Grains à moudre

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L'homme à la tête de requin

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Page 0 - Scène du crime

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Scène du crime

Ce requin gris évolue dans les eaux de Manihi, un atoll de l'archipel des Tuamutu en Polynésie. Les cocotiers et les plages de sable blanc constituent la scène du crime. Comme ses congénères de Polynésie ce requin n'est pas agressif, il peut mordre un pécheur qui défend son poisson, mais il n'attaque pas. Si une enquête est menée il sera difficile d'identifier la victime car ce requin a de la chair humaine dans son ventre. Les fermes perlières de Manihi produisent les poe rava, les magnifiques perles noires de Tahiti. La cupidité est-elle le mobile du crime ?

Page 1 - Hawaï

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Honolulu

John Pyne a vendu son affaire. Deux semaines pour rallier Honolulu depuis Los Angelès, cela lui parait raisonnable. Il parle un français convenable et il envisage de poursuivre son voyage jusqu'à Tahiti. Les préparatifs de son départ ne sont pas très longs. La société chargée de la maintenance de son voilier et de l'avitaillement a fait son travail. Erika consent à l'accompagner après une négociation difficile. Elle semble apprécier la perspective d'un croisière, mais elle se refuse à envisager un voyage qui ne serait pas limité dans le temps. Elle a fixé une limite : trois mois, c'est selon elle un maximum.

En une quinzaine de jours ils accomplissent la traversée jusqu'à Hawaï. Le temps est clément. Erika l'a parfois accompagné, mais c'est sa première croisière hauturière . Elle s'intéresse peu aux manœuvres, mais elle semble bien s'accommoder des contraintes de la vie à bord.

Lorsqu'ils arrivent ils se mettent à quai dans une marina proche de Honolulu sur Ohau. Erika est rassurée de retrouver des boutiques et des restaurants le jour et des casinos le soir. Ils restent six mois dans l'archipel avec des escales dans des hôtels ou à quai dans les marinas de Molokai et Maui. Durant cette période ils se livrent à toutes les activités destinées à agrémenter le séjour des touristes. Cela comporte différentes randonnées, dont la visite du mémorial de Pearl Harbour et l'observation des baleines à bosse.

John s'impatiente de reprendre la mer et il a quelques difficultés à convaincre Erika. Ils partent enfin et ils font escale à la marina Honokohau sur Big Islansd. Pour Erika la petite ville de Kailua-Kona parait vraiment sans intérêt. Elle consent cependant à prendre un taxi pour aller acheter quelques produits frais.

Une entrée au Paradis

La route la plus directe est sans escale jusqu'à Tahiti. Le peu d’enthousiasme d'Erika n'encourage pas John à faire un arrêt au mouillage sur Kiribati. Le seul événement d'importance pour Erika est la panne du réfrigérateur. La météo est clémente. Deux semaines suffisent pour rejoindre Papeete dans un décor de carte postale.

Il y eut une époque où l'arrivée des voiliers avait le caractère magique d'une entrée au Paradis. Après de longues journées en mer, un voilier s'avance et franchit la passe vers le port de Papeete. Il vient rejoindre la terre promise, le luxe extrême des cocotiers et du sable blanc. Une pirogue s'avance et des jeunes, garçons et filles, chantent pour célébrer la venue des courageux voyageurs. Ils passent leurs colliers de fleurs autour du cou des navigateurs puis ils les conduisent à terre. Un homme au visage emprunt d'une grande sagesse s'adresse à eux :

 - Bienvenue au jardin d'Eden. Si vous voulez manger, il vous suffit de tendre la main vers nos arbres à pain. Il y a des noix de coco pour épancher votre soif, mais prenez garde qu'elles ne tombent pas sur vos têtes, car vous deviendriez fous au point de croire qu'il existe un or plus pur que la peau de nos vahinés.

La fréquence des arrivées et des départs ont rendu l’accueil des bateaux plus prosaïque. Les chants et les danses sont réservés aux touristes à leur descente des grands paquebots. John et Erika connurent une arrivée plus problématique. John a bien assimilé l'inversion de la couleur des bouées rouge et verte à l'entrée du port, mais il a quelques difficultés à trouver un emplacement pour mettre son bateau à quai.

Papeete

Erika consent à accompagner John dans la découverte du centre de la ville, mais lorsqu'ils longent le paquebot Paul Gauguin elle ne peut se retenir : s'il avait bien voulu tenir compte de ses envies à elle, ils se trouveraient à présent dans un paquebot confortable et ils auraient déjà pu découvrir les plus belles îles de la Polynésie.

Ils suivent l’avenue qui longe le front de mer. C'est le centre d’une activité intense ponctuée par l’arrivée des ferries. Les touristes abondent. Le flot des voitures est continu et c’est dans cette partie de la ville que les commerces les plus prestigieux se sont établis.

Vers l’intérieur de la ville, le paysage devient plus contrasté. Des bâtiments prestigieux et des villas luxueuses alternent avec des terrains vagues et des bâtisses délabrées. La végétation reste abondante partout où elle a pu se développer. L’édification de la ville semble avoir manqué d’un plan d’ensemble, comme si ses concepteurs s’étaient montrés un peu négligents, un aspect qui d’emblée, déplaît à Erika.

Pour découvrir Tahiti, il faut d’abord se rendre à une évidence : seul le pourtour de l’île peut être facilement abordé. Dans sa partie intérieure l’île est composée pour l’essentiel de ravins dont les fortes pentes sont infranchissables avec des pics qui culminent à plus de deux mille mètres. D’autres zones sont protégées de toute intrusion par la luxuriance de la végétation. Une demi-journée suffit visiter Tahiti nui, Tahiti la grande, en parcourant les cent vingt kilomètres de route qui ceinturent l’île avec une voiture de location. Sur Tahiti iti, Tahiti la petite, la presqu’île au sud-est, la route s’arrête, elle ne peut franchir certaines zones trop escarpées. Pour qui rêve de grands espaces, les horizons sont maritimes.

Page 2 - Tahiti

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Une rencontre sur Moorea

John Pyne a tout d'abord amarré son voilier à quai dans la marina de Faa, avant de venir jeter l'ancre devant le Maeva Beach. Il dispose d'une chambre dans un bâtiment en forme de paquebot au Sofitel et cela correspond parfaitement aux attentes d'Erika. La cuisine raffinée est digne d'un chef français, elle a expérimenté le salon de massage et elle passe de longues heures étendue sur un transat au bord de la plage.

Maintenant qu'il s'est délivré de ses obligations professionnelles, John Pyne pourrait se contenter d'accompagner Erika dans son farniente mais comme il a conservé sa passion pour les traversées à la voile, il vient régulièrement sur Moorea, l'île qui lui fait face depuis le Maeva Beach. Les montagnes de l'île font que le vent faiblit toujours au retour à l'approche de Tahiti. Il lui arrive d'utiliser son vini pour prévenir Erika lorsqu'il reste au mouillage. Ce soir il a décidé de prendre une chambre au « Bali Haï ». Le Mont Rōtui domine la baie de Cook, il aime l'ambiance de ce lieu où la végétation dense de la montagne en surplomb donne une teinte d'un vert profond aux reflets bleus du ciel.

Une douzaine de bateaux sont au mouillage, de différentes dimensions, mais tous taillés pour la croisière hauturière. John a abandonné son bateau au mouillage. Il a pris son annexe pour venir boire quelques bières en compagnie d'autres navigateurs. Dans la soirée un groupe de danse vient agrémenter le happy hour. Comme les missionnaires ne sont plus là pour les interdire John peut apprécier ce que le roi Pomare avait qualifié de divertissements lascifs. Puis il va s'installer dans un fauteuil qui fait face à la baie et longtemps il reste en contemplation.

Lorsque la nuit vient sur Moorea elle est accompagnée de chants et de rires. Longtemps un ukulele chante et lorsqu’il se tait les aboiements des chiens viennent encore troubler le silence. Dans ce pays où il n’y a ni été ni hiver l’air reste toujours chaud et l’on pourrait s’étendre sur l’herbe pour dormir en plein air, sans les trombes d’eau qui s’abattent parfois soudainement durant la nuit et qui viennent interrompre le chant des coqs pendant quelques heures.

