Grains à moudre
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L'assassin de la rue Lantiez

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Page 1 - Une journée de travail

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1 - Chagrin

... Serge Lecourt se rend à son travail en métro ou en voiture.

2 - A l'étroit

... Serge se sent mal à l’aise dans son costume. C’est trop étroit au niveau des épaules, il aurait dû prendre plus de temps quand il li’a choisi. C’est toujours comme ça, Serge court après le temps. Serge travaille dans une entreprise spécialisée dans la production de montres, cela explique peut être son stress permanent. Il a calculé qu’en commençant à écrire au départ du train il aura juste le temps de terminer la rédaction de son rapport. Il est assis en face de quelqu’un qui doit avoir les mêmes objectifs que lui et il y a juste assez de place pour les deux ordinateurs portables. Il est temps de rédiger mais deux voisins se sont lancés dans une âpre discussion sur les mérites de leurs joueurs de foot favoris et il ne parvient pas à se concentrer.

Il desserre sa cravate. Sans résultat. Il a encore cette impression d’étouffement. Une boule dans la gorge l’empêche de respirer. Il réussit à se concentrer et à écrire trois phrases mais le téléphone portable de l’un de ses voisins a retenti et il est obligé de l’entendre minauder des « mon cœur » des « ma biche » et des « ma chérie ». En voila un dont le couple ne connaît pas encore l’usure du temps.

3 - Parking

... Il lui faut une place de parking juste à quelques pas de son entreprise. Serge remonte dans sa voiture après ses achats et il n'a jamais envisagé de se rendre à pieds au magasin suivant. Toute l'organisation de la ville a été conçue pour répondre a ses besoins. Dans sa magnifique voiture un logement est prévu pour recevoir son gobelet et il maîtrise parfaitement une coordination qui lui permet de conduire tout en buvant son café. Il dispose encore de toutes sortes d'accessoires qui lui permettent d'écouter de la musique ou de téléphoner. Il réceptionne les sachets qui contiennent ses repas sans bouger de son siège, un régime qui a provoqué une augmentation de poids ce qui rend ses déplacements non motorisés plus difficiles. Il est rapidement essouflé s'il doit marcher. Quand il rentre chez lui c'est pour s'affaler dans un fauteuil et suivre sur son téléviseur les dernières péripéties d'une guerre destinée au partage de la ressource qui va lui permettre de remplir le réservoir de son vehicule.

4 - ChronoEmpire

... En parcourant les quelques mètres qui le séparent du bureau de Grunstein, Serge apprécie la beauté d’un lieu qui n’a rien de commun avec la tanière où il poursuit sa misérable existence.

- Bonjour Monsieur le Directeur.

C’est la formule consacrée par laquelle il marque sa position de vassal. Sa Majesté lui fait le très grand honneur de remarquer sa présence. Il a un geste pour désigner le siège sur lequel Serge vient poser l’extrémité de ses fesses.

- Asseyez vous Lecourt !

Ils n’ont pas gardé les cochons ensemble, le Boss ne le lui envoie pas dire. Serge lui tend son rapport. Albert s’en saisit du bout des doigts comme s’il s’agissait de quelque chose de sale. Il lit quelques passages en émettant des grognements, puis il le repousse avec une sorte de rugissement.

- Vous vous rendez compte ! Non mais vous vous rendez compte ! Parfois je me demande où vous avez la tête Lecourt ! Que voulez vous que je fasse avec des chiffres pareils ! Vous êtes un artiste Lecourt ! Je dirais même que vous avez un grand avenir comme illusionniste, Lecourt !

Dès le moment où il est rentré dans ce lieu d’où son patron dirige son monde, Serge savait que sa destinée d’humble fourmi allait être confrontée à la loi d’airain du pouvoir. Il savait déjà qu’un funeste destin était tracé. Sa défaite était inscrite, son humiliation, la négation de son ego, sa prosternation devant la considérable personne de son Boss était la seule issue. Comment aurait il pu en être autrement ? Serge s’est prosterné, il s’est humilié, il s’est nié devant cette affirmation de puissance. Ainsi va le monde, cette mécanique monstrueuse gouvernée par une insurmontable bêtise. Albert Grunstein relève quelques détails qui lui permettent de mesurer l’efficacité de son intervention. Serge Lecourt accuse le coup. L’inclinaison de sa tête marque tout le poids qu’il doit à présent supporter sur ses épaules. Après cette séance il apparaît qu’il ne pourra plus servir à grand chose. Albert n’a pas besoin de ce genre de perdant. Il s’est fait une opinion : la prochaine fois je le vire.
Albert doit encore signer quelques documents. Dans la soirée son chauffeur le déposera à l’hôtel et demain il doit rencontrer des sous traitants à Singapour.

5 - Noms d’oiseaux

... Serge sort du bureau du patron. La potiche est absorbée dans la contemplation de son écran. Il l’a traité d’illusionniste. Il sait trouver les mots qui blessent. Il possède ce don très spécial de transformer son interlocuteur en serpillière. Serge est ce paillasson sur lequel il s’essuie les pieds. Il excelle dans l’expression du mépris. Dans ces circonstances pénibles Serge sait comment se ressourcer. Il fait un détour par le bureau de Legrand et il l’arrose d’un bon nombre de noms d’oiseaux. C’est tout à fait gratuit et inapproprié mais il est soulagé. En même temps il a conscience d’être un trou du cul comme il y en a des millions.
Hélas, Serge s’est montré imprudent. Legrand est le cousin de la sœur de la petite amie du patron. Non seulement Serge ne sera pas augmenté mais il risque de gros ennuis. Et puis il retrouve le cadre familier de son bureau. S’il y a au moins une chose qui lui plait chez ChronoEmpire, c’est le décor de son bureau. Comme il travaille dans le domaine horloger, très logiquement il a garni ses étagères de quelques réveils. A présent Serge a un nombre considérable de devis à établir et il n’a aucun courage pour se mettre au travail. Cette entrevue avec le Boss l’a entièrement vidé de son énergie.

