Category Archives: Humeurs

Dans les profondeurs du panier de crabes

Longtemps j’ai considéré qu’un téléphone mobile c’est avant tout un telephone. Après avoir utilisé un premier GSM qui ne pouvait tenir que dans une poche de taille respectable, j’ai adopté des modèles rustiques ayant pour principale vertu d’être des téléphones avec quelques fonctions accessoires. Le modèle bon marché avec un petit écran en noir permettait de téléphoner aussi bien que des modèles plus sophistiqués. Une coque plastique résistante aux chocs, c’est une qualité appréciable quand on voyage.

Un épisode dont je me souviens c’est le plongeon de mon téléphone dans feu la marina de Fare Ute à Papeete. Lorsque je me penche au bastinguage pour dire bonjour à mes amis du yacht voisin (le BuBu) mon téléphone choit de la poche de ma chemisette et il descend à 25 mètres. Alain enfile sa combinaison et il va me chercher l’objet en toute simplicité. Après le téléphone marchait beaucoup moins bien mais la puce était sauve. L’avantage du téléphone bon marché c’est qu’il est moins douloureux à remplacer.

Tous ces jeunes gens fascinés par leurs écrans ça m’a tout de même intrigué. “Que toute connaissance commence avec l’expérience cela ne fait aucun doute”. Suivant cette formule kantienne (critique de la raison pure) j’ai donc fait l’acquisition d’un téléphone nouvelle vague avec toutes les belles icônes. Comme je suis loin de la virtuosité des artistes qui parviennent  à écrire d’une main tout en maintenant leur équilibre à l’aide de l’autre main quand je les côtoie dans le métro (je me demande d’ailleurs où s’arrête cette dextérité dans leur quotidien) j’ai décidé de progresser en ayant recours à un mode d’emploi.

Si la somme est insignifiante, elle prend sans doute un sens dès lors qu’elle est multipliée par … Mais par ailleurs je suis de la vieille école qui considère que l’on ne sort pas sa carte bancaire pour 25 centimes. Ce qui me paraît par contre plus ennuyeux c’est de devoir donner mon numéro de carte bancaire … ce qui n’est d’ailleurs pas utile puisque la notice est diffusée gratuitement si l’on clique sur un lien quelques lignes plus bas. Aujourd’hui bien sûr dans ce monde provisoire.

Tout le monde il est beau et gentil dans ce joli monde de Facebook, Samsung, Google et compagnie. Tout de même monsieur le crabe vous avez de bien grandes pinces. Moi là dedans je joue pas les homards. Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’obtenir votre numéro de carte de crédit avec 25 centimes en prime. Il est vrai que les beautés littéraires d’une notice sont inégalables. Je vous le dis tout de même, les gars les filles, mieux vaut faire gaffe !

http://www.takatrouver.net/poesie/index.php?id=390

Jean-max Thuille : thuillejm@gmail.com

Facebook WordPress Grainsalt

Le temps des copains

Entre copains du Lycée Naval de Brest on se faisait des plaisanteries sur le thème de notre futur mariage. L’une était : le jour où tu te marieras je t’enverrai mes vœux sur un rouleau de papier cul. Dérision par rapport à l’institution mais aussi pour prévenir les traîtres qui auraient voulu s’affranchir d’une démarche dans laquelle les filles n’étaient là que pour nous permettre de faire la démonstration de nos talents de séducteurs. Les pages du web à la longueur indéfinie sont marquées pour moi de cette image de papier cul et c’est pourquoi j’ai écrit mes programmes pour afficher des numéros de pages qui permettent d’avoir des pages à la dimension de l’écran. Il se trouve que ce n’est pas bien compliqué et que l’algorithme est très court.

Relevé bancaire et Facebook

Il y a également un point sur lequel j’ai longuement médité, que vous avez tous constaté, mais sur lequel j’insiste ici parce qu’il a des effets sur notre façon d’écrire : “Le récit sur Facebook c’est maintenant”. On ne commence pas l’histoire par le début mais par l’événement actuel. C’est le même modèle que pour un relevé de banque : on commence par lire les opérations les plus récentes. D’ailleurs si je raconte une navigation ma première page concerne l’escale la plus récente. Pour l’événementiel la logique consiste à commencer par la fin. La problématique est sans doute différente pour raconter une histoire.

