur son oreille droite ornait ses cheveux étrangement courts et il ne savait plus trop si cela signifiait que son cœur était à prendre ou bien qu'il était déjà pris. Elle l'avait placée là sans y prendre garde, mais l'esprit cartésien de Jack Dreamer ne pouvait que s'accrocher à ce détail et en déterminer sa conduite. La question cessa pourtant de le préoccuper. Arraché aux beautés de l’écran plat, il ne pouvait détacher son regard de son visage. Son relief pouvait soustraire Jack aux beautés des systèmes d'exploitation les plus sophistiqués. Il lui semblait percevoir une odeur de vanille.

Elle voulait qu'il vienne photographier son fare. Elle avait projeté la construction d'un pavillon et elle voulait faire réaliser des plans à partir de photos numériques. Elle avait entendu parler de ces techniques et elle voulait savoir ce qu'il pouvait faire. Jack Dreamer la fit asseoir.

- Je n'ai pas de plans pour le pavillon que je veux construire, mais j'en ai vu plusieurs qui me plaisent. Je voudrais que tu fasses des montages à partir de tes photos. Je pourrai me faire une opinion sur le résultat final.

Jack Dreamer était enthousiasmé par le projet et il nota le nom, l'adresse, le numéro de téléphone et la date de la prochaine prise de vue. Comme lors de leur première rencontre, elle le tutoyait. Il se rappela que c'était la règle au Paradis. Il observait ses yeux très noirs, sa peau brillante et dorée. Il se disait qu'il aurait bien préféré la photographier elle plutôt que des bâtiments aussi esthétiques soient ils, car malgré tous ses efforts de concentration, Jack Dreamer avait tendance à s'évader dans un monde parallèle. Roroiva Tiare croyait être suivie avec attention, mais si elle l'avait interrogé sur ce qu'elle venait de lui dire, elle aurait compris qu'elle était victime d'une illusion. Jack Dreamer n’était pas ce monsieur au regard attentif qui lui expliquait les avantages de la prise de vue avec un appareil photo numérique. Tandis qu'il parlait, Jack rêvait qu’il était resté sur Moorea. Il avait pris sa main et tous deux marchaient sur le sable. Il se sentait en parfaite harmonie et plein de gratitude à son égard, elle qui n’hésitait pas à envisager l’utilisation des techniques qu’il vénérait. Ainsi elle n’était pas une sauvageonne, une adoratrice des tikis, les statues des anciens dieux, elle aussi elle vénérait la grande idole universelle, la position binaire, le binary digit qui explique le monde, le bit qui dit que le courant passe ou bien qu’il ne passe pas, qu’on ne peut qu’être ou ne pas être…Il la regardait. Elle lui souriait. Il courait devant elle. Il la photographiait. Il revenait vers elle et il lui reprenait la main. Et ainsi il recommençait sans fin, et elle il lui suffisait d’être, elle lui offrait toute sa beauté.

19 - Popa’a api

... Jack Dreamer s'était muni de son appareil photo numérique. En fait son travail lui semblait d'une grande simplicité et il avait un peu l’impression d’être là en touriste. Roroiva Tiare l'avait accueilli dans un grand salon composé de meubles en bambou. Elle portait un paréo aux couleurs éclatantes. Elle l’invita à venir s’asseoir au bord de la piscine et elle apporta deux grands verres de jus d'ananas.

Jack Dreamer la trouvait extrêmement troublante et désirable. C’est sans doute la raison pour laquelle il se sentait particulièrement timide. Ils s’étaient rencontrés sur Moorea, elle était venue le voir à dans son antre à Papeete, puis elle l’avait invité à venir chez elle, et il restait là, un peu empoté.

En même temps, il semblait évident que Roroiva Tiare se sentait bien avec lui et que loin de porter un quelconque jugement sur son attitude, elle était simplement heureuse de vivre l'instant présent. C’est une autre caractéristique du Paradis : il n’est pas soumis aux contraintes du temps. Le climat a oublié de marquer le temps par les signes évidents d’un changement et l'on ne vit pas dans l’attente des premiers bourgeons du printemps. À peine la saison des pluies vient-elle marquer un peu le ciel, mais les nuages disparaissent presque aussi vite qu’ils sont venus et le soleil brûle autant en hiver qu’en été. Penser à semer aujourd’hui pour récolter demain, prévoir, planifier, tous ces termes n’ont pas grand sens. Il n’était pas nécessaire qu’elle le lui dise, il lui semblait comprendre qu’elle appréciait simplement sa présence, sans même s’interroger sur ce qu’ils étaient destinés à faire ensemble.

Jack Dreamer était surpris du calme de ce lieu pourtant proche du centre de la ville. Elle le guida dans le jardin et il photographia la maison sous différents angles. Coller là dessus des images de pavillons à l’aide d’un logiciel de traitement d’images serait l'étape suivante. Il utilisa une définition d'image suffisante pour permettre une impression sur papier.

Il s’éloigna de la maison pour la photographier sous un meilleur angle. Roroiva Tiare l'accompagnait. Ils se trouvaient au cœur du jardin, au milieu des fleurs. Il y en avait à profusion comme il peut y en avoir seulement sur Tahiti. A un moment où il se retournait après avoir photographié la façade, son visage se retrouva près du sien et lui apparut comme noyé au milieu d'un océan de couleurs. Il la prit dans ses bras et il sentit sous ses lèvres d'autres lèvres légèrement entrouvertes.

Elle s'écarta soudain de lui. Une voiture arrivait en faisant crisser le gravier de l'allée et elle le regarda en souriant :

- Viens, je vais te présenter Matahi Arii, mon mari.

La surprise était totale. Pourtant, cela n'était pas vraiment surprenant, la logique voulait qu'elle soit mariée. Ils s'approchèrent de la voiture. Jack Dreamer en vit descendre un homme d'une cinquantaine d'années. Il remarqua un cou épais, une moustache très noire, un crâne luisant sur lequel de rares cheveux avaient été rasés avec soin.

Les présentations furent assez conventionnelles. Si Jack Dreamer se sentait mal à l'aise, Roroiva Tiare quant à elle semblait tout à fait détendue :

- Matahi Arii je te présente un "popa'a api". Jack Dreamer je te présente mon mari, Matahi Arii. Un "popa'a api", c'est un métropolitain tout neuf.

Matahi Arii abordait le sourire débonnaire du propriétaire satisfait.

- Viens donc par ici, nous allons prendre un verre et tu pourras nous donner tes impressions récentes sur ce que devient la métropole.

Ils allèrent s'installer dans le salon que Jack Dreamer connaissait déjà. A ce moment là, Jack Dreamer ne se sentait aucun talent particulier pour animer une conversation. Par contre, Matahi Arii paraissait en verve : - Hé bien , tes premières impressions à l'arrivée dans nos îles ? Cela fait un changement n'est-ce pas ? Au fait ici, tout le monde se tutoie.

Jack Dreamer se sentait rougir. Il avait vraiment du mal à passer au tutoiement et l'assurance de l'autre lui paraissait insupportable alors qu’il se sentait comme un gamin qui avait risqué d'être pris en faute. Il réussit tout de même à énoncer quelques banalités suivant lesquelles cette île était vraiment extraordinaire et oui, également la maison était vraiment très belle, elle aussi.

- Si la maison est si belle, tu dois en faire le compliment à Roroiva. Elle a vraiment du talent pour la décoration.

- C'est sûrement vrai dit Roroiva Tiare en riant et en roulant deux r supplémentaires.

- Et comment réussis tu à t'occuper sur le territoire ?

Dreamer expliqua comment il avait mis en place un système pour faire payer leurs emplacements aux bateaux de plaisance et Matahi Arii déclara qu'il trouvait l'idée intéressante. Il pensait à part lui qu'il fallait bien un américain pour faire payer quelque chose qui avait toujours été gratuit jusqu'alors.

Et comme Jack semblait en avoir terminé avec les explications concernant son activité, Matahi Arii fit quelques commentaires sur la nécessité d'être parfaitement rigoureux dans la gestion des affaires. Il crut bon d'ajouter :

- Si tu as besoin d'aide pour démarrer ton affaire, n'hésites pas à me le demander. Je commence à avoir quelques relations sur cette île.

Et en lui même il pensait :

- Et si tu l'as touchée je t'écrabouillerai.

Jack Dreamer eut une nuit agitée. Il se trouvait dans une propriété, un décor magnifique composé e massifs de bougainvilliers, d’hibiscus, de torches jaunes, de passiflores et de roses de porcelaine. Soudain un chien gigantesque se précipitait vers lui. Il se retrouvait juché au sommet d'un mur d'enceinte et le chien bondissait pour tenter de lui mordre la jambe. Jack parvenait à éviter d'être mordu au prix d'un gymnastique compliquée. Apparemment dans son rêve il ne lui venait pas à l'idée de sauter au dehors, mais bien sûr tous les rêves ont un côté absurde.

20 - Milton Fleet nourrit les requins

... Cela commence par un rose indistinct dans lequel les objets se fondent encore. Puis le bleu se précise progressivement et des teintes violet apparaissent. Le chant des oiseaux sur la rive s'atténue et il ne reste plus que le bruit sourd et régulier de la houle qui vient frapper la barrière de corail. Sous un souffle léger, des couleurs roses et bleues frissonnent à la surface de l'eau et rident le lagon. Le bleu du ciel est pâle. Il se teinte progressivement jusqu'à devenir intense.

L’aube était proche. Un bruit de moteur était venu se fondre au grondement de la houle. Un canot passa lentement en laissant une traînée d’écume blanche et brillante dans les reflets du jour naissant. A bord, des formes sombres étaient tapies et silencieuses. Moteur coupé, le canot fila sur son erre et vint s’arrêter à une centaine de mètres de la plage. Trois ombres se glissèrent dans l’eau puis se séparèrent. Lucien Léger et ses deux compagnons nageaient chacun en direction d’un point précis. Ils disparurent puis réapparurent quelques minutes plus tard, à nouveau réunis sur le canot.

Des petits flotteurs blancs étaient apparus à la surface. Chaque flotteur était fixé à une corde, et des petits sacs y étaient fixés. Cet ensemble porte d’ailleurs un nom évocateur : c’est un chapelet. Les sacs contenaient des nacres et presque chacune des nacres contenait un trésor, une perle noire. Les hommes avaient d'abord plongé pour détacher les cordes du lest qui les retenaient au fonds. Maintenant, après s'être débarrassé de leur matériel de plongée et aussi vite qu'ils le pouvaient, tous les trois hissaient les cordes et tout ce qui y était accroché à bord du canot.

Lucien Léger et ses deux compagnons avaient minutieusement préparé leur action. Henri qui travaillait sur la ferme avait repéré l'endroit précis de l'opération longtemps à l'avance grâce à un GPS.

Lorsque le canot bascula, ils étaient totalement absorbés par leur tâche et ils se retrouvèrent tous trois à l'eau sans vraiment réaliser ce qui leur advenait. Lucien Léger suffoquait. Il ressentait une douleur au bras que le canot lui avait faite en se retournant. Il reprenait son souffle lorsqu'il vit une forme noire qui s'approchait d'Henri qui l'agrippait et l'entraînait.

Milton Fleet s'était approché en nageant et comme le canot avait été chargé au point de devenir instable, il l'avait renversé d'un coup de reins après s'être accroché au plat-bord.

Son menton effacé et son nez proéminent évoquaient une ressemblance avec un requin. Le ta tau dessiné dans la saignée du bras gauche venait rappeler cette ressemblance. Ancien pécheur de nacres Milton avait souvent côtoyé les requins et il ne les craignait pas. Il lui arrivait même de les nourrir comme cela allait être le cas à présent. Il avait hissé Henri à bord de son Zodiac et il sortait de la passe lorsqu'il brandit son poignard. A plusieurs reprises il se baissa. Un hurlement envahit l'espace. Il ne frappait pas mais il déchirait la chair. Le cri s’éteignit lorsque le corps atterrit dans la mer.

Il avait accompli sa besogne sans passion et même avec une certaine indifférence. Nourrir les requins était une activité à laquelle il se consacrait de temps à autre. Il ne s’y livrait pas pour procurer quelques frissons à des touristes en mal de sensation, ainsi que cela se pratique sur des sites au large de Moorea. Il avait toujours vécu en bonne intelligence avec les requins et il respectait un pacte. En fait il respectait toujours ses engagements. Ceux qui ne les respectaient pas devaient payer, sinon il savait s’occuper d’eux. Parfois aussi, il y avait des victimes qui n’avaient rien fait. Mais voilà, c’était comme ça, parfois aussi il aimait bien faire du mal. Il venait de Manihi une petite île des Tuamotu. Il était encore un bébé quand son grand père l’avait présenté au marae. Sur son île il avait connu une enfance heureuse, passant ses journées à pêcher ou à jouer avec les enfants de son âge.

Il était déjà loin le temps où les têtes des vaincus roulaient sur les gradins des marae et où les entrailles des tahu’a étaient offertes aux initiés. Milton Fleet avait grandi dans une famille paisible et c'était un enfant dont tous reconnaissaient la gentillesse. Cela rendait d'autant plus surprenantes certaines de ses réactions. On se souvenait du chien de sa tante Mira. Quand il avait déclaré que le chien faisait trop de bruit, personne n'y avait prêté attention. Quelques jours plus tard, en entrant chez elle, Mira avait reculé d'effroi en voyant un paquet sanguinolent déposé devant sa porte. Le gentil Milton avait tué le chien et l'avait dépouillé sans qu'aucun changement dans son attitude ne puisse permettre de déceler qu'il avait pu commettre un acte d'une aussi grande barbarie. Aucun autre événement similaire ne pouvait être signalé par la suite.

Il avait tout d’abord été plongeur. Il plongeait pour aller chercher des nacres à plus de quinze mètres de profondeur avec pour tout équipement une paire de lunettes en écaille de tortue, une pierre de lest et un gant de coton. Tau rea, jeune garçon arrogant frivole et capricieux, il était devenu Tam oa. Sur son île tous l’avaient reconnu comme leur chef. Lorsqu’il avait entrepris de travailler dans une ferme perlière, il était rapidement devenu indispensable. On l’appréciait pour son endurance dans tous les travaux, mais surtout lorsqu’il fallait plonger. Ensuite, il avait créé sa propre ferme perlière et puis il avait voulu plus. Il contrôlait aujourd’hui trois fermes perlières sur Manihi, Are et Takaroa. Il veillait à ne pas être volé, bien qu'il soit difficile à un plongeur de détourner des perles à son profit. C'est son intuition qui l'avait amené à penser qu'il se préparait quelque chose et certaines attitudes d'Henri lui avaient semblé bizarres. Lorsqu'il lui rendait visite, Henri semblait gêné, il détournait son regard. Milton l'avait donc surveillé. La confirmation de ses soupçons avait déclenché sa colère et la brutalité de son intervention.

21 - Dure journée à Manihi

... Jack Dreamer ne manquait pas d'ouvrage. Faire payer leur stationnement aux plaisanciers n'occupait qu'une faible partie de son temps. C'était maintenant une activité qu'il contrôlait, mais il intervenait uniquement pour résoudre les cas difficiles. Et puis il avait dû commencer à régler la question de son divorce avec Erika et cela se traduisait par un échange de fax avec son avocat. Il était étonné par l'abondance de cette correspondance. Erika n'avait jamais été autant prolixe que depuis leur séparation et il voyait une masse de documents s'accumuler qui pouvaient donner à penser qu'ils avaient connu une vie très mouvementée alors qu'en définitive son existence passée lui paraissait plutôt terne. Sinon il se connectait au réseau mondial pour suivre ses comptes à distance et il avait signé quelques contrats pour la réalisation de pages destinées à l'Internet. Il s'était vu confier la réalisation de cinq pages consacrées à la perle noire et il devait prendre quelques photos sur Manihi.

Il prit l’avion à neuf heures et une heure plus tard il était sur l’île de Manihi où la première ferme perlière de Polynésie avait vu le jour. L’avion emportait dix passagers à son bord, la plupart américains ou néo-zélandais. Ils découvrirent un atoll de forme ovale. Il apprit que l'île mesurait vingt sept kilomètres dans sa plus grande longueur et huit kilomètres de large environ. La population de l'île ne dépassait pas huit cent, touristes non compris. Ils furent un peu secoués par les rafales de vent lors de l’atterrissage. Une mini bus les conduisit jusqu’à leur hôtel, le Manihi Pearl Beach Resort. Jack Dreamer avait sympathisé avec un australien. Il s'appelait Peter et il alla déposer son sac dans sa chambre pour repartir aussitôt en emportant son équipement de plongée.

Durant deux journées, Jack Dreamer s'était donné pour objectif de visiter l’ensemble des installations d’une ferme perlière et il put assister aux opérations de greffe. Un nucléus est introduit dans la gonade de l’huître ainsi qu’un morceau du manteau qui est découpé et qui va donner sa couleur à la perle. Lorsqu’elle ne parvient pas à se débarrasser d’un corps étranger la Pinctada Margaretifera l’isole en sécrétant des couches successives de nacre. Le nucléus peut être fabriqué avec un coquillage. Par contre les mare sont réalisés à l’aide d’une boule en plastique qui est collée à l’intérieur de la nacre.

Après deux journées entièrement consacrées à la prise de vue, Jack Dreamer avait décidé d’aller voir de plus près les Pinctada Margaretifera. Comme il avait fraternisé avec l’australien, il lui avait demandé de l'accompagner et celui ci n’avait pas du tout été enthousiasmé par le projet car les éleveurs semblaient ne pas apprécier que l’on s’approche de leurs trésors. Il réussit cependant à le convaincre et ils partirent en canot. Ils plongèrent dans une eau transparente à proximité d'un parc à huîtres. Jack Dreamer voyait toutes sortes d’espèces de poissons dans une abondance qu’il n’avait jamais osé imaginer. Il aperçut des murènes et des dauphins au milieu d'autres poissons plus petits mais aux multiples couleurs. Il avait perdu la notion du temps lorsqu’il s’aperçut qu’il ne voyait plus Peter.

Jack Dreamer remonta à la surface vers leur embarcation. Il venait à peine de se hisser à bord, lorsqu’il aperçut un Zodiac qui se trouvait à proximité. Un homme était penché au dessus de l’eau. Il semblait avoir des difficultés à remonter quelque chose hors de l’eau. Tout à coup la tête de Peter apparut entre les mains de l’homme. Le visage de Peter était rouge et visiblement il cherchait de l’air. Jack Dreamer stupéfait vit l’autre appuyer sur sa tête, alors qu'il n’opposait aucune résistance. Ce fou était bel et bien en train d’infliger à Peter le supplice de la baignoire en plein océan, il était en train d’essayer de le noyer. Jack Dreamer hurla, il hurla quelque chose, il ne savait pas trop bien quoi. En même temps, il se précipita vers le moteur hors bord du canot qu’il réussit à mettre en marche.

Lorsque Jack Dreamer parvint à proximité de Peter, l’homme avait abandonné sa victime et le Zodiac s'éloignait. Jack Dreamer réussit à attraper Peter par un bras et à le hisser à bord du canot. Peter paraissait groggy. Dans le Zodiac, l’homme était assis et il le regardait. Il semblait peu concerné et Jack Dreamer se disait qu’il avait affaire à un fou. Il avait le sentiment de vivre un événement complètement surréaliste et comme il est inutile, voir même dangereux de discuter avec un fou, il dirigea le canot vers la plage.

Peter était sonné, mais son visage commençait à retrouver une couleur normale. Il était clair qu'il devait à Jack Dreamer une fière chandelle.

- That man was crazy. I was looking in the bags when he dived and attacked me. But there were no oisters in the bags. They wer empty except one of them which was full of pearls !

Peter avait voulu examiner le contenu des poches à huîtres. Elles étaient vides, mais il en avait trouvé une remplie de perles. Cela signifiait sans doute qu'il y en avait d'autres. Il ne pouvait s'agir que de perles volées et cela expliquait le fait que l'homme avait essayé de supprimer Peter. Jack devait repartir le lendemain, quant à Peter, il faisait escale deux jours à Papeete avant de repartir vers Los Angeles.

C'était la première fois que Jack Dreamer était confronté à une scène violente dans ce pays où il n'avait jusqu'alors rencontré que des visages joyeux.

Malgré les avertissements de Peter, qui lui conseillait de rentrer rapidement vers l'hôtel, Jack Dreamer était décidé à en avoir le cœur net. Le Zodiac n'était plus là, l'homme avait déguerpi en considérant sans doute que l'avertissement avait été suffisant. L'homme était robuste, mais Jack Dreamer était convaincu qu'il ne prendrait pas le risque de les attaquer tous deux. De toute façon, il aurait eu quelques difficultés à retrouver l'endroit sans l'aide de Peter. Il réussit à le convaincre de plonger à nouveau et après plus d'une heure de recherche consacrée à l'examen des poches à huîtres, ils remarquèrent que certaines d'entre elles avait été attachées à une corde d'une couleur qui permettait de les distinguer des autres. Des centaines, des milliers de perles, avaient été stockées dans les sacs.

Un démon noir et cornu aiguillonnait Jack de sa fourche. Il murmurait que deux perles seraient bien belles quand elles viendraient orner les oreilles de Roroiva. Il disait que deux perles sur une telle quantité cela passait inaperçu. Il triompha lorsque Jack fit une petite entaille dans l'un des sacs et préleva deux perles qu'il glissa dans sa bouche. Les perles étaient aussi noires que le démon et aussi noires que la conscience de Jack. Un ange s'enfuyait. Ses ailes ondulaient et rendaient son déplacement semblable à celui d'une raie manta. Le sel de ses larmes se dispersait dans l'océan.

