Le spectacle médiatique (Partie 3)

En noir et blanc

Les apparitions du général à la télévision sont entrées dans l’histoire. La communication obéit aux règles du discours. L’allocution est solennelle. Quand le général s’adresse à la France, il lui parle, elle est une personne avec laquelle il a seul le privilège de donner des directives. La communication n’échappe pas à la censure,  les citoyens peuvent exercer leurs critiques par le biais de leurs partis, leur assentiment n’est pas constamment sollicité par des sondages, la vie politique n’est pas peuplée de petites phrases. L’homme politique se distingue par la sobriété de son comportement. Les présidents qui prendront la succession du général conserveront une solennité à leurs fonctions. Parce qu’elle est rare, la parole politique reste puissante. Elle est plus claire, malheureusement elle est moins libre.

La télévision monopole d’état donne sa légitimité à l’expression du pouvoir en place. Si la privatisation de ce secteur a permis une diversification de l’expression, celle-ci est devenue plus complexe. Quand l’expression du pouvoir n’est plus celle d’un père qui s’adresse à ses enfants, le citoyen est confronté à un concert de voix discordantes. On peut bien lui prescrire des repères en l’invitant à distinguer sa droite de sa gauche, mettre en place des stratagèmes de cohabitation, la vie politique reste conditionnée à la capacité du citoyen à se déterminer en mettant en action des mécanismes qui relèvent les deux éléments dont il est composé : son cœur et sa raison.

La surenchère émotionnelle 

L’attitude politique qui prévaut est une attitude émotionnelle. Comme l’expression prédominante aujourd’hui est la défiance sinon le dégoût, sous cet angle, les réseaux sociaux jouent un rôle particulièrement destructeur car ils ne se donnent pas pour rôle de comprendre ou d’analyser.  C’est une expression de copieurs-colleurs qui n’ont d’autres capacités que celles de surenchérir dans le registre émotionnel.

Le fait que l’expression politique passe par le biais d’ordinateurs et de téléphones portables ne peut être considéré comme mineur. Le café du commerce a longtemps été considéré comme le  lieu idéal pour une expression politique sans grande subtilité et généralement inoffensive.

L’expression politique qui passe par les réseaux sociaux se distingue par sa puissance : elle se diffuse en tous temps et en tous lieux. D’autre part elle met à disposition des outils permettant de dupliquer, déformer, tronquer, manipuler l’information. Si l’attitude la plus courante consiste à exprimer des louanges ou des indignations, l’utilisateur d’un réseau social peut se positionner comme un producteur d’informations et à ce titre son statut de produit lui permet de s’exprimer en toute irresponsabilité.

Une communication venue d’ailleurs

Depuis la communication gaullienne du patriarche à ses enfants, la communication présidentielle à la française s’est adaptée à la démesure de contrats produits en dehors de son champ de contrôle. Le pouvoir voit ses possibilités d’expression concurrencés par le biais de supports qui lui échappent. Les réseaux sociaux sont un produit des États Unis et il est construit selon un principe qui veut que l’on doit faire grand pour exister. Dans le principe de fonctionnement il y a une démesure qui place le pouvoir dans une position de dépendance à l’égard des médias. En France le pouvoir a pu présenter comme ses gloires nationales des réalisations dans les domaines dans lesquels nos entreprises se montraient brillantes. L’histoire de l’informatique en France est l’histoire d’un abandon après ce dernier sursaut qu’a été le Minitel.

Les médias propriété du pouvoir

La présidence Trump présente un nouveau visage du contrôle des médias, justement parce qu’il ne s’agit plus de contrôler : le despote peut prétendre  être le détenteur du destin du monde en émettant ses tweets mensongers et manipulateurs. Les privilèges de l’argent et du pouvoir lui permettent d’injurier la presse et de s’absoudre de toutes les vilénies qu’il traîne avec lui avec sa presse et sa télévision. Il peut tenir des propos racistes, acheter les témoins de ses turpitudes sexuelles, la marque de fabrique de ce populisme ploutocratique est la démesure. Sa gouvernance  c’est l’expression d’un capitalisme féroce et cruel qui pousse son avantage à de telles extrémités qu’il peut émettre de lamentables vantardises sur ses capacités intellectuelles. Pour Trump Internet est un territoire annexé par son pouvoir. Il peut se montrer irascible envers Google et réclamer que le moteur de recherche s’adapte à sa convenance.

Les caractéristiques de cette communication sont une absence d’humanité, un appui sur le puritanisme de l’homme blanc destiné à détourner l’attention, une bassesse permanente, une inculture promue au rang de valeur première pour 50 États. L’arrogance, la suffisance sont devenues des marques de fabrique. Si l’on s’en tient aux résultats, le populisme ploutocratique résiste. Nous pouvons déposer quelques « like » sur les posts de nos amis américains qui dénoncent le « bloated nitwit », pour le clown international le spectacle continue, et nos « like » d’approbation ont toute l’ambiguïté que recèle ce compteur.