6 - Soirée télé

... La soirée d’hier soir a été un véritable calvaire. À son habitude Linda n’était pas solidaire. Elle suivait son feuilleton habituel et elle n’a pas quitté son écran des yeux un seul instant. Barricadé dans sa chambre, Serge avait réussi à avancer un peu dans la rédaction du devis. Produire cet alignement de chiffres parfaitement fantaisistes lui avait donné la migraine.

7 - Soirée toride

... Des devis, toute son existence se résume à cette activité là. Rien d’exaltant. Et puis avec Linda cela ne va plus du tout. Il se rappelle de la soirée de la veille. S’il ressent une grande fatigue cela n’est pas vraiment étonnant. Avec tout l’alcool absorbé il était dans un drôle d’état. Il n’était pas le seul et cela commençait à dégénérer sérieusement. Depuis le temps qu’il l’a connaît Serge sait comment cela se termine dans ces soirées. Une fois encore ça n’a pas loupé, Linda avait tout de la chienne en chaleur. Les hommes présents qui s’étaient tenus tranquilles jusqu’alors commençaient à se lâcher. Serge sait quel est son fantasme favori : son grand truc c’est de coucher avec plusieurs hommes. Elle a eu le culot de lui en parler et il trouve cela plutôt dégoûtant.
Serge avait bien compris qu’elle était parvenue à un stade où elle n’avait plus de limites. Ils étaient trois à être vautrés sur la même banquette. Linda était dans les bras d’un type qui l’embrassait et il y en avait un autre qui lui caressait les jambes. Serge était resté accoudé au bar avec Éric et quelques autres et il avait bien senti que l’atmosphère était en train de changer. Ils avaient tous quelques verres de trop et ils étaient pas mal excités. Éric le regardait bizarrement.

- Tu passes une bonne soirée ?

Il a du dire quelque chose comme ça. Il avait vraiment du mal à articuler. Un de ses copains s’était approché avec un drôle de truc dans le regard. Serge avait déjà aperçu ce type dans des soirées et il le trouvait plutôt répugnant. Il avait décidé que cela suffisait comme cela. Il avait dit à Éric qu’il devait rentrer. Il leur avait tourné le dos et il les avais tous plantés là.
À présent Serge contemple ses horloges bien rangées sur leurs étagères. Elles sont l’expression de ce qu’il ressent, la vanité du temps qui s'enfuit. Avec Linda il a toujours refusé les conventions. Il a affirmé une liberté qui a maintenant atteint ses limites. Il a conscience de traverser un épisode douloureux de son existence car la solitude est aujourd’hui la seule perspective qui s’offre à lui.

8 - Bercail

... MAX RENTRE CHEZ LUI

Page 2 - Deuxième Etages

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1 - Jeanne Marge

... Jeanne vit au cinquième, à une hauteur suffisante pour disposer d’une vue en surplomb sur les toits voisins. C'est un lieu idéal avec vue sur le ciel, un lieu pour s’évader en contemplant les nuages. Elle l'a aménagé un lieu confortable où elle peut recevoir quelques amis. L’exiguïté de sa chambre opère un tri, les corps qui viennent se glisser entre ses draps doivent être suffisamment sveltes, car ses livres sont son univers, ils sont entassés un peu partout.

Elle les a stockés sous son lit et sur ses armoires, ou bien empilés dans les recoins du salon. Il y a ceux qui lui ont été offerts ou qu’elle a achetés, des livres qui ont fait leurs preuves, le résultat des travaux d’écrivains confirmés et il puis il y a ceux qui sont encore sous forme de manuscrits. Il y a des pages dont la lecture est parfois une sorte de punition. Il y a des projets qui ne sont pas vraiment aboutis qu’elle se contente de parcourir. Elle privilégie le temps qu’elle consacre à des écrits qui révèlent ceux auxquels pourra être décerné un titre qui ne peut être usurpé, le titre d’auteur réservé exclusivement à ceux qui ont fait l’objet d’une reconnaissance largement partagée.

Elle a un appétit d’oiseau. Elle a délaissé les commerces alimentaires pour les librairies. Elle cuisine bien mais surtout vite, le temps qu’elle consacre à la lecture est trop précieux pour qu’elle s’attarde dans des activités secondaires. Et puis elle suit les conseils du professeur, elle ne travaille pas trop. En fait elle ne travaille pas, du moins c’est ainsi qu’elle vit son quotidien puisqu’elle est payée pour lire.

Jeanne connaît peu ses voisins, le professeur Jacques Valère mis à part. Elle partage avec lui une passion pour les mots et une grande indifférence pour les biens matériels. Avec lui elle s’évade, il leur faut des amis, avant tout des amis, ceux avec lesquels les discussions ne se terminent jamais. Ensemble ils vont jusqu’aux limites extrêmes de la fatigue comme s’il y avait une vérité ultime, quand rien, aucune action n’est déraisonnable, quand tout est possible.

Jeanne a besoin de sentir un élan, une passion qui l’emporte. Le quotidien l'oblige à revenir poser ses pieds sur terre, à accomplir les obligations professionnelles qui la font vivre. Le travail est devenu un intermède nécessaire, une période qu'elle bâcle pour ne pas s'en encombrer. L'ennui est sa seule inquiétude, elle mène un combat incessant, acharné. Tard dans la nuit, elle met en scène son angoisse : à quoi bon vivre ? Elle parvient à ce stade de détachement où elle ne sait plus la frontière entre jeu et réalité.