Jack Dreamer dormit mal. Il était cerné par les requins. Il vit d'abord une forte concentration de requins gris et de requins à aileron noir du lagon. Puis apparurent quelques requins-citrons qui étaient plus méfiants et qui restèrent à distance. Venu des profondeurs, un requin à aileron blanc du récif fit son apparition. Il fut suivi par un autre venant du large qui s'intéressa un instant à Jack, puis repartit vers les profondeurs. Enfin, un requin tigre surgit. Jack Dreamer broyé par de puissantes mâchoires se liquéfia dans l’estomac du monstre où parmi d’autres choses, il trouva un profond sommeil, car comme chacun le sait, ces animaux avalent n’importe quoi.

22 - Poe Rava Nui

... Jack Dreamer devait rencontrer Monsieur Xuan. Il ne l'avait pas tout de suite compris, les pages sur les fermes perlières qu'il avait réalisées à Manihi étaient destinées à faire connaître une société contrôlée par Monsieur Xuan. En acceptant ce travail, il s'était contenté de suivre les conseils de Liu. Depuis qu'il le connaissait, Jack devait reconnaître que Liu lui avait beaucoup appris sur le fonctionnement des affaires à Tahiti et quand Liu lui avait dit qu'il pouvait lui permettre de rencontrer Monsieur Xuan, il avait immédiatement accepté.

La vente au Poe Rava Nui déroulait ses fastes à l’hôtel Outrigger. Comme Jack avait adopté le port des tongs, il fut surpris de constater que ses pieds avaient gonflé et il eut les plus grandes difficultés à enfiler une paire de chaussures de ville.

A cette grande vente devaient participer des sociétés japonaises et tahitiennes ainsi qu’une société italienne. En trois jours devaient être vendues près de cent cinquante mille perles pour environ un milliard de francs pacifiques. Jack Dreamer put à peine entrevoir les acheteurs assis dans une vaste salle. Ils examinaient minutieusement le contenu de boites contenant des perles. L’accès de la salle était rigoureusement contrôlé.

De son côté Monsieur Xuan vivait Tahiti telle qu'elle est décrite dans des dépliants touristiques. A sa descente de taxi, une armée de vahinés l'avaient accueilli dans le hall du Beachcomber. Un porteur s'était emparé de ses valises et il avait traversé un hall somptueux, puis suivi une longue galerie bordée de vitrines où étaient exposés de somptueux bijoux réalisés avec les plus belles perles noires. La musique des chants polynésiens qui émanait des haut parleurs l'accompagnait encore quand il parvint à une immense terrasse surmontée d'un toit de pandanus tressé. La terrasse surplombait la piscine au sein d'un décor composé de cocotiers et de fare sur pilotis posés sur l'eau bleu du lagon. Une cascade artificielle avait été aménagée sur des rochers en surplomb et son bruit léger accompagnait les chants de deux musiciens qui jouaient des airs traditionnels. Il alla s'asseoir sur l'un des innombrables fauteuils en bandaru. Plongé dans ses livres, un couple de retraités trompait son ennui. Une naïade faisait quelques effets dans la piscine. Les transats étaient diversement occupés.

Monsieur Xuan appréciait le luxe et le confort des lieux. Cependant il devait d’abord s’occuper de ses affaires et il disposait d’un budget suffisant pour acheter une telle quantité de perles noires qu'il allait pouvoir alimenter les rêves de milliers de femmes. Il vit Liu qui lui faisait signe. Le commerçant en matériel informatique était installé à une table près du bar. Après un échange de politesses en chinois, Monsieur Xuan s’installa et ils attendirent ensemble l’arrivée de l'américain.

Au bar de l’Outrigger, Jack Dreamer cherchait Liu du regard. Il n’avait jamais rencontré Monsieur Xuan et il se tenait accoudé au comptoir en balayant la salle du regard, lorsque son attention fut attirée par la fixité d’un regard. L’homme se tenait assis à une table à quelques mètres de lui et Jack l’avait reconnu alors que l'autre réussissait une combinaison difficile : un sourire engageant et un regard haineux.

C’était bien l’homme qui avait essayé de noyer l’australien sur Manihi. Il se savait reconnu, mais il paraissait parfaitement sûr de lui. Cet homme était un assassin mais il paraissait impossible de tenter quoi que ce soit contre lui.

Jack Dreamer décontenancé s’éloigna du bar. C’est alors qu’il aperçut Liu qui lui faisait de grands signes. Liu fit les présentations en anglais et en chinois. Il parvint ensuite à animer une conversation dans les deux langues tout en permettant à ses deux interlocuteurs de se considérer satisfaits de la négociation. Jack Dreamer allait être très bien payé pour sa prestation, à tel point qu’il se demandait quel bénéfice Liu pouvait bien obtenir dans cette affaire. Il est vrai que le simple fait de négocier avec un personnage aussi reconnu que Monsieur Xuan constituait un atout considérable. Monsieur Xuan prit congé après qu’une serveuse soit venue lui murmurer quelques mots à l’oreille. Après son départ, Liu fit un clin d’œil à Jack Dreamer :

- La journée de travail de Monsieur Xuan est terminée. On est venu lui annoncer quelques divertissements pour la soirée.

- Des divertissements ?

- Les perles ont toujours attiré les jolies filles, et des perles Monsieur Xuan n’en manque pas.

- Liu, dis moi, tu vois cet homme assis là-bas ? Le connais-tu ?

- C’est Milton Fleet. Il a un tatouage de requin sur l'avant bras. Il vend des perles sur Tahiti mais aussi en métropole. Il en vend d’ailleurs de plus en plus et certains commencent à dire que la provenance de ses perles est douteuse. Il passe de moins en moins de temps dans ses fermes perlières, alors que son offre ne cesse pas d’augmenter. C’est un ancien homme de main de Monsieur Xuan. Les grossistes en perles ont souvent des hommes de main. Les perles doivent être protégées.

Jack Dreamer et Liu se firent servir un sashimi, thon cru servi avec du choux, cru également. Après un spectacle de danse tamure par le groupe O Tahiti E, il était temps de rentrer.

La lune commençait à apparaître au travers des nuages lorsque Jack Dreamer reprit sa voiture sur le parking du Beachcomber. Il suivait la route côtière en écoutant Radio Maohi, suivant la recommandation, "are maru are papu", qui incite les automobilistes à aller lentement et donc sûrement. Il remarqua qu’une moto avait pris la même direction, puis tout se passa très vite. La moto arriva à sa hauteur et il vit que le pilote lâchait le guidon d’une main pour aller se saisir de quelque chose à sa ceinture. Jack Dreamer eut l’intuition d’un danger imminent. Une rue se présentait sur sa droite, il s’y engouffra en faisant crisser ses roues. L'autre avait été surpris et Jack prit quelques mètres d’avance. La voie n’était pas très large et Jack Dreamer fonçait sans regarder ni à droite ni à gauche lorsqu’il déboucha dans une impasse. Il freina juste à temps pour ne pas percuter les vitres d’une superbe véranda. Son poursuivant l’avait rejoint et Jack Dreamer s’attendait au pire lorsqu’un concert d’aboiements retentit. Deux chiens s’étaient précipité sur le motard et ils l’avaient jeté à bas de sa machine. A terre il se débattait et donnait force coups de pieds. Pour une fois, Jack Dreamer appréciait les chiens de Tahiti. Il passa la marche arrière.

- Amuse toi bien mon vieux.

23 - Roroiva prend des poses

... Roroiva Tiare portait à ses oreilles les deux perles noires que Jack avait transportées dans sa bouche durant l'épisode sur Manihi. Elle était préoccupée. Jack lui avait raconté l’attaque dont il venait d'être l’objet ainsi que les événements qui s'étaient déroulés sur Manihi. Il ne souhaitait pas alerter la police et elle se demandait si cette décision était la bonne. Elle décida d’en parler à Matahi Arii. De son côté Matahi avait décidé de partir quelques temps. Il n’avait pas pris cette décision sans une réflexion préalable et il était convaincu que Roroiva Tiare ne pouvait le préférer longtemps à un rival. Il était certain qu'elle ne pouvait pas se passer de lui et il se disait que si il partait, elle reviendrait bientôt vers lui. Avant qu'elle ait pu prononcer un mot, il lui déclara en arrivant :

- Ma chérie, j'ai besoin de vacances Les affaires tournent bien et je sais que je peux compter sur Elsafe. Je vais donc partir me mettre au bleu pendant une quinzaine de jours. Je pars sur Mara’amu avec Teiva Temehu. Nous ferons escale à Bora. Tu m'accompagnes ?

En fait, Mara’amu était le nom du bateau de Matahi Arii, un voilier de cinquante pieds gréé en ketch, pourvu de deux cabines confortables et d'une vraie salle de bains. C'est aussi le nom d'un vent qui souffle de terre du sud-ouest vers le nord est durant la période de septembre à mars. Et puis si en métropole on se met au vert, sur Tahiti on peut aussi se mettre au bleu. Quand à Teiva Temehu, il était l'homme de main de Matahi Arii. Roroiva Tiare minauda :

- Tu sais bien que je n'ai pas le pied marin. Et puis je n’aime pas Bora, c’est devenu une île pour touristes.

Ils en restèrent là. Roroiva avait l'impression qu'il lui devenait de plus en plus difficile de communiquer avec Matahi Arii. La relation qu'elle avait avec lui paraissait de plus en plus fausse. Alors que depuis de nombreuses années elle s'était trouvée en parfait accord avec lui, elle le trouvait de plus en plus distant. Elle trouvait égoïste une attitude qu'il qualifiait de discrétion. Il qualifiait de réserve ce qu'elle percevait comme de la froideur. En définitive elle lui reprochait un manque de communication qu'il persistait à attribuer à une sensibilité excessive. Elle avait l'impression que l'époque où elle jouait un rôle essentiel dans la vie de Matahi Arii était à présent terminée. Il l'avait intégrée comme un élément de son décor sans plus trop se soucier de ce qu'elle pouvait ressentir. Elle ne se sentait pas coupable de la relation qu'elle avait établi avec Jack Dreamer car elle était sensible au caractère essentiel que leur relation semblait représenter pour lui. Elle rejoignit Matahi dans son bureau :

- Jack Dreamer m’a fait part d’une histoire assez étonnante. Il était en reportage sur Manihi et l'ami avec lequel il plongeait a découvert des sacs remplis de perles noires cachés sous l'eau.

- Ton Jack Dreamer est un saplin ! Qu'allait il faire sur Manihi ? Et il a bien vu ces perles ?

Pour Matahi Arii Jack était un saplin, le personnage de Charlot est bien connu dans les îles et le nom de son créateur permet de désigner quelqu'un de loufoque ou dilettante.

- Il ne les a pas vues lui même. C'est l'ami avec lequel il plongeait qui a fait cette découverte. Cet ami a été attaqué par un homme qui a tenté de le noyer.

- C'est à peine croyable. Mais Jack Dreamer lui-même, qu'allait il faire sur cette île ?

- Jack réalise des sites sur le Web. Il était parti faire des photos pour un site consacré aux fermes perlières.

- Ah oui, c'est vrai il fait des photos numériques. Mais regarde, moi aussi je peux en faire.

Matahi Arii avait dirigé la Webcam vers Roroiva Tiare et elle apparaissait sur l'écran dix huit pouces posé sur le bureau. Son paréo bleu paraît son corps d'un dernier mystère. Et comme elle voyait son image à l'écran, elle riait de se voir si belle en ce miroir, à l'instar d'une cantatrice bien connue. Elle souriait à cette image et elle s'amusait de la lueur que le désir avait allumé au fond des yeux de Matahi Arii. L'œil noir de la caméra suivait Roroiva et Roroiva resplendissait. Matahi attendait cet instant précis où les mouvements de son corps et les infimes variations dans les traits de son visage allaient lui permettre de saisir la quintessence de sa beauté. Un clic de la souris immortalisa cet instant. Roroiva demanda à voir le résultat. Elle appréciait le jeu et Matahi prit ainsi quelques clichés. Et puis elle décida soudain de changer les règles. Le paréo glissa doucement jusqu'à terre. Roroiva alla s'asseoir sur un fauteuil face au bureau, croisa lentement les jambes, s'empara d'un gros stylo noir, le porta à sa bouche et le caressa longuement de ses lèvres tout en fixant la caméra. Matahi appuya à nouveau sur le clic droit de la souris. En lui même il se disait :

- Elle a tout de même des tendances un peu perverses. Elle vient à peine de me parler des dernières mésaventures de son amant et la voilà qui vient jouer avec moi à la caméra cachée.

Matahi Arii restait assis impassible. Il ne bougea pas davantage lorsque Roroiva vint s'étendre sur le bureau. Elle était indifférente à sa présence et elle essayait des poses. La séance évoluait peu à peu. Roroiva semblait avoir des talents étendus et ses poses devenaient de plus en plus provocantes. Matahi s'était réfugié dans le rôle du voyeur insensible. Jamais il ne l'avait vue s'exposer avec un tel manque de pudeur. Il pensait à part lui que cette attitude provenait de sa nouvelle relation avec Jack et il ressentait trop d'orgueil pour oser une parole ou un geste. Elle se disait qu'elle lui donnait ce qui lui revenait, des images dont il pouvait décorer son écran. Elle qui savait si bien aménager les pièces de leur maison avec toutes sortes d'objets, elle présentait en décor les différentes parties de son corps. Longtemps la caméra la suivit lorsqu'elle vint poser en utilisant successivement les différents meubles du bureau. Elle se désintéressait à présent des résultats qui apparaissaient à l'écran. Matahi regardait encore la dernière image qu'il venait de saisir lorsqu'il s'aperçut qu'elle l'avait laissé seul.

24 - Rue des écoles

... Jack Dreamer se rendait régulièrement à l'hôtel Maeva Beach. Le contrôle exercé sur le stationnement des voiliers ne l'avait pas vraiment rendu populaire auprès des plaisanciers. Lucien Léger faisait partie des récalcitrants. Après s'être absenté une semaine, il était revenu amaigri et il avait semblé à Jack qu'il était toujours sur le qui-vive. Apparemment, son projet ne lui avait pas permis d'obtenir la fortune escomptée car il était toujours aussi récalcitrant pour payer son emplacement. Jack ne ressentait aucune mansuétude à son égard. Il le considérait comme un voyou sans trop s'interroger sur la nature de son propre comportement. Il n'était pourtant pas tout à fait étranger au fait que l'annexe de Lucien ait disparu pendant quelques jours. Et puis les corps morts sur lesquels Lucien amarrait son bateau semblaient eux aussi soumis à une grande instabilité.

Et puis les rapports entre plaisanciers n’étaient pas toujours tendres. Un jour, certains avaient trouvé amusant d’attacher le bateau de Lucien par son mat. Lorsque Lucien avait voulu partir, il s’était longuement agité, ne comprenant pas pourquoi il ne parvenait pas à se déhaler sur son ancre ni pourquoi son bateau avait tendance à s’incliner.

Jack et Lucien continuaient pourtant d'échanger quelques propos lorsqu'ils se rencontraient. C'est ainsi que Jack s'était vu délivrer des confidences sur des modes de fonctionnement qui l'avaient quelque peu surpris :

- Ce soir je lui mets sa branlée. D'ailleurs elle en a besoin et elle ne m'aime vraiment qu'après avoir été frappée.

Jack avait du se mordre les lèvre pour ne pas éclater de rire quelques jours plus tard, lorsqu'il l'avait vu venir vers lui avec un œil au beurre noir et le visage tuméfié :

- Tu as vu ce qu'elle m'a fait ?

Il ne s'était pas senti très attendri par le cas du Gastounet et le fait que Tania ait du répondant lui paraissait plutôt rassurant. Quant à lui il vivait une relation heureuse avec l'impression d'être sur un nuage. Il partageait son temps entre la surveillance des yachts, son ordinateur et Roroiva Tiare. Pour l’instant il venait d'installer un logiciel de reconnaissance vocale sur son ordinateur. Pour que l’ordinateur reconnaisse sa voix, il avait dû relire plusieurs fois les premiers chapitres du "Tour du monde en 80 jours" de Jules Verne. Ensuite il avait entrepris de dicter le compte rendu de son travail. Mais le compacteur ne voulait pas lui fournir un résultat vraiment satisfaisant et le texte qui s'inscrivait sous sa dictée était le suivant :

"Pour parvenir à ce résultat, il m'a fallu introduire dans mon ordinateur une barrette de paix et des rames. J'ai dit barrette de place des rames. J 'ai dit barrette de S. D. rames. J'écris barrettes de SDRAM. J'aimerais que ce appareil comprenne. Il est sur la fois et sur la voie à nos cabinets dans cabinets sortis réunis finis à un…"

La suite ne fut pas reconnue. Elle était essentiellement composée de jurons. Jack trouvait parfaitement inadmissible de la part d'une machine qui devait son fonctionnement à la présence d'une Random Access Memory, le mépris ainsi affiché pour ses origines. Il avait commencé en dictant et il continua en tapant le reste du texte sur son clavier avec une vigueur qui mettait en péril la survie des touches.

Il était déjà dix sept heures et la chaleur était encore étouffante. Jack Dreamer avait essayé la clim, mais le passage de l'atmosphère surchauffée de la rue au froid lui avait paru plus insupportable encore que le bain de chaleur dans lequel il se trouvait baigné en permanence. Il transpirait mais restait convaincu qu'il finirait par s'habituer.

Roroiva Tiare fit son entrée et il admira la fraîcheur de son teint, la beauté de son sourire.

- Tu travailles même le Samedi ? Si tu es venu seulement pour travailler, tu vas gagner de l'argent, mais tu ne vas rien comprendre à Tahiti.

Toujours ce roulement des "r" qu'il trouvait vraiment irrésistible.

- Regarde cette feuille qui s'envole lorsqu'une brise légère passe. Elle plane doucement avant d'aller se poser. Elle te dit comment on comprend la vie ici.

- Comme une feuille qui vole ?

- Oui. La vie est un instant fugitif et intense.

L'accumulation des biens à laquelle il travaillait n'était qu'une illusion dont il pouvait croire qu'elle le sauvait alors qu'elle l'enchaînait. Il s'approcha. Tout paraissait simple et naturel. Elle se serra contre lui et il l'enlaça. Après, car il y a aussi un après pour ceux qui ont cru atteindre l'éternité, ils partirent le long des quais. Il contemplèrent les yachts alignés le long du quai du port de plaisance. Ils passèrent devant le temple protestant de Paofai. Roroiva Tiare s’arrêta en chemin pour dire bonjour à une dame. La dame avait pris l'avant bras de Roroiva Tiare et elle le caressait en émettant une série de "Hé Hé Hé" :

- C’est ma tante Irena. Tu as peut-être été surpris de la voir me caresser ainsi le bras. Ici, l’affection se dit, mais surtout elle s’exprime par des gestes.

- J’ai vu. et je suis tout disposé à découvrir d'autres aspects de la culture locale.

- O.K. Alors !

Le "O.K. Alors !" est branché. Il manifeste une adhésion totale dont les limites restent indéterminées mais prometteuses. Ils s'arrêtèrent un instant devant les pirogues à proximité des yachts au mouillaghe. Ensuite, ils se rendirent au Kikiriri où ils s’installèrent dans une salle décorée de tableaux et à l’ambiance feutrée. Jack appréciait cette ambiance sophistiquée. L’éclairage avait été étudié pour mettre en valeur les tableaux. Une serveuse évoluait avec un gracieux ondoiement des hanches lorsqu’elle venait remplir leurs verres. Et puis l’ambiance de la salle changea soudain lorsqu’une troupe de danseurs et de danseuses fit son apparition. Roroiva Tiare était ravie et une petite lumière dansait dans ses yeux.

- Bienvenue dans une réalité qui n’est pas virtuelle, chez nous les corps savent s’exprimer. Viens, tu n’as encore rien vu.

Sa relation avec Roroiva Tiare, n'avait cessé de prendre de l'importance. De plus en plus fréquemment il pensait qu'aucune autre femme n'aurait pu mieux lui correspondre. Elle l’emmena rue des écoles, au Piano Bar. Les jeunes filles semblaient avoir trouvé un compromis particulièrement harmonieux en incorporant les figures des danses traditionnelles aux tubes les plus récents. Jack gagné par l’ambiance très décontractée des lieux dansait lui aussi. Il remarqua que certaines danseuses avaient une tenue particulièrement recherchée et attiraient l’attention générale. Roroiva Tiare embrassa l’une d’entre elles et la présenta à Jack. Elle s’appelait Lupita et le mouvement qui animait ses hanches était particulièrement réussi.

Lupita vint s’asseoir auprès d’eux. Elle s’exprimait d’une tout petite voix. Elle exposa à Jacques sa profonde conviction dans l’existence de Dieu. Jack s’étonnait de voir élaborer à son intention une combinaison où la ferveur mystique trouvait pour allié les artifices de la séduction. Lupita lui dit qu’elle se préparait pour une élection. Elle ambitionnait de devenir Miss Piano Bar et Jack se disait que Dieu allait certainement exaucer la prière de Lupita, car Lupita était profondément convaincue de son existence et elle remerciait le Seigneur chaque fois que Jack lui offrait un verre. Quand ils sortirent de la boite, il était deux heures du matin.

- Jack tu n’as rien remarqué de particulier chez mon amie Lupita ?

Jack avait eu une impression bizarre en faisant la bise à Lupita, mais cela restait imprécis. Roroiva Tiare lui expliqua :

- En fait Lupita est un raerae, autrement dit c'est un travesti. Dans les familles, le premier enfant était destiné à seconder la mère. Cela s'appliquait même si l'aîné était un garçon auquel on assignait alors le rôle d'une femme. Les raerae sont sans doute une déformation de cette tradition.

