J’ai bien reçu ton fichier tantra_indien.pps et j’y réponds enfin avec tout le soin que cela mérite !
Hé bien c’est du joli ! Je vois. Tu t’es dit : ce pauvre gars toujours plongé dans ses tuyaux et ses problèmes de pompe de cale, une histoire de petite culotte ça peut pas lui faire de mal. Parce que bien sûr il est question de tantra, mais cela traite au préalable d’une question de lingerie. De la lingerie achetée à New York stockée dans un tiroir pendant au moins huit ans ! C’est fou ! J’ai connu de grandes perverses, mais à ce point on entre dans la pure fiction. Pour ma part j’ai plusieurs interprétations.
La première, la plus évidente : c’était une femme malade, fatiguée, plus tellement motivée par le port de dessous affriolants, rétive peut être à l’accomplissement de ses devoirs conjugaux. Cette hypothèse parait la plus probable, puisque cette femme meurt avant son mari, contredisant les statistiques qui auraient voulu qu’elle lui survive. Que dire ? Le pauvre, il n’a pas du s’amuser tous les jours, souhaitons lui de rencontrer un tempérament plus ardent, ce qui lui permettra de faire un bon usage de son argent, car c’est bien lui (J’ai acheté ceci …) qui avait acheté ces objets qu’il vient à présent déposer sur le lit d’une morte.
Autre hypothèse : si cette femme est morte, c’est à la suite d’une vie de débauche. La drogue et l’alcool ont eu raison d’elle. De plus, elle avait de nombreux amants pour lesquels elle achetait en cachette toutes sortes de dessous affriolants. Elle s’y connaissait en lingerie la coquine ! Elle n’achetait pas sa lingerie dans les magasins de New York. Vraiment trop banal ! Elle n’achetait que dans des boutiques très spécialisées, du matériel pour les grandes perverses, pas de la lingerie pour bourgeoise qui croit qu’elle va vivre la grande expérience de sa vie parce qu’elle s’affuble de sous vêtements un peu dénudés. « Je les garde pour une occasion spéciale » C’est ce qu’elle lui disait, et en elle même elle pensait : « Je ne vais certainement pas mettre ces chiffons. J’ai une collection beaucoup plus intéressante, mais celle là tu ne la verras pas, je la garde pour de vrais connaisseurs »
C’est peut être plus banal. Un retour de vacances, on range des trucs achetés pendant le voyage et on est pris par les impératifs du quotidien. Une femme sympathique moderne donc active, et soudain le drame, un accident de voiture. C’est sans doute l’hypothèse retenue par l’auteur de cette « belle histoire », belle sans doute parce qu’elle serait la prise de conscience d’un homme sur le caractère éphémère de la vie. Pourquoi pas ? « Mignonne allons voir si la rose … » C’était tout même pas si mal. Pour ma part, je me souviens de ne pas avoir été si mauvais avec du Ronsard. D’ailleurs il n’est pas vraiment nécessaire de connaître tout le poème, même s’il est assez court. La puissance de ses vers est suffisante. Elle présente un choix d’une telle évidence : bien sûr il vaut mieux vivre avant de nourrir. Après on peut dire toutes sortes de choses : « Je ne retarde rien, ne repousse rien qui pourrait apporter de la joie et des rires à nos vies » Vraiment ?
Je sais bien que ces messages sont sous-tendus par une intention complice, par la louable intention de créer du lien, mais je me demande également s’ils ne véhiculent pas une sorte de pensée universelle, un message passe partout, un assentiment à une organisation du monde dont le trait dominant me semble être l’absence de lucidité. Nous savons que toutes nos joies ne peuvent pas être immédiates. Bien au contraire ! Je suis effaré par l’absence de culture de la jeunesse contemporaine. Comment peut on être à ce point ignorant, pas seulement des quelques notions qu’il aurait fallu apprendre en cours au lieu de dormir, mais de questions qui concernent notre monde ? Ils sont d’abord des consommateurs, mais parfois ils ne sont rien d’autres. Le problème selon moi c’est que demain, ils risquent de ne plus avoir le seul statut qu’ils ont jamais obtenu. Et ils sont victimes d’une culture qui leur inculque qu’ils ont droit à une jouissance et qu’ils n’ont pas d’obligation pour l’obtenir.
« J’aime à penser qu’elle serait peut être allée manger chinois » Comme c’est bien dit ! Bien sûr que cela lui a manqué d’aller manger chinois. D’ailleurs elle aurait pu y aller tous les jours avec son beauf de mari et je suis sûr que cela ne lui aurait pas fait grande impression. Par contre, je sais qu’elle n’aurait jamais oublié son unique soirée de l’année dans le restaurant chinois le plus extraordinaire au monde. Cela aurait été une soirée unique puisque cela aurait été le nouvel an chinois. Cela aurait été une soirée inoubliable parce que nous aurions longtemps attendu cette occasion de faire enfin un bon repas. Et cela aurait été aussi une soirée extraordinaire par tout ce que nous aurions inventé ensuite pour nous remercier l’un l’autre de ce moment passé ensemble. Bien sûr elle n’aurait pas porté ses dessous en soie et en dentelle, parce que cela aurait été une soirée tellement extraordinaire qu’ils auraient semblé incongrus.
Un gentil mari qui avait cassé sa tirelire pour offrir un joli cadeau à sa femme et qui au bout de huit ou neuf ans constate les dégâts : retour sur investissement néant. Et voila notre petit épargnant qui tire de grandes leçons sur la vie.Il déballe son petit paquet pour le rajouter à d’autres choses, quelques casseroles, des moules pour les gâteaux, une friteuse ? C’est une coutume indienne, on enterre la défunte avec ses objets personnels ? D’ailleurs il va devoir retourner au supermarché et il mettra sa nouvelle veste, puisque « chaque jour est une occasion spéciale » Il va pouvoir renouveler sons stock de parfum et de verres en cristal.
Évidemment je suis de mauvaise foi. Il me semble tout de même que c’est justement parce que nous ne sommes pas tous les jours à la fête que nous vivons certains jours comme ceux qui sont davantage dévolus aux réjouissances. C’est aussi là que le plaisir de ceux qui sont oisifs trouve sa limite. Il n’est pas toujours évident de s’amuser lorsque les autres sont absents. Cela me donne une raison supplémentaire pour t’adresser mes pensées très affectueuses.