La matinée apporte sa fraîcheur au dormeur et à nouveau un coq chante. Un autre lui répond. Ils sont présents partout dans les îles excepté dans le périmètre des hôtels qui les ont banni. Leurs couleurs sont éclatantes et parfois ils s’envolent lourdement pour échapper à leurs poursuivants. Les enfants sont les gardiens des coqs et ont les croise parfois portant ce fardeau. Le touriste ne reste en général pas suffisamment longtemps pour connaître ce moment où ils sont devenus suffisamment présents pour qu’on ne les entende plus. Car il en est ainsi : on finit par s’habituer à la vie, même si elle est envahissante lorsqu’elle se manifeste par des moustiques et par des cris d’oiseaux. Alors la lumière commence à envahir le ciel qui traverse toute une série de nuances avant que n’éclate le bleu intense de l’azur.

John Pyne avait espéré dormir tard. Il est réveillé par des glapissements qui laissent supposer la présence d'un oiseau. Il ne fait pas encore suffisamment clair pour qu'il puisse apercevoir le geiko qui se promène sur le mur au-dessus de sa tête. Le restaurant n'est pas encore ouvert pour le petit déjeuner et John vient s'installer à une table surmontée d'un toit de pandanus tressé, auprès du bar de l'hôtel. Déjà les jeunes tahitiens se montrent très actifs. L'un d'eux a balayé la terrasse avec un balai niau fait de fibres de feuilles de cocotier. Un autre arrose la pelouse et quelques enfants ont entrepris de pêcher avec un petit filet. Cette activité ressemble plus à un jeu qu'à un travail et toute leur attitude est parfaitement en harmonie avec ce cadre dévolu aux vacances. Des enfants plongent et se poursuivent en nageant dans des jeux sans fin. Quand une jeune femme vient nager parmi eux cela semble leur procurer un bonheur extrême. A son tour John vient se baigner dans une eau étonnamment chaude. Les enfants lui font fête à lui aussi. On lui entoure le cou et il doit assumer les fonctions d'un remorqueur. Il revint s'asseoir et on s'adresse à lui depuis une table voisine :

- Ia ona ra !

Le bonjour en tahitien utilise les mots ona, la vie et ra qui signifie le soleil et la durée.

- Je peux m'asseoir ?

Elle hausse les sourcils. Dans les îles ce signe d'approbation permet une économie d'énergie toujours appréciable sous une température élevée. Ce que la voix ne dit pas est communiqué par le visage. Le début se situe toujours entre l’approche trop timide et l’agression. ll est sous le charme des différents éléments qui émanent de sa personne. Deux dominantes : la fascination qu'exerce le décolleté de son maillot de bains et sa façon de rouler le "r" qu'il trouve tout à fait irrésistible. Le temps passe vite quand il ne comporte pas d'obligations. Il est déjà trop tard pour rejoindre Tahiti avant la nuit. John téléphonne à Erika et prétexte une panne de moteur. Il passera la nuit à Mooréa avec RoroIva et il rentrera demain. Rien n'a changé depuis les aventures de la Bounty quand les marins étaient conquis par les belles insulaires. John Pyne lui dit qu'il aimerait la revoir mais cela semble difficile. Il comprend qu'elle ne vit pas seule mais elle reste évasive.

Page 3 - John - Erika

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Les effets du climat

l y a longtemps que l'orage couve. Une grande force de John c'est sa capacité à gérer les situations de crise. Erika peut être coléreuse et John sait se montrer conciliant. Erika ne veut pas rester sur une île qui lui paraît sans intérêt. Sa famille et ses amis lui manquent et les mensonges de John sont insupportables. Quand John lui déclare qu'il ne veut pas rentrer à L.A. elle utilise sa formule habituelle :

- Tu fais comme tu veux.

Tout est dit. Erika exprime ainsi une profonde conviction selon laquelle, quelques soient les arguments qui lui sont opposés, elle a raison, définitivement. En l'occurrence cela signifie qu'il ne doit plus s'attendre à aucune concession de sa part, il est libre de vivre toutes les aventures qu'il souhaite, mais définitive il lui faudra bien admettre qu'elle a raison : il ne peut pas se passer d'elle et il ne va pas tarder à rejoindre son bateau pour venir la rejoindre à Los Angeles.

Erika prend donc l'avion. Elle part rejoindre l'appartement de sa mère. John en est toujours assez étonné, mais c'est une démarche immuable : à plus de trente cinq ans, Erika continue à retourner chez sa mère dès qu'une situation de crise apparaît.

Ils ont pris un taxi pour l’aéroport. Durant le trajet il est question du retour de John à Los Angeles, mais il ne se sent nullement séduit par cette perspective. Il embrasse Erika après lui avoir offert le traditionnel collier de coquillages. A son retour il s'attarde au bar de l'hôtel. Il a sympathisé avec le Directeur et celui-ci a un point de vue bien arrêté sur certains des effets provoqués par la vie à Tahiti.

- Tahiti par son climat exerce un effet particulièrement dévastateur sur les couples, mariés ou non. Cela tient au climat car le fonctionnement de nos organes se trouve perturbé en profondeur. Vous verrez. John se demanda si ses difficultés à s'endormir tenaient au nombre de verres de gin qu'il avait absorbés dans la soirée ou aux affirmations du Directeur de l’hôtel.

Le motu des extra terrestres

John et le Directeur de l'hôtel suivent un chemin en bordure du lagon. La nuit va bientôt venir et au loin Moorea s'estompe dans le mauve sombre du ciel. Le Directeur de l'hôtel a des convictions :

- La force d'une Nation se mesure dans sa capacité à mettre en œuvre des règles et des normes qui puissent être admises partout dans le monde. Cela concerne aussi bien l'utilisation de notre monnaie que le développement de notre organisation dans le domaine de la restauration ou de l'hôtellerie.

Le Directeur de l'hôtel dit nous parce qu'il est convaincu de la grandeur de la mission des États-Unis.

- Et vous pensez que ces règles peuvent s'appliquer aussi à Tahiti ? Nous pourrions être présentés comme les artisans de la destruction d'une culture ?

Ils ont marché le long de la plage et ils sont parvenus à un point d'où ils aperçoivent une concentration de voiliers. Le Directeur de l'hôtel pointe un doigt vers le large.

- Vous voyez ces voiliers ? Ils sont un exemple de la tolérance que nous exerçons envers toutes les communautés aussi étranges qu'elles puissent paraître. Regardez bien ces bateaux. Ils sont disposés en cercle autour de ce minuscule motu et si vous passez de jour vous pourrez remarquer que leurs occupants sont tous habillés en blanc. Ces gens là sont tous convaincus de la prochaine arrivée d'extra terrestres précisément à cet endroit et ils ont décidé de les accueillir. Si vous veniez d'un planète lointaine, cela serait certainement le lieu que vous choisiriez pour atterrir ! On l'appelle le motu des extra terrestres.

- Et ils ne payent aucun droit pour l'utilisation d'un emplacement qui se trouve devant votre hôtel ?

- L'emplacement de l'hôtel a été choisi en partie en raison de l'existence de ce motu, mais il n'y a pas ici de dispositif qui puisse me permettre d'exiger une quelconque contribution. Je me suis surtout intéressé au développement de mon hôtel, mais il y aurait là une activité à développer si vous souhaitez vous y investir.

Page 4 - Viva la vida

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Aita peapea !

Lucien Lenox se réveilla alors que l'avion passait au-dessus d'un atoll. L’immense anneau semblait à peine affleurer la surface, miracle d’équilibre entre une bande de sable et de corail et l’immensité de l’océan. Un île volcanique en forme de cône s’était lentement enfoncée en dérivant dans les profondeurs de l’océan tandis que le corail venait lui offrir une couronne. Un équilibre qui persiste depuis que les grands oiseaux de métal ont remplacé les pirogues. Peu après, l'avion se posa sur l'aérodrome de Faa'a où il fut accueilli aux sons d'un orchestre tahitien. Il accrocha à son oreille la fleur blanche de tiare qu'une jeune fille lui tendait, puis il demanda à un taxi de le conduire dans le centre de Papeete.

- Aita peapea, pas de problème.