Jack avait quelques difficultés à croire ce qu’il entendait. Il devait reconnaître qu’il avait trouvé Lupita attirante et étrange. Il aurait aimé que Roroiva Tiare vienne dormir chez lui, mais il était tard et il demanda à un taxi de les déposer chez elle. Elle le fit entrer. Longtemps ils s'embrassèrent sur le canapé du salon. Il était quatre heures du matin. Jack repartait à pied chez lui lorsqu'une voiture vint le suivre en restant à une distance d'une dizaine de mètres. Il bifurqua vers une rue voisine, mais la voiture le suivait toujours. Il pressa le pas et il bifurqua. C'est bien à lui qu'on en voulait. Le goût pour la chasse dépend beaucoup du fait que vous soyez devant ou derrière le fusil. En l'occurrence, si Jack Dreamer se sentait traqué, il commençait à entrevoir une issue. On était Dimanche matin et il arrivait à proximité du marché qui ouvrait ses portes. Lorsque Jack entra dans le marché, la voiture s'était rapprochée mais elle ne pouvait pas aller plus loin. Jack traversa rapidement le marché puis il prit une rue qui menait vers le front de mer. Le jour se levait et il lui semblait que si quelqu'un voulait l'attaquer il le verrait venir de loin. Il passait devant un maru maru en suivant le Boulevard Pomaré lorsque le coup de poing vint l'atteindre derrière la nuque. Jack s'écroula K.O.

25 - Surf à Papenoo

... Papara et Papenoo étaient leurs spots favoris. Ils étaient partis tôt. Ils s'étaient entassés sur le plateau arrière du 4x4 que Richard avait réussi à emprunter à son père. Ils avaient fière allure avec leurs casquettes retournées genre américain ou un carré de tissu rouge noué sur le front façon corsaire. Sur Taharuu à Papenoo, ils avaient trouvé une plage ensoleillée et une houle assez forte qui leur avait permis de surfer sans interruption jusqu'au soir.

Habituellement, Steeve venait surfer dès qu'il avait un moment de libre, ce qui signifiait que sa journée ne commençait vraiment que vers seize heures. Elle était conditionnée par une question essentielle : la force des vagues. Il menait une vie d'ascète, il surveillait son régime alimentaire, ne fumait pas et ne buvait pas.

Steeve savait faire la lecture d'une vague en la prenant juste au bon moment, suivant son déferlement pour être toujours au cœur de celle-ci, dans le creux de la vague, là où la poussée est la plus forte. La figure qu'il affectionnait particulièrement, c'était un roller air, un virage au dessus de la vague où l'arrière du surfboard touche à peine l'eau. Il réalisait à merveille des cut back bien serrés et il travaillait aussi un trois cent soixante degrés frontside, exécuté toujours en l'air, de préférence en retombant dans le bons sens de la glisse et si possible exécuté plusieurs fois de suite sur une même section. A côté de lui, Richard avait réussi quelques départs. Mais ses trajectoires restaient courtes. Steeve le conseillait :

- Ne continue pas tout droit dans une vague qui devient molle. Pour revenir dans le curl, tu fais un snap back. Ca veut dire que tu casses complètement ta course au point de faire déraper les dérives de ta planche.

Steeve savait que l'obstination qu'il avait toujours eue lui avait permis d'acquérir une bonne technique. Cependant, comme plusieurs de ses amis, il était convaincu qu'il aurait davantage progressé s'il avait pu bénéficier d'un encadrement. Malgré tout Steeve n'avait pas eu à payer sa dernière planche qui lui avait été fournie par Fare Ute Sports, son sponsor.

Ils étaient sortis de l’eau à dix sept heures et ils avaient mis le cap sur le café "Les Trois Brasseurs". Le ciel était devenu gris, l'atmosphère était lourde de chaleur et de gaz d'échappement, le trafic des voitures grondait sur le Boulevard Pomare, et l'on pouvait se demander comment une aussi petite ville réussissait à faire de si gros embouteillages. Papeete traînait un peu les pieds dans ses tongs. Le vacarme de la rue débordait vers la terrasse du café. A eux tous ils formaient une gentille petite bande. Si Steeve y était reconnu, c’était bien pour ses talents de surfer, sinon il aurait eu du mal à suivre. Ils avaient tous des parents qui avaient bien su se placer au moment où le Centre d'Expérimentation du Pacifique faisait couler l’argent à flots. Ils habitaient en général des villas luxueuses en surplomb de Papeete. Ils possédaient une moto rutilante de chromes ou une voiture récente. Steeve ne les jalousait pas. Il préférait son style de vie, tout de même plus sain, plus équilibré et il ne le leur envoyait pas dire. Ils s’étaient tous agglutinés au bar. Le débat du jour portait sur les performances de la Harley. Richard soutenait à qui voulait l’entendre :

- La Harley c’est nul. C’est un veau, elle se traîne !

Steeve le trouvait gonflant. C’étaient ses copains, mais vraiment à ceux là tout était dû et on ne voyait pas bien quel mérite leur donnait tant d’arrogance. Des sales gosses, une belle bande de frimeurs pour qui tout était dans la carrosserie, qu’il s’agisse de voitures ou qu’il s’agisse de filles. Il n’avait pas pu s’empêcher de répliquer :

- Y a pas que la Harley qui est molle. Toi par exemple tu surfes mou. En plus, tu dragues mou, tu ne t'amuses pas vraiment et pour être franc, je me demande s'il n'y a pas encore deux ou trois choses molles chez toi.

- Si tu continues on va frappe !

Jeny avait calmé le jeu :

- C'est vraiment une bataille de féïpi. Vous n’allez pas vous disputer. D’ailleurs, ce soir on sort.

Ils étaient féïpi, autrement dit immatures. La rumeur avait commencé à circuler auprès de tous ceux qui avaient l’immense privilège d’être vraiment reconnus au sein de leur groupe. Les autres allaient vivre un véritable drame. En effet Hugo les attendait pour une fête qui devait défrayer la chronique. Hugo n’avait plus besoin de ses parents depuis longtemps et sa manière de vivre était vraiment bizarre. Il partageait avec sa fesse une maison de plus de cent mètres carrés dont la plupart des pièces étaient vides. Il y avait une cuisine, une pièce pourvue d’un matelas, mais on ne voyait pas à quoi le reste pouvait bien servir.

Tout se mit en place sans véritable concertation. Un tour de table permit de lever les fonds nécessaires. Phil fut chargé de pourvoir à la Hinano, Guy était mandaté pour rapporter une pincée de paka, l'herbe locale qui bénéficie des meilleures conditions climatiques et dont très régulièrement des productions clandestines font l'objet de saisies. Les filles devaient faire un détour pour la chaîne HI FI et les disques et les pai-coco.

Le fare Hugo était suffisamment à l'écart pour que la musique poussée à fond ne dérange pas les voisins. Chacun délirait un peu à sa façon. Gaetan, Moeava et Lionel s'étaient installés devant la maison. Il avaient entamé un trio au ukulele. Steeve vint les rejoindre.

- Alors Steeve, cool la vie ?

- A l'aisse !

A l'aisse, s'écrit comme ça se prononce, avec deux "s". L'expression décrit un état agréable. D'après le nombre des bouteilles vides ils en étaient déjà à leur troisième Hinano. Gaetan en était au stade des confidences :

- Jeny, elle veut de toi.

Vouloir de quelqu'un signifie que l'on aime une personne et sous-entend un rapport physique. Ce n'était pas vraiment une nouvelle pour Steeve. Il s'éloigna en leur souhaitant une bonne santé alors qu'ils entamaient leur quatrième bière :

- Manuia !

A partir de minuit, tous étaient bien allumés et à une heure du matin, tout le monde était dans l’eau du lagon, dans des tenues plutôt peu habillées, voir même pas habillées du tout.

26 - Jack est fiu

... Vers les deux heures, Steeve avait épuisé les ressources du fare Hugo. Il s'était baigné avec les autres et puis il était venu s’asseoir dans l’une des pièces de la maison. Jeny était venue le rejoindre. Elle était restée debout, indécise.

- Viens ici !

Elle l’avait regardé, inquiète, puis elle s’était approchée. Il avait posé une main dans le creux de son dos et il l’avait attiré auprès de lui.

- Laisse toi faire !

Elle regardait droit devant elle. Il avait posé une main sur le premier bouton du chemisier tandis que son autre main venait se glisser sous sa jupe, et puis ses deux mains avaient vécu une existence autonome tandis qu’il observait son regard qui se perdait. Elle vacillait et se penchait vers lui et il l’avait rappelée à l’ordre :

- Tien toi bien !

Ensuite il avait shoot autrement dit ils avaient fait l'amour, shoot ne se conjugue pas. Il obéissait à une préoccupation d’hygiène, plutôt qu'à une véritable conviction. Son physique d'athlète lui semblait un apport suffisant, il considérait qu’il ne lui était pas nécessaire de dépenser son énergie outre mesure. Par contre, il refusait toujours de s’envoyer en l’air avec du paka, il considérait que cela nuisait à sa condition physique. Steeve était en général d'un grand sérieux dans ses entreprises. Il considérait le fait d'être né en Polynésie comme un privilège et il était fier d'appartenir au peuple maori.

Il déambulait en attendant que le charter de Richard soit complet pour le déposer chez lui. Il poussa machinalement la porte de la cabane au fond du jardin. Il aperçut Jack Dreamer ligoté et bâillonné selon les techniques éprouvées qui font un morceau choisi dans le moindre polar. Steeve s’empressa de délivrer Jack qui se releva endolori après une longue station sur sa hanche droite. Pour la plupart, ses amis étaient dans un état de décomposition trop avancée pour être de la moindre utilité.

Jack Dreamer fut hissé par deux garçons qui vinrent prendre place auprès de lui sur le plateau du 4x4. L’air frais qui lui fouettait le visage le revigora quelque peu. Lorsque Richard le déposa devant sa porte, il descendit péniblement avec l’aide de Steeve. Il n'avait pas la clé de sa porte d'entrée, mais dans beaucoup de maisons de l'île, les clés n'ont qu'une valeur symbolique. Il lui suffit de pousser une porte-fenêtre et il alla s’écrouler sur son lit. Il était fiu, il n'avait plus aucune énergie, aucun ressort. Fiu désigne l'état d'une personne qui a atteint ses limites et dont on ne peut plus rien attendre. C'est sans doute un moyen de se préserver lorsque la chaleur devient vraiment intense. On peut être fiu mais aussi trouver que quelque chose est fiu, pénible, lassant, sans aucun intérêt.

Jack dormit tout d'une traite jusqu'au matin. Aucun rêve ne vint troubler son sommeil. Il avait seulement conscience de son corps endolori. Il fut réveillé par le téléphone alors qu'il était bientôt midi. Roroiva s'inquiétait. toute la journée de la veille elle avait tenté de le joindre en vain. Jack lui raconta les derniers événements. Elle vint le rejoindre. Elle avait apporté une petite bouteille d'une huile parfumée et elle massa longuement son corps endolori. Le soir venu ils partirent sur le Belvédère par la route de Fare Rau Ape. Tandis que la voiture gravissait la pente abrupte, il sentait ses forces renaître. Le Belvédère est pourvu d'un restaurant d'où l'on domine Papeete à six cent mètres d'altitude. Roroiva lui souriait et il avait l'impression que ses problèmes étaient restés beaucoup plus bas, tout en bas, là où scintillaient les lumières de la ville.

En fait, Jack ne pouvait se délivrer d'une question obsédante. Quelqu'un l'avait assommé et séquestré et il aurait aimé savoir qui. Ils évoquèrent une vengeance de Matahi Arii, mais elle leur semblait peu probable. Milton Fleet leur paraissait beaucoup plus dangereux. D'ailleurs Jack contemplait les perles que Roroiva portait à ses oreilles. Incontestablement il les avait volées et il se disait que l'homme à la tête de requin ne pouvait ignorer son forfait, il paraissait vraiment dangereux.

Ils en vinrent à parler des requins. Jack était convaincu que tous les requins sont des mangeurs d'hommes. Roroiva avait beaucoup pratiqué l'apnée et la chasse sous-marine. Elle avait une connaissance étendue de la question. Elle tenta d'expliquer à Jack que les requins ne sont pas dangereux en général. Il est vrai que les îles sont réputées pour la gentillesse de leurs habitants et que l'on a étendu cette réputation aux requins. Certaines espèces, telles le mauri, requin du récif à aileron noir, s'enfuient à la vue des plongeurs. Le raira, requin gris, qui se caractérise par une bande noire sur la partie postérieure de la queue, peut devenir agressif en présence de plongeurs qui pratiquent la pèche sous-marine. Il suffit le plus souvent d'éviter de pêcher en sa présence. Il est vrai que les accidents sont toujours possibles, mais ils sont souvent liés à l'imprudence. Il est dangereux de nettoyer un poisson sanglant en laissant traîner une jambe dans l'eau. Le requin vient prendre le poisson et il emporte la jambe avec. Ou bien c'est un pécheur qui accroche le poisson à sa ceinture.

Pour Jack, l'homme à la tête de requin devait être d'une autre nature. Il avait tendance à l'assimiler au grand requin blanc, le Grand blanc mangeur d'hommes. Ils se souvenait de l'attaque dont avait été victime Peter sur Manihi. Lui même il avait été attaqué deux fois. La première fois, alors qu'il venait juste de croiser Milton Fleet. C'était en sortant du Beachcomber et cette fois là il avait échappé à son poursuivant. Lors de la deuxième attaque, on ne lui avait laissé aucune chance, et il pouvait s'interroger sur le sort qui lui aurait été réservé si un jeune surfer ne l'avait pas découvert.

Jack était convaincu qu'il ne devait pas avoir honte en tentant de fuir des dangers aussi imprévisibles. De son côté, Roroiva avait l'impression de ne pas pouvoir faire un pas dans Papeete sans être reconnue. Elle ne voulait pas être trop souvent vue en compagnie de Jack, ce qui est bien difficile dans une petite ville où tous se connaissent. Un éloignement de Tahiti allait peut être leur permettre de se faire oublier, et puis ils avaient envie de se partager ensemble le bonheur que l'on peut trouver à vivre sur certaines des îles du Paradis. Aussi ils décidèrent de partir sur Huahine.

Leur nuit fut douce. Pourtant un requin vint troubler le sommeil de Jack. Il le vit s'approcher d'une jeune baleine, puis s'éloigner pour revenir à nouveau au plus près. Il se dandinait et semblait hésiter lorsque soudain il passa à l'attaque. La jeune baleine tenta de s'enfuir, mais une horde de requins se forma qui vint dépecer l'animal. Progressivement le sang obscurcissait la mer. Les requins semblaient pris de frénésie et ils se disputaient des lambeaux de chair. Certains des requins blessés devenaient des victimes du massacre. La scène d'épouvante ne cessa enfin, que lorsque les survivants semblèrent repus.

27 - Kirikiri à Bora

... Il y avait à peine quelques nuages dans le ciel. Un vent bien établie de Nord est à Sud ouest poussait Maraamu vers Bora Bora. La houle croisée s'était établie depuis le début de la traversée. Matahi Arii y était habitué. Il songeait aux événements qui avaient précédé son départ. Sur Tahiti, l'américain devait moisir encore dans la cabane où Teiva Temehu l'avait enfermé, une petite leçon dont il ferait bien de se souvenir. Matahi avait donné à Teiva Temehu quelques indications sur la façon dont il souhaitait qu'il s'occupe de Jack. Il se trouve que justement celui ci était passé sur le quai des yachts le matin de leur départ. Il s'était dit que Teiva Temehu avait peut être frappé un peu fort en transportant Jack à l’arrière de sa voiture. Teiva l'avait ensuite transporté dans une cabane isolée où il l'avait abandonné après l'avoir ligoté et bâillonné.

Il avait l'impression à présent d'avoir complété par une dernière touche l'ordre qui avait présidé à son départ. Car Matahi était un homme d'ordre et cela se retrouvait sur Maraamu qui était l'objet de ses soins les plus attentifs. Rien n'avait été laissé au hasard dans l'aménagement du bateau. Matahi Arii exerçait également son souci du détail dans l'organisation de la croisière. Il est vrai qu'au Paradis certaines règles de navigation ont gagné en simplicité et la marée ne dépasse pas une douzaine de centimètres. Cependant, il convient d’être d’une très grande prudence à l’entrée dans les passes, les marins trop téméraires iront échouer sur le récif. En marin expérimenté, Matahi tenait toujours un mouillage prêt pour le cas où il aurait fallu jeter l’ancre rapidement. Il approchait de Bora Bora, par seize trente sud et cent cinquante et un quarante six ouest à une vitesse de treize nœuds. Le GPS fournissait même l’heure d’arrivée devant Vaitape. Avec le délai nécessaire pour ranger les voiles et se rendre à terre, Matahi Arii avait prévu son entrée à l'hôtel Matira à dix neuf heures. Tania devait être à son poste et il l'appela sur son vini :

- Allo Tania ! Ici le voilier Maraamu. Tu te souviens de Matahi Arii et de son second Teiva Temehu ? Oui ? Je serai chez toi ce soir. Tu as des langoustes ?

Il y avait des langoustes et à l'heure prévue Maraamu doubla la pointe Matira et s'engagea dans la baie de Tuuraapuo, la seule passe navigable devant Vaitape. Le bleu du ciel, l'océan et le sable avaient formé cette combinaison unique qui permet aux mortels une évocation du Paradis. Le voilier entra dans une zone à l'abri de la houle. Les fares sur pilotis respectaient l'harmonie du décor. Sur la plage de sable blanc quelques corps étaient étendus.

Teiva Temehu et Matahi Arii accomplirent les tâches nécessaires au mouillage puis ils joignirent le rivage avec l'annexe. Teiva Temehu devait dîner avec Matahi Arii. Ensuite il avait quartier libre, mais avec la consigne de pouvoir être joint si Matahi Arii souhaitait rentrer à bord. Dans ce but, Matahi Arii lui confiait son vini.

En entrant dans le bar du Matira, Matahi Arii avait été intrigué par les trois hommes attablés à l'écart. Ils semblaient en conférence et des liasses de billets faisaient l'objet d'un brassage continuel. Matahi Arii avait reconnu le jeu du Kirikiri et le meneur de jeu qui n'était autre que Monsieur Xuan, le célèbre commerçant en perles noires. Monsieur Xuan agitait les trois dés posés sur la soucoupe d'une tasse à café. La tasse elle même était posée à l'envers sur la soucoupe et elle dissimulait les dés. Monsieur Xuan faisait légèrement tinter les dés en agitant la soucoupe. Les trois hommes déposaient des liasses de billets sur différentes zones d'un plateau comportant des chiffres de un à six ainsi que des combinaisons un- trois, quatre - cinq et cinq - six. Il était possible à l'un des joueurs de déplacer la mise d'un autre joueur d'une zone à l'autre du plateau. Une fois les billets placés, Monsieur Xuan soulevait la soucoupe et les gagnants recevaient leurs gains.

Matahi Arii connaissait les règles de ce jeu, mais il avait rarement joué. Monsieur Xuan l'avait reconnu :

- Bonjour Matahi Arii. Tu veux jouer avec nous ? Je te présente mes amis. Tout d'abord, Tumoana Hatitio, grand spécialiste du jeu, et directeur de grande surface à ses heures.

Le ton était enjoué. Monsieur Xuan était de bonne humeur. Matahi Arii avait déjà aperçu Tumoana Hatitio, mais il le rencontrait pour la première fois. Par contre, il n'avait jamais rencontré le troisième homme. Le menton fuyant, le nez prononcé mais surtout la dureté du regard rendaient ce visage difficile à oublier. Monsieur Xuan poursuivait :

- Toi même tu travailles dans le meuble, si je me souviens bien et Milton Fleet ici présent exploite une ferme perlière.

Milton aimait la précision :

- Des fermes perlières. Par contre, si tu veux acheter un collier de perles noires ou un choker, nous avons ici présent le spécialiste mondial en la personne de Monsieur Xuan.

La bouche souriait mais le regard avait conservé sa dureté. Milton Fleet se leva :

- J'en reste là pour l'instant mais Monsieur Xuan nous propose de reprendre la partie après dîner dans ses appartements privés. Si tu as le courage de venir n'apporte pas de billets. Tu joueras dans la cour des grands et les jetons sont à vingt mille.

La précision fait partie des vertus du Pacifique : un franc pacifique vaut cinq centimes et demi. Un jeton valait donc mille cent francs.

Ils commencèrent à jouer à vingt et une heures. Il était trois heures du matin lorsqu'ils décidèrent d'arrêter la partie. Il était de toute façon difficile de continuer. Monsieur Xuan avait perdu beaucoup d'argent, ce qui semblait le laisser parfaitement indifférent. Par contre, Tumoana Hatitio s'en sortait assez bien. Quand à Milton Fleet, il avait accumulé devant lui une pile de jetons que Matahi Arii contemplait avec consternation. Milton rassembla ses jetons et se tourna vers Matahi :

- Maruru !

Gentiment prononcé maruru est un mot qui résonne agréablement et qui veut dire merci, mais Matahi ne percevait que trop l'intonation moqueuse. Milton compta puis annonça un chiffre. Matahi Arii se leva. Il avait l'impression de vaciller sur ses jambes. Il venait d'apprendre qu'il était ruiné.

28 - Un message de Matahi Arii

... Elsafe s'était levé dès 5 heures du matin. Il s'était assis au bar du Manhattan face au quai des ferries et il observait la ville qui se mettait en mouvement. Il était fatigué par sa nuit. Cela avait été agréable, mais il était temps que cela se termine. La touriste qu'il avait rencontrée sept jours auparavant venait de prendre un taxi vers l'aéroport de Faa. Elle l'avait laissé amer. Elle était belle, elle était gentille, mais il lui aurait volontiers tordu le cou. Insatiable, angoissée par la perspective de son retour, elle l'avait épuisé dans des exigences de caresses. Elle semblait vouloir emmagasiner très vite une forte dose de sensations qui lui permette de combler tout un passif d'absence de jouissance.