Deux raisons d’apprécier Facebook

Facebook est intrusif mais aujourd’hui incontournable. Pour moi il y a tout de même deux raisons qui en font l’intérêt :

– Les posts sur des pages que je n’aurai pas consulté par moi même.

– Les posts d’amis proches qui me donnent de leurs nouvelles où qu’ils soient dans le monde.

Au moins quatre raisons pour ne pas aimer Facebook

– La première raison est liée à la gratuité. Pour ses propriétaires le flux des messages de notre belle assemblée d’amis, ce sont des meta-données, c’est la matière première qui alimente grassement leurs comptes bancaires.

– Le nombre de citations non vérifiées, de formules censées révéler de grandes vérités, d’informations fausses ou biaisées.

– Les posts d’informateurs spécialisés. Je sais que pour la plupart chacun de mes amis est spécialisé sur un thème : humour, défense des animaux, surf, voile, peinture. Il y a les thèmes qui m’intéressent et les autres. En général mes amis ne sont pas trop cons … j’en garde seulement quelques uns dans cette catêgorie pour voir jusqu’où ils peuvent aller ! 🙂

-L’intrusion dans la vie privée, la version moderne des cancans de nos villages. Pour ma part si ne me sens pas concerné par la question c’est parce que ma démarche est bien plus orgueilleuse : je m’adresse au monde puisque j’ai ma place sur le web à la lettr g pour Grainsalt, juste derrière Google. Comment ai-je obtenu ce résultat ? J’ai beaucoup fumé la moquette. Pourtant si vous tapez “roman interactif” vous verrez apparaître mon site Grainsalt.com dans les premières pages … uniquement si vous êtes en France. Si vous tapez “interactive nouvel” aux US vous verrez apparaître des sites qui proposent des pastilles pour la toux. C’est le résultat du référencement dit “naturel” : je ne travaille pas sur mon référencement et je ne paye pas mon référencement. Je sais seulement qu’il y a des pros dont c’est la spêcialités pour occuper le moindre espace sur la toile.

Duolingo

Plus orgueilleux que moi tu meures ! Non seulement je n’ai pas conçu mon site pour m’adresser à mes compatriotes mais je l’ai conçu pour m’adresser au monde ! Je ne sais pas pour vous, mais pour moi la toile c’est la découverte de la modestie. J’ai abandonné des pages en chinois et en arabe. Écrire prend du temps, traduire aussi, même avec Google-translater. Je peux faire des traductions en anglais, j’ai abandonné l’allemand que j’ai appris à l’école puisque je parle anglais avec les allemands et j’apprends l’espagnol avec un outil que je vous recommande : Duolingo. C’est simple, surtout avec une tablette, et c’est gratuit. Sinon cela devrait être remboursé par la sécu pour les effets positifs sur les neurones.

Choisir son cadre pour écrire

J’ai commencé sur le tard et avec la conscience de la difficulté de l’entreprise. Dans mon travail de prof j’ai travaillé sur l’économie le droit et la gestion, mais j’ai choisi l’informatique. Lorsque j’ai trouvé du temps pour écrire je me suis intéressé à la forme avant de m’intéresser au fonds. Je peux dire qu’aujourd’hui j’ai abouti à une conclusion sur ce qui n’est pas un détail selon moi. J’ai fait le tour de mon sujet. Comment ai-je pu passer autant de temps sur la question ?

D’abord parce que je n’avais aucun compte à rendre pour m’offrir de longues pauses. Ensuite parce que ce domaine est celui de l’excellence (encore de l’orgueil) que les génies atteignent immédiatement (faux car les langages évoluent et il faut recommencer) tandis que les autres effacent et recommencent.  Si j’ai beaucoup effacé j’ai aussi progressé.

Écrire dans le durable.

