La doctrine du mensonge (Partie 4)

Une félicité promise dans l’au delà 

Si la religion ne peut assumer la mise en œuvre d’un bonheur terrestre,  elle peut par contre faire une surenchère en promettant un bonheur éternel. Elle méprise le bonheur terrestre et elle n’assume aucune responsabilité temporelle pour la réalisation de projets matériels autres que ses bonnes œuvres pour lesquelles elle se désigne comme le bénéficiaire prioritaire. 

La puissance de l’église repose sur un bluff extrême : la vie éternelle sera réservée aux croyants, la seule issue est donc de croire dans un discours dont elle n’est pas l’auteur, un discours qui s’impose par sa nature divine. La croyance elle même ne résulte pas d’une démarche volontaire, elle s’impose au croyant dans un processus qui lui échappe. Le propre de la croyance religieuse est de se révéler, elle émane d’une entité qui n’est pas humaine. L’église réalise différentes mises en scène destinées à glorifier la présence supposée des entités qu’elle a inventées et dont elle n’a pas à prouver l’existence, puisqu’elles transcendent la logique terrestre.

Dans la logique de l’église catholique, la mort est le seuil que les croyants franchissent avant d’entrer au paradis, tandis que les mécréants brûleront dans les feux de l’enfer pour l’éternité. Pour une plus grande efficacité les missionnaires espagnols ont massacré les populations indigènes d’Amérique centrale. Lorsque l’enjeu est la vie éternelle, les indigènes qui refusent la soumission au dogme doivent  être massacrés sans pitié et laisser aux seuls survivants la perspective d’une félicité sans limites. Lorsque l’enjeu est la vie éternelle, la mort n’est qu’un léger sacrifice. Elle ne peut pourtant être administrée que sous l’autorité de l’église qui interdit que les fidèles puissent se l’administrer eux-mêmes.

Tout au moins l’église considère que ses fidèles sont dotés d’une âme et elle porte un intérêt à leur égard sur cet unique critère.

Une promesse pour tous

Pour sa part, l’économie libérale a le mérite de promettre un bonheur terrestre et non un bonheur post mortem. De plus, ce bonheur doit se réaliser dans l’instant, son principe est la production de biens et de services pour une réponse immédiate à des besoins qui se manifestent de façon impérative. L’économie libérale glorifie le besoin en affirmant qu’elle peut toujours lui apporter une réponse sous une forme matérielle. Une caractéristique première des économies dites développées est une production effrénée de toutes sortes d’objets, de gadgets ou de services destinés à répondre à des besoins réels ou provoqués par l’offre, une production dont l’utilité n’est jamais remise en cause et dont les effets polluants sont indéniables.

Un premier pilier de l’économie libérale est cette affirmation qu’une production pourra être la réponse à un besoin quelque qu’il soit. Une accumulation d’objets inutiles vient submerger l’espace habitable d’une foule d’individus incapables d’assumer leurs frustrations autrement que par des comportements compulsifs de consommation. La surproduction d’objets inutiles pour leurs propriétaires mais nuisibles pour l’environnement est le premier marqueur de l’économie libérale. Une part importante de cette production consiste en une production destinée à encourager ou à solliciter la demande sous la forme d’emballages, de messages, de signaux de toutes sortes qui envahissent l’espace des villes avec une esthétique souvent contestable.

La puissance et la violence du mensonge tient à sa forme insidieuse. Le message qui le porte fait l’objet d’études par des spécialistes. À la différence du message religieux il n’est pas destiné à proclamer un texte écrit dans le passé, mais il doit au contraire être nouveau. Il ne s’agit pas d’une démarche spirituelle, mais d’une démarche pragmatique. Le message doit être efficace et l’un des vecteurs de l’efficacité peut être la provocation ou la transgression. 

Le libéralisme est le cadre dans lequel l’initiative privée est glorifiée y compris et peut-être même surtout lorsqu’elle consiste à tromper son prochain. Dénoncer le caractère frelaté de l’environnement marchand en donnant une connotation morale à cette critique n’est généralement pas de bon ton. Le discours économique se prévaut d’une distance par rapport à la morale, en supposant que ces considérations nuisent à la pureté du raisonnement économique. A chacun son champ de vision : l’église se charge du spirituel et l’économie de marché permet de régler les questions matérielles. Cette dichotomie est pourtant un point d’appui essentiel du libéralisme. Le puritanisme permet de monter des scénarios particulièrement audacieux où l’intransigeance morale se donne en spectacle pour faire diversion tandis que la corruption s’active.

Des objets travestis

L’économie libérale est le cadre de production d’un monde merveilleux dans lequel les objets sont habillés pour séduire. Ils sont vendus pour ce qu’ils promettent plus que pour leurs qualités réelles. L’économie de marché prétend vendre du rêve à travers un travestissement permanent du réel. Le marché se saisit des moindres failles de l’inconscient et il colonise tous les espaces où la nature s’épanouit pour en faire des zones d’extraction du profit.

Des zones fermées à l’intérieur desquelles l’aliénation consumériste peut être cultivée sur le modèle de la culture de légumes dans une serre, forment le cadre à l’intérieur duquel cette économie peut exercer une domination forte. L’économie libérale impose le modèle du parc d’attraction au monde pour organiser ses loisirs. Elle transforme le monde selon ses impératifs de profit. Parc Disney, spring break d’étudiants à Cancun, casinos de Las Vegas, les parcs d’attraction sont tous construits selon un principe similaire de consommation passive, quand l’abrutissement dans la drogue et dans l’alcool succède à l’abrutissement au travail.

La personne en spectacle

L’offre produit une demande conforme à ses objectifs. Elle peut adopter une stratégie d’écrémage auprès des revenus élevés ou réaliser des économies d’échelle en standardisant la production. L’image produite par chaque individu intègre une adaptation à des tendances et à des modes par laquelle il affirme une position sociale. Pour reprendre la formulation de Guy Debord, le spectacle est un  « rapport social entre des personnes médiatisé par des images » où « Le vrai est un moment du faux ». 

La démarche contemporaine d’exposition de l’image sur des écrans marque une évolution dans le comportement. C’est une exposition partiellement volontaire car elle repose d’une part sur une intrusion organisée sous la forme d’un système, d’autre part sur une démarche addictive. Cette évolution marque une aliénation en pleine progression, un passage d’un stade où ce n’est plus la force de travail qui est offerte  en contrepartie de biens et de services destinés à marquer une singularité des individus, à un stade où l’individu s’offre lui-même en spectacle. C’est une autre forme de croyance de la pat d’un internaute qui n’a qu’une vue très limitée des techniques qu’il utilise et des contrats auxquels il souscrit.

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