- Tu ne te rends pas compte de ta chance.

La femme d'affaires avait bien organisé sa vie. Les quelques confidences qu'elle lui avait faites semblaient indiquer que dans son couple l'intimité de la vie privée avait fait place à la vie du commerce. Elsafe avait trouvé amusant de l'entendre parler du stress de ses clients car elle lui avait semblé vivre dans une angoisse permanente, comme si à la peur de ne pas réussir avait succédé la crainte de ne pas jouir suffisamment.

Elle lui avait déclaré être partie pour éviter d'exploser. C'était facile, mais il n'avait pu se retenir :

- Les explosions sont désormais interdites sur Mururoa et alentour.

Elle était complètement stressée, mais avide de découvrir les îles. Leur relation avait été très intense et il avait été étonné de constater que cette femme avait apparemment construit sa vie en ignorant des besoins de son corps qu'il avait pris plaisir à lui révéler. En même temps, il pensait :

Ils avaient sympathisé parce qu'il était évident qu'elle était venue sur Tahiti avec la ferme intention de ne pas s'ennuyer. Il l'avait rencontrée alors qu'elle séjournait à l'hôtel Beachcomber et qu'elle arrivait à la fin d'un séjour de quinze jours sur Huahine, Moorea et Tahiti. Elle était belle, elle était vive. Comme elle avait une valise à transporter dans sa chambre, il avait proposé son aide et il l'avait accompagnée.

Finalement, dans cette relation, chacun avait trouvé son compte, mais il était content de la voir partir. Il avait mis un point d'honneur à régler toutes les notes de leurs repas au restaurant et de leurs autres dépenses. Il avait dépensé en une semaine autant d'argent qu'il en dépensait en un mois. Pourtant il avait la désagréable impression d'avoir été consommé, de la manière dont elle consommait du loisir au cours de sa période de quinze jours de vacances. Ces gens de la métropole avaient toujours des difficultés à surmonter : ils mettaient tant d'application à réussir leurs vacances que cela commençait à ressembler à du travail.

Le soleil était déjà haut dans le ciel. Elsafe se disait qu'au moins à Tahiti, les filles passaient mais qu'il pouvait toujours compter sur le soleil. La couleur du ciel était une constante. Les passages nuageux étaient éphémères, on revenait toujours dans le bleu. Il se leva tranquillement et se mit en route vers son fare.

Elsafe s’arrêta devant la maison de Matahi Arii. Il aurait pu passer au bureau, mais il évitait un détour. Il attendait un mail de l'acheteur de Matahi en Indonésie en provenance de Bali. Matahi Arii s’était aménagé un bureau indépendant du reste de sa maison et il lui en avait donné une clé. Elsafe savait que Matahi Arii avait en lui une totale confiance. Il était souvent agacé par l’arrogance de Matahi Arii et sa propension à avoir toujours besoin d’un miroir, mais il n’avait pas à faire d’efforts pour mériter sa confiance. La loyauté était dans son caractère et elle s’étendait à Roroiva Tiare pour laquelle il se serait fait coupé un bras.

Il y avait bien une raison à cela, car s'il y a un mot qui dit que la misère est peut être moins pénible au soleil, cela ne lui avait pas toujours semblé évident. Plusieurs catégories se côtoient au Paradis. Les insulaires qui ne vivent pas toujours confortablement, mais qui le plus souvent n'ont jamais vécu autrement. Les fonctionnaires connaissent un niveau de vie qui les met à l'abri du besoin. Et puis il y a ceux qui sont venus tenter leur chance et qui s'en sortent plus ou moins bien. Pour la plupart ils connaissent une phase plus ou moins longue d'une situation qu'un simple mot décrit assez bien : galère. A moins d'avoir des dispositions pour aller vivre sur une île des Tuamoutu de poissons et de noix de coco, ils se trouvent confrontés à de multiples difficultés qu'il s'agisse des loyers prohibitifs sur Papeete ou de la faiblesse de l'offre d'emplois salariés.

Le bureau de Matahi Arii était toujours parfaitement ordonné. L’ordinateur restait allumé en permanence. Comme d'habitude Mana, l'unique serveur local sur Papeete se traînait à une vitesse parfaitement lamentable. Mana désigne l’esprit et en ce qui concerne le fonctionnement du réseau Internet, le fournisseur d'accès paraissait souvent emprunt d'intentions maléfiques. Après de multiples efforts, Elsafe réussit à se connecter et il ouvrit la boite aux lettres. Selon les directives de Matahi Arii, chaque message devait commencer par l’indication du lieu et il était convenu de se dispenser de toute formule de politesse.

Il y avait un message de Matahi Arii, ce qui était inattendu :

" Bora, Hôtel Matira. Départ demain sur les Tuamotu. La durée probable est de quinze jours. Je ne suis pas parvenu à joindre Roroiva sur son vini. Elsafe, je te charge de la prévenir."

Il y avait aussi un message de l'acheteur de Matahi en Indonésie composé d'une série de références et de tarifs pour les meubles en teck destinés à remplir le prochain container qui parviendrait à Papeete dans un délai d'un mois.

29 - Jack découvre Huahine

... Le présent appartient à ceux qui ont une bonne raison de rester couchés. Jack Dreamer et Roroiva Tiare se couchaient tard et dormaient tard. Ils émergeaient des brumes du paka. Ils avaient fait l'amour longtemps et pour eux le Paradis avait ouvert ses portes. Depuis trois jours ils occupaient un petit fare sur le motu Maeva à Huahine. Depuis trois jours, ils étaient sur un nuage. La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure et ils restaient comblés d'une relation dont toute réalité était abstraite, attentifs seulement aux plaisirs qu'ils partageaient. Ensemble ils plongeaient en apnée ou ils restaient de longues heures étendus au soleil. Un minuscule fare au bord de la plage suffisait à leur bonheur.

- A maïé ta maa !

Viens manger ! Sur une petite table face à la plage, Roroiva avait préparé leur repas. Le thon frais découpé en petits morceaux avait été mélangé à des crudités : tomate émincée, carotte râpée et oignon. Roroiva avait complété sa préparation avec du lait de coco et un assaisonnement de citrons verts. Le poisson cru était un des délices de Jack qui appréciait cette cuisine basée sur des produits que la nature fournit généreusement. Les fruits étaient en abondance : ananas, mangues, papayes, pamplemousses et bananes avaient des formes et des saveurs nouvelles dont il ne se lassait pas. Jack appréciait les mets autant que les mots tahitiens qui les désignent. Il ne se lassait pas de découvrir les noms des objets. Il avait été étonné de retrouver des consonances familières pour désigner le sucre qui se dit tihota pour sugar. Le lait, milica vient aussi de l'anglais milk comme ti vient de tea.

Ils étaient étendus sur la plage lorsque le vini de Roroiva sonna.

- Allo ! Ici c'est Elsafe. Je t'appelle pour te transmettre un message de Matahi Arii. Il m'a expédié un mail pour me prévenir qu'il part vers les Tuamotu. Il m'a chargé de te prévenir.

- Il part pour longtemps ?

- Quinze jours. Il faut bien quatre à cinq jours de mer pour aller sur les tuams. Et toi, tu vas bien ?

- Tout va bien Elsafe ! Et toi même, comment vas tu ?

- Les ventes sont moyennes ce mois ci. Sinon c'est la routine. Nana ! Nana est une originalité de la langue et sonne gentiment pour dire au revoir. Roroiva resta songeuse un instant. Dieu manifestait sa présence. Il avait chargé un ange de lui transmettre un message à travers les détours complexes du portable et de l'Internet. Elle se tourna vers Jacques.

- Matahi Arii prolonge son voyage. Il part vers les Tuamotu. Nous avons encore quinze jours à nous.

Le visage de Roroiva était souriant pourtant ses yeux étaient pleins de larmes et Jacques s'en inquiéta :

- Je suis heureuse.

- Pourtant tu pleures ?

- Mea haama. Mea haama, ça fait honte, Dieu lui rappelait son existence. Elle se savait immorale mais elle ne pouvait s'empêcher d'être heureuse. Le repentir l'attristait. Une larme perla dans ses yeux et vint étinceler au soleil. Elle rappelait cette légende qui dit qu'après le pécher originel, les larmes versées par Eve ont donné naissance à des perles blanches. Les perles noires sont nées des larmes d'Adam, plus rares et plus précieuses encore, car Adam savait maîtriser sa douleur. Les perles blanches sont élevées à proximité des côtes du Japon ou de la Chine dans des fermes proches des lieux habités. Les perles noires sont le produit de la Pinctada Margaretifera, une nacre qui ne peut être élevée ailleurs que dans des lagons présentant des qualités climatiques, biologiques et écologiques exceptionnelles, situés à plus de mille kilomètres des lieux d'approvisionnement. Les perles noires ne peuvent éclore en dehors de ces lieux préservés et isolés. L'apparition des perles n'est plus un phénomène exceptionnel avec l'apparition des fermes où elles sont cultivées. Le phénomène est provoqué par l'homme mais il a gardé un caractère merveilleux.

Sur les îles le miracle est quotidien et il en est l'histoire. Le corail s'est accroché à la lumière du soleil pour ériger des barrières d'où sont nés les lagons qui viennent auréoler les îles. Jack restait émerveillé de cette nature offerte. Il était venu plonger dans la baie de Maroé, au centre de la caldeira, avec cette impression de plonger au cœur du monde et puis il s’était endormi auprès de Roroiva.

Il avait traversé un jardin de fleurs de toutes couleurs où dominaient le jaune et le rouge. Une fleur rouge plus grande et plus éclatante que les autres s'était ouverte et l'avait avalé tout entier.

Il suivait un chemin de corail blanc. Il parcourait un fouillis de végétation dense, un relief vallonné aux profondeurs humides. Monter puis descendre sans fin, c’était toujours identique et c’était toujours différent. Il gravissait une pente abrupte où il devait s’arrêter presque à chaque pas, le cœur battant à se rompre, puis il descendait emporté doucement par la pente. Il traversait toutes les nuances du vert pour parvenir à ce point où s’étend le bleu turquoise des lagons cernés par la blanche écume de la houle, cette respiration profonde et continue de l’océan.

Puis il avait entendu le grondement sourd de la houle s'estomper. Il s'était glissé dans ce cocon d'une douceur extrême et il nageait à présent aux milieu des requins. Une immense raie manta s'était déployée et Jack Dreamer descendait derrière elle, plus bas, toujours plus bas, jusqu'à une anfractuosité où il s'engouffrait. Jack Dreamer pénétrait dans une grotte au sein de laquelle il n'était pas surpris de découvrir un lac de lave en fusion au centre duquel nageait Roroiva Tiare. Jack Dreamer plongeait dans la lave bouillonnante, il descendait toujours plus profond, au centre du volcan.

Il était au cœur des origines des îles et au cœur du monde. Il était sur Huahine, la plus belle et la plus sauvage des îles du Pacifique. L’île dont le nom évoque la vahine, Huahine, île somptueuse.

30 - Journée de trêve sur un motu

... Ils étaient partis de bonne heure pour une journée sur Rangiroa, le plus grand atoll des Tuamotu. Le poti morara avait embarqué sa cargaison de touristes dès huit heures. Marie avait emporté de quoi grignoter. Sitôt arrivés sur le motu, ils avaient choisi un emplacement un peu à l'écart et entamé le programme prévu : bronzage intégral pour Marie et plongée en apnée pour Jean - Luc.

C'était une journée de trêve. Au fond rien n'avait été dit. Il avait proposé cette escapade de trois jours. Elle avait accepté et elle ressentait au fond d'elle même un profond soulagement. Il avait enfin compris. Son aventure avec cette petite intrigante de vingt ans plus jeune que lui était enfin terminée.

Bien sûr, elle savait. Son amie Elise avait eu quelques phrases pour la mettre en garde, et puis ça n'avait pas été vraiment compliqué de constater une évolution dans le comportement de Jean - Luc. Elle avait constaté qu'il se montait tantôt empressé sans raison, tantôt distant et apparemment ailleurs. Il rentrait tard avec des explications sur des rendez-vous imprévus. Elle avait constaté avec amertume qu'il mentait sans grand talent. Elise lui avait fourni des informations plus précises sur son infortune. En savoir plus n'avait évidemment pas amélioré ses rapports avec Jean - Luc. Quelques répliques avaient suffi pour qu'il comprenne que certaines explications sur son emploi du temps seraient désormais superflues. Au cours des dernières semaines, l'ambiance n'avait cessé de se dégrader. Elle avait constamment l'impression de vivre dans le mensonge et cela lui devenait de plus en plus insupportable. Elle avait vu ce départ comme une oasis surgissant au milieu de son désert. L'océan et le soleil, une résidence confortable dans laquelle ils allaient pouvoir se retrouver, il lui semblait qu'elle allait enfin retrouver une paix et un équilibre.

Jean - Luc avait eu quelques difficultés à trouver un passage entre les blocs de corail. Il nageait le crawl en exécutant une sorte de slalom. C'était encore la meilleure façon d'avancer, au milieu des patates, ces protubérances du corail qui surgissent ça et là dans les lagons. Il savait que son crawl était impeccable et il aurait presque souhaité avoir le don d'ubiquité et rester sur le sable pour s'observer nager. Une multitude de petits poissons fréquentaient le corail. Ils y trouvaient leur nourriture. A chacune de ses plongées les couleurs lui paraissaient toujours magnifiques. Des petits poissons bleus s'enfuirent à son approche. Il aimait plonger en apnée. Il pouvait ainsi satisfaire son goût pour l'effort et la performance, tout en s'évadant dans un univers d'une beauté fascinante.

Il était parvenu à un endroit où la profondeur semblait avoisiner une dizaine de mètres. Il ne plongeait jamais plus profond tout en sachant qu'en partant seul il prenait un risque important. Cependant il avait confiance dans ses capacités physiques et la seule angoisse qu'il avait vraiment, c'était les requins. Si l'on évitait de chasser à proximité, en principe on ne risquait rien. Plus bas le décor était véritablement somptueux. Une multitude de poissons semblait s'être donné rendez-vous. Il vit quelques " poissons-perroquets " et des mea mea. Il prit plusieurs inspirations avant de descendre à un rythme calculé pour lui permettre d'éviter tout effort brutal qui fait que l'on sent un soudain besoin d'air.

Il se sentait bien, conscient de parfaitement maîtriser sa progression et il pensait à Mihina. Il aurait aimé que Mihina soit là pour le voir évoluer avec cette aisance. Il aurait aimé qu'elle plonge avec lui. Il se disait qu'après tout, il maîtrisait sa descente aussi bien qu'il maîtrisait sa vie. Il avait eu raison de proposer cette escapade à Marie. Apparemment elle savait. Si elle savait c'est sans doute qu'il n'était pas véritablement menteur après tout.  Et puis il le savait bien finalement s'ils restaient ensemble, c'est bien parce que l'un comme l'autre y avaient intérêt. Et s'il se trouvait aujourd'hui avec Marie, c'était bien parce que Mihina lui avait annoncé la venue de sa mère sur Tahiti pour un quinzaine de jours.

Tout en étant conscient de la très probable immoralité de ses pensées, il se prêtait une attitude somme toute assez généreuse : bien sûr Marie ne méritait pas d'être trompée, aucune femme ne le mérite d'ailleurs, mais ces quelques jours à Bora allaient lui permettre d'être rassurée. Tout n'était pas terminé entre eux. Leur dernière nuit à l'hôtel ressemblait à une deuxième lune de miel.

Il se disait :

- En fait, je suis un salaud, un véritable salaud.

Cette pensée loin de le tourmenter provoquait chez lui une véritable jubilation. Là haut il y avait une femme, sa femme qui l'attendait, toute dorée de soleil et là bas à Tahiti il y avait Mihina, qui l'attendait elle aussi avec toute la fraîcheur de ses vingt deux ans. Soudain Mihina lui apparut. Elle venait de là haut, du ciel bleu. Elle descendait en nageant lentement vers lui et ses cheveux noirs ondulaient doucement auréolés de lumière. Il frappa le sable de son pied pour remonter plus vite vers elle.

La méduse lui zébra le visage et la douleur fut immédiate. Jean - Luc eut l'impression qu'une décharge électrique lui traversait le corps. Il ressentit le choc anaphylactique. Il tendit toute sa volonté dans son effort pour rejoindre la surface. Son cœur s'affolait à se rompre. Battant des bras et des pieds dans un crawl qui n'avait plus aucun style, il finit par rejoindre un point où il sentit le sable sous ses pieds. Il avait peur et sous ce ciel d'un bleu éclatant, il avait froid. Il avançait aussi vite qu'il pouvait, heurtant parfois un bloc de corail, de l'eau encore jusqu'au torse. Il courut encore sur le sable du motu, alors que son cœur lui semblait cogner de plus en plus fort. Il courait vers Marie qui allait pouvoir le secourir. Il la vit. Il titubait. Il était maudit. Il s'effondra.

31 - Maraamu à la dérive

... Jean - Luc comprit que le Paradis avait aussi ses règles. Il avait offensé la morale et il avait été puni.

Marie s'était précipitée auprès de lui :

- Ne bouge pas, je vais chercher du secours.

Elle courut vers le groupe de touristes qu'ils avaient laissés à l'écart depuis le matin. Dans le groupe, aucun d'entre eux n'avait le vini qui aurait permis d'appeler du secours. Claude qui les avait emmenés le matin ne devait les reprendre que le soir. La situation n'était pas désespérée cependant car des embarcations de pécheurs croisaient fréquemment au large. Le groupe qui s'était formé auprès de Marie et Jean-Luc scrutait attentivement le lagon. Lorsqu'un canot fut en vue, tout le groupe se mit à crier et à agiter les bras. Le canot se dirigeait vers eux. Marie était revenue auprès de Jean - Luc :

- Tout va bien, on vient nous chercher.

Le canot vint accoster au plus près. Teiki qui péchait au large depuis le matin les avait aperçus alors qu'il rentrait sur Bora. Il revenait avec une cargaison de poissons destinée aux hôtels.

Jean -Luc monta à bord, soutenu par Marie. Un couple de touristes voulut les accompagner. Ils repartirent aussitôt.

Ils étaient parvenus au milieu de la passe, lorsque le moteur s'arrêta après quelques ratés. Les passagers poussèrent un gémissement avec un bel ensemble. Leur embarcation avait commencé à dériver vers la barrière de corail. La houle n'était pas très forte mais suffisante pour les asperger de ses embruns. Aucuns d'entre eux n'avait prononcé une parole, mais ils étaient tous livides. Teiki avait entrepris une laborieuse vérification de mystérieuses connexions électriques. Après quelques spectaculaires gerbes d'étincelles à proximité d'un bidon d'essence de quarante litres, le moteur consentit enfin à tousser.

Teiki connaissait les fantaisies de son bateau. Peut-être cela venait-il du nom qu'il lui avait donné. Il avait baptisé son bateau "Viripo" et cela avait pu apporter un mauvais mana au bateau. Il faudrait sûrement lui donner un nouveau nom pour que les choses s'arrangent. Pour le moment, il valait mieux ne pas penser trop à cette question, il restait concentré sur sa navigation. Marie se tourna vers lui :

- Jean - Luc n'a vraiment pas l'air bien.

En effet Jean - Luc avait l'air mal en point. Il restait accroché à Marie qui le soutenait du mieux qu'elle pouvait et il semblait avoir du mal à respirer.

Sur tribord, Teiki avait aperçu le voilier. Il était à l'arrêt, ballotté par la houle. Ses voiles étaient flasques. Marie aussi avait remarqué le bateau.

- On devrait aller voir. Il y a peut être des gens à bord qui pourraient nous aider ?

Teiki se demandait si ce bateau à la dérive n'était pas à nouveau un mauvais présage, cependant une nouvelle panne de son moteur n'était pas à exclure.

- S’il y a des gens à bord, c'est eux qui ont besoin d'aide. On va accoster le bateau, il y a peut être une radio à bord qui fonctionne.

Le voilier s'appelait Maraamu. Teiki réussit à s'en approcher suffisamment près pour que l'un des passagers réussisse à passer un bout sur un taquet du voilier. Marie monta à bord, elle avait déjà fait de la croisière et elle savait se servir d'une radio. Le canot de Teiki était plus trapu que le voilier, mais il était à peu près aussi haut sur l'eau. Marie n'eut pas trop de difficultés pour monter à bord. Elle agrippa un hauban et elle se hissa sur le pont du voilier.

La cabine était grande ouverte. Il y avait une V.H.F. Navico RT dont Marie connaissait le fonctionnement. Elle appela la station de Raiaitea sur le canal 4 :

- Ici navire en difficulté. Avons une personne malade à bord. Demandons assistance; je répète demandons assistance.

- Allo. Ici Station de Raiatea. Je vous reçois 5 sur 5. Donnez des précisions sur la maladie et précisez votre position.

- Nous sommes à l'ouest de Bora tout proche de la passe. Mon mari semble avoir été piqué par un poisson ou une méduse.

- Bien reçu, votre position, Madame, Rassurez vous et rassurez votre mari. Un hélicoptère va partir immédiatement de la base de Rangiroa. Il sera sur vous d'ici quinze minutes au plus. Bien reçu ?

- Bien reçu. Il y a un canot qui rentre par ses propres moyens et un voilier qu'il faudrait rapatrier.

- Le voilier est il en état de naviguer ?

- Le voilier est O.K.

- Bien reçu, Madame on vous envoie du personnel compétent.