Il n’est plus nécessaire d’écrire quinze pages de programme pour faire bouger la souris. Les ordinateurs tournent plus vite. Les langages sont plus puissants. Ce qui change c’est :
– Un accès à l’autoédition
– Une écriture qui peut viser à l’international
– Une écriture qui peut intégrer des démarches ludiques, pas uniquement des jeux basés sur le graphisme mais des textes, des images et ce que le papier ne peut pas apporter : l’interactivité .

Écrire sur WordPress

J’aurai pu collaborer au travail de développement de Facebook. Je suis trop orgueilleux pour cela. Bien sûr personne ne m’a suivi pour développer Grainsalt, bien sûr je n’ai rien demandé. J’ai choisi mon chalenge.
Je me suis trop intéressé à mon sujet pour consacrer du temps à WordPress. Entre mon site Grainsalt et WordPress la différence est que je suis l’homme orchestre (webmaster-développeur-photographe-graphiste-écrivain) seul maître à bord sur mes pages, tandis que WordPress est une application professionnelle ouverte à tous. Toutes les contributions sur les thèmes de l’actualité et de l’écriture y sont les bienvenus.

Deux principes

Le spectacle qu’il offre sur la scène politique me fait penser à la mise en scène d’un combat de boxe avec Rambo dans le rôle principal. Pas vraiment pour son aptitude à prendre des coups, mais surtout par le côté surréaliste du spectacle. Pour qui est monté sur un ring, Rambo boxeur, c’est à hurler de rire. Et on ne va pas s’en priver même si au bout des cinq premières minutes, voir ce grand benêt avancer sans se protéger pour se faire défoncer la tronche c’est un peu lassant. Avant de zapper je me serai répété “Bon Dieu ! Qu’est-ce que c’est con !” une bonne dizaine de fois. Rambo c’est du concentré d’une “America great again”. Une fois qu’il a reçu la dose qui aurait du transformer son cerveau en bouillie, il a encore suffisamment de ressources pour asséner le coup décisif. Tout cela est exécuté avec candeur. Comme toujours la victoire a été obtenue alors qu’elle devenait impossible et bien sûr cela ne la rend que plus belle.

Quand je vois Trump mettre toute son énergie pour réaliser son mur, je vois une entreprise dont l’immense bêtise évoque pour moi ce personnage bien particulier de la mythologie américaine. Rambo c’est le guerrier vainqueur, celui qui peut refaire dans les limites d’un écran de cinéma une Amérique qui triomphe, ce n’est pas le combattant d’une armée défaite, contrainte de reconnaître au peuple vietnamien le droit de disposer de son destin. Ce qui rapproche Donald et Rambo c’est cet égal mépris à l’égard de ce qui ne se trouve pas du “bon” côté de la frontière. Sinon Rambo n’appartient pas à la même classe sociale que Donald, il est même à l’extrême opposé. La seule façon pour Donald de lui laisser pour un temps l’illusion d’une proximité c’est de lui montrer combien il peut être cruel à l’égard du reste du monde. Il semble avoir pour cela des dispositions naturelles. Tout sa démarche c’est l’utilisation du pouvoir pour l’accroissement des privilèges contre les déshérités, c’est la méchanceté conjuguée à la bêtise dans l’accomplissement du mal.

Le Mexique c’est la porte des vacances pour l’américain moyen. C’est aussi le décor dans lequel il va pouvoir mettre en scène sa virilité. Il y a une collection impressionnante de films qui ont exploité ce filon pour donner une image valorisante de l’homme qui vient du nord à l’égard d’un mexicain dont le rôle est celui d’un figurant où d’un faire-valoir, toujours dans le rôle du méchant. Le texan plus que tout autre appartient à cette race supérieure qui doit faire face à la horde des envahisseurs qui sont des sauvages sanguinaires évidemment prêts à tuer et à violer. Il est vrai que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille dans la zone nord du Mexique, mais on doit aussi se demander pourquoi la violence est davantage localisée dans cette zone par rapport au reste du pays.