Les jeunes garçons et filles installés sur les plateaux arrières des 4 x 4 apportaient une note d'exotisme à son trajet. Le taxi le déposa devant le marché. Il longea des étals de fleurs, de légumes et de poissons. Il déambula devant les magasins de curios, les magasins de souvenirs et d'artisanat local, puis il se mit en quête d'un hôtel bon marché. Au Tahiti Budget Lodge, rue du frère Alain, on lui proposa une chambre avec douche qui lui parut tout aussi sordide qu'une autre chambre moins chère et sans douche. Des draps plus que douteux, un mobilier rafistolé, malgré tout c'était mieux que le dortoir, encore moins cher.

Il arrivait sur le territoire sans un sou en poche. Il venait d'Argentine où il avait passé deux années dans un élevage de chevaux. Employé en compagnie d'un dizaine de rancheros, il avait connu une relative aisance matérielle. S’il n'était pas très bien payé, la viande par contre était abondante et il faisait ce qu'il avait toujours aimé faire, il passait toutes ses journées à cheval. Cependant, les chevaux lui paraissaient mauvais et indignes de ses talents. Il n'oubliait pas sa période de gloire, celle où il avait fait partie de l'élite du sport équestre, alors qu'il participait aux concours les plus prestigieux. Il commençait à fatiguer un peu son entourage par ses commentaires acerbes au sujet des chevaux juste assez bons pour les cavaliers médiocres de son entourage. On se lassait également de ses affirmations concernant l'existence de contrées idylliques réservées aux seuls privilégiés comme lui originaires de France. Il avait donc lassé tout le monde au point qu'il en venait à se demander s’il partait pour répondre à une aspiration qui lui était propre ou pour céder à la pression de son entourage qui en était venu à exiger de lui qu'il veuille bien mettre ses actions en accord avec ses déclarations.

Il aurait pu revenir en France, mais c'était renoncer à l'aventure. Des destinations possibles il excluait également l'Espagne et le Maroc où ses trafics lui avaient valu quelques démêlés avec la justice. Cette fois il voulait partir vers un pays où, il en était sûr, il allait enfin pouvoir faire fortune. Il avait exclu le nord, les États-Unis ne pouvaient pas lui convenir car il était rebuté par la rigueur des lois sur l'immigration et par l'aspect trop policé de cette région. La conquête de l'ouest était maintenant réservée aux experts de l'électronique. A l'époque de la ruée vers l'ouest, il aurait certainement pu jouer sa partition, mais il n'y avait plus place pour les chevaux sauvages de son acabit. Au sud non plus, il ne voyait pas trop son avenir. Il n'allait pas trouver beaucoup de changements par rapport à sa vie actuelle. D'ailleurs il parlait mal l'espagnol, alors qu'il y avait une destination que lui seul connaissait ici, des plages de sable blanc, du soleil et des filles au corps de rêve, un endroit où en plus on parlait français.

A Buenos Aires il avait pris un billet d'avion après un transit à Los Angeles, il avait posé son sac sur le sol tahitien par un beau matin de juillet. Il s'était renseigné sur Tahiti et il avait appris qu'il y avait des chevaux, il allait donc donner des cours d'équitation. En réalité, cela s'était avéré plus difficile qu'il ne l'avait prévu. Les moniteurs en place avaient moins de diplômes et de médailles, mais ils n'entendaient pas lui laisser la place. Il avait eu de plus en plus de difficultés à payer sa modeste pension, et puis il avait du quitter Papeete et il s'était mis en route vers Punaauia. Il occupait une cabane au bord d'une plage et son mode d'existence était précaire. Il pouvait donner deux à trois leçons d'équitation par semaine et le haras le nourrissait lorsqu'il s'occupait des chevaux. Si nécessaire, il avait recours à la cueillette des fruits qu'il vendait au marché. La technique était simple. Il avait repéré un endroit où les mangues étaient abondantes. Il remplissait un grand sac de jute, puis il prenait un truck pour vendre sa récolte aux touristes sur le marché. Pour mener à bien cette activité il utilisait une tenue des plus négligées, mais il avait son vestiaire au haras et il venait toujours à ses cours dans une tenue impeccable. Progressivement, il avait pu donner davantage de cours et sa situation s'était améliorée.

Les cours commençaient à rapporter et il venait de toucher un petit héritage dans une période où il recherchait un lieu qui soit vraiment à lui. On peut difficilement acheter une maison sur Tahiti, par contre il squattait un bateau à l'abandon sur un mouillage à Fare Ute en compagnie de deux tahitiens. C'était presque une épave, à l'image de son propriétaire qui ne s'intéressait pas à la voile et qui passait ses journées à boire. Comme il avait besoin d'argent pour assouvir son vice, Lucien Lenox n'a pas eu grand mal à le décider à vendre pour une somme dérisoire.

Viva la vida !

A genoux, prosterné aux pieds de sa couchette, sa main effleure la paroi, les cinq millimètres de peinture et d’acier qui évitent de se mouiller les doigts. Sa main apprécie la surface impeccable, le contact dur et lisse, peau contre peau, cette rigidité qui réconforte. Ah le gentil bateau que voilà ! Et puis en longeant une lisse ses doigts se heurtent à une petite bosse qui a gonflé sous la peinture. L’abomination est là ! On ne soupçonne pas la perfidie de la petite bosse. La journée débute bien et Lucien a la tête remplie de grandes entreprises. Il faut tout de même penser à s’occuper de ce petit problème aussi, mais la situation n’est pas désespérée. Si on le considère selon sa taille, le danger semble surtout d’oublier son existence. L’esprit rationalise. Commencer par le plus important. Avant de songer à l’état du bateau il faut donc veiller à l’état du bonhomme. Petit déjeuner copieux ballade jusqu’au bout de la jetée. Un coup d’œil aux balises de l’entrée du port. Sur des planches de surf ou de body la jeunesse locale s’adonne déjà aux joies de la glisse. Lucien prend sa moto pour aller donner un cours d'équitation. Le ciel est sans nuages mais tout au long de la journée la petite bosse est restée tapie dans un coin de son cerveau et elle ne cesse de grossir et de lui rappeler son existence incongrue. Cette aspérité vient gêner les grandes résolutions. A Nautisport Il fait l'acquisition d'une pâte à base d'epoxy. Il vaut mieux choisir d’agir le matin de bonne heure lorsque l’on a décidé d’éradiquer la petite bosse. Lucien empoigne le premier outil à portée de main. Un coup de tournevis sur la petite bosse et c'est un mince jet d'eau qui surgit. Bleu et brillant il porte en lui la lumière qui irradie le lagon. Julien observe cette petite fontaine et il s'efforce de se persuader qu'il va garder son calme et trouver une solution

Maraamu

Est-il raisonnable de changer le nom d'un voilier? Ce "Rêve d'Antilles" renommé "Viva le vida" entretient une relation intime avec la rouille. Lucien juge que l'importance des travaux en fait un nouveau bateau et qu'il ne court aucun risque supplémentaire en lui donnant le nom d'un vent qui souffle sur la Polynésie : Maraamu. Il ignore qu'en France les chantiers Amel ont donné ce nom à un de leurs produits. Le nom de son voilier est vraiment authentique avec trois fois la lettre a, une marque de son insouciance par rapport au coût de la peinture pour une lettre supplémentaire. Il a sauvé "Viva la vida" des eaux lorsqu'il a commencé à le vider de sa rouille et de toutes sortes d'objets inutiles. Quand il l'a mis au sec son navire a révélé sa véritable nature. Les fonds sont recouverts d'une espèce de magma noir. Quand il frappe un peu fort, son marteau traverse la paroi et il peut apercevoir l'herbe verte de Motu Uta. Ensuite il faut souder de larges plaques de métal avant que le voilier ne retourne sur l'eau. Tout cela est il vraiment raisonnable ? Lucien a rebaptisé son chef d’œuvre "Maraamu" sans s'inquiéter des superstitions maritimes mais ses copains lui avaient déjà donné un nom : "Cauchemar de chantier".