Marie put transmettre des nouvelles rassurantes aux occupants du canot dont le moral remonta considérablement. L'hélicoptère arriva en effet une vingtaine de minutes plus tard. Deux plongeurs sautèrent à quelques mètres du canot. Ils aidèrent Jean - Luc à enfiler un harnais, l'homme resté à bord de l'hélicoptère contrôlait le fonctionnement du treuil. Marie remercia Teiki. Puis elle fut hissée à son tour à bord de l'hélicoptère. Les deux touristes qui les avaient accompagnés restèrent sur le canot qui repartit vers la côte. Les deux plongeurs grimpèrent à bord de Maraamu. Ils ôtèrent leurs masques. L'un d'eux se mit à la barre, tandis que l'autre bordait les voiles.

A bord de l'hélicoptère, l'un des plongeurs examina Jean - Luc. Il était médecin. Il fit une piqûre à Jean - Luc qui paraissait soulagé, puis il leur expliqua :

- La méduse a provoqué un choc qui est dangereux mais qui n'est pas mortel. Tout au moins la première fois. Par contre, il vous faudra être très vigilant à l'avenir. Car une nouveau contact serait fatal !

Il était sauvé, penaud d'avoir déclenché un tel déploiement d'énergies. Jean -Luc observait Marie à ses côtés. Elle avait conservé tout son calme et il devait reconnaître qu'elle avait fait preuve d'un grand sang froid. Il en restait un peu étonné.

Méduse est la plus connue et la plus répugnante des sœurs Gorgones. Elle est fille de divinités marines. Son regard pétrifiait quiconque la regardait. Pour la tuer, Persée suivit les conseils d'Athéna. Il se munit d'un bouclier parfaitement poli, et c'est en regardant dans ce bouclier comme dans un miroir qu'il trancha la tête de Méduse, car les yeux de Méduse transforment en pierre celui qui les regarde !

32 - Matahi Arii a disparu

... Elsafe s'était installé à la terrasse du Manava et il parcourait la Dépêche. Il avait commencé sa journée de travail à six heures, ce qui ne constituait pas vraiment un exploit sur l'île. Il était courant de commencer la journée très tôt pour la terminer aux environs de quinze heures. Soit six heures avant la pose de midi, puis encore deux heures de treize à quinze heures.

Il retrouvait toujours la Dépêche avec satisfaction. Il était ravi d'ouvrir un journal qui commence par la série des petites annonces locales , puis qui remplit ses pages avec des nouvelles sur des îles de dimensions microscopiques à l'échelle du monde. Le sort des vastes étendues au delà des mers qui entourent le Paradis était réglé en quelques colonnes et sur deux à trois pages.

Les nouvelles locales ne manquaient jamais d’un certain relief. La vie politique de l’île connaît généralement une grande animation. Une caractéristique particulièrement importante de l’île c’est qu’elle soumet tous les éléments à une dégradation rapide. Toutes les matières y subissent des conditions climatiques qui peuvent entraîner une décomposition. Cette tendance semble s’étendre aux hommes et se traduit par une corruption qui tend vers l’extrême. Comme l’exiguïté du territoire ne permet pas de multiplier les titres et les fonctions honorifiques, la bataille est âpre entre les quelques personnages qui se disputent le pouvoir.

Elsafe appréciait également la fertilité des îles dans la production des Miss, s'agissant aussi bien de Miss France, que de Miss Tahiti, ou d'une Miss lointaine apparue dans une île des archipels. La moindre des institutions de Papeete pouvait également avoir sa Miss. La Dépêche se faisait fréquemment l'écho de ces événements, voir même de l'imbroglio à l'origine de la difficile question : qui de Miss France ou de Miss Tahiti pouvait prétendre au titre de Miss Monde ? Les photos de ces jeunes filles n'avaient rien à voir avec les photos suggestives destinées à faire vendre certains journaux anglais. Il n'était pas nécessaire qu'elles se dénudent, toutes ces tahitiennes étaient belles et cela suffisait.

Et puis, Elsafe ne manquait jamais de s'attarder sur les deux à trois pages où figuraient les photos des arrivées et des départs du Territoire. Des amis, des couples, des familles entières se côtoyaient sur des photos où l'on avait du mal à reconnaître qui partait ou qui Arrivait, car tous étaient pourvus de colliers de fleurs et avaient un sourire éclatant. Parmi ceux qui découvraient ces photos, certains n'étaient peut être jamais partis. Ils étaient sûrs cependant d'y retrouver un jour un parent ou un ami. Les images renforçaient le sentiment d'appartenir à une communauté restreinte certes, mais toujours ouverte sur le monde.

Il feuilletait machinalement "La Dépêche", lorsque son regard s'arrêta sur une page. Il avait reconnu Maraamu, le bateau de son associé. Il y avait également un article qui relatait les circonstances dans lesquelles le bateau avait été repéré à la suite d'un appel de détresse en provenance du couple Martin. Un deuxième article était d'ailleurs consacré à l'agression par une méduse dont avait été victime Jean - Luc Martin et ces deux événements ensemble occupaient une page aux deux tiers. L'article concernant le bateau de Matahi Arii était quant à lui très succinct. Il précisait l'identité du propriétaire tout en indiquant qu'il était impossible de savoir si celui-ci était tombé du bateau, ou s'il avait pu disparaître dans d'autres circonstances.

Elsafe était atterré. Il avait peut être perdu plus qu’un employeur, un partenaire pour lequel il avait la plus grande estime. Roroiva avait probablement été prévenue de la disparition de son époux. Il devait cependant s’en assurer. Roroiva était sous la douche lorsque son vini sonna. Jack lui tendit l’appareil qu’elle saisit d’une main mouillée. Elle écouta avec un étonnement grandissant le message de Elsafe. Personne ne l'avait avertie de la découverte de Maraamu à la dérive au large des Tuamotu.

- Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu se passer. Je rentre sur Papeete par le premier avion.

Elle n'avait donné aucune précision à Elsafe sur l'endroit où elle se trouvait et le vini ne permet pas au correspondant de savoir où se trouve celui ou celle qu'il appelle. En tout cas, une enquête avait peut être été ouverte, la police avait peut être essayé de la joindre. Elle expliqua rapidement la situation à Jack. Leur séjour sur Huahine connaissait une fin inattendue. Ils devaient convenir qu’il était préférable pour eux de ne pas partir ensemble. Jack se rendit seul auprès de l’agence de location pour restituer les clés de la voiture. A l’aéroport ils s’assirent à quelques sièges de distance en attendant l’arrivée de l’avion. Jack trouvait cette situation frustrante mais il ne pouvait empêcher son esprit d’en évoquer un aspect troublant. S’il ne portait aucune responsabilité dans la disparition de Matahi Arii, il devait convenir que cette disparition était de nature à servir ses projets. Matahi Arii était loin, il était peut être mort, alors que Roroiva était à quelques mètres de lui. La situation n'était pas des plus agréables pour autant. Elle était toute proche de lui, mais il lui fallait garder ses distances.

Roroiva n’eut aucun regard pour lui alors qu’ils attendaient leurs bagages devant le carrousel et elle partit prendre son taxi en adoptant une démarche parfaitement décontractée. Jack en venait à se demander si la soudaine disparition de Matahi Arii ne l’avait pas soudain rayé de la mémoire de Roroiva. Il retrouva sa maison avec le sentiment d’être un peu désorienté et dans une situation tout à fait inattendue.

Jack rêva qu’il était resté sur Huahine avec Roroiva. Un serpent s’était manifesté, phénomène tout à fait inhabituel dans les îles et elle croquait une mangue puisque les pommes ne poussent pas sur les îles mais sont généralement importées de Nouvelle Zélande. Un terrible cyclone les renversait et ils étaient projetés dans les airs. Dieu avait disparu et en son absence les divinités anciennes s’étaient réveillées dans les marae. Elles déployaient toutes leurs forces et nul ne savait ce qui pouvait advenir.

33 - Un mail de Matahi Arii

... Le soleil donnait à plein et il venait se refléter sur l’écran de son ordinateur. Il semblait dire à Jack Dreamer qu’il ne devait pas trop se casser la tête. Il évoquait un air connu dans toute la Polynésie, qui dit cela ira bien comme ça, si ton cerveau est fatigué, n’insiste pas, rien n’est plus important que l’instant présent, l'avenir ne mérite pas que l’on s’inquiète pour lui. L’avenir attend sur les plages de sable noir et les plages de sable blanc peuplées par des filles aux corps magnifiques, qui s’impatientent :

- Comment ? Il n’est pas encore là ? Mais que fait-il ?

- Je ne sais pas. Il fait des choses vraiment stupides. Il tape sur les touches d’un compacteur. Il appelle ça son travail.

- Et nous alors ? Il ne veut pas de nous ?

- Il ne nous connaît pas. Il n’est jamais venu par ici.

Les filles s’étirent, elles se retournent pour dorer davantage encore, et puis elles repartent dans leurs rêves. Quand à Jack Dreamer, il ne songeait qu’à l’une d’entre elles. Il espérait qu’elle allait passer à son bureau et il s’acharnait à terminer son travail au plus tôt. Il se souvenait encore de ses dernières impressions à l'aéroport, alors qu'il lui avait semblé quitter une étrangère.

Jack Dreamer avait terminé l’élaboration de ses pages pour l’hôtel Le Méridien et il lança son programme WS-FTP pour le transférer sur le serveur Mana. Cela fut assez rapide pour une fois. Il cliqua ensuite sur sa boite aux lettres. Il y avait quelques annonces très alléchantes pour gagner très vite beaucoup d’argent. Un message l’intrigua. Il émanait de Matahi Arii et l’objet en était on ne peut plus court : " Bas les pattes !". Court également le message : " Personne ne touche à l’épouse de Matahi Arii " Trois photos avaient étaient attachées au message.

Sur la première photo, Roroiva Tiare figurait assise sur un fauteuil qui ne la dissimulait qu'à moitié, comme pour attirer davantage le regard sur ses seins. Le gros stylo noir qu'elle tenait dans sa bouche en souriant chassait toute éventualité d'un dernier doute sur le caractère équivoque de la composition. Jack Dreamer reconnut immédiatement le cadre dans lequel cette photo avait été prise. C’était bien le mobilier du bureau de Matahi Arii qui avait été utilisé pour des compositions dans lesquelles Roroiva jouait le rôle principal. Jack comprenait bien le message mais il restait consterné devant tant de lourdeur. A l'évidence Matahi Arii réaffirmait ses droits de propriétaire. Il était probable cependant qu'il n'avait pas demandé l'autorisation de Roroiva lorsqu'il avait joint ces photos à son message. C'était sordide et pathétique à la fois, mais Jack sentait monter en lui une forte colère, dont il ne savait trop si elle s'adressait à Matahi Arii ou à Roroiva Tiare.

La deuxième photo représentait Roroiva Tiare étendue sur une table. La position des jambes avait été étudiée de façon à ne rien laisser ignorer de zones que Jack Dreamer avait eu tendance à considérer comme un domaine réservé, même si au fond de lui il savait qu'il ne pouvait pas prétendre à une exclusivité. Jack ne pouvait détacher les yeux de cette image. L'image pouvait être qualifiée de sordide, pourtant si on lui avait demandé de lui trouver un qualificatif, il aurait dit qu'il trouvait cette image belle et il n'aurait pu rien déclarer d'autre. Car Roroiva était toujours belle. Pourtant il se demandait si son sourire ne signifiait pas qu'elle se moquait de lui.

Sur la troisième photo, Roroiva Tiare tournait le dos à l'objectif, dans une pose où appuyée sur un fauteuil, elle offrait une vue particulièrement précise de ses fesses, tandis que cette position donnait encore davantage de volume à sa poitrine.

Jack Dreamer pensait à cette formule qui dit que le meilleur couteau c’est l’amour car il va directement au cœur. Jack Dreamer se sentait blessé au plus profond. Bien sûr, il ne pouvait pas savoir quand ces photos avaient été prises, mais il était persuadé qu’elles étaient récentes. Il la voyait là qui se donnait à un autre que lui. L’auteur de l’envoi ne pouvait être que Matahi Arii et il savait certainement l’effet que ces photos allaient pouvoir produire sur lui.

Quand ce message avait il été envoyé ? Les messages sont automatiquement datés. Matahi Arii n'aurait pas pu changer la date d'envoi du message. Cela ne pouvait remonter aux derniers jours, Matahi pouvait difficilement envoyer un message depuis les Tuamotu, à fortiori quand son bateau était à la dérive. En fait le message datait du jour où Jack avait été assommé puis enlevé. Jack avait cru à une attaque de la part de Milton Fleet. En fait, il s'agissait sans doute de Matahi Arii, mais Jack n'avait pas ouvert sa boite aux lettres depuis maintenant dix jours. Le message était resté tout ce temps à l'attendre. Jack se résolut à appeler Roroiva sur son vini. Il avait décidé de ne pas lui parler des photos, mais la situation lui paraissait vraiment trop obscure. Et puis il éprouvait le besoin d'être rassuré. Le vini de Roroiva sonna longuement. Elle ne répondait pas.

Jack Dreamer était dans un labyrinthe. Il parcourait une série de courbes et de croisements absurdes. Il était un requin pris au piège dans un réseau de canalisations et il entendait le bruit d'une chute d'eau. Il y avait une fuite quelque part. Elle était peut-être ici, en haut, ou peut-être là-bas, plus bas. Cette fuite en tout cas était source de tracas. Tandis qu'il poursuivait sa ronde, Jack Dreamer eut tout à coup l'impression qu'une force irrésistible l'entraînait. Oui, elle était enfin là la fuite qu'il avait tant cherchée et elle le tirait en arrière. Jack Dreamer cherchait à s'agripper et un cri jaillissait du plus profond de lui. Un long cri très pur accompagnait l'effort rythmé de ses nageoires. Il se réveilla en sursaut enroulé dans son tifaifai, ce tissu décoré par des motifs polynésiens : uru, l'arbre à pain, aute, orchidée, oiseau paradis… Il était trempé de sueur.

34 - Roroiva prisonnière

... A sa descente d'avion, Roroiva avait rencontré Terii Paari qu'elle connaissait depuis son enfance. Il lui avait affirmé qu'il avait reçu des consignes de Tony Ravalo pour l'accueillir. Tony était un ami de Matahi qu'elle connaissait de longue date. Il lui dit que Tony s'était proposé pour l'aider à retrouver Matahi. Il l'avait conduite jusqu'à sa voiture, un grand 4x4 rouge. Même si cet accueil était un peu surprenant, il faisait partie d'un ensemble d'événements qui étaient tous assez déroutants.

Roroiva entra dans un vaste séjour. Tony Ravalo d'un geste large l'invita à venir s'installer sur l'un des fauteuils du salon. Il avait mis en route un brasseur d'air. Malgré cela il transpirait abondamment. La transpiration faisait luire sa grosse moustache noire et accentuait davantage encore son apparence d'homme gras. Roroiva l'avait aperçu d'assez loin dans des réunions mondaines. Elle ne lui avait pas prêté grande attention. A présent, elle le trouvait plutôt repoussant. Il ne s'attarda pas dans des digressions, mais il aborda directement son sujet :

- En fait nous sommes sans nouvelles de Matahi Arii. Cela nous ennuie beaucoup, d'abord parce que Matahi est un ami, mais ensuite et surtout parce que Matahi nous doit une forte somme d'argent. Matahi t'en a sans doute parlé ?

Roroiva expliqua qu'elle n'avait pas vu Matahi depuis la veille de son départ pour Bora Bora. Elle ignorait aujourd'hui où il pouvait se trouver. Il était peut-être tombé de son bateau. Il s'était peut être noyé.

- Matahi a perdu au jeu. C'est très ennuyeux que personne ne sache aujourd'hui où il se trouve. Très ennuyeux.

Tony se frottait le menton. Il passait une main potelée dans ses cheveux gras. Il jeta un regard en biais à Roroiva.

- En fait, je ne suis pas directement concerné, puisque ce n'est pas à moi que Tony doit cet argent. Par contre, il y a un Monsieur qui n'est pas content du tout. Il est persuadé que Matahi est parti se cacher sur une des innombrables îles. Il est possible aussi qu'il veuille s'en prendre à toi.

Tony oubliait seulement de préciser qu'il savait que Milton Fleet était déjà reparti vers les Tuamotu, à la recherche de Matahi. Il est vrai qu'il avait des hommes de main et qu'avec lui on ne savait jamais trop à quoi s'en tenir. En vérité, Tony avait décidé de lui même de cueillir Roroiva à sa descente d'avion. Tony avait toujours su se placer. Cependant, Roroiva considérait que l'entretien avait suffisamment duré. Elle se leva :

- Tony je te remercie de t'être préoccupé de la disparition de Matahi. Je dois m'en aller à présent.

Tony s'était levé à son tour :

- Je crois que nous nous sommes mal compris. Je crois t'avoir expliqué qu'il était dangereux pour toi de circuler au dehors. Tu dois rester sous ma protection. Terii va se charger de veiller sur toi.

Roroiva réalisait enfin qu'elle était tombée dans un piège. Cependant, elle considérait qu'il était impossible que Terii, le frère de Teiva en qui elle avait toute confiance ait pu ainsi la trahir. Elle sortit précipitamment du salon. Dans le couloir elle heurta de plein fouet Terii. Il constituait une masse contre laquelle il lui était impossible de faire quoi que ce soit. De toutes ses forces, elle frappa son torse de ses poings. Terii semblait parfaitement insensible. Il attendit qu'elle se fatigue. D'une main il avait ouvert l'une des portes du couloir. Il la poussa légèrement et elle entra sans plus de résistance. Elle entendit un verrou derrière elle.

Roroiva restait incrédule devant l'attitude de Terii. Elle ne comprenait pas qu'il ait pu la trahir. Il ne l'avait pas frappée. Qu'un homme puisse frapper une femme, c'est là sans doute un acte inconcevable au Paradis et qui le devient d'autant plus qu'il n'est plus gardé secret. Non, Terii ne l'avait pas trahie. Plus probablement, Tony avait du réussir à lui faire croire qu'il la protégeait en la séquestrant.

Ainsi donc, Roroiva se morfondait dans sa chambre. Elle pensait à Jack et se désolait de ne pouvoir lui parler. Elle occupait une chambre spacieuse, claire et somptueusement meublée. Depuis maintenant trois jours, elle occupait ses jours en se distrayant du mieux qu'elle pouvait.

Comme toute héroïne qui se doit de faire plaisir à l'auteur tout autant qu'aux lecteurs, elle avait fait de considérables efforts pour tenter une évasion. Pour ne pas totalement déplaire, et puisque la production littéraire exige une consommation, elle occupait son temps dans la lecture des quelques livres qu'elle avait découverts dans une petite bibliothèque et comme elle en avait épuisé les ressources, elle manda Terii de lui en quérir quelques autres.

Tandis que dans cette période que toute l'Europe décrivait comme hivernale, se couvrant d'écharpes et de gros pulls de laine, Roroiva offrait son corps nu aux 35 degrés dont sa chambre se trouvait pourvue. Elle occupait son temps en suivant les habitudes de la plupart des insulaires qui savent ne pas épuiser inutilement leurs ressources et qui pour se faire utilisent une méthode éprouvée. La méthode consiste à adopter une attitude active dans les premières heures du jour. Cette activité doit ensuite décliner jusqu'à l'heure du repas. Le repas doit rester léger et Roroiva devait reconnaître qu'elle était particulièrement soignée par une abondance de plats soigneusement préparés. Après le repas vient la sieste. Elle ne nécessite aucun appareillage, un léger voile tout au plus si l'on craint les moustiques.

Et c'est là que le programme projeté ne réussissait pas toujours. Le sommeil aurait pu venir, mais il manquait à Roroiva la présence de Jack le rêveur. Leur séjour sur Huahine était encore trop récent. Dans les bras de Jack ou auprès de Jack, la sieste avait un sens différent, crapuleux dit-on malicieusement, vital, salvateur, indispensable aurait pu dire Roroiva. Elle gardait le souvenir de ces quelques journées ensoleillées sur une île où ils n'étaient présents que l'un pour l'autre. La réalité était venue se rappeler à eux brutalement. A présent, Jack lui manquait.

35 - Jack perd le contrôle

... Tarope désigne un menton mal rasé. Jack avait allumé son ordinateur, il ne s'était pas rasé. Il essayait de travailler sans parvenir à se concentrer. Il restait préoccupé de ne pouvoir joindre Roroiva. Toutes ses tentatives étaient demeurées sans succès. D'ailleurs, la souris de son compacteur semblait vouloir elle aussi se livrer à quelques fantaisies. Elle choisissait bien mal son moment !

Qu'elle soit fiable ! Ce que Jack Dreamer attendait avant tout de sa souris c'était qu'elle soit fiable. Il les connaissait trop bien ces petites souris qui l’aguichaient avec leurs formes pleines et douces. Les premières impressions étaient grisantes. Elles suivaient les mouvements de sa main avec une obéissance sans faille. Il se sentait immédiatement compris. Elles répondaient à la moindre de ses sollicitations. Quel plaisir, quelle exaltation, lorsque au cours de son dur labeur il avait au fond de son cœur cette certitude, ce constant réconfort :

- Elle est bien ma souris, elle ne me lâchera pas. Elle demeurera la compagne fidèle qu'elle est aujourd'hui, confiante et soumise sous ma paume. Toujours alerte et vive, c'est ma souris à moi !

Il croyait à un bonheur sans fin mais cela ne durait jamais. Alors qu’il se croyait à l'abri, il survenait toujours cet instant redouté du refus d'obéissance, ces arrêts intempestifs en pleine action, cette immobilité mortelle. Malgré les mouvements obstinés de sa main sur le tapis, elle s'obstinait dans son immobilisme, consentant à peine à quelques déplacements ridicules, un déplacement vertical ou horizontal alors qu’il voulait aller en biais, en dépit de ses mouvements saccadés pour atteindre un point éloigné et convoité, devenu soudain inaccessible.