Quand Rambo peut permettre à quelques braves citoyens de se complaire dans cette image du héros sanguinolent qui finit par vaincre l’adversité, je n’y vois pas vraiment d’inconvénient. Par contre la perspective de voir le paysage salopé pour des siècles m’est véritablement insupportable. Ce n’est pas une question de frontière, c’est d’abord une question terrienne. Je me moque de savoir si ce mur sera construit sur le territoire américain. Ce n’est pas seulement un ouvrage laid supplémentaire à mettre au passif du dictateur, il peut bien défigurer les zones qui lui appartiennent, mais c’est une atteinte à l’environnement dans une zone où le désert constitue déjà une barrière naturelle, c’est un non sens, et pour son auteur c’est une façon malsaine de se donner du plaisir.

Tandis que l’attention se trouve concentrée sur des actions terroristes envers un pays voisin, on en vient à oublier les deux principes économiques qui devraient être des guides de l’action du président des États Unis.

Le premier point se nomme la propension marginale à consommer et elle fait partie des principes élémentaires de l’économie keynésienne. Cela se traduit par le fait que c’est auprès des populations les plus pauvres qu’une augmentation des revenus va avoir le plus d’effet. Augmentez le revenu de la famille Donald et cela n’aura absolument aucun effet sur leur consommation. Augmentez le revenu d’une famille pauvre au Mexique et l’effet sera immédiat. Inversement si l’on a la cruauté de diminuer le revenu des plus faibles, leur consommation baissera immédiatement. Moins de Coca Cola évidemment pourrait leur être bénéfique mais aussi moins de produits dans les rayons de Walmart, Home Depot, Starbuck et autres étendards de l’empire plantés dans les villes mexicaines.

Un deuxième grand principe qui fait partie des bases en économie c’est celui des avantages à l’échange pour des pays lorsqu’ils se spécialisent dans les productions pour lesquels ils sont les plus performants. Il peut s’agir du coût de la main d’œuvre, des matières premières ou des conditions climatiques. Ainsi l’on voit bien que les américains, gros consommateurs de tequila, de mescal et de cocaïne ont intérêt à importer ces produits, tandis que les mexicains importent du Coca Cola ainsi que d’autres produits fabriqués en Chine et revendus au reste du monde avec une étiquette U.S. Et chez eux les produits électriques contrairement aux nôtres ne nécessitent ni adaptateurs, ni transformateurs.

Le discours agressif, raciste et xénophobe est indigne d’un homme d’état. Il vient un moment où le seul gagnant des combats perdus d’avance doit rester celui qui fait le pitre sur les écrans. A chacun son job Il vient un moment où la seule issue est celle du bon sens qui doit dicter leurs conduites aux dirigeants. Je suis assez vieux pour me rappeler l’avoir déjà entendu :
– Arrétez la merde !

Manchester-Cancun

5 février 2017

Cela devient une habitude. Pour chacun de mes départs je me trouve confronté aux attentions très spéciales de l’employée chargée de me réceptionner. Refus d’embarquement en octobre sous le prétexte que je n’avais pas de vol retour. Cette fois-ci à Manchester, après avoir scanné mon passeport l’employée me dit qu’il me faut un visa, ce qui est parfaitement stupide. Elle a passé un appel, consulté ses collègues et sa direction. Sa direction lui a donné la bonne réponse : c’est absurde. Finalement elle m’a donné mon billet d’embarquement. En tout ces différentes vérifications auront tout de même pris plus d’un quart d’heure. Dans l’hypothèse où on m’aurait demandé de justifier le fait que je n’avais pas de billet de retour, j’avais tous les justificatifs possibles, mais cette fois-ci le fait que je présente un aller simple n’a suscité aucune interrogation.

Une fois la question du visa réglée, reste celle des bagages. Je n’ai prévu aucun bagage en soute, je dispose d’une petite valise à roulettes qui est parfaitement adaptée pour voyager en bagage acompagné, mais selon l’emplyée elle ne doit pas peser plus de 6 kilos. A l’intérieur il y a mon petit sac à dos et je fais une répartition qui élève mon nombre de bagages à trois.