Royal Tahitien

Il a installé son voilier à terre sur le chantier de Motu Uta et il a fait l'acquisition d'une vieille moto pour ses déplacements. Les arômes d’un café alliés aux effluves de la mousse à raser, quelques pétarades en moto, et Lucien vient commander un petit déjeuner américain au Royal Tahitien. L’hôtel fait face à la passe de Taunoa. Au loin on distingue Moorea, l’île sœur. Il peut alors combiner des activités diverses qui vont de la contemplation du ciel à l’observation sans concession de ses voisins.

Fare Ute

Lorsque l'heure sera venue, Lucien n'en mènera pas large devant son créateur, il le sait bien. "J'ai fait des trucs pas bien, M'sieur, c'est vrai, mais un jour au moins j'ai fait un truc bien." Voilà il faudra qu'il pense à lui dire ça, sinon c'est sûr qu'il risque d'avoir des problèmes. Alors voilà : il est dans son bateau à Tahiti, à la marina de Fare Ute précisément. Il est affalé sur sa couchette à cause de la chaleur lorsqu'il entend un plouf. Quelque chose est tombé dans l'eau. Si c'était la nuit cela pourrait être un gros poisson qui fait des galipettes mais le bruit est inhabituel en ce début d'après-midi. Lucien sort sur le pont pour jetter un œil : il n'y a pas longtemps qu'il sait marcher et en ce moment le gamin est déjà sous l'eau et il commence à descendre. En ce début d'après-midi un bon bain est une bénédiction. Lucien l'a agrippé et il l'a à peine hissé sur le ponton que le petit paquet montre sa bonne santé en braillant. Il n'y a pas la moindre vague, pas le moindre requin à l'horizon. Ce n'est pas "Alerte à Malibu", juste une oreille habituée aux bruits du ponton, au clapot, aux grincements, aux claquements des drisses contre les mats, et puis aux cris des enfants. Ils sont toujours quelques uns à mettre de l'animation sur les pontons. Celui là s'est aventuré sur une passerelle et il est tombé. Dans la marina de Fare Ute les drames sont rares. De temps à autre un peu de remue ménage, un enfant ou un chat tombé à l'eau, les chats plus souvent que les enfants. Peut être que certains les poussent un peu, ces animaux ayant pour habitude de faire leurs besoins sur le pont du voisin.

Bora Bora

Certaines traversées se présentent sous les meilleures auspices, mais elles se transforment en petites tragédies. Lucien a passé de très agréables journées à nager et à pécher dans différents mouillages des îles sous le vent. Il a suivi la course de Vaha qui va de Huahine à Raiatea, puis de Tahaa à Bora Bora.

Le temps est couvert et un vent assez fort souffle du sud est sur Bora Bora. Lorsque Lucien fait le plein de gas-oil à Vaitape, il lui semble que la jauge du réservoir ne fonctionne pas correctement. Le vent semble forcir et il se hâte de prendre la passe Teavanui, la seule passe qui existe sur Bora. Lorsqu'il se présente dans la passe il voit une baleine qui plonge juste devant son bateau. Il pense que c’est là un signe heureux, un bon présage pour son retour mais il a à peine franchi la passe, que le vent commence à forcir. Il est d’abord parti au nord-est pour contourner la pointe nord de Tahaa et puis il s'est retrouvé à devoir remonter au vent sous la pluie et dans une forte houle. Il avance difficilement et il a le plus grand mal à doubler la passe Vaitoto. Comme il avance difficilement, il démarre le moteur mais il a l’intuition que quelque chose ne va pas. Il lui semble percevoir une odeur de gas-oil. Il constate avec effroi que la fixation du presse étoupe a lâché. L’eau rentrait à présent à grand débit en aspergeant le moteur. Il coupe le moteur et avec une petite masse, il renvoie le presse étoupe dans son logement. Le moteur est devenu inutilisable. Lorsqu'il veut revenir à la barre, il tombe car la houle brasse un mélange d’eau et de gas-oil à l’intérieur du bateau. La pompe de cale ne s’est pas déclenchée. Les malheurs s’enchaînent. L’eau a inondé les fonds et avec la gîte toutes ses affaires sont souillées par le gas-oil. L’étanchéité du réservoir n’est sans doute pas bonne et le gas-oil a débordé lorsqu'il a fait le plein à Bora Bora. Le vent a forci et le voilier est déporté vers l’ouest. Lorsque la nuit tombe Lucien n’a pas beaucoup progressé. Il est passé au sud-ouest de Raiatea. Il ne peut plus faire un pas à l’intérieur du bateau sans risquer de tomber et l’odeur de gas-oil lui soulève le cœur. Son petit pilote électronique ne tient pas. La houle et le vent sont trop forts, il doit rester à la barre. Lucien commence à comprendre les dangers qu’entraîne la préparation insuffisante d’un bateau. Il a stocké cinq mètres de chaîne dans une bassine attachée au pied du mat. A un moment la bassine rebondit sur le pont, elle éclate et la chaîne file par dessus bord avec un cliquetis sourd sur le métal du pont. Et puis des coups sourds résonnent sur la coque. Lucien n’a pas attaché son ancre. Il s'est contenté de la tension du guindeau. La chaîne s’est dévidée puis elle s’était coincée. La longueur est suffisante pour que l’ancre vienne battre contre la coque avec un grondement sourd. Lucien est assis à l’avant du bateau, la gueule éclairée par les feux rouge et vert. Il rebondit et il s’accroche du mieux qu'il peut. Il est trempé par les vagues mais il tire comme une bête sur ma chaîne en gueulant comme un fou. La mer lui offre cette opportunité de se donner en spectacle sans témoins. Il finit par remonter mon ancre. Lorsqu’on se retrouve dans le bouillon, il est trop tard pour faire acte de contrition. Il n’y a plus qu’à assumer le manque de préparation. Lucien passe quatre jours sans pouvoir rentrer dans mon cockpit sauf pour prendre de quoi manger avant d’atteindre Tahiti. Enfin la houle se calme, et il avance dans une gentille petite brise. Il a été déporté à l’ouest de Maiao et il lui faut encore tirer des bords avant de voir apparaître les côtes de Tahiti. Il arrive cuit par le soleil avec des mains abîmées et les fesses endolories. Il a des bleus un peu partout, et un grand besoin de sommeil. Au soir il rentre dans le port de Papeete et il jette l’ancre devant le temple protestant et il dort jusqu’au lendemain matin.

Sirènes

L’espace d’un instant il reste posé sur le sable, figé dans son immobilité. Une urgence le saisit et il file au milieu des algues pour disparaître parmi les coraux. Jamais il ne reste en repos. Ses déplacements ne s’interrompent jamais et quand il dort il progresse encore d’un léger battement de ses nageoires. Bercé par la houle ou entraîné par le courant, il est toujours animé d’un mouvement qui lui est propre. Lorsqu’il part dans une direction, il fait volte face avec l’adresse d’un danseur. A l’évidence cette agitation n’a pas de sens. Elle a du moins sa raison d’être, car elle est une expression de la vie. Quand la terre porte les marques du passage de ses habitants, les poissons ne laissent aucune trace. Ils offrent à de rares observateurs le spectacle de volutes légères et innombrables. Ils dansent pour rendre grâce à l’éphémère, pour charmer les sirènes par la grâce de leurs évolutions.

Souvent les sirènes sont blondes, mais il en est des brunes et des rousses. Elles ont cette chevelure des anges qui viennent visiter nos rêves. Elles ont une poitrine ronde et ferme, fantasme de tous les garçons grands et petits. Les nuages de poissons ondulent et s’ils sont capables de danser aussi bien c’est qu’ils sont guidés par un chant qu’ils sont seuls à entendre. Les humains construisent des édifices et des cercueils qu’ils enfouissent au plus profond dans la terre. Ils se prosternent et courbent le front pour obtenir leur pitance. Travail, abnégation, souffrance contre marchandise. Tout s’échange et tout est à vendre, rêves éclatés en petits morceaux : un peu de la fraîcheur des sommets de l’Himalaya dans le dentifrice, un peu de l’odeur des îles du Pacifique dans le savon de la douche. Le poisson avance vers sa sirène, avec un léger dandinement. Il ondule autour d’elle. Elle lisse ses écailles et il se cambre un instant sous ses caresses. Lorsque sa sirène l’enlace, il part avec elle pour une descente au plus profond de l’océan, pour réapparaître peu après, toujours virevoltant, dansant son mouvement perpétuel, enchaînant les volutes de ses doutes et de ses hésitations. Ni autorité ni contrainte dans la vie sociale des poissons.