C'est seulement lorsque le soleil est au plus haut qu'elle émerge enfin. Elle est aimée. Ils ont leur extases. Elles viennent à la fin de toutes les nuits qu'elle met en scène. Il lui appartient bien qu'il s’échappe parfois et c'est ce petit pouvoir qu'elle aime. Parfois il est tout de même un peu limite. Elle aimerait qu'il saisisse un peu mieux ces nuances qui font l'homme de théâtre, le poète. Il a ses côtés obscurs. C'est un timide, un besogneux. En fait, c'est surtout une relation de lit. Si elle n'était pas là pour faire vivre leur histoire, ils sombreraient dans une platitude et une banalité extrême. Elle aime quand ça vit, elle aime quand ça bouge. Elle aime cette liberté mais elle n'est pas sûre d’aimer l’assentiment qu'il lui donne. A vouloir éviter tout rapport de force, il se réduit, il s'étiole. Elle aimerait sentir une plus grande résistance. Elle est femme de son siècle à part entière. Elle aime le pouvoir, autant pour le subir que pour l'exercer. Elle n'est pas quelqu'un de tranquile. Les soirées camomille cela n'est pas vraiment son style. Donc c'est elle qui anime. Musique, réalisations culinaires, ils commencent à vivre à partir du premier apéritif. Et puis il y a cet autre jeu, celui de son désir, constant, habituel, dont elle dispose pour dire oui aujourd'hui. Demain ? Peut-être ...

2 - Carole Albert

... Carole crache dans mon chiffon avant de frotter délicatement la petite sculpture de bronze et elle a l'impression que l'équilibriste en string lui fait un clin d'oeil.

- Toi aussi t'as mal aux pieds. Pourtant c'est pas toi qui fait le ménage gros malin !

Il mérite bien une petite gâterie de temps à autre le pauvre bougre. A travers le chiffon ma main devine la forme de cette miniature de corps.

- Ca te plait mon gros coquin ?

Le gros coquin lui fait un clin d'oeil. Celui là au moins n'est pas prêt de s'en aller avec ses bras épinglés en croix. Il est temps de facturer. Ce n’est pas le travail qu'elle préfère mais elle ne fait pas de cadeaux car on ne lui en fait pas non plus. Pour restaurer sa villa elle doit payer tous ces artisans qui la volent. Il faudrait qu'elle se rende sur place pour surveiller les travaux, mais elle n'a pas le temps ni les compétences pour cela. Ils ont bien compris à qui ils ont affaire et ils en profitent. Elle travaille pour un système corrompu et incompétent. Elle ne plaide pas pour de gros dossiers. Ses petits dossiers sont sans grand intérêt et les juges ne peuvent se départir d'une certaine dose de mépris. Finalement cela arrange tout le monde et elle a souvent le sentiment qu'elle pourrait tout aussi bien dormir à l'audience plutôt que d'écouter les mensonges de la partie adverse.
Carole ne peut pourtant pas laisser dire qu'elle ne s'occupe pas de ses clients. Bien au contraire, elle a pour eux la plus grande attention. Comme la plupart des dossiers portent sur des divorces elle doit constamment leur démontrer que s'ils veulent obtenir davantage, il leur faut révéler les travers secrets de l'autre. Ils croient qu'ils viennent jouer dans un jardin d'enfants ? S'ils veulent empêcher leur conjoint d'obtenir la garde des enfants, ils doivent faire constater par huissier son infidélité. Elle a un point de vue tranché sur la vie de couple. Quand dans l'espace de quelques mois elle arrive à obtenir qu'un conjoint perde la garde de ses enfants, son domicile et son travail pour se retrouver à la rue, c'est qu'il y avait bien une faille dans le couple qui méritait d'être sondée avec efficacité.

Carole doit traiter le dossier de Linda.

- L'époux refuse de faire la vaisselle. Il consacre plus de temps à ses amis qu'à son épouse. Il ne participe jamais aux soins du ménage. Il passe tout son temps de loisir vautré dans un fauteuil d'où il suit des matchs de football en buvant de la bière. Si je m'en tiens à ce dossier, tu n'es pas prête de changer de voiture ma chère ! Dis moi il avait une maîtresse ?

- Plusieurs ?

- Combien ?

- Vraiment ? Par jour ! Quelle santé !

- Non ça ne va pas, le tribunal ne voudra pas y croire. Et puis tes moyens de preuve sont tout de même un peu légers. Des photos de plage ! Que veux tu que je gagne avec des photos de plage ?

Carole sait bien ce qu'elle va en faire de cette photo de plage. L'époux avait une maîtresse ...

Malgré tout une disparition ne fait pas très bien dans le tableau. Carole a des frais. Elle doit d'abord traiter le flux des affaires courantes, son temps est envahi par les petits dossiers. Ses clients l'envahissent avec leurs coups de téléphone pour savoir s'il y a du nouveau. Maintenant c'est systématique Carole prévient : tout temps consacré à un dossier est facturé. Cela a eu le don d'en calmer quelques uns. Et puis de temps à autre il lui arrive de traiter un gros dossier. C'est là qu'elle peut se féliciter de la rigueur de sa gestion. Quand elle retrouve les gens de son monde, il n'est pas inutile de savoir quels sont ceux qui sont à jour de leurs cotisations au Rotary parmi ces notables, ces dirigeants ou ces politiciens et ceux qui sont classés au golf avec un handicap honorable.

- Nous devons mener une attaque déterminante. J'ai commencé à rédiger.

Carole Albert se cale dans son fauteuil pour lire sa prose :

- Lorsqu'il lui arrive de rentrer chez lui, il est toujours accompagné d'une bande d'ivrognes et de filles. Le domicile conjugal devient le théâtre de scènes d'orgie. Les voisins se sont plaints du vacarme car des bruits de coups et des cris proviennent de l'appartement. Des hurlements traversent les cloisons. Des bouteilles sont fracassées contre les murs. On entend les cris des femmes qui sont forcées. Au matin l'immeuble porte les traces de ces scènes d'orgie. Touts sortes de choses immondes, de l'urine, des excréments et du sang sont répandus dans les couloirs.