Direction le contrôle des bagages. Ailleurs c’est rigoureux mais à Manchester ce n’est vraiment pas une plaisanterie. Ma petite valise à roulettes, la sacoche de mon ordinateur et mon petit sac à dos sont en train de faire des petits avec ma tablette, mon chargeur de quai, mon laptop, mes clés, mes dossiers et bien sûr, ma veste et ma ceinture. Mes affaires sont dispersées dans sept bacs en plastique. Je suis fouillé au corps comme les copains. J’ai des difficultés à retrouver des objets qui ont suivi chacun leur trajectoire. Tout est brassé, tout est passé au peigne fin. Un tube de dentifrice presque vide va rejoindre ma valise après avoir été introduit dans un sac en plastique. L’employé fouille chacun de mes bagages et il les fait ensuite passer une deuxième fois dans le scanner !

Une fois passés les contrôles, le duty free fait contraste avec la zone où l’on avait plutôt l’impression d’être les réfugiés d’une zone en guerre. L’opulence et le luxe incitent à croire que certains passagers voyagent pour faire du shoping plutôt que pour voir du pays.

Ensuite je m’inquiète de ne pas avoir trouvé le numéro de la porte d’embarquement sur ma carte d’embarquement mais c’est normal, elle apparaît sur l’écran seulement au moment de l’embarquement. Encore un petit plus pour une ambiance détendue !

A l’arrivée à Cancun nous sommes bien deux cent touristes à faire la queue au contrôle d’immigration. Après plus d’une demi heure d’attente, je donne le formulaire que j’ai rempli dans l’avion, mon passeport est tamponné.

– Bienvenido à Mexico !