Une touriste

Lucien s'est levé dès cinq heures du matin. Il s'est assis au bar du Manhattan face au quai des ferries, il lit La Dépêche de Tahiti et il observe la ville qui se met en mouvement. Il est fatigué par sa nuit. Cela a été agréable, mais il était temps que cela se termine. La touriste qu'il a rencontrée sept jours auparavant vient de prendre un taxi vers l'aéroport de Faa. Elle était belle, elle était gentille, mais il lui aurait volontiers tordu le cou. Insatiable, angoissée par la perspective de son retour, elle l'a épuisé dans ses exigences de caresses. Elle semblait vouloir emmagasiner très vite une forte dose de sensations qui lui permette de combler tout un passif d'absence de jouissance.

- Tu ne te rends pas compte de ta chance.

La femme d'affaires a bien organisé sa vie. Les quelques confidences qu'elle lui a faites semblaient indiquer que dans son couple l'intimité de la vie privée avait fait place à la vie du commerce. Elle semblait vivre dans une angoisse permanente, comme si à la peur de ne pas réussir avait succédé la crainte de ne pas jouir suffisamment. Elle lui avait déclaré être partie pour éviter d'exploser. C'était facile, mais il n'avait pu se retenir :

- Les explosions sont désormais interdites sur Mururoa et alentour.

Elle était complètement stressée, mais avide de découvrir les îles. Leur relation avait été très intense et il avait été étonné de constater que cette femme avait apparemment construit sa vie en ignorant des besoins de son corps qu'il avait pris plaisir à lui révéler. En même temps, il pensait :

Ils avaient sympathisé parce qu'il était évident qu'elle était venue sur Tahiti avec la ferme intention de ne pas s'ennuyer. Il avait mis un point d'honneur à régler toutes les notes de leurs repas et il avait dépensé en une semaine autant d'argent qu'il en dépensait habituellement en un mois. Pourtant il a la désagréable impression d'avoir été consommé, de la manière dont elle a consommé du loisir au cours de sa période de quinze jours de vacances. Ces gens de la métropole ont toujours des difficultés à surmonter : ils mettent tant d'application à réussir leurs vacances que cela commence à ressembler à du travail.

Tania

Il porte de petites lunettes rondes et avec ses cheveux longs et avec la barbichette qu'il a laissé pousser depuis son arrivée, il croit présenter ce qu'il suppose être la figure d'un poète. En tout cas cela plaît à Tania. Il a réussi à faire impression sur elle en prétendant être un grand navigateur en escale à Tahiti. Ses dernières aventures ont calmé les aspirations de Lucien à devenir un grand navigateur et il est venu stationner devant le Maeva beach.

Page 5 - Les fêtes du Heiva

...

De la supériorité des bateaux en acier

Les fêtes du Heiva étaient terminées et Jack traversait les rues du centre ville avec ce désir de s'approprier un territoire qui envahit celui qui veut trouver ses marques dans un espace qui lui paraît entièrement nouveau. Il était surpris du contraste qui faisait voisiner des immeubles modernes avec des bâtiments totalement insalubres. Sauf dans quelques rues du centre ville, la végétation n'était jamais totalement absente, il y avait toujours des espaces de verdure et des bosquets fleuris. Dans la partie commerçante de la ville, les couleurs vives des étals attiraient le regard et il était parfois interpellé par des jeunes filles qui proposaient chemises à fleurs ou des bermudas aux passants.

Il sont bien une dizaine sur un gros voilier amarré dans le port de Papete. Le jeu est assez spectaculaire. A bord, tout le groupe se précipite sur un bord en hurlant pour donner de la gîte au bateau, puis tout le monde passe sur l'autre bord. A l’arrière, grimpé sur le bastingage, un gars se saisit d'une drisse et s'élance. Le mouvement du bateau, lui évite de percuter le mat et lorsqu'il revient vers l'arrière, son cri suraigu couvre ceux des autres joueurs. L'un des joueurs passe par dessus bord, ce qui met provisoirement fin au jeu.

John Pyne suit le jeu en se disant que ces français sont vraiment fous. Près de lui, Lucien Lenox s'était arrêté également. Il désigna le voilier avec un grand geste de la main:

- Tu le trouves beau ?

- Oui ,vraiment très beau.

Je te déconseille un pareil navire. C'est beaucoup trop compliqué et ça tombe toujours en panne. Mon bateau est cent fois mieux !

Lucien Lenox entame alors un exposé de ses convictions sur la supériorité des bateaux en acier. John Pyne soutint les coques en plastique, mais sans grande conviction. John a rencontré Lucien au Maeva Beach. Comme il le trouve distrayant il l'invite à prendre un verre et ils vont s'installer à la terrasse des "Trois Brasseurs". Lucien Lenox est satisfait d'avoir trouvé un interlocuteur. C'est plus fort que lui, avec sa tendance naturelle à la vantardise, dès l'instant où il trouve une oreille attentive, Lucien éprouve le besoin de démontrer une supériorité et des capacités hors du commun.

- Tu connais la meilleure façon de faire fortune ici ?

Les gens qui ont fait fortune se gardent de se vanter.

- La plus grande richesse dans les îles ce sont les perles. Et si tout se déroule comme je l'ai prévu, je serai bientôt riche, très riche.

Lucien Lenox s'interrompt. Il se caresse sa barbichette tout en regardant John.

- Je me demande si je peux te faire confiance.

- Non sans aucun doute, et en ne me disant rien, tu ne prends aucun risque. Par contre tu ne sauras jamais s’il était possible ou non de m'accorder ta confiance.

- Les fermes perlières appartiennent à quelques propriétaires très fortunés. Avec mes amis, nous allons rétablir quelque peu un équilibre dans la répartition des richesses.

- Tu veux dire que vous avez l'intention de vous emparer de leurs perles ?

- D'une partie seulement. Tout est prêt. J'ai un ami qui travaille sur une ferme perlière. Avec un autre associé, nous avons acheté du matériel de plongée. Il ne nous manque plus que le bateau pour nous rendre dans les Tuamotu. Tu serais intéressé ?

John regardait Lucien Lenox avec incrédulité. John commençait à comprendre que la rencontre n'était peut être pas le fait d'un pur hasard.

- Et tu t'adresses à moi pour me demander de faire équipe avec vous ? Ton voilier Maraamu pourrait faire l'affaire ?

- Mon moteur est en panne.

Apparemment les bateaux en acier ont aussi leurs limites. John se dit que ce type lui avait semblé un peu spécial avec sa barbichette et ses petites lunettes rondes qui lui donnent l'allure d'un révolutionnaire soviétique. John a suffisamment d'argent pour acheter des colliers de perles noires s'il veut en offrir. Pourtant le côté aventureux de l'aventure le séduit. Il répond donc qu'il va y réfléchir et il précise qu'il entend ne pas trahir la confiance qui lui a été offerte.

Page 6 - Rue des écoles

...

Rue des écoles

John Pyne et Lucien Lenox se retrouvent parfois pour boire un verre. Ils n'ont pas la même conception de la vie de couple.

- Ce soir je lui mets sa branlée.

Si John a bien compris le mode de fonctionnement de Lucien cela fait partie des préliminaires. Quelques jours plus tard il doit se mordre les lèvre pour ne pas éclater de rire lorsqu'il le voit venir vers lui avec un œil au beurre noir et le visage tuméfié :.

- Tu as vu ce qu'elle m'a fait ?.

John trouve plutôt rassurant que Tania ait du répondant. Quant à lui il vit une relation heureuse avec l'impression d'être sur un nuage. Il rejoint Roroiva Tiare sur Moorea.

Il est déjà dix sept heures et la chaleur est encore étouffante. John a essayé la clim, mais le passage d'une atmosphère surchauffée au froid de sa chambre ne lui convient pas. Il finit de règler quelques dossiers en attente sur son ordinateur. Ensuite il prend un truck et il va retrouver Roroiva Tiare. Il admire la fraîcheur de son teint et la beauté de son sourire.