La dernière partie du dossier est consacrée aux revenus de Serge Lecourt. Il en ressort qu'il est milliardaire. Comme Carole fait l'hypothèse d'une surévaluation Madame Lecourt lui répond qu'elle est convaincue qu'il n'y a là qu'une partie de ses revenus et qu'il en dissimule la plus grande partie. C'est énoncé sur le ton plaintif dont elle a une belle maîtrise. - Il y a aussi cette photo. Carole évite de se montrer enthousiaste :

- C'est une simple photographie de plage.

Mais en elle même, Carole Albert sait bien que c'est gagné. C'est une mi-nue. Ils vont se régaler. Ce sera moins pénible que de lire toute la liasse qui accompagne cette feuille. Dans l'arrêt on évoquera une demi nudité propre à nourrir tous les fantasmes, car en ce qui concerne les mi-nues, on ne sait jamais de quel côté elles sont déshabillées. Pour le reste du dossier, l'affaire est entendue. C'est la technique de l'avalanche. L'adversaire va être submergé par un assortiment de factures, de feuilles d'impôts et de lettres. Elle a pioché dans cette masse et elle a essayé d'en extraire les arguments qui peuvent être utiles à sa cliente, même si lle s'est demandé ce que la plupart des pièces pouvaient bien faire dans ce dossier. Il lui a semblé qu'elles pouvaient tout aussi bien venir alimenter le dossier de la partie adverse, mais après tout c'est parfait : ils ne vont rien comprendre tout en prétendant l'affaire entendue. Chaque document est classé numéroté et répertorié avec une rigueur dont Carole Albert a fait l'éloge et qu'elle n'hésiterait pas à qualifier de scientifique, mais selon ses certitudes le dossier doit obligatoirement comporter un certificat médical. Il manque un élément.

- Ne m'as tu pas dit qu'il te battait ?

- Oui oui, il me battait !

- Très bien, mais il me faut un certificat médical. Nous avons la chance de disposer d'un médecin compétent. Vois donc Antoine.

- Il y a également cette photo.

Linda extrait de l'un de ses dossiers une photo qu'elle tend à Carole.

- Nous ne pouvons pas utiliser ce document.
La Princesse met en route une procédure de vérification. Elle constate qu'il n'y a aucun bug dans ses programmes et elle lève un sourcil interrogatif.

- Tu as photocopié une photo avec la légende «Serge Lecourt entre sa mère et ses petites amies" en laissant entendre que ces deux demoiselles étaient ses maîtresses. C'est bien cela ? Carole Albert entretient des rapports cordiaux avec sa cliente. Elle est ravie de l'inventivité dont elle peut faire preuve et de l'abondance des documents produits. En même temps elle s'inquiète un peu de la rigidité dont Linda fait preuve. Il y a comme un grincement :

- C'est cela oui.

- Il faut absolument le retrouver ce salopard ! Tu te rends compte de la gravité de la situation ? Tu ne sais vraiment pas où il se trouve ? Qu'as tu prévu pour le retrouver ?

Carole Albert se met en devoir d'expliquer :

- Il y a une manière de la répandre. Nous devons l'étaler largement mais sans faire de vagues. Quoiqu'il en soit, nous avons déjà suffisamment de matière.

L'avocate rédige sur le thème du dommage causé à la femme par le mari qui refuse la fécondation in vitro.

- Où a-t-il bien pu passer ? Tu ne sais pas et tu veux obtenir une pension alimentaire ? Une pension compensatoire ? Le pretium doloris ? mais ma pauvre fille tu n'y es vraiment pas du tout ! Tu veux qu'il te ponde des billets de mille et tu ne sais même pas où il est passé ! Carole suce mon crayon. Elle doit faire un gros effort de rédaction, même si elle sent bien qu'il est là, qu'il vient, cela va être un très beau Latendu. Il lui faut un Latendu bien aiguisé. Elle garde toujours en réserve un "Latendu qu'il n'en demeure pas moins". C'est toujours du meilleur effet. Elle soulève la grosse Bible posée sur son bureau. Elle suçote son crayon. L'abandon du domicile conjugal ne lui parait pas satisfaisant. Trop commun, il faut trouver autre chose. "Abandon du domicile conjugal en se refusant à avoir un enfant", c'est tout de même plus grave. L'absurdité de la formule est d'une telle puissance qu'elle rencontrera certainement une adhésion. S'il parait tout de même difficile de faire un enfant à sa femme en son absence, il semblerait que refuser de faire un enfant avant de s'éclipser soit d'une grande grossierté. Faire un enfant à sa femme ce n'est tout de même pas bien sorcier. Quel manque de considération pour l'épouse. On se barre soit mais tout de même on dépose sa petite graine avant de partir. Voila pour la faute. A présent il faut un dommage. L'époux a refusé la fécondation in vitro, donc l'épouse subit un dommage c'est évident. Il faut tout de même qu'elle lui en mette pour quelques milliers d'euros. Là encore c'est d'une telle évidence qu'elle ressent au plus profond le spasme qui vient se loger au creux de ses reins. Bien sûr ce sera un préjudice moral. Elle n'est pas une épicière, ce qu'elle manipule est d'une bien plus haute tenue morale. Carole prend congé. Elle raccompagne Linda selon sa manière habituelle en lui tapotant l'épaule. Elle ne sait trop pourquoi elle fait ce geste, elle s'attend toujours plus ou moins à lui faire rendre un son métallique. Ensuite elle fait un détour par un dossier très classique. A la façon des grands interprètes elle sait jouer tous les airs de son répertoire. Cela donne un Latendu du plus bel effet : "Latendu que l'époux ne sait pas mettre un frein à ses grossiers appétits, et qu'il est l'auteur d'une abondante progéniture, il est patent qu'en engageant une procédure de divorce, il ne saurait se soustraire à l'obligation de pourvoir aux besoins de sa progéniture." Elle a surligné "patent". Ainsi de temps à autre elle aime se féliciter de ses choix d'un vocabulaire approprié.