Jack abandonna ses efforts dérisoires. Le contrôle de la main sur la souris était peut être la reconnaissance d'une perception intuitive de la réalité logique et abstraite enfouie dans l'ordinateur. Ite veut dire je sais et je vois. Etait-il bien raisonnable d'utiliser un objet en plastique pour parvenir à une action qui n'avait de sens que dans le cadre de la logique d'une problématique artificielle, extérieure à la sensibilité des êtres ?

Jack était conscient de la possibilité d'une autre perception du monde. Elle consistait à vivre vêtu d'un paréo aux belles couleurs, à marcher pieds nus, à passer ses journées à pêcher l'espadon. La perception la plus complète du monde se trouvait peut être dans le mode de vie maori. La connaissance et l'action sur le monde ne connaissaient elles pas alors des conditions idéales si elles se réalisaient dans un mode de vie simple qui ignorait le stress ?

Lui même, était-il capable de vivre dans cette sorte d'abandon, selon le rythme tranquille des habitants qu'il voyait évoluer autour de lui ? Il n'en était pas certain. Il savait qu'il avait besoin d'une ambiance dans laquelle la compétition n'est pas absente. En occident la compétition est exigeante et cruelle pour les vaincus. Elle est avant tout un jeu en Polynésie où la cohésion du groupe continue souvent encore à l'emporter sur les égoïsmes individuels.

L'ordinateur n'était il pas en définitive un nouvel obstacle à la perception du réel, un instrument uniquement destiné à l'exercice du pouvoir et créé par quelques mégalomanes avides de pouvoir et d'argent ? Il suffisait d'ailleurs de constater qu'il ne s'agissait à l'origine que d'un instrument de guerre destiné à guider des missiles. Les applications pacifiques n'étaient venues qu'après. Dans les pratiques de ses collègues informaticiens il constatait souvent un goût immodéré pour le pouvoir. Quel était celui qui était vraiment dangereux dans le lagon ? Le mao tore tore, le requin tigre ou l'homme civilisé capable de transformer des îles superbes en un alignement de bâtiments et de machines à sous dans le plus pur style hawaïen ?

Pour Jack, aucun doute n'était permis. Depuis qu'il était arrivé à Tahiti, il avait découvert l'Eden, il était au centre du monde. Sa conviction il la devait à Roroiva. Elle n'avait pas fréquenté les salons. Elle était née dans les îles et elle avait peu voyagé. Pourtant elle possédait ce que certaines femmes chercheront à atteindre, sans jamais en détenir la moindre parcelle, elle avait ce quelque chose qui tient d'abord au caractère et que la physique vient embellir, elle avait de la classe. Eve n'était sans doute qu'une paysanne mal dégrossie et plus ou moins analphabète, qu'un serpent imbécile n'avait eu aucun mal à berner. Roroiva n'avait pas passé de longues heures à pâlir sur des ouvrages obscurs mais l'enseignement qu'elle avait reçu avait suffi pour lui permettre d'épanouir ses dons et sa sensibilité, car ses parents l'avaient nommée Roroiva ce qui signifie neuf cerveaux.

Jack Dreamer se trouvait au centre d'un marae entouré d'une troupe nombreuse de tahitiens. La couleur sombre de leur peau tranchait avec sa peau restée blanche pour n'avoir reçu d'autres rayons que ceux issus de l'écran de son ordinateur. Les femmes dansaient le tamure et il comprenait pourquoi jusqu'alors il avait eu une connaissance aussi limitée de la Polynésie. Enfant il avait vu des reportages tournés dans les îles et la vue de ces femmes avait monopolisé à ce point son attention qu'il n'avait rien vu d'autre. Sans doute faisait il partie de cette troupe des grands enfants qui suivent le mouvement des hanches qui ondulent et qui demeurent envoûtés par le rythme du toere, le tronc creusé qui rythme la danse. Les hommes vibraient aussi et ils faisaient tournoyer des torches enflammées. Un homme qui paraissait plus sage et plus âgé que les autres se tourna vers lui :

- Toi tu avais la garde de la princesse de notre île. Aujourd'hui tu ignores où elle est, et pourtant tu dors. Toi tu as offensé les tikis !

Jack vit les couteaux sortir de sous leurs vêtements. Il tendit docilement le cou tout en se posant une grave question : les marae étaient ils vraiment destinés à des sacrifices humains ?

36 - Blaye

... Chaque fois qu'il passait sur le chemin menant à son bureau, Jack rencontrait un tahitien vêtu d’un pantalon rouge qui l'interpellait. Jack Dreamer détestait cette rencontre, mais il ne pouvait s'y soustraire, car lorsqu'il sortait de chez lui, il ne pouvait pas utiliser un autre chemin que celui qu'il empruntait. Il y en avait bien un, mais il fallait traverser des propriétés pour lesquelles des règles non écrites avaient défini des droits de passage. Il n'était pas sûr que tous les tahitiens puissent emprunter cet autre chemin, mais il fallait au moins être tahitien pour l'emprunter. L'homme que Jack Dreamer croisait semblait faire partie des lieux et être connu de tous. En général quand Jack Dreamer le rencontrait, il était assis sur une pierre au bord du chemin, ou occupé à arroser les pelouses et les fleurs.

Il y avait d'abord eu une première phase au cours de laquelle l'homme avait interpellé Jack Dreamer par un :

- Salut, grand chef !

Cela avait duré environ une semaine. L'homme avait environ quarante ans. Il était grand et fort. Ses cheveux étaient rassemblés en une sorte de queue de cheval. Son visage donnait une impression de force et de liberté.

Jack Dreamer répondait "Salut !" ou "Bonjour !", mais il aurait préféré être salué par cet homme comme il l'était par d'autres tahitiens : en général, un sourire accompagnait le "Bonjour !" ou le "Ia o rana !".

Tout en appréciant d'être salué comme chef avec un très grand sérieux, Jack Dreamer se méfiait de ce goût pour la hiérarchie qui incite certains individus à toujours y faire référence. Il se disait que le "Salut chef !" avait quelque chose à voir avec le "Salut patron !" que l'on entend en métropole. Cela l'embarrassait d'autant plus qu'il ne savait pas quelle réponse utiliser. Il avait l'intuition qu'une solution adaptée aurait pu être d'utiliser un "Salut chef !" en réponse. Cela aurait eu le mérite de lui conserver la position à laquelle il avait été élevé mais sans qu'il puisse comprendre l'origine de cette distinction, ce qui le mettait mal à l'aise.

De temps à autre, pour essayer d'obtenir un changement d'attitude, Jack Dreamer s'était détourné de son chemin pour venir lui serrer la main.

- Jack, appelle moi Jack ! Et toi, quel est ton nom ?

- Blaye, je m'appelle Blaye. Et toi, tu es marié ? Tu as une femme ?

- Non, je vis seul. Je n'ai pas de femme.

- Il te faut une femme. Ici dans ton quartier, il y a plein de belles femmes.

Dans les jours qui suivirent, Jack Dreamer salua par un "Salut Blaye !", mais il obtenait toujours en réponse un "Salut chef !" ou même un "Salut grand chef !".

Jack Dreamer se résolut enfin au "Salut chef !". L'effet ne fut pas immédiat, mais il obtint un signe de la main et bientôt un "Salut Jack !", qui lui convenait tout à fait.

De façon plus épisodique, Jack Dreamer croisait également d'autres voisins sur son chemin. Il rencontrait régulièrement Tumoana qui l'invitait à boire une bière devant sa maison. Tumoana avait passé un an et demi en métropole où il avait fait son service militaire. Jack Dreamer et lui avaient donc parlé des régions de France qu'ils connaissaient l'un et l'autre. Au sujet de Blaye, il lui avait déclaré :

- Blaye n'est pas son vrai nom. On l'appelle Blaye, parce qu'il raconte toujours des blagues. Blague est devenu Blaye. Il est simple jardinier, mais c'est un chef.

Jack Dreamer avait compris l'avertissement. Blaye lui avait expliqué qu'il était chargé de l'entretien et de la surveillance de quelques maisons avoisinantes. Son travail ne semblait pas beaucoup l'accaparer, par contre il semblait disposer d'une autorité et très souvent Jack Dreamer l'avait rencontré entouré de deux à trois personnes hommes ou femmes auprès desquelles il semblait avoir un grand prestige. Quand Blaye était en compagnie d'hommes, il lui arrivait de se livrer à des plaisanteries en tahitien dont Jack Dreamer devinait qu'elles le concernaient et qu'elles étaient de la grossièreté la plus extrême. Blaye s'était d'ailleurs chargé de lui faire comprendre le thème principal :

- On aime raconter des histoires de cul, homme blanc !

Le reste était en tahitien, émaillé du terme "taïoro". Le taïoro est un produit local, c’est du coco mariné. C’est aussi une insulte qui fait allusion à une absence de circoncision. On ne devient homme, tane, qu'après une opération consistant à fendre puis à reconstituer le prépuce. De grands rires accompagnaient les commentaires. Jack Dreamer prenait un air fâché, mais il ne répondait pas. Il se disait :

- C'est toujours pareil, quand on est l'étranger, on sert de tête de turc. C'est égal, ce type là m'emmerde, je devrais lui mettre mon poing sur la gueule.

Il savait que c'était la dernière des choses à faire. Blaye lui paraissait rusé et arrogant. Le mieux était de ne pas s'en préoccuper, mais cette rencontre avec Blaye ponctuait chacune de ses journées, à l'aller comme au retour du bureau. Les affaires de la journée venaient occulter cette préoccupation, mais il lui semblait que celle-ci n'était jamais totalement absente.

Lorsque Roroiva Tiare venait le voir, elle prenait toujours sa voiture. Jack Dreamer se disait qu'il était peu probable que Blaye ait remarqué ses allées et venues jusque chez lui. Elle ne venait qu'une à deux fois par semaine. En général, ils préféraient utiliser des lieux de rendez-vous variés. Le plus souvent, il louait une chambre d'hôtel où l'on ne lui posait jamais de questions.

Un jour, ils avaient pu s'offrir une journée entière à Moorea. Ils avaient découvert le Belvédère, puis ils s'étaient rendu au Tiki Village. Après avoir assisté au shark feeding, le repas des requins, ils avaient failli manquer le bateau du retour.

Il était bien persuadé que Blaye n'avait pas remarqué les allers et venues de Roroiva Tiare. Il eut droit à un démenti qui le laissa interloqué :

- Salut Patron ! C'est toi qu'elle vient voir la femme dans la voiture ? Très belle voiture ! Elle est bonne alors ? Elle est bonne ?

Et Blaye était parti dans un grand rire.

Le rêve que Jack fit cette nuit là avait quelques rapports avec l'élément liquide. Il assurait les fonctions de serveur dans un bar bondé de clients. A chacun il tendait un verre de bière et il recevait en retour un :

- Merci Patron ! A la tienne Patron !

37 - Terii Paari achète un 4x4

... Depuis qu'il travaillait pour Tony Ravalo, la vie de Terii Paari avait changé. Autrefois, dans les périodes de chômage, il passait ses journées à jouer à la pétanque et il jardinait un peu. Entretenir ses deux arbres, un uru et un pamplemoussier; cultiver quelques fleurs, cela ne suffisait pas à remplir ses journées.

Et puis cultiver n'est pas vraiment dans les mœurs d'un pays où la nature offre tout à profusion. Il n'y a qu'à prendre, prendre ce que la nature offre et puis prendre aussi tout ce qu'elle n'offre pas. Prendre, c'était assez dans les habitudes de Terii, une bière, une fille ou un magnétoscope, il suivait une règle non écrite, une loi qui énonce que tout un chacun a droit à la jouissance.

Depuis une semaine il était rarement chez lui. Il disposait d’un revenu qui lui permettait d’envisager l’avenir avec optimisme. Il avait obtenu une avance et un prêt de sa banque et il avait acheté un 4x4. Si ses affaires demeuraient prospères, il pouvait envisager de racheter un bateau. Il pourrait aller à la pêche et emmener avec lui son fils Christopher.

Terii Paari se sentait investi d'une nouvelle puissance. Il avançait bien calé dans le fauteuil du Mitsubishi rutilant de tous ses chromes. Il arrêta le 4x4 à l'entrée du chemin de terre qui menait à sa maison. La tête des voisins quand ils le verraient garé sur le chemin ! Tumoana et Félix n'allaient pas en revenir ! Il contourna quelques sacs poubelle déjà éventrés par les chiens, il poussa d'un pied rageur la chienne Punu qui s'écarta en gémissant. Ses deux coqs se promenaient autour de la maison, ils la préservaient des cent pieds. Il s'engagea vers les quelques planches couvertes d'un toit de tôle qui constituaient sa maison depuis dix ans déjà. Dix ans de galère, il pouvait dire. Autrefois il était pécheur. Ensuite, il avait travaillé sur les chantiers du CEP à Mururoa. A cette époque l'argent rentrait vite et bien. et il avait bien vécu. Le poisson était abondant. Utu a fare, la famille, était unie. Les tubuna, les anciens, vivaient avec leurs enfants. Ils savaient conseiller les plus jeunes. On se retrouvait avec les feti’i, les amis et les cousins, dans des grands repas de fête autour du hima’a, le four tahitien. Aujourd'hui la famille était dispersée, on se voyait moins souvent.

Terii Paari se souvenait aussi que dans son enfance les terrains communiquaient. On pouvait prendre sur le terrain du voisin ce que l'on n'avait pas chez soi, à charge de revanche. Vers le centre de l'île, on pouvait même librement cueillir des bananes, des citrons ou des oranges. Sur ces terrains on pouvait chasser les cochons et les poules sauvages. Il n'était pas aisé de trouver la tôle ondulée et les quelques parpaings qui permettaient de construire son fare. Et puis l'argent était devenu plus abondant, davantage de clôtures étaient apparues avec des pancartes qui annonçaient tabu un peu partout. Bien sûr il restait quelque chose d'une puissante solidarité, mais ce n'était plus comme avant.

Parfois la mer est dangereuse. Terii Paari se souvenait encore de son poti morara fracassé par une lame. Il en était sûr, c'était son taura qui lui avait permis de regagner la rive. Chaque famille a son taura, un animal protecteur , chien, lézard ou requin qui est un lien entre les personnes. Le taura de Terii Paari était un gigantesque lézard.

Aujourd'hui, il passait de plus en plus de temps devant son téléviseur et il était de plus en plus gros. Il y avait eu l’époque où il courait sur la plage avec ses copains, celle qui l’avait vu courir après un ballon de football. Il avait été un excellent élément dans l’équipe de pirogue de Faa. Et puis son seul sport était devenu la pétanque, qu’il pratiquait en ingurgitant une quantité de bière assez considérable. Progressivement son tour de taille s’était épaissi. Aujourd’hui, il se déplaçait peu et il respirait mal. Terii Paari avait hérité des caractéristiques morphologiques de ceux de ses ancêtres qui avaient survécu aux grandes traversées à l’époque où le seul lien entre les îles était la pirogue. La nature avait sélectionné les individus les plus aptes à conserver les graisses. Et puis Terii Paari était toujours affamé et il suivait son appétit.

Magoa, te vahine a Terii, était assise sur le seuil, son corps adipeux en équilibre sur une chaise bancale. Elle écoutait les nouvelles du jour sur " Tiare FM ". Terii Paari savait qu'il lui fallait annoncer l'achat du 4x4 à Magoa, mais il ne savait pas trop quand ni comment. De toute façon, elle allait le savoir très vite et dès qu'elle l'apprendrait, elle allait lui demander immédiatement de l'argent pour elle et pour les enfants. Terii Paari avait commencé à parcourir "La Dépêche de Tahiti" lorsque Ludovic le plus jeune de ses deux fils fit son entrée. Il se glissa vers sa chambre, la tête rentrée dans les épaules, une main derrière la nuque. Cette attitude a une signification dans les îles et peut se traduire par : je vous prie de bien vouloir m'excuser. Terii Paari connaissait la raison de cette entrée discrète. Malgré son interdiction Ludovic avait pris le vélo paternel pour se rendre à la plage. Son autre fils Christopher avait été adopté par le frère de Magoa. Il le voyait de temps à autre, mais le plus souvent Christopher était à la pêche. Il voulait être marin comme son père.

Il y avait encore Emere, son aînée, la plus belle fille de Faa. Elle suivait des études commerciales, ce qui ne semblait pas incompatible avec des sorties très fréquentes puisque ses résultats restaient brillants. Il savait qu'elle fumait aussi de temps en temps. Félix ne manquait jamais de lui rappeler la citation approximative de la Bible qu'il préférait :

- Celui qui a semé la graine de l'arbre peut en manger les premiers fruits.

C'était accompagné d'un gros clin d'œil. Félix faisait ce qu'il voulait chez lui. Terii Paari quand à lui ne se serait jamais avisé de toucher Emere. Félix avait compris que Emere était un sujet sensible pour Terii Paari et comme son fils commençait a avoir du poil au menton, il agaçait Terii Paari par un commentaire :

- Mon coq est prêt. Tu peux garer ta poule !

Pour l'heure tout allait bien pour Terii. Il se demandait pourtant quelle aurait été la réaction de son frère Teiva si celui-ci avait appris qu'il retenait Roroiva prisonnière. Il se réfugiait derrière ce que Tony lui avait déclaré : il fallait la protéger en attendant de retrouver Matahi Arii. En tout cas elle lisait beaucoup et il était chargé de l'approvisionner auprès de la librairie Archipels. Lui il passait ses journées dans la pièce voisine et il regardait la télévision.

38 - Jack fait la bringue

... Selon Jack, Roroiva Tiare ne pouvait pas avoir disparu de Papeete sans que quelqu’un ne soit au courant ou ne l’ait vu depuis peu, dans ce gros village où tout le monde connaissait tout le monde. Il avait d’abord essayé de retrouver quelques personnes de sa connaissance. Aux 3 Brasseurs, il n’avait pas obtenu de réponse concluante. Pas de résultat non plus au Zizou Bar. Il se sentait rongé d’inquiétude, abandonné, et c’est dans cet état d’esprit qu’il pénétra au Café de l’Amour, rue des écoles. Le café était animé par un chanteur au physique de rebondi, qui lui offrit quelques chansons en tahitien puis en en français, des chansons d’amour qui contribuèrent à accroître encore son état mélancolique. Le répertoire était varié et le chanteur n’hésita pas à aborder le thème sur un mode assez cru dans lequel il demandait à sa chérie de revenir découvrir les délices d’un réfrigérateur garni d’un saucisson bien dur et d’une bouteille de lait. Jack Dreamer se disait qu'au Paradis les questions complexes qui ont trait à l'amour peuvent être traitées sur un mode bien léger. Cependant dans sa recherche éperdue de Roroiva Tiare, il trouvait ce mode d'expression un peu lourd. Il était dix huit heures lorsqu'il alla prendre son truck pour rentrer chez lui.

- Salut Jack, tu veux une bière ?

C'était Blaye assis au bord du chemin avec deux amis. Depuis leurs premières rencontres, les relations étaient devenues plus cordiales. Jack devait reconnaître que ce n'était pas grâce à lui, il avait trop de réserve. Avec son côté provocateur, Blaye avait su briser la glace. Il s'arrêtait maintenant pour bavarder un moment, il avait plaisir à le rencontrer. Jack s'assit sur une pierre à côté des autres. Blaye lui ouvrit une Hinano et fit les présentations :

- Jack, je te présente un ami, Terii Paari. Et puis voici son fils, le capitaine Christopher.

- Pas Capitaine, Commandant !

- Amiral si tu veux ! Et même Dieu de la mer !

Christopher était pécheur et il possédait un canot. Le ton était donné. De temps à autre une voiture, un vélo ou un 4 x 4 passait. Le conducteur saluait d’une main en tendant l'index et le petit doigt. Quelques commentaires aimables ou moqueurs accompagnaient les passages.

Terii Paari avait apporté son ukulele. Christopher disparut un instant. Il revint avec une guitare. Il était accompagné d'un ami qui avait lui aussi un ukulele et qui se mit à chanter.

- Tu vas découvrir ce que le mot bringue veut dire ici !

Blaye fit circuler une courte pipe en bois. Jack se trouvait dans l'état d'esprit indécis propre aux personnes qui sont dans une situation d'attente. Il passa l'après-midi à boire et à écouter ses nouveaux amis chanter. Il découvrait trois musiciens exceptionnels. Jack Dreamer resta tout l'après-midi avec eux. A l'heure du repas, l'un d'eux alla chercher des baguettes de pain, du corned beef et de la sauce tomate. Les sandwichs étaient un peu rudimentaires et les doigts étaient devenus graisseux. C'est peut être ce qui leur permettait de glisser avec autant d'agilité sur les cordes. Jack se sentait parfaitement bien. Le paka y était sans doute pour quelque chose et il faisait bon écouter les chants avec cette impression de planer sous le ciel étoilé.

Il était bientôt minuit. Les musiciens avaient fait une pause entre deux chants, lorsqu'une dispute éclata entre Christopher et son père Terii Paari. L'orage fut bref mais violent. Blaye sut trouver les mots justes pour éviter que le conflit ne dégénère en bagarre et une minute plus tard l'incident était clos. On se serrait la main. Tous étaient ravis du moment qu'ils avaient passé ensemble. Jack remercia les musiciens du concert qui lui avait été si gentiment offert. Ils savaient jouer et chanter, cela leur paraissait tout à fait naturel. Depuis son arrivée en Polynésie Jack constatait que l'on ne devait pas se demander si un polynésien savait chanter et jouer d'un instrument, mais plutôt pourquoi l'un d'entre eux aurait pu échapper à la règle.