- Tu travailles même le Samedi ? Si tu es venu seulement pour travailler, tu vas gagner de l'argent, mais tu ne vas rien comprendre à Tahiti.

Toujours ce roulement des "r" qu'il trouve vraiment irrésistible..

- Regarde cette feuille qui s'envole lorsqu'une brise légère passe. Elle plane doucement avant d'aller se poser. Elle te dit comment on comprend la vie ici.

- Comme une feuille qui vole ?.

- Oui. La vie est un instant fugitif et intense.

L'accumulation des biens à laquelle il travaille n'est qu'une illusion qui l'enchaîne. Il s'approche. Tout est simple et naturel. Elle se serre contre lui et il l'enlace. Ils marchent le long des quais et ils passent devant le temple protestant de Paofai. Roroiva Tiare s’arrête en chemin pour dire bonjour à une dame. La dame a pris l'avant bras de Roroiva Tiare et elle le caresse en émettant une série de "Hé Hé Hé" :

- C’est ma tante Irena. Tu as peut-être été surpris de la voir me caresser ainsi le bras. Ici, l’affection se dit, mais surtout elle s’exprime par des gestes.

- J’ai vu. et je suis tout disposé à découvrir d'autres aspects de la culture locale.

- O.K. Alors !

Le "O.K. Alors !" est branché. Il manifeste une adhésion totale dont les limites restent indéterminées mais prometteuses. Ils s'arrêtèrent un instant devant les pirogues à proximité des yachts au mouillage. Ils se rendent au Kiriki où ils s’installent dans une salle décorée de tableaux et à l’ambiance feutrée. Jack apprécie cette ambiance sophistiquée. L’éclairage a été étudié pour mettre en valeur les tableaux. Une serveuse évolue avec un gracieux ondoiement des hanches lorsqu’elle vient remplir leurs verres. Et puis l’ambiance de la salle change soudain lorsqu’une troupe de danseurs et de danseuses fit son apparition. Roroiva Tiare était ravie et une petite lumière danse dans ses yeux.

- Bienvenue dans une réalité qui n’est pas virtuelle, chez nous les corps savent s’exprimer. Viens, tu n’as encore rien vu.

Roroiva Tiare l’emmène rue des écoles, au Piano Bar. Les jeunes filles semblent avoir trouvé un compromis particulièrement harmonieux en incorporant les figures des danses traditionnelles aux tubes les plus récents. Impossible de ne pas remarquer certaines danseuses. Roroiva Tiare embrasse l’une d’entre elles et elle fait les présentations.

Lupita rejoint leur table. Elle s’exprime d’une tout petite voix. Elle expose à Jacques sa profonde conviction dans l’existence de Dieu. Jack s’étonne de la voir élaborer une combinaison où la ferveur mystique trouve pour allié les artifices de la séduction. Lupita leur explique qu’elle se prépare pour une élection. Elle ambitionne de devenir Miss Piano Bar et Jack se dit que Dieu va certainement exaucer la prière de Lupita, car Lupita est profondément convaincue de son existence et elle remercie le Seigneur chaque fois que John lui offre un verre. Ils sortent de la boite, il est deux heures du matin.

- John tu n’as rien remarqué de particulier chez mon amie Lupita ?

Il a eu une impression bizarre en faisant la bise à Lupita.

- En fait Lupita est un raerae, autrement dit c'est un travesti. Dans les familles, le premier enfant est destiné à seconder la mère. Cela s'applique même si l'aîné est un garçon auquel on assigne alors le rôle d'une femme.

Huahine

Avec le voilier de John ils ont rejoint Huahine. Ils se couchent tard et ils dorment tard. Ils émergent des brumes du paka. Ils ont fait l'amour longtemps et pour eux le Paradis a ouvert ses portes. Depuis trois jours ils occupent un petit fare sur le motu Maeva à Huahine. Depuis trois jours, ils sont sur un nuage. La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure et ils restent comblés d'une relation dont toute réalité est abstraite, attentifs seulement aux plaisirs qu'ils partagent. Ensemble ils plongent en apnée ou ils restent de longues heures étendus au soleil.

- A maïé ta maa !

Le thon frais découpé en petits morceaux avec une tomate émincée, carotte râpée et oignon, lait de coco et un assaisonnement de citrons verts. Le poisson cru est un des délices de cette cuisine basée sur des produits que la nature fournit généreusement. Les fruits sont en abondance : ananas, mangues, papayes, pamplemousses et bananes ont des formes et des saveurs dont il ne se lasse pas. Jack appréciait les mets autant que les mots tahitiens qui les désignent.

Ils sont étendus sur la plage lorsque le vini de Roroiva sonne. RorIva s'est éloignée pour répondre. Elle revient en pleurant. - Mea haama. Mea haama,

Ça fait honte, RorIva se sait immorale mais elle ne peut s'empêcher d'être heureuse. Le repentir l'attriste. Une larme perle dans ses yeux et vint étinceler au soleil. Elle rappele cette légende qui dit qu'après le pécher originel, les larmes versées par Eve ont donné naissance à des perles blanches. Les perles noires sont nées des larmes d'Adam, plus rares et plus précieuses encore, car Adam savait maîtriser sa douleur.

Sur les îles le miracle est quotidien et il en est l'histoire. Le corail s'est accroché à la lumière du soleil pour ériger des barrières d'où sont nés les lagons qui viennent auréoler les îles. John reste émerveillé de cette nature offerte. Il est venu plonger dans la baie de Maroé, au centre de la caldeira, avec cette impression de plonger au cœur du monde et puis il s’est endormi auprès de Roroiva.

Il a traversé un jardin de fleurs de toutes couleurs où dominent le jaune et le rouge. Une fleur rouge plus grande et plus éclatante que les autres s'est ouverte et elle l'a avalé tout entier. Il suit un chemin de corail blanc. Il parcourt un fouillis de végétation dense, un relief vallonné aux profondeurs humides. Monter puis descendre sans fin, c’est toujours identique et c’est toujours différent. Il gravit une pente abrupte et il doit s’arrêter presque à chaque pas, le cœur battant, puis il descend emporté doucement par la pente. Il traverse toutes les nuances du vert pour parvenir à ce point où s’étend le bleu turquoise des lagons cernés par la blanche écume de la houle, cette respiration profonde et continue de l’océan.

Il a entendu le grondement sourd de la houle s'estomper. Il s'est glissé dans ce cocon d'une douceur extrême et il nage à présent aux milieu des requins. Une immense raie manta s'est déployée et il descend derrière elle, plus bas, toujours plus bas, jusqu'à une anfractuosité où il s'engouffre. Il pénètre dans une grotte au sein de laquelle il découvre un lac de lave en fusion. Il plonge dans la lave bouillonnante, il descend toujours plus profond, au centre du volcan. Il est au cœur des origines des îles et au cœur du monde. Il est sur la plus belle et la plus sauvage des îles du Pacifique, Huahine, île somptueuse, île dédiée à la vahine.

Page 7 - Un vini sonne

...

Un vini sonne pour Matahi Arii

Sa maison est au bout d'un chemin en impasse proche du centre. De grandes baies vitrées s'ouvrent face à une colline pourvue d'une végétation touffue. Une piscine, une terrasse et un grand jardin abondamment fleuri donnent un agrément supplémentaire à ce lieu. Matahi Arii apprécie particulièrement son salon en bambou et la grande table en maru maru destinée à recevoir ses amis aux divers dîners qu'il donne de temps à autre.

La maison est bien assez grande pour lui et pour Roroiva Tiare. Leur chambre donne sur un jardin en retrait où un frangipanier voisine avec un citronnier. Cette chambre ne permet pas vraiment d'échapper à la chaleur, mais elle est à l'abri du bruit du trafic de Papeete, sans pour autant échapper aux chants des coqs et aux aboiements des chiens qui animent les nuits de Tahiti. Il y a encore un bureau et une chambre toujours prête pour recevoir les amis.

Matahi Arii pense pouvoir être légitimement fier d'habiter cette maison. Il lui a fallu du temps pour parvenir à l'acquérir. Les efforts qu'il a dû déployer lui paraissaient dérisoires aujourd'hui.