3 - Antoine RaGoogle

... Antoine RaGoogle est médecin généraliste. Il intervient pour prodiguer ses soins à ses patients. Son rôle c'est aussi de rediriger ses patients vers d'autres professionnels et c'est sans doute ainsi qu'il remplit le mieux son rôle.

Antoine a calé son gros ventre derrière le bureau. La première cliente fait son entrée. C'est la dame du deuxième qui veut des somnifères. Et les véritables malades où sont-ils ? Elle veut un certificat médical ...

"Je soussigné, certifie avoir examiné Mme ...., qui me dit avoir été victime de mauvais traitements. Je constate une ecchymose de 5cms par 5cms à la face postérieure du bras droit. Soins pendant 5 jours. Certificat fait à la demande de l'intéressée, remis en mains propres, à valoir ce que de droit".

Des certificats remis en mains propres ! Tout de même c'est vite dit ! Il n'a pas examiné les mains. Il n 'a pas vraiment examiné le bras non plus. De toutes façons c'est remboursé par la Sécurité Sociale. Il a conscience de participer à une magnifique organisation du travail qui permettra à d'autres valeureux artistes de s'exprimer sur le thème des violences conjugales. Tandis que ses confrères avancent en âge en affirmant leur expertise et en développant leurs talents, Antoine sent son incompétence grandir avec chaque jour qui passe. Il a enfin trouvé son équilibre. Des années durant les rechutes ont alterné avec des périodes au cours desquelles il réussissait à se ressaisir et à restaurer l'image d'un praticien digne de confiance, mais l'évènement aussitôt célébré par quelques réjouissances festives était immanquablement suivi d'une nouvelle période de crise et de déchéance.
A présent Antoine a déserté le champ de bataille et il laisse libre cours au dérèglement de ses organes, car il est parvenu au fonds de l'abime, à cet état qui doit correspondre à mon métabolisme et qui fait de lui un médecin alcoolique obèse et incompétent. Antoine a rédigé un nouveau certificat et il contemple son oeuvre. On ne peut lui dénier le sens des nuances et il gribouille comme un vrai médecin.Dans la foulée il rédige un arrêt de travail pour son client. On ne préviendra jamais assez les gens contre les dangers liés au travail. Ce sont des positions inconfortables qui sont dangereuses pour les muscles aussi bien que pour le squelette, une tension nerveuse qui s'installe lorsque le sujet cherche a atteindre ses objectifs. L'anxiété prend alors le relai dès lors qu'il s'inquiete de ne pouvoir les atteindre. Conscient de ses limites, Antoine rédige fort peu d'ordonnances, quelques pastilles pour un patient qui tousse ou quelques inhalations pour un rhume et c'est à peu près tout. Par contre il fournit à ses patients d'utiles conseils pour qu'ils se prémunissent de certains dangers de la vie quotidienne par des méthodes simples et efficaces qu'il a lui-même expérimentées.
Il sait que la plupart de ses confrères se montrent négligents et ne développent pas cette démarche de prévention qui est pourtant si nécessaire. Ainsi il est fréquent de voir des sportifs lourdement handicapés à la suite d'un effort physique ? Déchirures musculaires, fractures, entorses, claquages et blessures en tous genres, voila le sort réservé aux sportifs. C'est pourquoi Antoine conseille à mes clients d'éviter de faire du sport. En général il enchaîne sur un autre sujet : le travail. Abus dangereux! Antoine encourage ses patients à ne pas mettre en danger leur santé et à prendre un arrêt de travail dès qu'ils sentent les premiers symptomes (en général la fatigue) Très souvent il perçoit une gène de leur part et il s'efforce de dissiper le malaise et de vaincre leur résistance. Pourquoi s'arréter une journée? Une semaine ou quinze jours d'arrêt seraient plus indiqués ? Souvent il voit un sourire de soulagement s'inscrire sur la figure de son client qui craignait sans doute que sa démarche soit mal interprétée et mise sur le compte de la paresse. Il s'efforce de le rassurer. On ne va pas en faire toute une histoire. C'est l’affaire d’un instant, il suffit de choisir le bon moment, juste comme pour le flirt. Antoine se dit que cette maîtresse là peut être exigeante et cruelle. Il a raison car si la vie est belle il ne faut pas s'éterniser, c'est une relation qui se dégrade. Entre la vie et lui la relation devient moche. Elle est toujours aussi belle pour les autres mais elle est devenue sévère pour lui. Elle lui permet de la contempler, mais de loin, au travers de l'écran de son téléviseur ou derrière les rideaux crasseux d'une demeure envahie par la poussière. Il n'a plus de force et il n'a plus de projets. Il est devenu ce boulet que l'on traîne, ce corps qui fait obstacle et qu'il faut contourner. Il faudrait pouvoir faire marche arrière comme on fait pour danser le tango, mais son existence ne connaît plus qu'un seul sens, celui de la dégradation.

4 - Chez Serge et Linda

... Linda a une question :
 
 
 
L'alternative qui se présente est simple, c'est soit :
 
Elle est charmante bien sûr mais il n'y a rien entre nous. C'est tout a fait exclu. Votre assurance fait plaisir à voir. Par contre la démarche présente un inconvénient : la question pourra être reposée.
 
Donc une première nuance de la capitulation immédiate est celle de l'intérêt esthétique et non lubrique. La démarche est simple et efficace. Serge admet que la voisine ne lui a pas été indifférente, mais au lieu de s'en défendre, il adopte l'attitude de l'esthète observateur. Il peut ainsi se montrer connaisseur et permettre a son épouse de s'inscrire dans ce club très fermé des experts.
 
Suivant cette invitation Linda va pouvoir déverser sa bile et Serge pourra mesurer son attachement à l'aune de sa souffrance.
 