La manif

André a cinquante huit ans. Rien d’extraordinaire, des millions d’êtres humains ont, ont eu ou auront cinquante huit ans, mais pour André, atteindre cet âge aujourd’hui très moyen tient du miracle.
Car depuis ses douze ans André a éclusé des hectolitres de bibine, fumé des tonnes de shitt et snifé suffisamment de rails de coke pour refaire la ligne TGV Nantes-Paris.
« Vous n’êtes pas raisonnable, lui disait le docteur Mahé à chaque consultation. Vous vous ruinez la santé. »
N’empêche, le docteur Mahé a cassé sa pipe à quarante six ans, un bête AVC rédhibitoire. La médecine est un art et la vie d’artiste imprévisible. André, lui, est toujours là.
André Le Gall est ce que les journalistes nomment pudiquement un « marginal ». Pas un SDF, non, André loue depuis des années une chambre de bonne minable sous les toits d’un vieil immeuble sis rue de la fosse, avec une petite vue sur la place du commerce. Ce qui lui permet de programmer son occupation favorite : manifester.
André est trop jeune pour avoir connu mai 68, mais son grand frère Jean a vécu les grandes heures du mouvement. Plus tard Jean avait raconté au petit frère admiratif les combats acharnés contre les CRS-SS, les barricades, les pavés, les lacrimos… Les récits enjolivés et exaltés d’un ancien combattant aigri qui avaient marqué à vie le petit André : lui aussi irait manifester contre les CRS-SS.
André n’a jamais compris le sens du slogan, persuadé qu’il s’agissait d’une simple répétition moqueuse genre « les gonzesses-esse-esse » ou « Sarkozi-zi-zi », ce qui ne l’empêchait pas de scander fièrement « CRS-S-S » à toutes ses manifs.
Et des manifs, André en a connu, des dizaines, des centaines peut être.
Chaque matin il ouvre sa mansarde et se penche vers la place du Commerce, point de départ obligé de toute manif Nantaise. Et dès qu’il remarque un attroupement, des drapeaux, des pancartes il descend systématiquement se joindre aux manifestants.
Peu importe le motif, les revendications, ce n’est pas son problème. Le seul objectif d’André est de participer en espérant qu’un jour un meeting dégénérera, qu’il y aura des barricades, des pavés, des lacrimos, comme en mai 68, pendant la grande guerre. Et qu’il deviendra lui aussi un héros comme son frère Jean, lâchement abattu d’une cirrhose du foie dans le dos.
André a ainsi défilé au côté des fonctionnaires, des lycéens, des paysans, des ouvriers de la navale, des cheminots, des artisans du bâtiment, des sages femmes, des chauffeurs de taxis, des restaurateurs, des profs, sans jamais savoir avec qui il manifestait ni comprendre ce que ces gens réclamaient.
On l’avait vu un samedi après midi suivre des banderoles colorées réclamant « OUI à l’IVG » et le lendemain accompagner des cathos vengeurs hurlant « NON à l’avortement », et il avait même suivi la manif pour tous – la seule où on l’avait applaudi.
Chance, ce matin là la place du Commerce se couvrait d’un attroupement de bon aloi. On entendait les premiers coups de sifflets, des trompes, un haut-parleur dans le lointain qui crachait le slogan du jour, un mot d’ordre dont André se fichait royalement.
Il enfila sa tenue de combat : rangers, froc kaki, blouson de cuir, glissa sa cagoule dans une poche et descendit vers le champ de bataille.
« Jamais d’arme ni de couteau, lui avait expliqué Jean : si tu te fais prendre tu plonges. Mais prévois une cagoule contre les lacrimos, et pour te planquer. Tu ne la mets qu’au dernier moment, sinon tu seras le premier choppé »
Des conseils de pro qu’André suivait scrupuleusement. Pas toujours judicieux toutefois : quand il se retrouvait au milieu d’un cortège de profs son déguisement de chasseur au gros le faisait repérer à cinq cent mètres. Mais bon, il se sentait rassuré.
Aujourd’hui ce n’était pas des profs, ça au moins c’était sûr : quasiment aucune bonne femme. Dommage, les manifs de profs étaient remplies de bonnes femmes. C’est pour ça qu’il adorait les manifs de profs.
Pas des lycéens non plus : trop vieux. Dommage aussi. Il y avait des tas de lycéennes super mignonnes.
Aujourd’hui pratiquement que des mecs, plutôt jeunes, cheveux courts, sportifs… Des profs de gym ! Ouais, en 94 – ou 97 – il avait suivi une manif de profs de gym, c’était le même genre.
Peu importe : il y avait beaucoup de monde, et les gus avaient l’air méchant. Et surtout en face les flics étaient salement nerveux. Woooh ! Ça allait cogner. Génial. Le grand soir, enfin, dès dix heures du matin.
Le cortège s’ébranla donc vers dix heures et partit en direction du cours des 50 otages, comme d’hab. Finalement pas si nombreux : mille peut être – cinq cents selon la police. André avait développé un coup d’oeil comptable redoutable qui lui permettait d’évaluer les effectifs avec une précision toujours confirmée par les chiffres des médias. Sur le trottoir les flics regardaient le troupeau avec méfiance, c’était bon signe.
Loin devant le haut-parleur débitait ses salades, des histoires de salaires sans doute, ou alors de licenciements, des conneries. Par contre aucun cri chez les manifestants, seuls quelques coups de sifflets nerveux agrémentaient la bande son. Un peu triste tout ça.
André jugea qu’il était temps de sortir son slogan magique pour lancer l’ambiance: il s’arrêta en plein milieu du défilé, cala ses deux mains en porte voix et hurla à toutes forces : « CRS-S-S » !
La manif se bloqua sur place. André eut juste le temps de distinguer une dizaine de mecs qui fonçaient sur lui, il sentit une méchante droite, un coup de pied, et puis une mitraillade de directs qui l’envoyèrent valser sur le trottoir où deux flics le trainèrent discrètement derrière une poubelle pour le finir à la matraque.
Groggy, la gueule en sang, le malheureux resta appuyé contre le mur en regardant la fin de la manif passer devant lui.
Au dernier rang quatre costauds exhibaient une immense banderole :
« NON A LA FERMETURE DE LA CASERNE DES CRS »

Jean Jarno