Matahi Arii est un demi, tahitien par son père et tinito c'est à dire chinois par sa mère. De celle-ci il a hérité quelques talents pour le commerce, mais la réussite qu’il connaît à présent a été longue à venir. Dans les premières années de démarrage de son commerce, il dormait dans un coin de son hangar. Il a travaillé sans relâche et économisé sou après sou. A l'époque, il ne recevait personne et il ne donnait jamais une autre adresse que celle de son entreprise, le lieu où il vivait. Roroiva Tiare y a vécu avec lui et elle ne se plaignait jamais du manque de confort. Il s'est mis en quête d'une maison après cette rencontre. Il a toujours l'impression de ranger une perle dans son écrin.

Pour elle, il a consenti à abandonner le mode de vie spartiate auquel il était habitué. Il a un associé farani et il ne travaille plus comme un forcené. Il a davantage le temps. Les meubles qu'il a jusqu'alors considéré uniquement comme des marchandises de son commerce, ont soudain trouvé une utilité à ses yeux et il a ainsi meublé avec soin chacune des pièces de son habitation.

Depuis le jour où il a rencontré Roroiva Tiare, il en est devenu éperdument amoureux. Il aime la regarder quand elle dort, quand elle se lève ou quand elle s 'habille. Il est comblé par sa présence, à toute heure du jour ou de la nuit.

La journée a bien commencé. C'est un matin polynésien au ciel sans nuages. Un léger vent du sud apporte un peu de fraîcheur. S'il ne pense pas vraiment à Roroiva Tiare, c'est tout de même elle qui est présente dans son esprit. Il a parfois cette impression que son corps garde le souvenir de leurs étreintes et que les formes du corps de Roroiva Tiare sont comme inscrites dans son propre corps. Roroiva doit rentrer demain. Elle est partie depuis maintenant près d'une semaine. Elle a pris le bateau pour Moorea pour rejoindre ses amies Vaea et Lindy. Vaea habite une grande maison à P.K. 17, face à la baie de Cook. Matahi a encouragé Roroiva à rejoindre ses amies.

La sonnerie de son vini le fait sortir de sa torpeur et il manque de perdre l'équilibre dans sa précipitation à atteindre l'appareil posé sur une table en bambou.

- Tu ne t'y attendais pas !

Non, il ne s'y attendait pas bien sûr, mais il a immédiatement compris l'autre sens de la phrase : il n'est pas nécessaire que je me nomme car tu sais qui je suis. Il parvient à adopter un ton assuré, mais il sait aussi que son rythme cardiaque s'est soudain accéléré, il est vraiment conscient de se sentir bouleversé.

- Thérèse, comment vas - tu ?

C'est une réponse de convenance. Thérèse va toujours bien. En tout cas, elle ne se laisse jamais aller, il ne l'a jamais vu montrer la moindre faiblesse. Sa bonne santé a même eu pour conséquence sa mauvaise santé à lui car il a fait partie des hommes-objets dont elle a aimé s'entourer. Plus précisément, on peut dire qu'elle aime les consommer et surtout les déstabiliser. Sans doute un autre aspect d'une vie particulièrement bien réglée et consacrée pour l'essentiel au métier de banquière qu'elle exerce avec talent. A une époque elle s'était amusée de la passion qu'elle avait suscité chez lui.

La vérité est-elle subjective ?





Thérèse a le don de la formule assassine :

- Roroiva n'est pas là, je crois. Tu n'as pas peur des mauvaises rencontres qu'elle pourrait faire à Moorea ?

- Tu as l'air en forme !

- Ca va merci ! Dis-moi, tu ne t'ennuies pas dans ton décor si bien rangé ?

- Pourquoi devrais-je m'ennuyer ? Mon décor me convient très bien !

Elle a l'audace de l'appeler comme ça sans crier gare et déjà il se trouve sur la défensive, tandis qu'elle aborde son thème favori : l'ennui. L'ennui est devenu pour elle un ennemi personnel ce qui implique que son destin est voué tout entier à en venir à bout.

- Tu en as sûrement assez des soirées camomille. Je t'attends ce soir à dix neuf heure trente au Rétro. Je dois t'informer d'une question d'une grande importance pour toi. C'est moi qui invite, alors tâche d'être à l'heure !

Leur relation des années qui ont précédé sa décision de créer une entreprise d'importation de meubles. Cela avait été la période la plus riche de sa vie, certainement aussi la plus troublée. De sa relation avec Thérèse, il conserve le souvenir d'une succession d'épisodes au cours desquels il passait de l'accord le plus harmonieux au conflit le plus destructeur.

Ils s'étaient rencontrés à une époque où Matahi Arii parcourait le chemin semé d'embûches du créateur d'entreprise. En retard dans ses règlements après avoir livré du mobilier au gouvernement, il attendait depuis six mois un règlement d'un montant global de cinquante millions de francs pacifiques. A ce train là, c'était la liquidation dans les trois mois. Il avait obtenu un rendez-vous avec un employé de la Socredo pour la signature d'un échéancier qui lui avait dit :

- Vous savez, avec nous c'est comme avec la Mafia, vous signez ou vous ne signez pas, c'est pareil. De toute façon il va bien falloir payer.

Thérèse connaissait le dossier. Elle avait biffé les deux paragraphes du contrat dont il ne voulait pas, et tendu sa carte :

- Et en cas de problème Monsieur, n'hésite pas à m'appeler.

L'ignorance du vous, légitime sur l'île n'est pas incompatible avec l'utilisation de Monsieur. Aussitôt après être rentré chez lui, il l’avait appelée pour la remercier et le moins que l'on puisse dire, c’est que la réponse avait été directe :

- Si tu ne sais pas comment me remercier, invite-moi à dîner, nous chercherons ensemble.

Cela aurait pu être le début d’une histoire à la fois simple et agréable. Agréable elle l'avait été, simple jamais.

D'abord, il y avait eu la question des lieux. Il aurait apprécié qu'elle vienne simplement vivre chez lui. Cela n'avait jamais été possible. Si elle acceptait de rester chez lui une semaine, c'était inespéré. Sur un mot qui lui avait déplu ou même sans raison apparente, elle remplissait sommairement son sac de voyage et elle repartait.

Ensuite, il y avait eu la question des amis. Il avait été fier de la présenter à certains d'entre eux et il lui avait demandé d'être à ses côtés lors d'invitations à dîner. Elle avait toujours refusé.

Enfin, il y avait tout le domaine des conceptions politiques, philosophiques ou religieuses. L'un comme l'autre, ils avaient beaucoup lu et étudié. Matahi Arii considérait qu'il pouvait affirmer certaines convictions avec certitudes. Thérèse affirmait que toute vérité est subjective. Elle refusait d'admettre que l'on puisse considérer comme vraie une quelconque théorie. Cela irritait profondément Matahi Arii.

Cependant, si tout n'était pas simple dans les domaines essentiels que sont les lieux, les amis et les idées, il y avait un domaine dans lequel il n'y avait entre eux aucun contentieux : le lit. Et encore cela avait été surtout vrai dans les débuts de leur relation. Cela s'était compliqué par la suite. Thérèse avait un penchant marqué pour les situations dangereuses et elle l'avait développé dans tous les domaines. Elle aimait faire l'amour avec lui dans des endroits où ils risquaient d'être surpris. Il avait apprécié un retour à la nature et une totale liberté, beaucoup moins de se trouver dans certains lieux publics et de courir le risque d'être découvert, ce qui amusait énormément Thérèse.

Thérèse pouvait bien comparer Roroiva Tiare à une potiche. Il est vrai que Matahi Arii trouvait sa relation avec elle reposante. Thérèse prétendait à une maîtrise dans tous les domaines, et c'est peut-être cette compétence tous azimuts qui avait fini par lui sembler excessive et dont il s'était lassé. Roroiva Tiare s’était donnée à lui simplement, sans détour. Leur relation lui paraissait simple et naturelle. Pourtant, le doute commençait à progresser dans son esprit et il est vrai que depuis quelque temps, il la sentait distante, leur relation avait perdu toute sa puissance initiale. C'était peut être au cours de cette période qui avait été la plus difficile de sa vie, celle durant laquelle il avait pris un maximum de risques pour aboutir à sa réussite actuelle, que sa relation avec Roroiva avait été la plus intense et la plus belle. Rien à voir avec les rapports qu'il avait entretenus avec Thérèse qui avait toujours voulu être une égale. Elle n'avait pas hésité à le bousculer au gré de ses fantaisies. Avec le recul, il considérait que cette relation l'avait déstabilisé, à l'inverse de ce qu'il avait connu avec Roroiva, une relation paisible, à l'abri des remises en cause.