Comme il allait partir, Blaye le retint à part :

- Jack, attends un peu, j'ai quelque chose à te dire.

Les autres étaient partis. Blaye lui fit signe de le suivre. Ils se retrouvèrent bientôt dans la vallée de Tipaerui. Jack n'était jamais venu dans ce secteur de la ville où les fare s'enchevêtraient dans un dédale de ruelles. Blaye connaissait parfaitement le chemin. Il frappa à une porte. Jack fut étonné de voir une porte s'ouvrir. Quelques tables, un réfrigérateur et assis à l'une des tables quatre clients en pleine discussion. L'endroit n'était sans doute pas répertorié dans les guides touristiques. Blaye commanda deux bières qui furent apportées aussitôt.

- Jack, tu aimerais savoir où est Roroiva ?

Jack était interloqué. Blaye souriait.

- Écoute, je sais qui elle est et je sais qui elle est pour toi. Je ne peux pas te dire où elle est, mais j'ai entendu ce que Christopher disait à son père. Tu aurais compris si tu t'étais donné la peine d'apprendre le tahitien.

- Comme tu y vas, tu crois que c'est facile à apprendre ?

- A l'aisse ! Je te le dis tout de même : Terii Paari, le gars que tu as vu ce soir, celui qui s'est fâché avec son fils et qui est reparti avec le 4 x4 rouge, il sait où se trouve ta Roroiva. C'est lui qui surveille la chambre où elle est enfermée.

Le soir même, Jack s'installa devant son ordinateur. Il se connecta sur Mana et il envoya un mail à tous ceux qu’il connaissait sur Papeete. Dans ce message Jack déclarait sa passion pour Mitsubishi. Il voulait absolument acheter un 4 x 4 rouge et il demandait que l'on veuille bien lui indiquer l'adresse de tous les propriétaires de véhicules de ce type. La question aurait pu paraître incongrue sous d'autres latitudes. Elle l'était moins ici où les voitures supportent des droits d'importation qui font que le moindre tacot, usé jusqu'à la corde, la tétanos aux pneus lisses vaut encore quelque chose. Et puis il faut encore compter avec les routes escarpées, les routes défoncées, que seules le 4 x 4 permet de gravir.

Après avoir expédié son mail, Jack s'endormit aussitôt. Il poursuivit le rêve qu'il avait commencé éveillé. Ses amis chantaient, les vahinés dansaient et Roroiva au milieu d'elles. Elle portait le more, un long pagne fin en fibres de burau, une ceinture tressée de fara, un haut chapeau de niau et de coquillages. Deux demi cocos enserraient sa poitrine. Elle dansait le aparima et son corps et ses mains se courbaient et ondulaient.

39 - Vincent Thomas au P.K. 18

... Depuis trois ans déjà, Vincent Thomas enseignait l'histoire et la géographie au lycée Gauguin. Vincent Thomas se disait que le soleil est une bonne raison de venir à Tahiti; mais qu'il n'y en a peut être pas d'autre. En ce Dimanche matin il contemplait la plage du P.K. 18, le point kilométrique mesuré à partir de la cathédrale de Papeete. La plage était encombrée de boites de Hinano, de sacs en plastique et autres débris. La houle avait un peu agité les fonds et l'eau du lagon avait tendance à ressembler à de la soupe. Par contre le ciel était bleu, obstinément bleu. Une couleur qui aurait suffi à rendre Vincent Thomas optimiste quelques années auparavant. Au cours des dernières années outre le fait qu'il était devenu pahure, son front s'étant dégarni, Vincent Thomas ne supportait plus Tahiti. Ses problèmes étaient d'abord des problèmes de cœur, mais venaient ensuite les problèmes d'environnement qui nourrissaient son amertume.

Vincent Thomas n’avait jamais vraiment quitté la métropole. Comme il ne s’était jamais entièrement détaché de Catherine, il continuait à vivre à l’heure française, c’est à dire qu’il avait toujours conscience d’un décalage horaire de onze ou douze heures. C’était venu progressivement, mais maintenant cela faisait partie de ses mécanismes de pensée. Il se levait le matin à 6 heure tandis qu’elle était revenue de son travail. A midi, il l’imaginait dans son sommeil. Et il se couchait vers 20 heures tandis qu’elle devait prendre son petit déjeuner. Au début, il n’avait pas trop conscience du décalage, et il lui était arrivé de se tromper. Il l'appelait régulièrement au téléphone. Aujourd’hui, il savait qu’elle était davantage disponible le soir et pour lui parler le Dimanche soir à 20 heures, il l’appelait le Dimanche matin à 8 heures. En heures d’été, tout était simple, mais il vivait mal le changement d’heure annuel qui l’obligeait à modifier son raisonnement avec un décalage horaire qui passait de douze à onze heures.

S’il s’irritait contre une mesure qui venait contredire un principe naturel qui veut qu’il est midi lorsque le soleil est à son plus haut, il devait admettre que le principe d’un décalage de douze heures lui convenait. C’était le produit du raisonnement des technocrates qui avaient constaté que si la durée du jour en hiver ne permet pas beaucoup de manipulations, tant elle est courte, il est par contre possible de faire en sorte que le soleil ne se couche pas à 20 heures mais à 21 heures. Il suffit simplement de le décider. Si le sentiment de commander aux astres avait de quoi provoquer quelques jouissances chez des gens qui en sont si habituellement dépourvus, il n’était pas du tout certain que la mesure ait une grande efficacité dans le domaine des économies d’énergie. Ainsi les 12 heures de décalage entre la France et la Polynésie n’étaient que le produit d’une manipulation. Lorsque l’on revenait à l’heure d’hiver, Catherine avait réglé sa montre sur 20 heures lorsqu’il l’appelait à 9 heures le Dimanche matin. Il pouvait donc l’appeler une heure plus tard, mais il préférait le décalage de douze heures en été, qui lui paraissait plus confortable.

Cette question lui semblait faire partie des problèmes d’environnement auxquels il était confronté au quotidien. Il y en avait beaucoup d’autres. C’était tout d'abord l'envahissement de l'espace par des déchets de toutes sortes qu'il trouvait de plus en plus insupportable. Il se souciait assez peu de la question à son arrivée, mais sa vindicte s'était beaucoup accrue de puis qu'il était devenu piéton. Il supportait de moins en moins la manie qu'ont les habitants de se débarrasser de tout objet encombrant en le jetant avec désinvolture par dessus l'épaule.

Il voyait son espace vital envahi par le flot des voitures qui traverse le Boulevard Pomare à grande vitesse, là où les trottoirs semblent avoir une fâcheuse tendance à disparaître. La RDO, Route de Dégagement Ouest, l'irritait particulièrement par son appellation qu'il trouvait bien pompeuse pour une aire de vitesse proche du centre ville qui pouvait être candidate parmi les nombreux lieux contribuant si bien à augmenter le nombre des décès sur la route, soit près d'un mort par semaine.

En outre Papeete semblait s'enorgueillir de ressemblances avec des villes de la métropole que Vincent Thomas trouvait particulièrement lamentables. Pour le plus grand nombre des habitants de Tahiti, la journée commençait par un embouteillage et elle se terminait de même, dans le sens opposé. Tout cela lui paraissait ridicule. Il avait calculé que le pourtour de l'île étant ceinturé par 120 kilomètres de route, une voiture occupant environ 5 mètres, les voitures mises bout à bout pouvaient en faire plusieurs fois le tour.

Il y avait encore tous les accès à des lieux qui auraient pu être publics transformés en forteresses par leurs propriétaires. Il était particulièrement indigné lorsqu'il évoquait la vallée des mille sources. Cette vallée indiquée comme un lieu de promenade particulièrement attrayant, voyait aujourd'hui son accès fermé par les propriétaires d'un lotissement qui avaient un jour décidé d'en barrer l'entrée.

Les clims et les brasseurs d'air absorbaient une énergie qui contribuait au grand gaspillage des ressources et à la pollution de l'atmosphère, encore aggravée par tous les feux que les habitants allumaient constamment pour se débarrasser de la végétation.

Le réchauffement de l'atmosphère entraînant une hausse du niveau de la mer faisait également partie des préoccupations de Vincent Thomas. Si l'eau montait, le corail pouvait-il croître à la même vitesse. Il ne voyait autour de lui aucun intérêt pour cette question, alors qu'il s'inquiétait de voir submergés les atolls et les côtes protégées par des barrières de corail.

Si l'on pouvait reprocher à Vincent Thomas de manquer d'optimisme, par contre il ne manquait pas de cohérence dans sa démarche. Vincent Thomas n'utilisait pas de clim, ni d'ailleurs aucun appareil électrique. Il ne roulait qu'à vélo, ce qui sur l'île; pouvait être considéré comme un acte de courage, voir même de témérité. Il était donc parvenu au P.K. 18 et il avait considéré que son effort avait été suffisant, après un demi-tour, il roulait vers Papeete. A Faa, des voitures étaient coincées dans un bouchon et il se trouvait derrière le 4x4 de Terii Paari lorsqu’il se souvint du mail de Jack Dreamer qu’il avait lu le matin même. Vincent Thomas suivit le 4 x 4 lorsque celui-ci tourna dans un chemin sur la droite qui partait vers la mer. Le chemin se terminait en impasse et Vincent Thomas repartit vers Papeete.

40 - Prosternation devant les icones

... Certains lendemains de fête sont difficiles. En ce Dimanche matin Jack Dreamer avait eu quelques difficultés à émerger des brumes. Jack était fiu. Il avait mal à mon disque dur et sa partition était endommagée. Il ressentait quelques troubles de la fat et ses clusters n'avaient pas vraiment bonne mine. Machinalement il alluma son ordinateur et consulta sa boite aux lettres. Il y avait deux messages en réponse à son mail de la veille. Tous deux accusaient réception et indiquaient que leurs destinataires allaient faire leur possible.

Jack se prosterna devant les icônes de son écran. Il ne lui restait plus qu’à attendre et il se disait que Matahi Arii lui avait tendu un piège grossier qui l’avait séparé de Roroiva. Et comme chacun sait les pièges grossiers sont les meilleurs.

Il se résolut à sortir un moment. Le répondeur le fax et le courrier électronique resteraient en attente. Il se dirigea vers les quais. Lorsqu’il se trouvait devant l’immensité de l’océan et qu’il percevait le scintillement du soleil à la surface de l’eau, il avait l’impression de vraiment se réveiller.

Le soleil était éclatant et Papeete célébrait la belle vie. Sur les plateaux à l’arrière des 4 x 4 les groupes joyeux et jeunes partaient pour la plage, parfois en chantant. Jack avait cessé d'être inquiet. Il était parvenu auprès du temple protestant qui ouvrait ses portes en ce Dimanche matin. Les fidèles entraient. Les hommes portaient tous des chemises blanches et des pantalons bleu foncé. Ils se différenciaient à peine dans leurs cravates. Les femmes portaient toutes des chemises blanches et des jupes bleu. Elles arboraient toutes un chapeau de pandanus tressé blanc, orné parfois d’un ruban bleu.

Jack Dreamer entra et il alla s’asseoir auprès d’une des larges portes restées ouvertes. La salle s’était remplie jusque dans les hauteurs d’une mezzanine. Cette assemblée était l’expression d’une communauté qui affirmait son existence et son identité. La lecture de la Bible en tahitien, en français et en anglais permit à Jack d’avoir quelques lueurs sur le thème du sermon. Les fidèles chantaient avec ferveur et avec des balancements de la tête. Les chants émanaient parfois de groupes de choristes en différents endroits de la grande salle. Jack comprenait vraiment que la force de l’attachement au groupe, à la communauté est un trait de caractère essentiel en Polynésie.

Le passage de la Bible qui illustrait le sermon portait sur le jugement dernier. Ainsi Dieu allait il reconnaître les siens puisqu’en définitive toute question trouvait une issue entre deux états et l’Enfer ou le Paradis étaient l’alternative ouverte à ceux qui avaient choisi entre le bien et le mal. Tandis que le pasteur exprimait son sermon en tahitien, Jack Dreamer se disait qu’en définitive le monde avait bien un caractère binaire et son existence était suspendue entre ces deux possibilités : soit il allait retrouver Roroiva, soit il resterait loin d’elle à jamais. Il se dit soudain que son téléphone avait peut être sonné en son absence.

Le culte se terminait, Jack sortit précipitamment. Il courut plutôt qu’il ne marcha vers son bureau. Le téléphone sonnait. C’était son ami prof, Vincent Thomas. Jack expliqua qu'il n'était pas seulement passionné par les 4 x 4 rouges, mais qu'il s'inquiétait de la disparition d'une amie.

- Dis donc c’est fou ton histoire ! Je viens juste de voir un 4 x 4 Mitsubishi. Il a bifurqué à P.K. 18 dans un chemin qui se termine en impasse. Le 4x4 est entré par un grand portail et j’ai vu une villa villa derrière. Le portail s’est tout de suite refermé.

Jack remercia Vincent. Il partit immédiatement à P.K. 18 et il suivit le chemin menant à l’Océan indiqué par Vincent Thomas. Les fare de chaque côté du chemin étaient modestes, mais un large portail interdisait de poursuivre. Le bruit de ses pas avait déclenché des aboiements furieux. Jack s’éloigna et il essaya en vain de trouver un accès aux alentours pour contourner le portail.

Un jeune garçon faisait du une roue sur son vélo. En général les enfants ne sont pas bavards sur les rencontres qu’ils ont pu faire dans une journée et Jack s’adressa à lui :

- Tu sais qui habite la maison au bord du chemin ?

- C’est Monsieur Tony Ravalo, le Directeur du Casino New Diamond.

Le gamin repartit sur une roue, heureux d’avoir un spectateur. Jack Dreamer reprit sa voiture et il fila vers son bureau. En chemin il réfléchissait. Il entendait le nom de Tony Ravalo pour la première fois, mais c’était sans doute une personnalité connue sur Papeete. Comment pouvait-il se croire autorisé à perpétrer un enlèvement ? Deux solutions pouvaient être envisagées. Il pouvait essayer de libérer Roroiva en menaçant Tony Ravalo de le dénoncer, sinon il pouvait tenter de libérer Roroiva sans préavis. En fait, en s’adressant à Tony Ravalo, il le mettait sur ses gardes, mais devant un refus de toute discussion, tenter une action pour libérer Roroiva restait du domaine du possible.

Quoi qu’il en soit, Jack Dreamer restait un partisan de la négociation. Il se rendit à son bureau. Tony Ravalo ne figurait pas dans l’annuaire, mais il obtint le New Diamond sans difficulté. Une voix féminine lui répondit :

- Monsieur Tony Ravalo est en conférence. Je ne dois le déranger sous aucun prétexte.

- Dites lui que c’est urgent et qu’il s’agit d’un question qui met en danger sa réputation. Je pense qu’il comprendra.

Quelques instants plus tard :

- Ici Tony Ravalo. Que puis – je pour toi Monsieur Dreamer ?

- Je suis un ami de Roroiva Tiare et je sais que vous la détenez en toute illégalité.

- Roroiva est actuellement mon invitée et tu auras du mal à démontrer le contraire. En outre il me semble que la question ne te concerne pas, à moins que tu ne sois décidé à aider Monsieur Matahi Arii à payer ses dettes. Disposes tu de cent millions de francs pacifiques Monsieur Dreamer ?

- Retenir Roroiva ne te sert à rien puisque Matahi Arii a disparu.

- Il n'a peut - être pas disparu. Et s’il se cache comme je le crois, je détiens le meilleur moyen de le faire sortir de sa cachette.

Jack Dreamer resta silencieux. Son interlocuteur raccrocha posément après un délai de quelques secondes et Jack sortit de son bureau. Il était sûr de retrouver bientôt sa vahine. Malgré tout il ne pouvait pas agir en plein jour. Il décida de s'accorder un somme avant de passer à l'action.

Il se trouvait près d'une porte. Il entendait des bruits qui lui semblaient provenir de derrière cette porte. Cela ressemblait à des gémissements humains. Il en était à se demander si un couple faisait l'amour derrière cette porte, lorsque celle-ci s'ouvrit violemment. Deux femmes l'une vieille et l'autre plus jeune se tenaient devant un vaste chaudron. Elles tournaient une gigantesque cuillère dans ce qui ressemblait à une cuisine bizarre et plutôt dégoûtante.

41 - Roroiva s’évade

... Il ne restait plus à Jack Dreamer qu’à passer à l’action. La nuit était tombée à présent. Le problème était de pénétrer dans la villa. Les chiens allaient déclencher un tel tintamarre qu’il paraissait impossible d’escalader le mur d’enceinte. Jack Dreamer savait qu’il pouvait compter sur Ioane, un adepte de la pirogue. Une demi – heure plus tard, tous deux conféraient à la terrasse des "Trois Brasseurs". Ioane connaissait la disposition des lieux. Il était convaincu que l’accès par le lagon serait le plus évident. Il fallait traverser quelques mètres de plage puis escalader un mur surplombant une terrasse.

Il était plus de minuit lorsque la pirogue de Ioane s’éloigna vers le large. Jack Dreamer faisait de son mieux, mais c’était Ioane qui donnait toute sa vélocité à la pirogue. Pour Jack la distance à parcourir paraissait importante, alors que pour Ioane elle ne représentait qu'une simple promenade. Les courses en pirogue peuvent se dérouler sur des dizaines de kilomètres et les capacités de résistance des coureurs sont mises à rude épreuve.

Une demi – heure plus tard, ils approchaient de la villa. La lune polynésienne présente un croissant dont la courbe est orientée vers la terre, c'est sans doute une position plus reposante. Un léger souffle parcourait la surface de l'eau et le scintillement des étoiles venait s'y refléter. Jack descendit prudemment et il se glissa dans une eau chaude. En maillot de bain, il avait de l’eau jusqu’à la taille. Ioane lui tendit le sac en plastique contenant ses vêtements ainsi qu'une corde munie d'un grappin. Il resta en attente, maintenant la pirogue contre le courant.

Le vent devait être favorable, car Jack put s’habiller sans déranger les chiens. Il lança son harpon qui vint s'accrocher au muret de la terrasse. Il commença à se hisser à la force des bras, ses pieds prenant appui sur le mur vertical. La corde était bien accrochée. Jack avait vu cette scène un certain nombre de fois au cinéma. Il se disait qu'il pouvait être un très bon acteur lui aussi.

Après tout il n'y avait pas eu de poursuite en voiture, ce qui pouvait représenter une lacune. Jack conservait des conceptions très américaines. Cependant les poursuites en voiture dans les rues de Papeete, cela risquait de faire un peu court. A peine une accélération sur la RDO, et encore à condition qu'il n'y ait pas trop d'embouteillages. Non décidément, il ne pouvait que se féliciter de son choix. L'escalade au grand air et surtout l’arrivée en pirogue, cela cadrait beaucoup mieux avec la couleur locale. Il poursuivit donc son ascension, convaincu que la corde était bien à sa place et qu'elle ne pouvait donc que bien se tenir.

Parvenu sur la terrasse il vit une large baie vitrée qui laissait entrer la fraîcheur du vent du large. Dans une chambre luxueuse et au centre d’un grand lit, Roroiva dormait paisiblement. Il rentra par une fenêtre. Il traversa un couloir. La porte de la pièce où Roroiva se trouvait enfermée s'ouvrait de l'extérieur. Il entra. Il la réveilla en posant doucement la main sur son épaule et elle vint se blottir dans ses bras. Elle ne portait rien d'autre que quelques gouttes de monoï et il savoura le contact très doux de sa peau.

Il était impossible de repartir par le chemin qu'il avait emprunté. Il aurait fallu qu'ils se lancent dans une descente en rappel. Ils y avait une sortie du côté opposé au lagon. Ils s'y étaient engagés et Jack espérait trouver un chemin qui lui permettrait de contourner la villa et de retrouver la pirogue de Ioane. Un aboiement se fit entendre. Ils partirent en courant. Parvenus à l'extrémité de la propriété, ils ne pouvaient aller plus loin. A cet endroit la seule issue était la mer. Il faisait trop sombre pour qu'ils puissent savoir si l'eau était suffisamment profonde. Plus bas des rochers affleuraient peut être, ils risquaient de s'y écraser. Il avait pris sa main :

- N'aie pas peur et saute avec moi.

La main de Jack Dreamer l'entraîna, son pied chercha un appui et glissa vers l'avant. Jack Dreamer eut une pensée pour ses jambes à elles, si belles, et il pensa en un instant à une douleur affreuse dans ses jambes à lui. Mais ils ne reçurent pas le choc des rochers qui auraient pu déchirer leurs chairs, il y eu juste celui de l'eau chaude dans laquelle ils entrèrent en riant.

Jack Dreamer serra Roroiva dans ses bras. Il sentait les formes de son corps et les images d’elle jointes à l’E-mail de Matahi Arii venaient troubler cet instant. Cependant la question pouvait attendre. Ioane les rejoignit en pirogue. Il aida Roroiva à s’installer et ils repartirent tous trois. Il était quatre heures du matin à présent. Jack Dreamer se sentait épuisé par les derniers événements. Il accepta volontiers lorsque Ioane leur proposa l’hospitalité. Jack s’endormit bientôt dans la chaleur retrouvée du corps de Roroiva.