Une autre nuance consiste à admettre que la libido joue un rôle dans l'histoire. La contrition peut être efficace. Elle permet a Serge de montrer à son épouse qu'elle conserve la toute première place, car il lui est impossible de lui mentir. Il n'est pas responsable.
 
Avec des effets très differents Serge aurait pu choisir d'adopter le personnage du beauf. Il a cèdé à ses appétits mais on ne peut croire le moins du monde qu'il a pu s'investir dans cette relation. :
  Elisa lui demande comment il va faire pour payer le prochain loyer. Serge comptait sur une augmentation qui ne viendra pas. Linda prend des cours de yoga avec un gourou réputé et ses dernières dépenses n'arrangent rien. Club de tennis, club de bridge, tout cela coûte un argent fou. Le conflit avec Linda est devenu presque permanent. Serge essaie parfois de se raisonner mais rien n’y fait, les discussions se terminent toujours mal. Il sait qu’il peut éviter de déclencher le mécanisme en n’abordant pas certains sujets qu’il sait sensibles, mais rien n’y a fait, une force obscure le pousse à la provoquer à chacune de leurs rencontres.

- Evidemment cet été nous pourrions partir, mais comme je sais que tu n'aimes pas voyager, cet été j'irai chez ma mère.

Il déteste que l'on pense à sa place et que l'on décide à sa place :

- Je n'aime pas voyager ? Qu'est ce que tu en sais ?

- Nous n'avons fait aucun voyage depuis trois ans. Tu es trop occupé.

- Avec toi cela fait une moyenne.

- Tu travailles trop, moi je préserve la paix du monde.

- Tu pourrais me dispenser de ces réflexions de débile mentale.

Il n'a pas pu se retenir. Elle sort de la pièce. Lorsqu'il traverse le salon quelques minutes plus tard, il constate qu'elle est venue s'asseoir sur le canapé le regard figé dans une contemplation morose. Il devrait peut être lui parler, mais il n'en a aucune envie.
Serge l'observe en beurrant ses tartines et là il a une révélation. Il voit une mastication. Il n'y a rien d'autre. C'est cela qui lui avait toujours échappé. Il est clair que ce mouvement des mâchoires n'est pas la chose la plus esthétique que nous pouvons produire. Ce mouvement peut être une pause dans un discours, un mouvement qui en accompagne d'autres, mais qui ne masque pas l'intérêt d'un regard, l'intensité d'une parole. Chez elle c'est différent. Le mouvement est uniquement mécanique. Elle mâche avec méthode sans la moindre marque d'attention pour l'étranger qui est venu prendre place face à elle.
Elle a mal dormi. Bien sûr il était impatient de le savoir. Il n'est pas encore assis à la table du petit déjeuner que déja ses gémissements l'assaillent. Elle lui livre tous les détails qui vont lui permettre de comprendre l'origine de son teint blafard, de ses yeux cernés et de son humeur maussade. Tous ces détails lui sont livrés tandis qu'il termine la vaisselle de la veille pour en extraire le bol et la cuillère grace auxquels il va povoir préparer son café. Il a aménagé un espace pour sa tasse de café après avoir fait glisser sur la table les différents ingrédients qui lui sont indispensables. Depuis quelque temps il a perdu l’appétit et au bout du compte, il a hâte de retrouver son poste de travail.
Un souffle léger traverse le séjour et les voilages se soulèvent à peine. elle fait escale dans la profondeur du salon et elle contemple mon décor, les fauteuils de cuir noir, le secrétaire doré de paille et les rideaux de velours vert. Elle ramasse les tasses. Ici un étranger s'est assis un instant avant de se retrancher derrière la muraille de ses obligations. C'est lui qui a établi les règles qui régissent son univers. Dans tous les domaines de la vie quotidienne, il s'est affirmé comme le responsable, il se doit à son entreprise, elle n'est qu'un rouage dans une organisation destinée à préserver la mesure du temps qui passe. C'est un temps qu'il mesure avec précision et il n'a plus la moindre seconde à lui consacrer.

5 - Jacques Valère

... Jacques Valère est chargé de transmettre des connaissances et il s'est investi dans des recherches sur les techniques pédagogiques qui permettent de faciliter cette démarche. Jacques n'a pas la meilleure opinion des ses collègues. Il les observe qui lui jettent des regards en coin et qui se font des confidences. Il connait le thème de leurs discours. Les pauses café sont le cadre dans lequel ils produisent les exhalaisons de leurs aigreurs d’estomac. Il imagine sans peine ce qu'ils sdoivent produire à son endroit quand il n'est pas présent. Forts du savoir limité à l’étroitesse de leur domaine de compétence ils s’épanouissent au sein de ces petits comités en affirmant une supériorité dans le domaine invérifiable de leur aptitude à transmettre un savoir limité par les frontières d’un programme. Quand un doute surgit au sein de ce bastion de certitudes, ils tentent de se rassurer en lâchant un chapelet de calomnies sur leurs collègues absents. Jacques écoute avec effroi le cœur des calomnies. Ils resteront à jamais cramponnés au domaine étroit de leurt compétence, ignorants de tous les domaines qu’ils n’aborderont jamais, loin des chemins trop difficiles ils se complairont dans la facilité d'une routine alimentaire.
Jacques a fait un rêve étrange. Il est devenu cheval de manège en but aux tracasserie de bambins mal élevés. La petite folle qui le grimpe le considère comme une vieille ganache. Aucun respect. Elle sort son téléphone portable et ricane sans fin en débitant un flot de considérations où il est principalement question de look. Il y a eu une époque où Jacques était encore un cheval jeune et beau. C'est fini. A présent on le considère comme une vieille ganache. Aucun respect. Elle ricane sans fin en débitant toutes sortes de considérations sur telle ou telle de ses copines. Et puis c'est à un autre cavalier de démontrer ses aptitudes. C'est un jeunot incapable de se tenir. Il ne font aucun progrès. Celui là veut aller vite mais il ne maîtrise pas du tout les bases. Il est tout excité et il force sa monture à accélérer l'allure. Evidemment il se vautre. C'est toujours pareil. Le niveau ne cesse de se dégrader. Est-ce parce qu'il vieillit ? Il les trouve toujours plus grossiers, toujours plus insupportables. Théoriquement ils viennent pour progresser, en réalité ils ne font aucun effort. Ils consomment des cours d'équitation sans jamais s'investir vraiment et à l'issue des stages ils savent à peine se tenir en selle. Plus tard évidemment cela ne s'arrange pas.
Le métier est usant. Quand le temps est venu de faire silence et de découvrir, ils charrient avec eux tous les problèmes de leur adolescence et ils restent agrippés à leur téléphone portable. Il faudrait pourtant qu'ils lisent ? Ils sont pourtant en droit de préférer un bon feuilleton à un mauvais roman. Les spectacles populaires n'ont pas le privilège de la médiocrité. Fausse empathie, rires forcés, flagornerie, les animateurs chargés de leur faire aprrécier la littérature ont abandonné l'apostrophe pour les postures convenues de la médiocrité.