Le zoo humain s’offre en spectacle

Dans la société du spectacle, l’individu se met principalement en valeur à travers les objets qu’il consomme. Il est soumis au fétichisme de la marchandise. 

Dans la société du selfie, il offre son image comme une marchandise. L’acteur de télé-réalité se distingue par une absence de rôle. Il présente un comportement essentiellement basé sur le fonctionnement de son cerveau reptilien.

Dans leur démarche les médias ne sont pas plus attentifs aujourd’hui à l’expression des individus représentatifs de la société dans son ensemble. La démarche adoptée sert leurs intérêts, elle est destinée à faire de l’audience et les chaînes de télévision organisent la promotion de personnalités dont le talent est souvent pauvre en regard du travail accompli dans le seul but de l’auto promotion.

Le produit de la télé-réalité ne vend pas sa force de travail pour une rémunération, il vend une image frelatée de lui-même en mettant en scène une médiocrité assortie de quelques qualités plastiques. Il offre au spectateur une image de ses semblables  qui peut  ainsi le rassurer sur la distance qu’il peut avoir avec ces tribus de beaufs, à moins qu’une irrépressible envie de vomir ne l’empêche d’assister au spectacle. 

De nouveaux acteurs

Qu’importe le vase pourvu qu’on ait l’ivresse ? Un nouveau support ne change rien au contenu? Bien évidemment les journaux traditionnels ne disparaissent pas du jour au lendemain. Pourtant le cadre dans lequel les nouveaux médias fonctionnent est un cadre mondial.

Dans ce contexte les journaux télévisés nationaux poursuivent une œuvre d’hypnotiseurs rassurants et ils restent myopes à l’égard du monde . En France tout finit par des chansons. Un peu d’artisanat local, un gros plan sur un fait divers avec la dernière petite phrase d’un politicien en vogue et le journal télévisé est bouclé. Le nombre de phrases décrivant l’actualité mondiale ne dépasse le nombre de celles qui décrivent l’actualité de la bourgade provinciale.

Une vérité humaine

La vérité trouve difficilement son chemin dans la vie politique. L’église peut être le cadre approprié à une quête spirituelle.

La vérité qui nous intéresse ici n’est pas une vérité qui a besoin de la caution d’un parti ou d’une église, ce qui nous intéresse c’est la recherche de la vérité humaine qui permet de distinguer le vrai du faux, à l’exemple d’un phénomène physique qui veut que le courant passe ou ne passe pas.

C’est bien ce phénomène physique qui sert de base à la construction de systèmes électroniques et d’algorithmes qui font aujourd’hui partie de notre environnement. A partir de ce phénomène physique élémentaire sont élaborées des couches logicielles parvenues à une sophistication telle qu’il devient possible à des entités présentes au niveau mondial d’organiser la communication, d’assurer une meilleure transmission des savoirs, mais aussi de permettre le contrôle et la manipulation de l’information. 

La société du mensonge

Dans quel état « La société du spectacle » se trouve-t’elle aujourd’hui ? On peut relire Guy Debord et constater que l’analyse paraît tout à fait juste, qu’il y a même dans sa vision une anticipation des tendances actuelles. Le spectacle a pris récemment un tour nouveau avec l’envahissement toujours croissant des réseaux sociaux. S’il faut actualiser, « société du mensonge » paraît convenir, tant la désinformation envahit  le monde alors même que les possibilités de communication sont accrues. Se mettre en valeur en offrant une image valorisée par les produits que l’on consomme semble être un stade toujours actuel mais maintenant dépassé par l’exhibition de sa propre personne. Sur internet, chaque individu se présente comme sujet et se met éventuellement en valeur par différents artifices. Il acquiert dans le même temps et le plus souvent à son insu le statut d’objet. Son consentement résulte d’un clic d’approbation d’un contrat qu’il n’a pas lu car il est découragé d’avance par la complexité et la technicité du document qui lui est proposé. En agissant ainsi il sait qu’il fait comme son entourage, il est partie prenante d’un environnement opaque.

La soumission à un contrat incertain

 Tandis que la communication devient instantanée à l’échelle de la planète,  un flux continu de textes et d’images déferle à travers des canaux que l’on a classé sous le nom générique de nouvelles technologies. Si l’on peut se réjouir d’une communication facile, il suffit d’ouvrir sa boite mail pour constater qu’elle est envahie par une masse de messages qui ne sont pas une réponse à une demande clairement exprimée. L’internaute est confronté au produit d’une stratégie élaborée par des experts. S’il a conscience de traiter avec une entité dont les objectifs ne sont pas nécessairement philanthropiques, il ne peut avoir qu’une vision très incomplète du contrat qu’il passe et il adopte la démarche la plus simple qui consiste à se soumettre. C’est une concession parmi d’autres, toutes celles qui vont lui permettre d’avoir cette image valorisée de sa personne en tant qu’individu connecté alors qu’il ignore l’enjeu de sa soumission.

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