Un investissement immatériel (Partie 5)

Le capitalisme est né d’une accumulation primitive. Cela signifie que les moyens de production sont concentrés entre quelques mains tandis que les artisans qui assuraient auparavant cette production en sont  dépossédés. C’est la concentration de ces outils de production dans des structures qui permettent une division du travail qui explique l’efficacité de cette organisation. La division du travail permet une diminution des coûts et par là même la production artisanale est marginalisée. Dans ce contexte le travailleur se différencie de l’esclave puisqu’il n’est pas la propriété du capitaliste, mais il est confronté à une situation dans laquelle il n’a d’autre recours que celui de vendre sa force de travail. Il devient alors un travailleur libre selon la terminologie marxiste.

Capital circulant

À l’époque de la révolution industrielle, la transmission de la valeur passe par trois vecteurs. Les matières premières transmettent l’intégralité de leur valeur au produit fini. La valeur que ces matières recèlent reste inchangée, elle est contenue dans le produit fini, elles apparaissent simplement sous une autre forme. Quand le développement du colonialisme n’en est encore qu’à ses débuts Marx ne s’interroge pas sur les effets de la circulation de ces matières du centre vers la périphérie. Pour actualiser cette question, l’analyse contemporaine de la transmission de la valeur devrait également prendre en compte la production d’une valeur négative liée à la dégradation de l’environnement provoquée par cette exploitation. Les termes externalités négatives traduisent parfaitement l’hypocrisie du monde occidental qui rejette son implication dans les dommages causés. L’entreprise qui est le cadre premier dans lequel s’opère la pollution rejette l’enregistrement dans ses comptes des nuisances qu’elle produit, elle se conforme à une organisation comptable qui a proscrit le signe moins. Il n’est pas sûr que les autorisations à polluer par l’achat de quotas soient vraiment une réponse à cette évolution.

Capital variable

L’accumulation primitive est réalisée par une utilisation de la main d’œuvre sous la forme d’une exploitation, notamment celle des plus faibles, les femmes et les enfants. Cette exploitation permet d’expliquer l’origine de la plus-value. La main  d’ œuvre est par nature un capital variable, puisque c’est l’intensité de son utilisation qui détermine sa valeur. Les nouvelles technologies ont un impact sur la façon dont ce capital variable fonctionne dans la mesure où les lieux où cette production de valeur est réalisée ne sont plus nécessairement des lieux de production. 

Capital fixe

Dans la phase du capitalisme industriel, le capital fixe, les machines, transmettent une partie de leur valeur aux biens produits et la réalité de cette transmission de valeur apparaît sous la forme d’une usure. Si les machines ont une valeur c’est parce qu’elles sont un produit du travail humain. L’évolution de la production vers une efficacité toujours croissante est permise par l’incorporation continue d’un travail de plus en plus complexe. L’ordinateur est d’abord une immobilisation corporelle, du capital fixe destiné à produire une comptabilité, il fait partie de l’appareil productif de l’entreprise. Il est un objet qui représente parfaitement une accumulation de travail puisque sa valeur repose non seulement sur les matériaux rares qui le composent, mais plus encore sur les algorithmes qui président à son fonctionnement. Dans sa première version l’ordinateur est une machine qui fonctionne dans des lieux tenus à l’abri du public.

Le premier standard mondial

L’apparition de MS-DOS version 1.0 en août 1981 est une date essentielle qui marque  le changement de statut de cet objet, puisqu’il  devient aussi un objet de consommation. Le statut hybride du Personal Computer le distingue de son concurrent de l’époque. La puissance du développement de cette entreprise tient essentiellement à la mise en œuvre d’une norme. Toute la puissance de l’entreprise reposait sur la diffusion d’un système d’exploitation s’imposant comme une norme incontournable. La vente de cette norme au niveau mondial est sans doute le premier grand succès financier du 20ème siècle dans le domaine informatique. Il est remarquable de constater que l’utilisateur devait non seulement payer le prix fort, mais qu’il devait également fournir un travail considérable pour installer le sytème et pour le maintenir. Les utilisateurs ne pouvaient pas être de simples consommateurs d’un produit, ils devaient s’initier, pratiquer la lecture de la bible MS-DOS et passer de longues heures pour remédier aux failles du système d’exploitation. L’évolution des machines à rendu obsolète cette compétence. Toute une population a donc dû abandonner une maîtrise acquise à l’issue de combats acharnés et difficiles pour parvenir à dominer la machine. 

Pendant la première phase de son développement le micro-ordinateur a été un objet placé sous le contrôle et sous la compétence d’un utilisateur qui avait payé son droit d’entrée au producteur. L’utilisation du PC et les compatibles-PC pouvaient exiger une connaissance des techniques de programmation. Avec une approche différente le Macintosh tentait de dispenser l’utilisateur de cette maîtrise. Dès le départ la société Apple opte pour une production grand public. 

Le partage hardware-software

L’évolution est celle du partage entre le hardware et le software. L’industrie qui produit des ordinateurs pour les entreprises, produit surtout des objets destinés aux ménages sous la forme de micro-ordinateurs, tablettes et autres smartphones.

Pour l’industrie des réseaux sociaux, le capital fixe est principalement du travail  « cristallisé » dans des productions immatérielles, dans le soft, si l’on s’en tient à une distinction qui devient ancienne entre deux types d’activité dans le domaine informatique, celles qui concernent le matériel, le hardware, et celles qui s’intéressent au logiciel, le software. Si le couple hardware-software est à l’origine de la production de valeur, l’entrepreneur capitaliste n’est plus le seul détenteur de cette forme du capital fixe. Après avoir été un outil de travail dans l’entreprise, l’ordinateur s’est diffusé dans les ménages sous forme de tablettes et autres smartphones. 

L’évolution qui se réalise adopte deux formes :

  • La production de valeur trouve son origine dans le soft plutôt que dans le hard et plus particulièrement à l’intérieur du hard au travers les techniques qui permettent de domestiquer la demande.
  • Le fer de lance de la conquête marchande et financière est l’intrusion sous la forme de collecte d’informations et d’injonctions à suivre un comportement grégaire et docile.

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