L'éneregie est notre avenir. Ils ont bien compris. Ils s'économisent. Il y eut une époque où les élèves manquaient l'école pour aller aider à la ferme. Aujourd'hui travailler de ses mains est exclu. La crème pâtissière ou la fixation d'une targette figuraient dans les programmes de technologie. Ces activités n'étaient pas assez valorisantes. On a bien voulu accorder une noblesse aux circuits imprimés qui demandent une réelle habileté manuelle tout en oubliant que la complexité dépasse le cadre d'un enseignement de masse. Bien sûr quand toutes les usines qui pouvaient défigurer le paysage ont disparu, pourquoi risquer de s'abîmer les mains ? Les jeunes auront peut être la chance de découvrir le plaisir de travailler avec leurs mains mais cela ne sera pas à l'école et ce n'est pas le problème d'une institution qui réalise la mission passionnante consistant à mettre des professeurs devant des élèves selon une grille horaire. L'institution a décidé de se contenter d'un consensus mou avec un seul credo : surtout pas de vagues. Les parents savent où sont leurs enfants. Pour bon nombre d'entre eux l'école est le lieu où ils vont retrouver leurs amis. Jacques a pour mission de faire sortir de l'eau une population de poissons habituée à évoluer dans son bocal, une bande amorphe et sans intérêt qui fait peser son ennui. Une main soutient une tête épuisée. Un bâillement. Les filles chuchotent. Elles organisent leurs prochaines sorties, et elles font des projets d'avenir : elles échangent les recettes qui leur permettent d'envisager un avenir radieux en compagnie d'un footballeur plein aux as. Bien sûr Jacques dérange.
Ils ne sont pas toujours paresseux. Ils ont été éduqués avec une culture de la récompense. S'il y a une note ils sont prêts à bien faire. Il leur aurait suffit de travailler tranquillement pour réussir mais ils ont attendu le moment du contrôle pour se mettre au travail. Jacques est enu à l'obligation d'abaisser le niveau de difficulté, mais c'est toujours trop difficile. La question « Présentez votre analyse du texte» est une question trop difficile, c'est une tâche trop complexe. Il doit la découper en consignes successives. Ils considèrent que leur incompréhension est légitime. Surtout ne pas s'interroger. Jacques doit fournir des explications qui vont leur permettre de remplir leurs copies. Cela ne demandera pas bien longtemps à la plupart d'entre eux. Ils considèrent le travail terminé quand la copie est remplie et puis le troupeau patiente en attendant son transfert dans une autre salle. Des réflexions niaises, des airs entendus, des agressions verbales de temps à autre, qu'attendent-ils donc en dehors du moment de la sortie de la salle de cours ? Les rêves d'évasion sont sans doute difficiles à élaborer dans ces espaces sans âme. Ils en sortiront munis d'un diplôme qui atteste de leur patience et incapables d'une pensée autonome ils viendront se prendre dans les filets de tous les sorciers experts en manipulation.

Une goutte de pluie est venue s'écraser sur cet amas de feraille et il s'est soudain levé. Jacques contemple ce nouvel être qui émerge d'une boue nauséabonde issu de ces centaines de pages manuscrites ou imprimées dont le lent pourrissement a constitué le terreau dans lequel la créature s'est épanouie. Dans sa première version elle a connu un développement monstrueux. C'était une jungle, un enchevêtrement inextricable de pages où s'entrecroisaient des liens, une accumulation de récits, de phrases désordonnées, une étendue sans contours aux dimensions mystérieuses. Il avance dans ce désert immense. Il progresse encore péniblement car ses pieds s'enfoncent dans le sable. Cette fois ci encore, le cheval blanc galope vers lui et il est fasciné par son extraordinaire beauté. Magnifique de puissance, ce cheval semble ne fournir aucun effort. Il avance, pourtant Jacques n'a pas peur quand il s'arrête soudain à quelques pas. Il attend. C'est une invitation au voyage. Jacques se hisse sur sa croupe et ils partent au galop. En parfait accord ils forment un couple indestructible et ils vont conquérir le monde. Mais soudain le cheval ralentit. Jacques comprend qu'il se passe quelque chose d'anomal car son cheval peine à avancer. Dans toute cette perfection, un détail infime est venu perturber le bel équilibre. Il trébuche. Jacques se raidit et il l'exhorte à avancer encore. Ce n'est plus qu'une mule obstinée et rétive. Jacques avait construit sa monture. Méthodiquement, patiemment, il avait élaboré les algorithmes qui lui ont permis d'édifier le grand cheval virtuel qui l'emportait dans de fantastiques chevauchées. Le voila qui s'effondre et son rêve se transforme en cauchemar. Il lui cogne les flancs de ses talons mais rien n'y fait. Au contraire : plus il le bat plus il semble se diluer. Jacques se croyait invincible et il se retrouve à terre, désespéré d'être abandonné, d'avoir été trahi.
Son lieu de travail évoque de moins en moins pour lui un lieu préservé. Le personnel a changé. Ils sont de plus en plus nombreux avec leurs belles chemises bleues et le mot "Sécurité" écrit en grosses lettres blanches. Il y a de plus en plus de grilles. La véritable force n'a pas à se montrer et quand elle le fait elle ne fait qu'exprimer un échec. L'école aussi ils auront réussi à la casser. Ils installent des vigiles dans des écoles où ils ne mettront pas leurs enfants. Ces écoles là prennent des allures de prisons. Ils ont édifié des murs et posé des grilles mais on ne sait plus si elles sont destinées à empêcher les intrus d'entrer ou à interdire à ceux qui sont destinés à s'y épanouir d'en sortir. Tout ce dispositif sera commenté dans les bars du voisinage sur le thème d'une violence inéluctable. Et pourtant qu'ont ils de différents les enfants d'aujourd'hui. L'absence d'espoir et la colère n'étaient pas inscrites dans leurs gènes.