Joie de vivre

Selon Thérèse, la joie de vivre est d’abord une décision. Elle a choisi le cadre du Rétro, le lieu de leurs rendez-vous autrefois. Matahi Arii s'est installé sur une banquette tout au fond, selon une habitude ancienne. Le Rétro est sans doute plus que tout autre un lieu de rendez-vous pour les popaas. Il y a là la clientèle habituelle venue savourer un jus frais d’ananas ou de papaye. Quelques touristes débarqués du Renaissance après s’être dégourdi les jambes, viennent goûter l’exotisme de la ville et absorber diverses boissons accompagnées des gaz d’échappement de la RDO.

Un couple, composé d’un monsieur à la cinquantaine grisonnante accompagné d’une toute jeune fille, s'est installé non loin de Matahi Arii. En les contemplant Matahi Arii songe à tous ces jeunes retraités à la vue basse qui ont parfois l'illusion de devenir irrésistibles lorsqu'ils rencontrent quelques tendrons exotiques. Leurs certitudes s'affirment davantage encore lorsqu'ils étalent leurs liasses de billets. Tout est permis et ils sont encore en sursis tant que le ridicule n'est pas mortel. De toute façon ici chacun est libre de faire ce qu'il veut. Ce qui permet au Paradis d’exister c'est l’absence du péché et non l’absence d'un plaisir partout présent qui éclate dans le cadre d'une nature généreuse et belle.

Le péché n’existe que dans un plaisir coupable, il suppose que l’on en ait conscience. La culpabilité est apparue avec les missionnaires et les églises se sont multipliées pour laver toutes ces âmes en perdition. Protestants, Catholiques, Mormons, Adventistes, Sanitos, Pentecôtistes et Témoins de Jéovah, toutes ces communautés se sont rassemblées sur les différentes îles de la Polynésie pour combattre ardemment le péché sans doute, mais peut-être davantage encore pour exalter la beauté du monde. Là se trouve peut être la raison pour laquelle le péché n’a vraiment aucune chance face à cette conviction qu’il fait bon vivre, il se situe dans une incertitude relative aux frontières entre le bien et le mal.

Matahi Arii en est là de ses réflexions lorsque Thérèse vient vers lui. Elle est pressée, comme à son habitude, et autoritaire, c'est irrémédiable. Matahi Arii sait qu'il y a quelque part une faiblesse que la démonstration permanente d'une maîtrise de soi est destinée à masquer. Matahi Arii le sait mais Matahiu respecte l'autorité. Il a toujours était fasciné par son regard et à chacune de leurs rencontres, il reste soumis à ses yeux bleus. Cette fois-ci encore, son regard se perd dans un bleu qui l'absorbe tout entier :

- D'abord, je suis venue pour affaire. Ma banque a été contactée par un grand groupe financier américain. Nous allons réaliser les plans d'un grand ensemble immobilier sur les hauteurs de Fa’aa. Tout l'ameublement des chambres va faire l'objet d'un appel d'offres. A mon avis tu augmentes tes chances si tu travailles avec moi.

- Et tu as prévu ta commission ?

- Je te ferai bientôt connaître ma position.

Thérèse a une prédilection pour les sous-entendus. Matahi Arii voit deux petites rides au coin des ses yeux qui apparaissaient quand elle se moque.

- En fait, il n'y a rien de changé, c'est comme autrefois : je peux te donner un petit coup de pouce, tu feras la même chose pour moi si l'occasion se présente.

Matahi Arii remercie

- Tu trouveras bien une façon de me remercier. Tu es loin d'être assez fort pour pouvoir t'en dispenser. Mais je ne suis pas venue uniquement pour affaires. Ne vois pas dans ce que je vais te dire autre chose qu'une mise en garde amicale. En fait je vais te rendre un service et t'éviter d'être ridicule.

La mise en garde est peut être amicale, en tout cas elle est énoncée sur un ton glacial.

- Roroiva est à Moorea, c'est bien cela ?

- Bien sûr, elle est chez Lindy.

- J'ai passé le week end sur Moorea au Bali Haï. Elle y était aussi et elle n’était pas seule. Mais il n'est peut être pas nécessaire de changer tes petites habitudes. Inutile de jeter tes pantoufles.

- Tu ne veux pas m'en dire davantage ?

- Non, je t'en ai dit bien assez. Mais je crois que tu ferais bien de t'occuper de la question. Il semble qu'il y a des domaines dans lesquels ta côte est en train de baisser et je crois que ta vahiné n'a pas fini de danser son ori.

Le ori est une danse bras écartés. Le mot désigne également une période de défoulement avant le mariage. Déjà Thérèse était debout. Matahi Arii ne bougeait pas, les déclarations de Thérèse le laissaient pétrifié. Thérèse posa un léger baiser au coin de sa bouche et partit rapidement. Elle avait une formule : la vie c’est une bougie qui brûle, toute économie est inutile.

Matahi Arii est tourmenté. Après toutes ces années, Thérèse veut encore l'atteindre. La révélation de l’infidélité de Roroiva Tiare remet en cause toutes ses certitudes.

Page 8 - Un vini sonne

...

Un vini sonne pour Matahi Arii

Lucien est installé à la terrasse du Manava et il parcourt la Dépêche. Il a commencé sa journée de travail à six heures, ce qui ne constitue pas vraiment un exploit sur l'île. Il est courant de commencer la journée très tôt pour la terminer aux environs de quinze heures. Soit six heures avant la pose de midi, puis encore deux heures de treize à quinze heures.

Il retrouve toujours la Dépêche avec satisfaction. Il est ravi d'ouvrir un journal qui commence par la série des petites annonces locales , puis qui remplit ses pages avec des nouvelles sur des îles de dimensions microscopiques à l'échelle du monde. Le sort des vastes étendues au delà des mers qui entourent le Paradis est réglé en quelques colonnes et sur deux à trois pages.

Les nouvelles locales ne manquaient jamais d’un certain relief. La vie politique de l’île connaît généralement une grande animation. Une caractéristique particulièrement importante de l’île c’est qu’elle soumet tous les éléments à une dégradation rapide. Toutes les matières y subissent des conditions climatiques qui peuvent entraîner une décomposition. Cette tendance s’étend aux hommes et peut se traduire par une corruption qui tend vers l’extrême. Comme l’exiguïté du territoire ne permet pas de multiplier les titres et les fonctions honorifiques, la bataille est âpre entre les quelques personnages qui se disputent le pouvoir.

Lucien apprécie également la fertilité des îles dans la production des Miss, s'agissant aussi bien de Miss France, que de Miss Tahiti, ou d'une Miss lointaine apparue dans une île des archipels. La moindre des institutions de Papeete peut également avoir sa Miss. La Dépêche se fait fréquemment l'écho de ces événements, voir même de l'imbroglio à l'origine de la difficile question : qui de Miss France ou de Miss Tahiti peut prétendre au titre de Miss Monde ? Les photos de ces jeunes filles n'ont rien à voir avec les photos suggestives destinées à faire vendre certains journaux anglais. Il n'est pas nécessaire qu'elles se dénudent, toutes ces tahitiennes sont belles et cela suffit.

Et puis, Lucien ne manque jamais de s'attarder sur les deux à trois pages où figurent les photos des arrivées et des départs du Territoire. Des amis, des couples, des familles entières se côtoient sur des photos où l'on peut reconnaître ceux qui arrivent, car tous sont pourvus de colliers de fleurs et ils ont un sourire éclatant. Parmi ceux qui découvrent ces photos, certains ne sont peut être jamais partis. Ils sont sûrs cependant d'y retrouver un jour un parent ou un ami. Les images renforcent le sentiment d'appartenir à une commu9nauté restreinte mais toujours ouverte sur le monde.

A SUIVRE ...