Son rêve fut joyeux. A tel point que son propre rire le réveilla. Deux touristes américaines visitaient le marché de Papeete. D'après leurs accoutrements , il devait s'agir de la mère et de la fille. Il les avait vues tordre le nez dans les boutiques de curios et discuter des prix. La plus jeune avait essayé un paréo qui prenait sur elle des allures de déguisement tandis que l'autre s'extasiait, puis elles avaient suçoté la paille de leurs cocos glacés avec force grimaces. Elles venaient sans doute de descendre de leur bateau et elles suivaient le circuit qui les faisait passer du marché au centre Vaima. Après des tours et des détours et de laborieuses négociations, elles finiraient peut être par acheter une perle noire. Ensuite elles allaient traverser quelques rues balisées du centre ville et retrouver l'hôtel prévu par le circuit âprement négocié quelques mois auparavant. Elles avaient certainement un excellent avocat qui engagerait une procédure au retour si les prestations de l'hôtel ne correspondaient pas au descriptif proposé. Jack était réveillé à présent et il se disait qu'heureusement les touristes de cette espèce restaient à l'abri d'un soleil trop puissant pour eux.

42 - La danse du Taputapua

... Jack se réveilla avec cette question : que faire à présent ? Il avait retrouvé Roroiva, mais une menace subsistait, diffuse. Il était persuadé qu'il devait à Milton Fleet d’avoir été assommé et enfermé. Il se souvenait également que Matahi Arii l’avait informé des mauvaises intentions qu’il avait à son égard. En outre, il s’était sans doute fait un ennemi en la personne de Tony Ravalo. Cela faisait vraiment beaucoup. Le danger le plus grand venait sans doute de Milton Fleet, parce que Jack connaissait ses activités, mais surtout parce que c’était un tueur. Roroiva dormait profondément, mais il fallait qu’il en sache davantage. Il secoua légèrement son épaule et elle se réveilla. Elle lui tendit ses lèvres. Il l’embrassa. Il la questionna. Elle savait que Matahi Arii avait perdu au jeu et qu'il devait de l’argent, beaucoup d’argent. Elle ne savait rien de plus. Elle s’était rendormie.

Il fallait qu’il en sache davantage. Roroiva pouvait rester sous la protection de Ioane et il décida de se rendre à son bureau. Il avait commencé à consulter son courrier électronique, lorsque la porte s’ouvrit. Il vit entrer une grosse moustache, des cheveux noirs et épais sur la tête d'un gros monsieur. L’homme était incontestablement de type latin.

- Ainsi, c’est toi Jack Dreamer. Alors tu rentres chez moi sans autorisation ?

- Dis donc, je ne t’ai pas entendu frapper. Ainsi l’enlèvement fait partie des jeux pratiqués par les Directeurs de Casino ?

- Je te l’ai déjà dit. Je n’ai pas enlevé Roroiva. Je l’ai placée sous ma protection. Matahi Arii a joué au Kirikiri et il doit cent millions de francs pacifiques à son adversaire, lequel a menacé de s’en prendre à sa vahiné. Vu les habitudes du bonhomme, il vaut mieux qu’elle soit sous ma protection que sous la tienne.

Jack n’était pas ravi du compliment, mais Tony Ravalo lui paraissait un peu moins antipathique.

- De qui s’agit-il ?

- C’est un producteur de perles. Il se nomme Milton Fleet et il n’a pas pour habitude de faire des cadeaux à ses adversaires.

En fait, tous deux devaient en convenir, il était nécessaire de retrouver Matahi Arii. Pour Tony, il s'agissait de récupérer une somme d'argent destinée à ses puissants amis. Quand à Jack il considérait que la question de la disparition de Matahi devait être éclaircie. Il avait constaté que la disparition de Matahi avait rendu sa relation avec Roroiva bien trop compliquée. Matahi Arii était peut être parti se cacher dans une île des Tuamotu, mais cela ne lui ressemblait guère. Il avait un comportement plus combatif. Il s’était peut être noyé en tombant de son bateau. Peut être avait il eu affaire lui aussi à l'homme à la tête de requin. Et pourquoi diable, Matahi avait il choisi les Tuamotu pour destination ? Dans la tête de Jack, une hypothèse commençait à se dessiner. Vérifier cette hypothèse ne paraissait pas vraiment compliqué. La question concernait également Tony Ravalo. Ils réussirent à se mettre d'accord et Tony se mit en devoir de téléphoner à l'aéroport où il semblait avoir quelques relations.

Dans la soirée, un petit avion privé prenait l'air en direction des Tuamotu. Il emmenait à son bord Roroiva Jack et Tony. Il transportait également des équipements de plongée. L'avion vint atterrir sur la piste de Manihi. Un bateau vint les prendre et ils traversèrent le lagon dont le fond sablonneux était parsemé de pâtés de corail. Le trio alla s'installer à l'hôtel Kaina.

- Je ne sais pas trop ce que va penser Matahi quand il va nous retrouver tous les trois.

Tony Ravalo se révélait capable d'humour. Aussi Roroiva avait-elle décidé de lui accorder son pardon, en faisant remarquablement bien chanter quelques "r" :

- Tu te décides enfin à rechercher ton ami au lieu de me garder dans ta prison.

Cette nuit là, Jack Dreamer rencontra Taputapua : il est la réincarnation d'un ancêtre maori qui prend la forme d'un immense requin. Jack avait immédiatement compris que Taputapua lui était envoyé par Matahi Arii. Voler deux perles noires à l'homme à la tête de requin n'était pas un bien gros larcin car il en possède des milliers. Par contre il savait qu'il avait accompli un acte d'une toute autre gravité en gagnant les faveurs de Roroiva. Et il voyait Roroiva danser sur le sable là bas tout au fond du lagon. Elle n'avait pas besoin d'un masque ou de palmes, elle était devenue sirène. Une triple rangée de perles noires ornait son cou et leur scintillement noir semblait donner tout son éclat à la peau fine et dorée de Roroiva. Le Taputapua dansait aussi. Sa danse était plus saccadée, comme destinée à faire comprendre qu'il n'était pas content. Il se livrait à une nage d'exhibition. Il s'était mis à se dandiner et à se contorsionner. Il dansait comme auparavant ses ancêtres dansaient il y a trois cent cinquante millions d'années. Au lieu d'onduler son corps se cambrait et ce mouvement latéral amenait presque la tête et la queue à se toucher. Il venait rappeler à Jacques qu'il était cet être primitif caché au plus profond de son inconscient, toujours prêt à surgir et à effrayer les humains. Jack savait que cette attitude du requin préludait à une attaque, aussi il se mit à danser lui aussi, mais il sentait que ses mouvements manquaient d'élégance car il n'avait ni la grâce de Roroiva, ni la sauvagerie du Taputapua.

43 - La dernière attaque de Milton Fleet

... Ils découvraient les particularités de la vie dans les Tuamotu. Le manque d'eau douce semblait être le premier problème sur l'île. Pour les usages de la vie courante, il fallait accepter de se restreindre. Ils n'étaient pas les plus mal lotis. Ils avaient observé des jeunes gens sur leur bateau qui leur semblaient vivre une aventure bien plus dangereuse. Apparemment le bateau était pourri, mais ils ne semblaient pas s'en soucier vraiment. Les garçons passaient leurs journées à pécher, ils ne semblaient pas effrayés par les requins. Les filles passaient le plus clair de leur temps étendues nues au soleil.

Jack se demandait comment les habitants parvenaient à occuper leur temps. La première demi heure suffisait pour explorer l'atoll dans sa largeur. L'explorer dans sa longueur demandait beaucoup plus de temps. L'anneau n'était pas continu. La barrière de corail était submergée par endroits. Par contre les fonds marins étaient toujours aussi magnifiques.

Roroiva avait rapidement trouvé ses repères dans le Manihi Village. Elle entra en conversation avec un vieil homme. Jack saisit au passage quelques mots. Il entendit plusieurs fois Ite, un mot dont il connaissait le sens et qui signifie "Je vois". Voir revient à savoir, car dans les îles le savoir découle d'un apprentissage qui à un côté concret, comprendre c'est voir et toucher. Roroiva utilisa également un mot que Jack connaissait, sate veut dire chauve.

Le vieil homme haussa les sourcils, ce qui signifiait un acquiescement de sa part. Roroiva lui expliqua que le vieil homme avait bien rencontré quelqu'un dont le signalement correspondait tout à fait à Matahi Arii. Selon l'homme, Matahi était venu sur l'île en bateau. Il s'était installé à l'hôtel Kaina, mais il était taravana, c'est à dire fou, car il était parti plonger du côté d'une ferme perlière qui était tabu selon le vieil homme. A ce sujet le vieil homme employa aussi le terme hoa ino. Ino veut dire gentil mais hoa ino veut dire l'inverse.

Le vieil homme leur vendit du poisson qu'ils firent cuire sur le corail qu'ils avaient fait chauffer, puis ils se mirent en quête d'une embarcation.

Jack Dreamer était à la barre d’une pirogue que propulsait un puissant moteur hors bord. Roroiva Tiare surveillait les fonds en figure de proue vivante et magnifique. Tony Ravalo occupait le poste de passager sans attribution particulière. Jack reconnut sans peine l’endroit où il avait plongé avec Peter, un mois auparavant. Ils mouillèrent une petite ancre suffisante pour retenir leur légère embarcation. Tous les trois revêtirent leurs combinaisons et s’équipèrent de bouteilles de masques et de palmes. Ils descendirent ensemble et progressèrent vers le parc à huîtres. Les sacs qu’ils examinèrent paraissaient normaux, ils contenaient des nacres.

Jack s’était éloigné de Tony et Roroiva lorsqu’il aperçut le corps. Matahi Arii avait atteint l’instant ultime et ses pensées étaient à jamais secrètes pour les humains. Il dérivait porté par le courant. Son masque lui avait été probablement arraché. Ses yeux grands ouverts fixaient la lumière qui vibrait tout là haut en surface. Le tuyau d’alimentation en air avait été sectionné et il ondulait lui aussi dans le courant.

Jack était troublé par la sérénité qui émanait du visage. Son regard semblait perdu dans un rêve tandis que son corps ondulait détaché de toute pesanteur. Jack ne s’était jamais interrogé sur une culpabilité possible envers un homme qu’il avait à peine entrevu. Pouvait il être coupable envers cet homme dont le visage exprimait un sentiment au delà de l’indifférence ? Peut être cette pensée elle même était elle coupable. En fait Jack sentait au fond de lui une profonde compassion pour un homme qui comme lui avait aimé Roroiva Tiare. La seule différence entre eux était que pour Matahi Arii cette question appartenait maintenant au passé. Jack avait pris la main de Matahi Arii et il l’avait serrée un instant.

Il eut l’impression étrange que cette main lui échappait. Peut être était-ce un effet du courant. Le bras de Matahi Arii s’était tendu vers la surface. Jack avait suivi la direction de ce bras et il voyait arriver vers lui le visage redouté de l’homme à la tête de requin. Milton Fleet était simplement équipé de lunettes de plongée et d’une paire de palmes et il arrivait vers lui à grande vitesse.

Jack n’envisagea pas un seul instant de combattre un adversaire redoutable et déterminé. Reprenant à son compte la maxime de Clauzewitz, " Gagner ou ne pas perdre ", il mit toute son énergie dans la fuite. Il s’éloigna en concentrant toute son énergie dans le battement de ses palmes. Il y avait pourtant un élément dont il n’avait pas tenu compte en choisissant sa stratégie. Si ses réserves d’air lui permettaient de tenir plus longtemps en profondeur, son équipement le rendait plus lourd et le volume qu’il représentait provoquait un ralentissement de sa progression. Ces questions basées sur des principes de physique très élémentaires se trouvèrent rapidement vérifiées. Jack Dreamer se sentit soudain arrêté. Dans l’effort qu’il fit pour se dégager il sentit que ses palmes avaient quitté ses pieds. Il s’attendait à une deuxième attaque plus brutale. L’autre aurait du conclure au plus vite pour regagner la surface, mais il s’était éloigné pour revenir à l’attaque, suivant en cela le comportement des requins. Jack vit encore ses deux yeux petits et méchants qui lui signifiaient l’aboutissement de ses rêves. Le couteau de Milton se dirigeait vers son alimentation en air et Jack pensait à la douleur qu’il allait ressentir quand l’eau aurait envahi ses poumons. Dans un dernier effort il propulsa ses deux bras en avant pour repousser Milton Fleet et sa surprise fut extrême lorsqu’il vit son adversaire tomber lentement pour venir s’écrouler à ses pieds.

La flèche du pupuhi, le fusil de chasse sous marine de Tony Ravalo était parvenue à temps. Jack Dreamer aurait pu déplorer un dénouement marqué d’un certain classicisme, mais le bonheur qu’il éprouvait à vivre était trop extrême. Il prit la main que Roroiva lui tendait et avec elle il remonta vers la lumière.

Cette nuit là Roroiva rejoignit Jack dans ses rêves. Ils étaient dans une grande voiture et ils filaient sur une route immense qui semblait ne jamais devoir se terminer. Ils dépassaient les limites de l'île. Ils ne tournaient plus sans fin à l'intérieur d'un cercle. Ils atteignaient derrière la ligne de l'horizon, un nouveau paysage, que la mer n'avait pas envahi. La terre n'avait plus ses limites étroites, elle parcourait de nouveaux espaces. Et Jack était auprès d'elle, et ensemble ils allaient plus loin, toujours plus loin.

Ils découvraient les particularités de la vie dans les Tuamotu. Le manque d'eau douce semblait être le premier problème sur l'île. Pour les usages de la vie courante, il fallait accepter de se restreindre. Ils n'étaient pas les plus mal lotis. Ils avaient observé des jeunes gens sur leur bateau qui leur semblaient vivre une aventure bien plus dangereuse. Apparemment le bateau était pourri, mais ils ne semblaient pas s'en soucier vraiment. Les garçons passaient leurs journées à pécher, ils ne semblaient pas effrayés par les requins. Les filles passaient le plus clair de leur temps étendues nues au soleil.

Jack se demandait comment les habitants parvenaient à occuper leur temps. La première demi heure suffisait pour explorer l'atoll dans sa largeur. L'explorer dans sa longueur demandait beaucoup plus de temps. L'anneau n'était pas continu. La barrière de corail était submergée par endroits. Par contre les fonds marins étaient toujours aussi magnifiques.

Roroiva avait rapidement trouvé ses repères dans le Manihi Village. Elle entra en conversation avec un vieil homme. Jack saisit au passage quelques mots. Il entendit plusieurs fois Ite, un mot dont il connaissait le sens et qui signifie "Je vois". Voir revient à savoir, car dans les îles le savoir découle d'un apprentissage qui à un côté concret, comprendre c'est voir et toucher. Roroiva utilisa également un mot que Jack connaissait, sate veut dire chauve.

Le vieil homme haussa les sourcils, ce qui signifiait un acquiescement de sa part. Roroiva lui expliqua que le vieil homme avait bien rencontré quelqu'un dont le signalement correspondait tout à fait à Matahi Arii. Selon l'homme, Matahi était venu sur l'île en bateau. Il s'était installé à l'hôtel Kaina, mais il était taravana, c'est à dire fou, car il était parti plonger du côté d'une ferme perlière qui était tabu selon le vieil homme. A ce sujet le vieil homme employa aussi le terme hoa ino. Ino veut dire gentil mais hoa ino veut dire l'inverse.

Le vieil homme leur vendit du poisson qu'ils firent cuire sur le corail qu'ils avaient fait chauffer, puis ils se mirent en quête d'une embarcation.

Jack Dreamer était à la barre d’une pirogue que propulsait un puissant moteur hors bord. Roroiva Tiare surveillait les fonds en figure de proue vivante et magnifique. Tony Ravalo occupait le poste de passager sans attribution particulière. Jack reconnut sans peine l’endroit où il avait plongé avec Peter, un mois auparavant. Ils mouillèrent une petite ancre suffisante pour retenir leur légère embarcation. Tous les trois revêtirent leurs combinaisons et s’équipèrent de bouteilles de masques et de palmes. Ils descendirent ensemble et progressèrent vers le parc à huîtres. Les sacs qu’ils examinèrent paraissaient normaux, ils contenaient des nacres.

Jack s’était éloigné de Tony et Roroiva lorsqu’il aperçut le corps. Matahi Arii avait atteint l’instant ultime et ses pensées étaient à jamais secrètes pour les humains. Il dérivait porté par le courant. Son masque lui avait été probablement arraché. Ses yeux grands ouverts fixaient la lumière qui vibrait tout là haut en surface. Le tuyau d’alimentation en air avait été sectionné et il ondulait lui aussi dans le courant.

Jack était troublé par la sérénité qui émanait du visage. Son regard semblait perdu dans un rêve tandis que son corps ondulait détaché de toute pesanteur. Jack ne s’était jamais interrogé sur une culpabilité possible envers un homme qu’il avait à peine entrevu. Pouvait il être coupable envers cet homme dont le visage exprimait un sentiment au delà de l’indifférence ? Peut être cette pensée elle même était elle coupable. En fait Jack sentait au fond de lui une profonde compassion pour un homme qui comme lui avait aimé Roroiva Tiare. La seule différence entre eux était que pour Matahi Arii cette question appartenait maintenant au passé. Jack avait pris la main de Matahi Arii et il l’avait serrée un instant.

Il eut l’impression étrange que cette main lui échappait. Peut être était-ce un effet du courant. Le bras de Matahi Arii s’était tendu vers la surface. Jack avait suivi la direction de ce bras et il voyait arriver vers lui le visage redouté de l’homme à la tête de requin. Milton Fleet était simplement équipé de lunettes de plongée et d’une paire de palmes et il arrivait vers lui à grande vitesse.

Jack n’envisagea pas un seul instant de combattre un adversaire redoutable et déterminé. Reprenant à son compte la maxime de Clauzewitz, " Gagner ou ne pas perdre ", il mit toute son énergie dans la fuite. Il s’éloigna en concentrant toute son énergie dans le battement de ses palmes. Il y avait pourtant un élément dont il n’avait pas tenu compte en choisissant sa stratégie. Si ses réserves d’air lui permettaient de tenir plus longtemps en profondeur, son équipement le rendait plus lourd et le volume qu’il représentait provoquait un ralentissement de sa progression. Ces questions basées sur des principes de physique très élémentaires se trouvèrent rapidement vérifiées. Jack Dreamer se sentit soudain arrêté. Dans l’effort qu’il fit pour se dégager il sentit que ses palmes avaient quitté ses pieds. Il s’attendait à une deuxième attaque plus brutale. L’autre aurait du conclure au plus vite pour regagner la surface, mais il s’était éloigné pour revenir à l’attaque, suivant en cela le comportement des requins. Jack vit encore ses deux yeux petits et méchants qui lui signifiaient l’aboutissement de ses rêves. Le couteau de Milton se dirigeait vers son alimentation en air et Jack pensait à la douleur qu’il allait ressentir quand l’eau aurait envahi ses poumons. Dans un dernier effort il propulsa ses deux bras en avant pour repousser Milton Fleet et sa surprise fut extrême lorsqu’il vit son adversaire tomber lentement pour venir s’écrouler à ses pieds.

La flèche du pupuhi, le fusil de chasse sous marine de Tony Ravalo était parvenue à temps. Jack Dreamer aurait pu déplorer un dénouement marqué d’un certain classicisme, mais le bonheur qu’il éprouvait à vivre était trop extrême. Il prit la main que Roroiva lui tendait et avec elle il remonta vers la lumière.

Cette nuit là Roroiva rejoignit Jack dans ses rêves. Ils étaient dans une grande voiture et ils filaient sur une route immense qui semblait ne jamais devoir se terminer. Ils dépassaient les limites de l'île. Ils ne tournaient plus sans fin à l'intérieur d'un cercle. Ils atteignaient derrière la ligne de l'horizon, un nouveau paysage, que la mer n'avait pas envahi. La terre n'avait plus ses limites étroites, elle parcourait de nouveaux espaces. Et Jack était auprès d'elle, et ensemble ils allaient plus loin, toujours plus loin.

44 - Sous le soleil

... Elles étaient trois vahinés jeunes et belles assises sur la plage. Roroiva Tiare accompagnée de Vaea et Lindy. Elles riaient et elles bavardaient. Elles allaient nager, puis elles revenaient s'étendre au soleil et le monoï faisait briller leur peau. Lindy s'était mise à chanter en s'accompagnant d'un ukulele. Jack Dreamer méditait sur le thème des rapports entre la pensée et le désir. Le spectacle de ces trois femmes l'incitait à considérer qu'aucune pensée vraiment claire ne pouvait émerger dan un monde où la sensualité avait une si grande présence. Depuis son arrivée, il avait l'impression de voir disparaître ses points de repère habituels. Le temps se diluait, perdait de sa réalité, comme absorbé par la chaleur. Il découvrait un monde dans lequel se hâter n'est pas raisonnable. Il en avait d'ailleurs fait l'expérience. Dans les premières heures de l'après-midi il était illusoire d'essayer de conserver le rythme soutenu auquel il était habitué en métropole. En se hâtant on sentait poindre un épuisement, courir provoquait l'asphyxie. La nature commandait de ne pas se dépenser, de s'économiser. Il ne s'en était pas aperçu immédiatement mais il sentait confusément que depuis son arrivée, son esprit s'était mis à fonctionner au ralenti. Effectivement il travaillait moins, il était sans doute plus efficace dans un temps plus court. Il s'était trouvé confronté à une réalité nouvelle : sous le soleil la paresse change de statut. Elle n'est plus un vice mais une nécessité. Dans ce monde, la pensée devait laisser la place aux besoins du corps. S'il y avait un trait caractéristique de ce pays, c'était peut être celui là : l'affirmation de la primauté du corps et du désir. Loin des mégalopoles où s'entassent une population besogneuse et stressée, le fenua pouvait s'enorgueillir de l'affirmation de sa sensualité. Soyons sauvages se disait Jack Dreamer, bons ou mauvais, après tout qu'importe. A certaines heures la nature commande de laisser libre cours à ses envies. Il avait très envie d'un joint de pakalolo.