6 - Madame Algo

... Madame Algo connaît chacun des habitants de l'immeuble, sinon il faut s'adresser à elle par l'interphone. Madame Algo ne laisse pas passer les rapeurs. Elle mène une vie tranqule auprès de son chat Javascript. Ils se comprennent parfaitement bien que les miaulements de Javascript soient parfois un peu étranges. Madame Algo a organisé son temps avec une grande rigueur. Son algortihme préféré s'appuie sur une structure "Répéter ... jusqu'à". Elle applique cette structure au nettoyage des escaliers.
- Prendre l'ascenseur avec tout le matériel de nettoyage et rejoindre le sixième étage.
- Répéter le nettoyage d'un palier et la descente d'un étage.
- Jusqu'à l'arrivée au Rez-de-chaussée.
Chacune de ces opérations peut elle-même être décomposée en une série d'actions simples. Ainsi le nettoyage se décompose en une série de gestes répétitifs qui pourraient paraître ennuyeux, mais tandis que Madame Algo les accomplit avec exactitude son esprit s'évade et elle s'abandonne aux délices de la structure conditionnelle. Tandis qu'elle s'active, Madame Algo s'interroge tente de deviner ce qui se passe derrière la porte des habitants de l'immeuble.
Jacques Valère sort acheter son pain

Page 3 - Acheter son pain

...

1 - Du pain

... Il croise Grisoblinky mais il ne le remarque pas

Page 4 - Hard Rock Café

...

1 - Hard Rock Café

... Grisoblinsky a ouvert le colis et balancé les livres qu’il contient dans une boîte à ordures. Il lit quelques noms sur les couvertures : André Gide, Albert Camus, André Malraux ... cela n’évoque rien pour lui, les seuls noms qu’il connaît ceux sont des noms de joueurs de football. Il s’est installé à une table du Hard Rock Café. Il suit les Rolling Stones à l’écran tout en surveillant avec concupiscence les mouvements de la serveuse. Il repense à la fille au tablier blanc. A peu près la même silhouette, il tente à nouveau de s’en convaincre, il ne pouvait pas faire autrement. Grisoblinsky se commande une bière.
Celle qu’il attendait fait enfin son entrée et elle propulse ses formes volumineuses entre les tables. Elle est sanglée dans une robe noire. Elle vient affaler sa masse en face de Grisoblinsky :

- Je croyais que vous ne viendriez jamais Madame Chelou. Vous avez l’argent ?

Elle n’est pas vraiment intéressée par son interlocuteur. Madame Chelou fait signe à la serveuse :

- Donnez moi un Milk Shake

Les Milk Shake du Hard Rock Café sont particulièrement savoureux.

- L’argent ?

- Dans le sac

Grisoblinsky examine le contenu d’un petit sac de toile :

- Uniquement des billets de 100 ?

- On ne peut pas payer une pareille somme avec des billets de 10. De toutes façons, je ne suis qu’une intermédiaire.

Madame Chelou semble surtout intéressée par le rocker tatoué et criblé de piercings de la table voisine.

- Vous voulez que je vous dise comment cela s’est passé ? Il y avait une fille ...

- Non s’il vous plait, je ne veux pas en entendre parler. Je suis juste une intermédiaire. Mes clients m’ont demandé de trouver quelqu’un pour une mission, c’est tout.

Grisoblinsky a un rire moqueur :

- Vos clients c’est ainsi qu’ils se nomment ?

Quelque part dans le monde un nom à été rayé sur une liste. Le sac ne doit pas valoir grand chose en regard des intérêts financiers en jeu. Grisoblinsky ne possède rien d’autre que les vêtements qu’il porte sur lui et le sac de sport où le petit sac de billets vient rejoindre le pistolet qu’il aurait dû laisser sur place.

- Bon, il faut que j’y aille.

- Au revoir cher monsieur, Au revoir !

La crème Chantilly fait une moustache à Madame Chelou.

2 - Madame Chelou

... Madame Chelou termine son Milk Shake. Elle rejoiont la rue Grenette et elle s’engouffre dans le métro Cordeliers. Elle a choisi un hôtel suffisamment éloigné de son lieu de rendez-vous. Il fait froid et elle pense au petit Boubaker qui doit l’attendre bien au chaud dans son lit. Un petit jeune comme elle les aime et qu’elle a levé hier à l’aéroport. Il est bientôt 11 heures. Elle aperçoit sa tignasse brune qui émerge des draps.
Madame Chelou avance vers le lit et elle glisse une main sous les draps.

- Ça va pas ? Qu’est'ce qui te prend ? T’en as pas eu assez toute la nuit ?

- Allez !Sois gentil ! Regarde ça ne demande qu’à vivre !

- Bon d’accord ! Attend on va faire un selfie !